II. CE QUE c'est que l'ASTRÉE
Le cadre; les bergers du Lignon. — Histoire principale et autres histoires — Composition de VAstrée; fécondité d'invention; complexité; invraisemblances. — Le roman historique; la théologie gauloise. — Le roman sentimental : métaphysique amoureuse, controverses et procès d'amour.
L'Astrée est un immense roman pastoral qui se passe en Forez, l'histoire de quelques couples de bergers et de bergères ne vivant que pour aimer et agitant des affaires de cœur. D'autres personnages se mêlent à eux, chevaliers et nymphes du pays ségusien (1), étrangers amenés dans le Forez par diverses circonstances, et nous sommes instruits de leurs aventures, qui toutes contiennent un cas d'amour. Toutes lés situations possibles de Vhonneste amitié passent devant nos yeux, subtilement racontées, décrites et discutées. En somme, si on en excepte l'élément historique et chevaleresque, et si on peut réduire à une formule simple une œuvre si complexe JL<45//'/<? est une étude raffinée de J'amour honnête, encadrée dans une pastorale," une pastorale, hélas! en pffqrgros volumes.
"""TTy'a' dans le Forez un canton paisible et délicieux, coupé de plaines, de collines et de grandes buttes volcaniques, o\x la rivière de Lignon promène ses capricieux détours. Marcilly est la capitale du pays, Isoure la maison de campagne de Galathée, avec la Fontaine de vérité d'amour qui " découvre les tromperies des amans ,r, Montverdun est une collégiale de prêtres druides, Bonlieu un couvent de vierges sacrées; Feurs,
(i) Nous avertissons que /o/t'zzV/z et ségusien sont synonymes.
qui a donné son nom à la province, Montbrison, Boën, Moind, Saint-Paul, Chalain, Rochefort, Cervières, La Bouteresse, Poncins, Savigneux, Cleppé, Laigneux, La Pra, etc., sont des villes, des bourgs ou de simples hameaux.
Ce pays est celui même où Honoré d'Urfé a passé sa jeunesse, où, comme Céladon et Sylvandre, il a eu son idylle d'amour : " J'ay jugé, dit-il, qu'il valoit mieux que j'honorasse ces païs, où ceux dont je suis descendu ont vescu tant de siècles, que non pas une Arcadie, comme le Sannazare. Nous devons cela au lieu de nostre naissance et de nostre demeure, de le rendre le plus honoré et renommé qu'il nous est possible (1). „
L'Astrée est donc " située ,, avec une rigoureuse exactitude iopographique, et l'auteur n'aura qu'à évoquer des souvenirs vécus pour peindre avec vérité des sites qui lui sont bien connus. Le roman abandonne les Arcadies imaginaires du rêve poétique, pour prendre pied dans la réalité. ^ L'action se passe au cinquième siècle. Sous le gouvernement ' d'tmêTêmmë,la"'réînè Amâsi^^^^ cour à Marcilly, le
Forez vit d'abord dans l'abondance, la paix et la pureté de ses mœurs. En cette époque de décomposition politique, tandis que le reste de la Gaule est disputé entre les Romains, les Francs, les Burgondes, les Wisigoths, cette heureuse province a été préservée de l'invasion.
Les bords du Lignon sont habités par un peuple de bergers ségusiens. Mais on ne comprendrait rien à VAstrée, on plutôt elle paraîtrait reposer sur un thème absurde d'un bout à l'autre, si on ne remarquait pas tout d'^lK)xi3ue^ces3.eXEetaJie-.Sûiit pas de vrais pastqureauîg ils nWt que- k-€ôstume, et^aas-^Ji^ ^ jout^èipnt et le langage de l'emploi, portant pannetière et ^ houlette, mais pensant et parlant en gens du monde. nQrfé, répondant d'avance à des objections qu'il prévoyait, a voulu nous faire bien entendre que ces bergers ne l'étaient pas pour de bon, et qu'il ne s'était servi de la forme pastorale que comme d'une fiction commode à son dessein. Au commencement du premier volume, s'adressant à Astrée, il lui dit : '^ Si l'on te reproche que tu ne parles pas le langage des ! villageois, et que toy ny ta trouppe ne sentez guères les brebis
(i) En tête de la P* partie de VAstrée.
226 LA VIP: et LKS œuvres D'HONORÉ D'URFÉ
ny les chèvres, responds-leur, ma bergère, que pour peu qu'ils ayent connoissance de toy, ils sçauront que tu n'es pas, ny •^J celles qui te suivent, de ces bergères nécessiteuses qui pour '^ I gagner leur vie, conduisent les troupeaux aux pasturages, mais que vous n'avez toutes pris cette condition que pour vivre )lus doucement „
Nous voilà bien avertis. Les bergers et bergères de VAstrée ne le sont que pour leur plaisir : " Ils ne sont pas bergers, dit Galathée à Léonide, pour n'avoir de quoy vivre autrement, mais pour s'achetter par cette douce vie un honneste repos. ,, Ce sont en réalité des virtuoses de la vie pastorale, d'ailleurs logés en d'assez confortables chaumières : hommes et femmes du monde, et du meilleur, déguisés en bergers et chevriers. Plusieurs sont d'origine aristocratique; de leurs manoirs perchés sur la montagne, il leur a plu de descendre dans la vallée du Lignon, et de faire semblant d'y garder des brebis et des chèvres. Mais pour un rien le sang noblese réveille ; que Marcilly. sorTëh" pêiTl7 iTs^écHangero HF brâyemêiit.ia, Jiûulette contre la dague du soldat.
Tous courtois, polis, beaux discoureurs, beaux conteurs, poètes. Aussi ces bergers, qui le sont si peu et qui parlent si bien, n'ont-ils aucune peine à entrer de plain-pied en commerce avec la princesse Galathée et ses nymphes, avec Amasis, et avec les nobles étrangers que leurs aventures ont attirés dans le Forez. Ils diffèrent mgins des,.rjOJs d dea,grançis„,sei- ^NL^gneurs par leur^Bïïcatïon, leur culture, Teurs idées et leur^ -^^ sentiments que par leurVccoutrement pastoral.
Ces bergers ont des lumières de tout, raisonnent sur le gouvernement, les mœurs, le mariage, la religion, et analysent avec une prodigieuse sagacité les nuances de l'amour.. Cela est artificiel, sans doute; mais dans toute pastorale, et même dans toute œuvre d'imagination, n'entre-t-il pas une forte part de convention? Les bouviers et les pâtres de Virgile ne sont guère plus réels que ceux de VAstrée. Ils fréquentent chez les plus grands personnages, disent leur mot des affaires de l'Etat, jugent en amateurs diserts les vers de Gallus, ont lu les tragédies de Pollion, décochent des épigrammes aux Bavius et aux Msevius; si cultivés, si " intellectuels „, qu'ils seraient mieux à leur place dans le cercle de Mécène que dans les campagnes de Mantoue.
Des bergers tels qu'ils sont, grossiers, d'idées vulgaires et d'horizon étroit, ne seraient pas longtemps tolérables, et c'est ce que remarque encore Honoré d'Urfé : ^^[^^Lvos conceptions et vos paroles estoient telles que celles des bergers ordmaifés, on auroit peu^de plaisir die vous esmtiter. .. ""'
Tous Tes bergers du Lignon étaient plus ou moins frappés d'Amour; mais celui qui le plus cruellement subit la tyrannie du dieu fut Céladon, " tellement espris des perfections d'Astrée, que la haine de leurs parents ne put l'empescher de se perdre entièrement en elle „.
Céladon avait quatorze ou quinze ans, Astrée en avait douze ou treize, quand ils se virent pour la première fois dans une fête de Vénus, et sentirent tout de suite qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Àlcippe, père de Céladon, lui fit entreprendre un " voyage si long, que l'absence effaçast cette jeune impression d'amour; mais cet esloignement y profitta aussi peu que tous les autres artifices dont depuis il se servit „.
Cependant Céladon, après son retour, devenu plus avisé et plus prudent, eut recours à diverses ruses pour voir Astrée ou au moins lui écrire : " Nous avions choisi, raconte Astrée, le long de ce petit ruisseau qui costoye la grand'allée, un vieux saule my-mangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres. „
Ainsi passèrent des mois dans ^e délicieux mystère de chaste amour. Mais un jour, un m'aîentenÏÏu crée par un îaux rappofr"atr^erfide Sémire parut les séparer. Céladon, se voyant dédaigné, se précipite dans le Lignon (1). Tandis qu'on le croit mort et qu'Astrée, instruite enfin de sa fidélité, s'abîme dans ses regrets et son désespoir. Céladon, que le courant a porté loin de là et abandonné sur le sable, est recueilli par trois nymphes, la princesse Galathée et ses suivantes Sylvie et Léonide, qui l'emportent évanoui et à demi noyé. A son réveil, il se trouve dans le palais d'Isoure, où des soins empressés le rendent à la vie. Mais s'apercevant qu'il est aimé de^alatÏÏee^ il s'enfuit du palais avec la complicité de Léonide.
Céladon, à qui Astrée a interdit de reparaître devant elle sans son ordre absolu, cherche un refuge dans une caverne
(i) On dit dans le pays que le Saut de Céladon était à l'endroit même occupé aujourd'hui par la station de Boën-sur-Lignon.
creusée sur les berges du Lignon, vivant d'herbes et de fruits sauvages, gravant sa douleur sur l'écorce des arbres, élevant à sa bergère des autels rustiques et un temple de feuillage où sont suspendues les douze Tablesdes loix d^Amour.
Dans une de ses promenades autour dFson ermitage, il a rencontré Sylvandre endormi, et a déposé entre ses mains une lettre " à la plus aimée et plus belle bergère de l'univers „, et Astrée a cru y reconnaître l'écriture de Céladon. Le groupe des bergers ségusiens décide de faire une excursion au bois dans lequel la missive a été trouvée. Avec une extrême surprise, ils pénètrent dans le temple d'Astrée et dans un grand cabinet orné d'inscriptions dédiées à la bergère, et qui sont bien de la main de Céladon. Astrée en arrive à se persuader que c'est l'âme de son berger qui a fait tout cela; elle croit même avoir entrevu son ombre qui demandait un tombeau.
Pendant ce temps-là, le grand druide Adamas qui savait bien, lui, par le récit de Léonide, que Céladon était vivant, ménageait un expédient étrange pour lui permettre de quitter sa retraite sauvage et de voir Astrée tout à son aise. Il fait passer Céladon pour sa fille Alexis, qui depuis sept ans était chez les Carnutes et qu'on suppose de retour. La fausse Alexis et Astrée se prennent de l'affection la plus tendre et la plus expansive... Ici quelques tableaux trop libres qu'on voudrait supprimer, d'autant plus inexplicables dans ce roman honnête, qu'Urfé semble un moment se complaire en ces peintures.
Si le Forez a été jusqu'à ce jour la plus fortunée contrée de la terre, les choses ne tardent pas à se gâter. Le déloyal Polémas, à qui la nymphe Galathée, fille d'Amasis, a refusé sa main, s'est allié à Gondebaud, roi des Burgondes, et est venu assiéger Marcilly : combats, assauts repoussés, sorties, duel oti succombe Polémas.
Or Alexis-Céladon et Astrée sont elles-mêmes mêlées à ces événements. Comme Adamas est à Marcilly l'âme de la résistance, Polémas a imaginé de faire enlever Alexis qu'il croit être la fille d'Adamas. Ses gens d'armes l'arrêtent dans le yillage d'Astrée, et les emmènent toutes deux au camp de Polémas. Le lendemain, on les enchaîne l'une près de l'autre, et on les pousse de force sous les murs de la ville, dont les défenseurs n'osent tirer une seule flèche, car leurs traits frapperaient
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ces innocentes victimes. Mais Céladon-Alexis est délivré par Sémire, ce Sémire même dont les mensonges avaient été la première cause de ses malheurs. Il accomplit des prodiges de vaillance, et entre avec Sémire dans Marcilly, pendant qu'Astrée est hissée dans un grand panier au sommet des remparts.
Après ces dramatiques péripéties, la paix rentrée dans la cité, Céladon pense que le moment est enfin venu de se découvrir à Astrée : cette situation équivoque ne peut se prolonger. Mais pendant cette révélation délicate, la fierté et la pudeur de la jeune fille se révoltent au souvenir de tant de privautés qu'elle a permises à la fausse Alexis, et pour la seconde fois elle chasse Céladon de sa présence.
Elle est cependant bien malheureuse, car malgré tout elle aime Céladon. Elle veut mourir. Céladon aussi; et aussi le berger Sylvandre et la bergère Diane, dont les amours ne sont pas moins traversées. Tous les quatre vont à la Fontaine de vérité d'amour, pour être dévorés par les lions et les licornes qui en défendent l'accès.
Cette fontaine avait autrefois une vertu étonnante; elle révélait les secrets d'amour, et de tous côtés les amants en peine venaient consulter cet oracle. Celui qui s'y regardait voyait près de lui son amante fidèle; mais si elle en aimait un autre, il voyait, au lieu de sa propre image, celle de son rival. Pour des raisons qu'il est inutile d'expliquer, la Fontaine de vérité avait perdu depuis quelque temps sa propriété magique, et il était très dangereux d'en approcher, étant sous la garde de deux licornes et de deux lions.
Mais voici qu'au milieu des éclairs et du tonnerre, lions et licornes sont changés en statues de marbre, et la Fontaine de vérité a retrouvé son ancien charme (1). Céladon vient tout tremblant s'y mirer : près de son image il contemple celle d'Astrée, et à ce signe reconnaît qu'elle n'a pas cessé de l'aimer.
D'autres amants tentent la même épreuve avec un égal succès, même le léger Hylas qui voit près de lui, sans déplaisir, l'image de Stelle. Pendant huit jours le Forez fut en fête et on y célébra des mariages : " Tous les bergers et bergères
(i) Remarquons que cette conclusion fantastique est de Balthazar Baro, auteur de la V" partie de Y Astrée.
revindrent raconter à Lignon les triomphes qu'ils avoient emportez en la jouyssance des faveurs qu'ils avoient si long-temps attendues; dont cette rivière se rendit si sçavante qu'il semble encore aujourd'huy que, dans son plus doux murmure, elle ne parle d'autre chose que du repos de Céladon et de la félicité d'Astrée. „
L'histoire de Sylvandre et de Diane est plus simple, plus intéressante, d'une psychologie plus déliée que celle de Céladon et d'Astrée. On découvrira sur la fin, au milieu d'un sacrifice, que Sylvandre est fils du grand druide Adamas; mais enlevé en bas âge par un parti bourguignon, il a été recueilli et élevé par un bon vieillard helvétien, qui l'a fait instruire à l'école de Marseille. Comme tant d'autres, Sylvandre est venu un jour en Forez pour y consulter la Fontaine de vérité d'amour. Chassé de sa famille adoptive par la haine d'Azahide, sans origines connues, sans attaches en ce monde, il est resté dans le pays ségusien, où il a pris l'habit pastoral, et acheté une cabane et un petit troupeau. Là ce rêveur intelligent, ce prêcheur d'idéalisme a rencontré Diane encore toute meurtrie de la perte de son cher Filandre. Ce qui n'a été entre eux qu'un jeu, puis une liaison d'estime, est devenu à la longue une affection profonde, faite d'infinis respects; et Sylvandre, d'abord fermé à tout amour, est éperdument épris de la plus sage des bergères du Forez.
Parallèlement aux histoires de Céladon et de Sylvandre, se développe celle du jaloux Lycidas, frère de Céladon, et de l'espiègle Phylis; celle d'Hylas et de Stelle, ou plutôt des nombreuses amourettes d'Hylas, le plus remuant et le plus nécessaire des héros de VAstrée. Hylas n'est pas Forézien de race, c'est un Provençal. Après diverses aventures assez légères sur le Rhône et à Lyon, il a apporté dans le Forez son insouciance, sa gaieté, ses plaisanteries un peu triviales, son égoïsme sensuel, son scepticisme en religion et en amour, et ses maximes d'inconstance qui amusent les fidèles amants du Lignon, mais ne les convertissent pas.
A ce fond romanesque de la vie des bergers ségusiens, se superposent des épisodes pastoraux : Alclppe et Amarillls; Stelle et Corilas; Céllon et Bellinde; Tyrcis et Laonice; Damon et Fortune; Adraste; Célidée, Thamyre et Calidon; Sylvanire et Aglante, etc. La plupart sont des annexes des grands récits pastoraux, mais quelques-uns en sont indépendants.
Et ce groupe de bergers et de bergères n'est que le point central d'un vaste tableau. D'autres histoires sont encore foréziennes sans être pastorales. Tout près des bergers du Lignon, à peine séparés d'eux, sont les chevaliers, dames et demoiselles de la cour d'Amasis. Leurs aventures nous sont aussi racontées, en particulier celles de Galathêe et Lindamor, de Sylvie, suivante de Galathêe, de Lydias et Mélandre, de Damon et Madonte, de Rosanlre.
Quant au vénérable druide Adamas, s'il n'a pas son histoire,
à proprement parler, il intervient comme confident, conseiller
et modérateur dans tout ce qui arrive sur les bords du Lignon,
et il est le vrai roi du pays; son rôle est à la fois religieux,
olitigu££tjnflraL,
Mais ce n'est pas tout encore. On a vu que Gondebaud, roi des Burgondes, s'est allié à Polémas, qui a mis le siège devant Marcilly. Cette circonstance amène la longue histoire de Dorinde, Gondebaud et Sigismond, sur laquelle se greffent les aventures de Chtyséide et Arimant Deux nobles étrangers qui viennent d'arriver dans le Forez nous instruisent de l'histoire d^EariCy Daphnide et Alcidon. Des portraits vus dans la galerie d'Adamas sont l'occasion de l'histoire de Placidie, suivie de celle 6!Eadoxe, Valentinian et Ursace; un chevalier envoyé par Lindamor raconte à son tour l'histoire de Childéric, Sllviane et Andrimarte, etc.
Tantôt le cours naturel des événements, tantôt des rencontres fortuites, des artifices industrieusement ménagés nous font connaître environ quarante histoires. Mais il n'est pas facile d'en faire le dénombrement exact, parce qu'elles sont parfois entremêlées, qu'on ne voit pas bien oii l'une finit et l'autre commence, et que le même personnage peut figurer dans plusieurs de ces histoires (1). Elles sont racontées ou par les héros eux-mêmes, ou par des gens bien au courant de leurs aventures, et fréquemment interrompues.
Telle est à peu près la composition générale de YAstrée : six ou sept histoires fondamentales qui forment le tissu consistant du roman, la plupart pastorales, quelques-unes chevaleresques, et plus de trente épisodes presque tous rattachés
(i) On trouvera dans Marsand {la Pastorale dramatique^ p. 435) un bon essai de classification logique des histoires de ^Astrée.
aux grandes histoires, et qui vont de la nouvelle toute simple au mélodrame le plus compliqué.
Baro nous apprend, dans l'avis au lecteur de la quatrième partie, qu'Honoré d'Urfé avait conçu VAstrée comme une tragi-comédie pastorale en cinq actes et soixante scènes, qui répondent aux cinq volumes et aux douze livres de chaque volume. C'est une vue par à peu près, qui manque de justesse : VAstrée ressemble beaucoup moins à un drame qu'à un récit épique, ou plutôt à une série de récits épiques juxtaposés.
L'amour fait l'unité, bien qu'un peu factice, de l'œuvre, symbolisé par cette iriiage de l'Amour qui apparaît brillante de clarté au-dessus de la Fontaine de vérité, et annonce que les épreuves des amants du Lignon vont finir. L'Amoar-Thautatès, omnipotent, est bien en effet le personnage qui met tous les autres en mouvement. Au fond de chaque épisode, quel qu'il soit, on trouve invariablement un " effect » de l'amour; amour sérieux, pur et délicat chez la plupart des bergers ségusiens, volage chez Hylas, hautain et capricieux chez Galathée, chevaleresque chez Lindamor, ailleurs tumultueux, violent, tragique, inspirant des dévouements sublimes et des exploits miraculeux, compliqué d'incidents de toute sorte, ressemblances, enlèvements, reconnaissances imprévues, portes secrètes, etc. Mais c'est toujours Amour qui mène ces multiples actions épisodiques.
En toute justice on doit reconnaître, dans l'infinie variété des récits et l'abondance inépuisable qui renouvellent et enrichissent le vieux motif des " accidents d'amour ,;, une fertilité d'invention extrêmement remarquable, surtout si on compare VAstrée avec les maigres aventures des romans qui l'avaient précédée. Honoré d'Urfé a eu véritablement, du moins sous ce rapport, le don de la faculté créatrice. Dans les salons et -li les cours, pendant ses voyages et ses missions, regardant, écoutant, interrogeant, collectionnant les cas d'amour, il amassait des observations que fécondait ensuite son imagination toujours en travail.
Il n'y a pas moins de diversité dans les caractères que dans les situations. Les cent personnages principaux du roman représententtous, sans aucune exception, un type bien marqué, déterminé par des raisons de tempérament, de sentiment; de
condition sociale, de culture, de milieu. Le platonisme savant et raisonneur de Sylvandre ne ressemble d'aucune façon au mysticisme dévotieux de Céladon. Astrée et Diane, également vertueuses, ne le sont pas de la même manière, Astrée avec plus de " modestie d'amour „, Diane avec une raison plus ferme.
Ces caractères ne se démentent jamais, et suivent toujours Jes îoîs d'une logique précise.) Sous ce rapport, Hylas est le chef-d'œuvre d'Urfé. Hylas ne fait presque pas un geste, ne dit presque pas un mot qui ne se rapporte à ses idées sur l'inconstance; qu'il parle en prose ou en vers, qu'il raconte son histoire, mêle ses réflexions à celles des autres, tienne tête à la dialectique de Sylvandre, c'est toujours le Méridional qui traite avec une légèreté ironique la fidélité en amour. Mais ce thème, il le développe avec une étonnante variété, et jusqu'au bout nous découvrons dans l'inconstance d'tfylas des aspects nouveaux.
La richesse du fond sentimental, la fécondité d'invention dans la donnée et la forme des épisodes, l'art de créer des caractères divers et soutenus, voilà, dans \ Astrée, des qualités qui ne semblent pas pouvoir être contestées.
Mais il est vrai que ces mérites supérieurs se font payer assez cher. Les développements sont d'une ampleur prodigieuse, qui rebute toute patience. De ces innombrables histoires emmêlées les unes dans les autres, souvent coupées pour être reprises beaucoup plus tard, parfois rattachées à l'action principale par un lien bien fragile, de cette multitude de personnages dont la plupart ne figurent qu'un moment sur la scène, jouent leur rôle et disparaissent, naît un sentiment de lassitude.
Ce n'est pas cependant que la construction du roman soit, comme on le croit généralement, embarrassée ou obscure; elle serait plutôt aisée. Dans chaque histoire particulière, le récit s'ordonne avec clarté; et l'action principale est assez solide pour n'être pas étouffée par les épisodes. On finit même par circuler avec quelque facilité dans ce monde de bergers et de chevaliers, à travers ces souvenirs historiques, cette mythologie et ces débats d'amour. La composition est trop chargée, mais elle n'est pas confuse, encore moins incohérente. La fatigue ne résulte donc pas du désordre des éléments qu'Urfé
a combinés, mais de leur nombre et de leur complexité. L'œuvre est trQp iouffue, d'une certaine manière trop riche. Aujourd'hui on ferait un agréable roman avec tel des soixante livres de VAstrée; mais en ce temps on ne marchandait pas les heures à l'ouvrage aimé, et on ne se plaignait pas que l'auteur y eiît mis trop de " matière „. Gomberville, La Calprenède et Mlle de Scudéry commettront la même erreur.
Uinvraisemblaac£esLen£ûreiLa d£faut SÊnsible de VAstrée. Non pas certes l'invraisemblance énorme, absurde, enfantine, comme dans VAmadls et certains autres romans du seizième et du dix-septième siècle; par comparaison, Mlle de Scudéry avait raison de dire que dans VAstrée, " tout est naturel et vray semblable „. C'est même un des agréments de VAstrée, que la vérité relative'des aventures. Mais qu'on ne regarde pas de îrop près aux détails; on découvrirait quelquefois de véritables impossibilités. Par exemple Céladon, qui vient de quitter le palais d'Isoure, et depuis n'a vu personne au monde, s'est, comme nous l'avons vu, retiré dans une caverne où il vit en ermite. Il élève à Astrée un temple de verdure dans lequel on admire le portrait de sa déesse et un tableau représentant la lutte de deux petits Amours. Mais comment Céladon est-il en possession de ces œuvres d'un art exquis? Urfé ne s'embarrasse pas de ces menues invraisemblances.
Dans les multiples histoires qui composent la trame de VAstrée, entrent deux éléments d'une exceptionnelle importance, de l'histoire et des discussions seni\menia.\ts^ VAstrée ^^sTyn roman historique et une théorie de l'amour honnete^^,
L' Astrée s'est largement ouverte à l'histoire et à des réconstructions archéologiques et religieuses. C'était la première fois que les faits historiques intervenaient, sous une forme aussi Vample, dans une œuvre d'imagination. Urfé voulut sans doute prouver qu'il n'écrivait pas seulement pour les femmes et les gens du monde, grossir le nombre de ses lecteurs en attirant à lui les érudits, enfin ennoblir ces aventures sentimentales, en les montrant associées à la grande révolution politique et [militaire du cinquième siècle et aux souvenirs de l'antique Religion nationale.
Qu'il eiit en histoire, comme en presque toutes choses, des connaissances étendues et solides, cela ne peut faire de doute. Urfé a puisé à des sources très diverses, anciennes et modernes.
11 avait lu surtout avec soin V Histoire des Goths de Jornandès et V Histoire des Francs de Grégoire de Tours. Il doit à une page des Faits et Dits mémorables dQ Valère Maxime l'épisode du tribunal des Six-Cents qui, après avoir entendu les raisons de ceux qui sont las de la vie, accorde ou refuse souverainement le suicide légal. Plutarque, César, Virgile, Lucain, peutêtre Priscus, Sidoine Apollinaire et bien d'autres lui ont fourni çà et là quelques traits.
Les modernes avaient beaucoup écrit, soit sur les Gaulois et les Druides, soit sur les Francs et les premiers rois mérovingiens. Urfé a certainement consulté Talepied, auquel il emprunte la division de la hiérarchie sacerdotale des Gaulois en Druides, Eubages, Sarronnides, Bardes et Vacies, probablement Le Fèvre, Ramus, Picard, Forcadel, Claude Fauchet; il avait dans sa bibliothèque, à Virieu-le-Grand, un manuscrit des Antiquités d* Autan, où il a recueilli des traditions sur la religion celtique.
Pour les premiers temps de la monarchie franque, il a pu lire les Grandes chroniques de France et les Annales de Nicole Gilles, qu'il trouva au château de la Bastie, le Rozier historial, Gaguin, Taboet, Girard du Haillan, Jean de Serres, Belleforest, les Annales du Forézien Papire Masson (1), etc. Mais nous avouons humblement n'avoir pas fait sur ce point des recherches qui demanderaient une comparaison minutieuse dont les résultats seraient loin de payer la peine. Contentonsnous de constater que la partie purement historique de VAstrée paraît exécutée avec une grande sûreté de main. r Quelques-uns des épisodes de VAstrée nous font entrer très Jf /avant dans la connaissance du monde romain et du monde ybarbare en ce cinquième siècle tumultueux et anarchique; et à /tout prendre, Urfé nous a rendu une image assez fidèle des confusions, des brutalités, des effondrements de cette époque. Nous assistons à la fin de ce qui fut le monde antique et à l'ébauche de ce que sera l'Europe nouvelle.
Voici la sage Placidie, fille de Théodose le Grand et sœur
(i) Mais non pas, comme on l'a dit, son Historîa calamitatum Gallice, à moms qu'il l'ait lue en manuscrit; cet ouvrage posthume ne parut qu'en 1636, dans le premier volume de la collection d André Duchesne. — Notons à ce propos que Papire Masson fait un grand éloge d'Honoré d'Urfé, dans son Eloge de François de Chevrier, Paris, 1610, petit in-4".
de l'empereur Honorius, proposée par Adamas comme un mémorable exemple de " grandes et diverses fortunes „. Captive d'Alaric après la prise de Rome, femme du roi Ataulf bientôt assassiné par un de ses serviteurs, renvoyée en Italie où elle épouse Constantius, réfugiée à Constantinople après la mort de son second mari, elle revient encore en Italie pour y gouverner ce qui reste de l'empire d'Occident sous le nom de son fils Valentinien, et enfin meurt honorée et regrettée, sans avoir vu du moins les suprêmes catastrophes.
Toute la décomposition de l'Occident est là, avec les désordres de Valentinien III, les inutiles efforts d'Aétius, la trahison du comte Boniface, la perte de l'Afrique, où apparaît en passant la figure de saint Augustin, l'usurpation de Maxime, le sac de Rome par les bandes de Genséric.
Attila promène ses hordes à travers l'empire étonné : " plustôt petit que grand, l'estomach large, la teste grande, les yeux petits, mais vifs et luisans, la barbe claire, le nez enfoncé, la couleur brune, le marché glorieux; rusé, cruel à ses ennemis, doux et courtois à ceux qui se sousmettent à luy. „
Dans les Gaules, les Romains sont encore maîtres du bassin de la Seine. Mais les Francs se sont établis solidement au nordest, autour de Soissons, les Visigoths occupent Toulouse et l'Aquitaine, Euric a pris Marseille et a mis le siège devant Arles. Le Burgonde Gondebaud s'est taillé un royaume dans les vallées du moyen Rhône et de la Saône, avec Lyon pour capitale; demi-civilisé, demi-barbare, soupçonneux, fantasque, aimant les plaisirs. L'histoire de Childéric, fils du bon roi Mérovée le Chevelu, de ses débordements, de sa fuite en Thuringe et de sa déposition, est entremêlée dans les aventures d'Andrimarte et de la belle Sylviane.
Ces souvenirs historiques sont le prétexte de curieuses restitutions : description des remparts de Calais, batailles, sièges de châteaux, combats singuliers, entrées solennelles, mariages, mœurs, usages, codes des lois barbares, etc.
Entre ces restitutions historico-archéologiques,il y en a une qui mérite une attention très particulière, en raison de la place qu'elle tient dans VAstrée. Malgré le voisinage de Lyon, qui depuis saint Pothin possède une organisation chrétienne, et d'où le culte nouveau a dû se propager de proche en proche jusque dans le Forez, il a plu à Honoré d'Urfé de supposer
que le christianisme est encore inconnu en ces cantons, et que la plupart des habitants professent la religion de leurs ancêtres, le druidisme; mais un druidisme mitigé, accommodant, qui a fait plus d'un emprunt au polythéisme apporté par les conquérants, et vit en bonne intelligence avec lui.
Quand les Romains eurent soumis la Gaule, ils permirent aux vaincus de conserver leur religion traditionnelle, " pourveu qu'ils souffrissent aussi la leur, sçachant bien qu'il n'y a rien qui soit plus difficile aux hommes que d'estre tyrannisez en leur croyance ,;. Cela ne s'accorde pas bien avec d'autres déclarations d'Adamas, qui se plaint de " l'extrême tyrannie „ que les Romains firent peser jusque sur les consciences. En fait, cependant, les deux cultes vivent dans un esprit de paix, sans se persécuter ni se haïr.
Nous avons des exemples de cette mutuelle tolérance. On décide à Marcilly, pour obtenir la guérison du berger Adraste et du prince Rosiléon, de procéder à la plantation du clou sacré, et de faire un sacrifice à Jupiter et à Minerve. Cette cérémonie païenne est longuement décrite; or, c'est le druide Adamas qui, de concert avec le grand pontife, s'est occupé de tout, a réglé tous les détails.
Sur une colline dont le pied est baigné par un bras du Lignon, les Romains, à leur arrivée dans le pays, avaient trouvé dans un bocage sacré un autel dédié à la Vierge qui doit enfanter, et servi par de chastes filles druides. Près de ce bocage, ils bâtirent un temple circulaire qu'ils appelèrent Bonlieu, consacré à Vesta et à la Bonne Déesse, oii des vestales célébrèrent leurs sacrifices selon les prescriptions du rituel romain. Mais ils ne touchèrent pas au collège des vierges druides, à qui même, parce qu'elles avaient été les premières en ce lieu, " ils donnèrent toute authorité en ce qui est des mœurs et de la conduite „ ; c'est ainsi que la vénérable Chrisanthe, leur maîtresse, gouvernait pacifiquement cette communauté mixte de vierges druides et de vestales. Un prêtre druide accomplissait les rites gaulois dans le bocage; de leur côté les vestales s'acquittaient dans le temple des saintes cérémonies, auxquelles, sans y prendre aucune part, assistaient Chrisanthe et les filles druides, par considération et respect pour la puissance romaine.
A vrai dire, il est bien difficile que les deux religions se
fassent de telles concessions sans se pénétrer de leur influence mutuelle, et c'est en effet ce qui arrive. Il serait j)arf ois 'malaise) de dire si un sacrifice célébré par les prêtres gaulôislîtrirpTus du druidisme ou des rites importés par les conquérants : " Depuis que les Gaulois avoient eu la communication des Romains, ils n'avoient pas seulement meslé leurs langages, mais aussi leur façon de sacrifier; voulant, pour s'accommoder au peuple qui estoit victorieux, prendre quelques-unes de leurs coustumes. Mais ne pouvant aussi se deffaire des anciennes, ils en firent un tel meslange, qu'ils retinrent presque également du romain et du celte. ,, On voit donc, sans trop de surprise, un druide solenniser, en l'honneur de Vénus, une cérémonie où est représenté le Jugement de Paris, et des bergers gaulois assister à une fête de Pan.
Cependant tant bien que mal, malgré ces altérations réciproques dues à un long voisinage, le pays du Lignon est partagé entre les deux cultes. Le polythéisme classique serait plutôt, il semble, la religion de ceux qui touchent de près ou de loin à ce qui subsiste de l'administration romaine, dont l'action d'ailleurs, en cette période d'universel relâchement social, n'est plus guère visible, car on ne voit intervenir aucun magistrat délégué de Rome, dans les événements qui se passent au petit royaume d'Amasis, et celle-ci ne paraît tenir son pouvoir que d'elle-même, et non du protectorat rom^in,<«..^^
La grande majorité de la nation est attachée au [driiidismeJ corrompu par son mélange avec le polythéisme romain, mais qui survit dans sa hiérarchie sacerdotale, et dont les initiés peuvent encore reconnaître les dogmes essentiels sous des formes nouvelles.
Aux cérémonies du culte national préside le grand druide Adamas, qui a sous son autorité des druides d'un rang inférieur et des druidesses, aidés dans leurs fonctions rituelles par les Eubages, les Sarronides, les Vacies et les Bardes. Des sacrifices gaulois et la cueillette du gui sacré sont agréablement décrits par Urfé.
Adamas, par son contact avec les Romains, est devenu un druide moderne, tout à fait homme du monde. Loin de vivre au fond des bois, comme un druide du vieux temps, il habite un beau palais, se mêle aux intrigues du siècle, encourage les divertissements les plus profanes, et arrange avec une
paternelle indulgence les affaires d'amour des bergers ségusiens.
Le principal temple est au sommet de Montverdun, grand rocher creux qui s'élève en pointe de diamant au milieu de la plaine, entre le Lignon et la montagne d'Isoure. C'est là que la druidesse Cléontine consulte Hésus sur les choses de la guerre, Tharamis pour la connaissance de l'avenir, et Bélénus pour résoudre les difficultés d'amour.
Mais Hésus, Tharamis et Bélénus ne sont que des noms divers donnés abusivement à Thautatès, le dieu unique. Un jour Adamas a rencontré Céladon couché à l'entrée de sa caverne, et là, dans le silence et la paix de la nature, lui montrant un chêne vigoureux qui s'élevait d'un seul tronc, puis se partageait en trois branches, il lui a révélé ce grand mystère.
Après la confusion des langues et la dispersion des peuples. Dis Samothès aborda par la mer armoricaine sur le rivage de la Gaule, où il régna et après lui sa postérité. Dis Samothès et le savant Druys, son quatrième successeur, apprirent aux Celtes à n'adorer qu'un seul Dieu, Thau ou Thautatès. Mais le peuple ayant peine à comprendre cette suprême bonté et cette toute-puissance qui n'admet aucun partage, ils condescendirent à sa faiblesse d'esprit, et lui permirent de se servir de ces trois noms, Hésus, Tharamis et Bélénus, qui ne sont que des vertus et des puissances de Thautatès, considérées séparément.
Lorsque les Romains prirent possession du pays, ils voulurent faire adorer aux Gaulois leurs dieux et déesses, et les forcèrent de bâtir des temples où Thautatès, Hésus, Tharamis et Bélénus étaient représentés sous les images de Mercure, Mars, Jupiter et Apollon. Les druides ayant résisté à cette oppression des âmes, un César les bannit de l'empire. Mais à la longue le peuple se laissa prendre à cet artifice, et sans perdre entièrement tout souvenir du culte primitif, en vint à ne plus distinguer clairement les saintes divinités des ancêtres de ces dieux usurpateurs. Depuis que les Francs, qui descendent des anciens Gaulois, commencent à dominer à leur tour, les coutumes de la pure religion celtique retrouvent peu à peu leur crédit (1).
Ces vues ouvertes par Honoré d'Urfé sur la théologie cel-
(I) YAstrée
Sur les points touchés dans cet aperçu, voir principalement, dans ée, I- partie, iiv. IV; 11% liv. VIII; IIP, liv. II et IX; W% liv. XL
tique ont suggéré de téméraires exégèses. Un naïf huguenot, M. Edmond Chevrier, avait découvert dans VAstrée ce qu'on ne s'était pas avisé d'y chercher: les idées de Michel Servet (1) !
En mêlant à ses déductions d'énormes erreurs de faits M. Chevrier expose gravement que les d'Urfé n'étaient ps, aussi bons catholiques qu'on le pense; ils avaient une doctrine secrète qui se transmettait par tradition dans la famille et qu'Honoré adopta.
Les d'Urfé flottaient entre le protestantisme et la religion commune, voulant des corrections dans la discipline et même dans la dogmatique de l'Eglise, mais peu satisfaits des réformes proposées par Calvin. Sur la Trinité, leurs idées se rapprochaient beaucoup de celles de Michel Servet, que Claude d'Urfé, grand-père d'Honoré, avait pu connaître à Charlieu, à Lyon ou à Vienne, et dont il avait lu les ouvrages. Les d'Urfé voyaient dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, non pas trois personnes, mais simplement trois différents modes de manifestation de l'être absolu. C'est ce que veut signifier Adamas dans sa révélation sur le dieu un de la mythologie celtique, dieu dont la triplicité apparente, toute verbale et sans valeur théologique, n'est qu'un triple aspect de l'unique Thautatès, et une adaptation du dogme à la faible intelligence du peuple.
A M. Emile Montégut, le sphinx de la Bastie avait fait une autre réponse (2). Honoré d'Urfé, comme ceux de sa race, était un homme d'une piété Imaginative, bizarre, compliquée et romanesque. On l'a fait prier dans la splendide chapelle de la Bastie, et là les yeux et l'âme de l'enfant se sont remplis des images peintes et sculptées qui la décorent. Une a dû particulièrement l'occuper : « Le sacrifice de Noë, sculpté sur la face de l'autel, et l'idée de bêtes offertes en sacrifices, .d'holocaustes de chair et de sang, s'est associée à l'idée de culte dans sa tendre imagination. „ Puis toutes ces figures qui, dans l'ancienne loi, symbolisent la nouvelle, l'ont poussé doucement vers la conception d'une antiquité religieuse patriarchale et rustique, oii les prêtres étaient des bergers, où les victimes étaient tirées des troupeaux chéris, où les campagnes du Lignon
(i) Honoré d'Urfé et Michel Servet, dans la Revue chrétienne, 3* série, t. VII. M. Chevrier est mort avant d'avoir achevé sa démonstration. (2) En Bourbonnais et en Forez {En Forez, chap. v.)
rendaient des oracles. Voilà le secret de son imagination, de ses grottes qui sont des sanctuaires, de ses berceaux de verdure qui sont des temples, de ses nymphes et de ses vierges sacrées, de son druidisme dont la doctrine est pure comme le christianisme, et dont la liturgie est innocemment sanglante. Et c'est pourquoi aussi le chaste amour de Céladon aura la ferveur mystique d'un acte de dévotion.
Ces fantaisies sont débitées avec une tranquille assurance, d'un ton tranchant et décisif; elles ont eu peu de succès dans le Forez, oii nos esprits trop simples n'ont pu se hausser à cette grande exégèse (1).
Nous avons loué Honoré d'Urfé de la maîtrise avec laquelle il a mis en œuvre les textes qui pouvaient lui donner une connaissance suffisamment fidèle de la religion celtique et de l'état de l'empire au cinquième siècle, maîtrise qu'on aurait alors rarement rencontrée, même chez les gens du métier.
C'est peu accorder, il est vrai, quand on pense aux libertés que s'étaient données avant lui les écrivains les mieux cotés, tels que Nicole Gilles et Girard du Haillan, et que Scipion Dupleix même se donnait encore de son temps. En cette matière, le public était peu exigeant. Ne demandons pas à Urfé d'appliquer des règles de critique qu'on ne soupçonnait même pas, de faire un triage sévère entre des autorités inégales, de laisser aux faits leur couleur native. Il donne à ses personnages des idées et des sentiments qu'ils n'ont pu avoir; il civilise ses barbares, réfléchit sur le cinquième siècle un langage, des mœurs et des usages du moyen âge et même du seizième siècle, décrit le siège de Marcilly comme le siège de Verceil.
C'est donc simplement par comparaison qu'on peut louer Honoré d'Urfé de nous avoir rendu un tableau relativement exact des principaux événements de l'époque oii il a supposé que se passait l'action; et d'ailleurs, écrivant un roman, il a
(i) M. Montégut a vu encore autre chose dans le roman d'Urfé : t Astrée, c'est la monarchie de Henri IV! Céladon, par désespoir d'avoir offensé Astrée, s'est jeté dans le Lignon, comme d'Urfé, par regret d'avoir offensé la monarchie, s'est exilé. Quand il veut rentrer en grâce, il lui faut se rapprocher sous des travestissements, comme d'Urfé sous le déguisement emblématique de son roman. V Astrée est indissolublement unie au règne réparateur de Henri IV, dont elle est l'apologie allégorique! n (p. 261).
cru qu'il lui était permis d'arranger un peu les faits. Il a donc raconté, mais en romancier qui orne la réalité de circonstances dramatiques, l'histoire de l'empire à son extrême déclin, et de la Gaule au moment oii elle échappe définitivement à la puissance romaine et passe aux mains des barbares.
Mais là n'est pas la vraie question ; car enfin, qui donc ira chercher dans VAstrée le récit de l'agonie de l'empire romain et de la conquête barbare, aussi bien que les dernières conclusions de la science sur la doctrine et l'organisation des druides? Il faut plutôt savoir si ces faits interposés dans les intrigues amoureuses de VAstrée augmentent l'intérêt, c'est-à-dire la valeur littéraire du roman.
On disputera toujours sur le « roman historique „, chacun, selon ses goûts, n'étant pas embarrassé d'apporter pour ou contre ce genre des raisons qu'il n'est pas de mon sujet d'examiner. En ce qui regarde VAstrée,\es opinions furent très partagées au dix-septième siècle, les uns admirant sans réserve la grande érudition historique que M. d'Urfé a semée dans son ouvrage, les autres l'estimant une superfétation « hors de propos w et pédantesque.
Il nous semble que ces incursions dans l'histoire de la Gaule et dans la théologie celtique sont loin d'être ennuyeuses. Elles nous reposent de l'éternelle vie amoureuse des pasteurs foréziens, auxquelles Urfé les rattache d'ailleurs avec moins de disparate qu'on ne pourrait le craindre. Il y a quelque grandeur dans cette vue rapide jetée sur des événements et des hommes qui ont changé la face de l'Europe. L'action serait bien étroite, si elle restait confinée dans un coin du Forez; elle s'élargit, elle prend une certaine allure épique par son mélange avec des faits qui la dépassent infiniment.
Les aspects les plus intéressants de cette restitution sont peut-être ceux qui sont le moins conformes à l'exactitude historique, mais dont l'inexactitude est calculée. Urfé, très délibérément, comme Virgile, antidate des idées et des institutions inconnues en ce siècle lointain; il se permet des transpositions dont souffre l'austère vérité de l'histoire, mais qui lui ménagent des perspectives sur des époques moins reculées. De ses héros, il fait des chevaliers du moyen âge, aimant les belles « emprises M, les tournois, les fines armures, portant des devises parlantes sur leurs écus armoriés, partagés, même un Gen-
série, entre la guerre et le culte de leur dame. Urfé s'ouvre même des aperçus sur des choses plus récentes ou tout à fait modernes. Ce sera, par exemple, le voyage d'Hylas sur le Rhône avec ses pittoresques incidents, l'intérieur d'une auberge, les exploits des " solduriers „ en débandade qui rançonnent les passants.
Si large que soit la place qu'Urfé lui a donnée dans son roman, l'histoire n'est pourtant que le cadre du véritable sujet.
nesîe amitié. Ce n'est pas assez dire : VAstrée est un hymne de six mille pages à Vhonneste amitié, c'est-à-dire à l'amour légitime, mais au sens un peu large où le monde l'entend; car un moraliste chrétien aurait plus d'une réserve à faire sur certaines situations délicates; et ces belles jeunes filles qui se promènent librement avec leurs bergers, si sévère que soit la vertu qui règne au pays de Forez, ne sont pas d'un exemple qu'on puisse proposer à l'imitation. Dans les épisodes qui se passent hors du Forez, tout n'est pas pur, il s'en faut, et même deux ou trois de ces épisodes nous présentent des tableaux de l'amour le plus brutal. Mais du moins, sur les bords du Lignon, la passion est strictement contenue par la règle du devoir. Il y a des bergères un peu lestes d'allure, il n'y en a pas d'impudiques; et même le léger Hylas se garderait de rien entreprendre de sérieux contre leur honneur.
Dans cette encyclopédie romanesque de l'amour, on peut distinguer quatre choses : des théories abstraites sur la beauté et l'aciQur, des contjpverses sur l'amour, des histoires d'amour et des procès d'amour.
La métaphysique platonicienne de la beauté et de l'amour est la partie la plus obscure de VAstrée. Adamas, assis au pied d'un arbre avec Céladon, par une claire nuit d'été, lui révéla la genèse du pur amour : " Toute beauté procède de cette souveraine bonté que nous appelions Dieu, et c'est un rayon qui s'eslance de luy sur toutes les choses créées. Et comme le soleil esclaire l'eau et la terre d'un mesme rayon, ce soleil éternel embellit aussi l'âme raisonnable et la matière; mais la clarté de Dieu est bien plus belle en l'âme raisonnable qu'en la matière. „
Or l'amour est un désir de beauté : le tout est d'aimer ce
qui est digne d'amour. Si, dans l'objet aimé, nous ne cherchons que la perfection des formes du corps, notre amour sera inférieur, grossier et matériel comme le corps. C'est donc l'âme qu'il faut aimer, et l'amour ainsi entendu est la " vraye et naturelle action „ de l'homme.
Mais comment se fera la rencontre des âmes faites pour s'aimer? Sylvandre l'explique par une sorte de prédestination. L'amour des nobles âmes est écrit dans le ciel; elles sont, par un influx divin, aimantées l'une vers l'autre : " ILadvient qu'aussi-tost que l'âme est dans le corps et qu'elle rencontre celle qui a son aimant, il luy est impossible qu'elle ne l'aime, et d'icy procèdent tous les effects de l'amour. » Que si l'amour est pur de tout alliage terrestre, ces âmes aimantées en arriveront à s'identifier, à se perdre l'une dans l'autre, comme celle de Céladon se perdit en celle d'Astrée : " L'Amant se transforme en l'Aymé, et l'Aymé en l'Amant, et par ainsi deux ne font qu'un par l'infinie puissance d'Amour. »
Parvenu à ces sommets oii rien de charnel ni même de sensible ne souille la sainte union des âmes, l'amour est un principe fécond d'intelligence, de désintéressement, de sacrifice, de grandeur morale, de généreux desseins : c'est Vamoarverta. '
''^^^^'^Cest aussi Xamourzreligiorj, qui s'enveloppe de formes 1 liturgiques. Céladon élèvelin temple à sa déesse Astrée; il lui / adresse pieusemement ses oraisons, et résume son culte dans /des formules hiératiques qu'il appelle les Douze Tables des ( Loix d'Amour (l).
Céladon qui aime avec ferveur et conformément au rit, ne raisonne pas sur le platonisme d'amour; c'est Sylvandre qui est le philosophe du Lignon. Il aime Diane selon les principes d'un spiritualisme éthéré, mais de plus il argumente doctement sur l'amour.
La réplique lui est donnée par Hylas, qui a des idées bien
(i) Astrée, P" partie, liv. III et IX; IP partie, liv. II, V et VI; IIP partie, discours au Lignon, et liv. II. Voir GODET, le Roman de l'amour platonique {Vie contemporaine, VP année, t. IV, p. $52). — Nous ne pouvons approuver les réflexions d'un écrivain ingénieux et brillant, sur la prétendue parenté des doctrines de Y Astrée et de l'Introduction à la vie dévote (Str0WSKI, Saint François de Sales). Pour peu qu'on ait la notion de la vraie mystique chrétienne, un tel rapprochement paraîtra artificiel,
L'ASTRÉË â45
différentes et les défend avec verve, corrigeant les exagérations de Sylvandre, lui faisant des objections embarrassantes, se moquant de ce logicien féroce qui <» raisonneroit sur la moustache d'un ciron „, réjouissant par ses saillies, sauf à les effaroucher un peu, les vertueuses bergères du Forez : " Nulle part, dit Saint-Marc-Qirardin, l'inconstance n'est plus spirituellement préconisée que dans ce roman consacré à la gloire de l'amour honnête et fidèle. „ Urlé^jT^amet^aucune occasion de mettre aux prisesj£chiméri^ idéalismg^ d^Sylvandre avec le Bon setlS prosaïque d'HyTasT"
"""TeurTeternels deBâts'alimentent les discussions amoureuses de VAstrée; sous ce rapport, Sylvandre et Hylas sont comme les deux pôles autour desquels tourne tout de roman. Mais tou^ lejnonde, en^cg^ys du Forez,^ le goût des controyerses seritimenta1esj^f^an<^ IpiTr^istence h^^use et oisive, les occasïons ne leilr manquent pas, le temps non plus, pour agiter ces problèmes de casuistique amoureuse. Un jour les bergères disputeront longuement sur les causes et les effets de la jalousie. Une autre fois la nymphe Léonide, aux environs du Carrefour de Mercure, demandera à Sylvandre s'il est vrai que l'absence soit la plus dangereuse ennemie de l'amour, et Sylvandre, sans se faire prier, entamera une dissertation sur ce point délicat. L'amour entre d'abord en l'âme par les yeux, mais ensuite il grandit et se nourrit par la contemplation intéjieure des perfections de l'être aimé, qui exalte l'affection : Ç " C'est pour quoy il ne faut point douter que l'absence n'aug- \ mente l'amour, pourveu toutesfois qu'elle ne soit pas si longue /que les images receues de la chose aymée se puissent effacer. ,; T.'amour se différencie suivant la pureté des motifs, les circonstances, l'âge des personnages, leur caractère, leur état social, les obstacles qu'ils rencontrent. De là ces histoires et épisodes d'une infinie diversité, mais qui tous ont pour but de raconter un cas particulier d'amour, et de nous offrir des exemples de tous les accidents qu'on peut imaginer dans la vie amoureuse.
Une des plus simples de ces histoires est peut-être celle de Céladon etd'Astrée, et je me demande s'il n'y a pas là un calcul. On a souvent remarqué que les deux personnages principaux sont parmi les moins vivants du roman. Astrée, loin d'avoir la finesse de Diane, est une fille crédule, médiocrement intelli-
gente. Céladon n'a guère plus d'esprit; il n'a pas la langue dorée d'Hylas et de Sylvandre; il ne sait bien qu'aimer béatement, en « fakyr de l'amour ». C'est un être passif, asservi au despotisme d'Astrée, qui se plaît en sa servitude, et s'humilie avec ivresse sous la main qui le frappe. Mais dans ce livre où il prêche l'amour chaste, Urfé n'aurait-il pas voulu que l'amour le plus pur, l'amour tout simple, non pas sans raffinement, mais sans raisonnement, s'incarnât dans le héros et l'héroïne qui sont au premier plan? Céladon et Astrée sont exclusivement amoureux; ils ne sont que cela, et c'est leur originalité.
La plupart des histoires de V Astrée se chargent d'incidents, de rencontres, de traverses, de situations parfois bizarres, qui ont permis à d'Urfé de noter et d'écrire, avec une psychologie subtile, les moindres nuances de l'amour. Il est probable que jamais, dans aucun autre livre, le jeu des passions de l'amour et la mécanique du sentiment n'ont été plus minutieusement analysés. Tous les personnages aiment d'une manière différente; y Astrée est un répertoire de tous les^ éta^^^^ la pastorale dramatique et la tragi-comédie ont pu puisera pleines mains.
Beaucoup de ces histoires se résolvent en procès d'amour, souvenirs des anciennes Cours d'amour. Urfé a introduit une grande variété dans les questions soumises à ces espèces de tribunaux : les situations, la nature du conflit sentimental, les arguments des parties, la forme et les considérants de l'arrêt, tout change, car Urfé ne se répète jamais.
Cependant la marche générale et la procédure de ces sortes d'affaires sont toujours les mêmes. Un récit circonstancié instruit les juges de la cause, et de la difficulté morale qui en résulte : Sylvanire sera~t-elle à Aglante ou à Théante? L'amour de Calidon pour Célidée cédera-t-il devant la reconnaissance qu'il doit à Tamyre? Les auditeurs, chacun selon son humeur, échangent leurs impressions. Viennent ensuite les plaidoyers prononcés, soit par les amants eux-mêmes, soit par des avocats d'office. Les orateurs parlent gravement, sérieusement, pour les intérêts dont ils ont charge, dans des harangues quelquefois très longues, toujours ordonnées avec art, sans s'interdire les péroraisons pathétiques. Le juge, les raisons dûment pesées, prononce enfin son arrêt motivé, avec une autorité souveraine.
Nous donnerons pour exemple l'épisode de Tyrcis et Laonice, parce que c'est un des plus simples. Devant les bergers et bergères assis " en rond „, et Sylvandre pris pour arbitre, Laonice expose son histoire. Tout enfant, elle a eu pour son voisin, le petit Tyrcis, une affection qui s'est changée en un sentiment plus doux, et quelque temps elle a cru que son amour était partagé. Mais le cœur de Tyrcis avait été pris par Cléon. Puis Cléon est morte. L'inconsolable Tyrcis, fidèle à sa mémoire, repousse l'amour que lui offre Laonice. Tyrcis aimera-t-il toujours sa Cléon couchée dans le tombeau, ou bien devra-t-il se laisser toucher par la tendresse persévérante de Laonice?
Hylas parle pour Laonice, Phylis répond pour Tyrcis. Sylvandre, toutes raisons examinées, prononce cette sentence : 1^" Des choses débatues devant nous, le poinct principal est de sçavoir si amour peut mourir par la mort de la chose aimée. Sur quoy nous disons qu'un amour périssable n'est pas vray mour; car il doit suivre le sujet qui luy a donné naissance.
'est pourquoy ceux qui ont aimé le corps seulement doivent nclorre toutes les amours du corps dans le mesme tombeau où il s'enserre; mais ceux qui outre cela ont aimé l'esprit, doivent avec leur amour voler après cet esprit aimé jusques au plus haut ciel, sans que les distances les puissent séparer. Et par ainsi il soit d'or-en-là deffendu aux recherches de Laonice de tourmenter davantage le repos de Cléon : car telle est la volonté du dieu qui parle en moy „.
En deux mots, r^45^^est ime jmn^ l'amour, surtout de l'amour honnête, qui repose sur une" certaînë'œrîcëpîion'pTïribsopTïiquè, se précise par des contriiverses, et prend un corps dans des histoires et des procès "d'amour.
La partie purement sentimentale de VAstrée est celle qui a le plus vieilli. Et pourtant ces théories, entretiens, controverses, harangues et procès d'amour eurent d'abord le plus grand succès, et servirent souvent de modèle aux assemblées élégantes, où on se délectait de ces " belles conversations „.
Depuis longtemps déjà, V Heptaméron de Marguerite de Navarre, la Philosophie d'amour de Léon Hébreu, la Parfaicte Amye d'Héroet, la Diane de Montemayor, le Pourquoy d'amour, les Questions d'amour et vingt autres ouvrages du même
genre avaient mis à la mode les spéculations sur l'origine, la nature et les divers effets de l'amour.
Elles retrouvèrent avec la paix un renouveau de faveur. Peu après la Ligue, ce qu'on appelle le monde s'essaye, avec un peu de gaucherie, à vivre la vie de société. Comme le temps a peu de valeur pour ces déshabitués de la politique et de la guerre, on cause longuement, très longuement, au fond du vieil hôtel. Et comme des femmes président à ces réunions, on cause d'amour honnêtement; les hommes s'appliquent à être décents. Ainsi se développe cette casuistique sentimentale, qui occupera les longues soirées désœuvrées. Urfé n'a fait que mettre en action ces habitudes de la société polie, en les exagérant et en les encadrant dans une fiction pastorale.
Il a déployé, dans l'analyse de ces subtilités, de ces tours et détours du cœur, une sagacité peu commune. Urfé se meut avec aisance dans le dédale des nuances qui diversifient la passion; il note, détaille et explique les faits moraux avec /une précision presque scientifique. Il y a beaucoup de finesse dans cette étude de tous les mouvements, accords et conflits que peut produire la vie amoureuse entre des gens pour qui a[mer est tout.
Ajoutons que tout cela est exprimé de la manière la plus courtoise. Sylvandre même, bien qu'il prenne très au sérieux ses doctrines idéalistes, ne se fâche jamais des objections irrévérencieuses d'Hylas; il se contente de les réfuter par sa dialectique serrée. C'est une société fort distinguée, que ce monde de bergers ségusiens, une école de politesse et de bon ton. Ce sont aussi des heureux. Comme le remarque une noble étrangère, il fait bon vivre sur " agréables rivages, où le ciel a voulu faire naistre les plus gentils bergers et les plus belles et discrettes bergères qui ayent jamais porté ce nom ».
Et cependant, malgré le charme reposant des tableaux dans lesquels se déroulent ces controverses amoureuses, il faut convenir que rien n'est plus faux dans VAstrée. Il n'est pas vrai que l'amour ait tant de place dans la vie. Même en admettant la convention d'un coin de l'univers oii tous exerceraient la profession d'amoureux, on n'y disserterait pas tant sur les secrets du cœur. Je ne parle pas des hauteurs nuageuses où se perd la métaphysique de Sylvandre; mais les plus simples bergères elles-mêmes raisonnent sur l'amour avec la subtilité la plus
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aiguë. Subtilité n'est pas assez dire. A force de diviser et de subdiviser les situations d'amour, Urfé en arrive à des puérilités.
Donnons encore un exemple de ces débats, le plus mauvais, il est vrai, mais qui fera bien comprendre à quels excès peut aboutir cette scolastique sentimentale.
La mise en scène est délicieuse. Le matin, on a offert un sacrifice au grand Thautatès; les tables sont dressées près d'une fontaine, à l'orée de la forêt; la journée finira par les champêtres exercices des bergers. Mais en attendant, comme le soleil est encore haut sur l'horizon, on discutera, selon l'usage, un cas d'amour, et Adamas se souvient à propos que Diane a promis de prononcer sur le différend de la bergère Phylis et de Sylvandre.
Or ce différend est le plus étrange qui se puisse imaginer. Quand Sylvandre arriva dans le Forez, il affecta une profonde indifférence pour les jeunes bergères du pays, si bien qu'on l'avait surnommé V Insensible. Phylis lui en fit des reproches; Sylvandre se piqua au jeu et se mit à servir Diane, mais à la condition que Phylis la servirait aussi comme si elle était un berger, et que, le temps de trois lunes écoulé, Diane dirait qui des deux avait mieux su se faire aimer!
Ce n'est qu'un " passe-temps de village „, mais oii les concurrents, Sylvandre et Phylis, emploient toutes les ressources de l'argumentation la plus savante, sans y épargner Ixion et Prométhée! Les harangues entendues, Diane, assise sur un siège d'honneur, prononce son arrêt : « Ayant bien meurement considéré le tout, et usant du pouvoir qui en cet endroit nous a esté donné. Nous disons et déclarons que Phylis est plus aymable que Sylvandre^ et que Sylvandre se sçalt mieux faire aimer que Phylis. „
La grande chaleur du jour étant tombée, tout le monde se lève et se met en marche, par des chemins fleuris, vers le hameau où les bergers vont donner leurs exercices. Mais la sentence ambiguë de Diane, à la façon d'un oracle, n'a satisfait ni Sylvandre, ni Phylis, qui, en cheminant avec Hylas, disputent à qui Diane a donné l'avantage; et Hylas ayant risqué des observations ironiques, Sylvandre, d'un coup d'aile, monte aux plus sublimes conceptions sur les deux vies de l'âme, sa vie avec le corps qu'elle traîne après elle, et sa vie purement
spirituelle, par laquelle elle ne vit qu'avec elle-même. Daphnide et Alcidon, qui ont assisté par hasard à cette joute, déclarent que les bergers du Forez ont bien de l'esprit (1). Le lecteur décidera s'ils n'en ont pas trop.
Les théories et controverses sur l'amour ajoutent donc peu, à notre avis du moins, à l'intérêt de VAstrée, bien qu'elles soient ingénieuses et que probablement Urfé les tînt pour la partie la meilleure de son livre.
(i) Astrée, III" partie, liv. IX et X. Ce débat remplit 56 p. de mon exemplaire.