III. LES ACCESSOIRES. LE STYLE. LES SOURCES LITTERAIRES
Les accessoires du roman : les poésies ; les lettres ; le merveilleux ; les descriptions de la nature; les descriptions d'art; les aventures modernes et la clef de VAstrée. — La prose de VAstrée. — Les sources littéraires et l'originalité de YAstrée.
Les vers étaient de tradition dans le grand roman sentimental du dix-septième siècle; c'était l'ornement nécessaire, attendu, sans lequel on ne comprenait pas un genre qui tenait un peu de l'épopée.
Honoré d'Urfé a donc intercalé beaucoup de vers dans son Astrée, de toute forme, de tout rythme, avec dispositions très variées : quatrains, sixains, sonnets, stances, madrigaux, villanelles, chansons, dialogues, échos, plaintes, soupirs, ressouvenirs; sans compter les oracles où il a parfois heureusement imité le style sybillin de Nostradamus (1). Il y en a tant que Boileau, à tort du reste, a cru qu'Urfé n'avait écrit son roman que pour relier par un récit les poésies de sa jeunesse. Ces vers distribués dans le roman ont certainement contribué au succès de VAstrée. Quand dans un salon, sous l'ombre des vieilles tentures, la belle lectrice annonçait : Villanelle d'Hylas, toutes les oreilles se tendaient pour ne pas perdre une syllabe.
M. d'Urfé ne se mettait pas en grands frais d'invention pour amener ces poésies : une attente, un départ, une absence, un désir, une infidélité, la brise qui souffle, la vue d'un rocher,
(i) Dans la Conclusion, qui est de Baro, les poésies sont beaucoup moins nombreuses.
deux tourterelles qui se becquettent, quoi que ce soit, un rien suffit à éveiller la verve de ses héros; tous, grands seigneurs et simples bergers, le disputent en virtuosité poétique.
En général, ces poésies sont un complément des histoires et des épisodes de YAstrée, un procédé pour rendre plus passionnées ou plus originales certaines situations.
Mais souvent aussi elles se mêlent au récit sans autre intention que d'y ajouter de l'agrément A la fin d'une fête champêtre, quand tout le monde commence à être las de danser, arrive d'un hameau voisin une plaisante mascarade. Ce sont des Egyptiennes diseuses de bonnes aventures, qui offrent leurs services, moyennant la petite rétribution coutumière, aux jeunes filles du Lignon :
S'en trouvera-t-il point quelqu'une Parmy vous qui vueille sçavoir Quelle doit estre sa fortune?
Nous la luy ferons bien-tost voir.
Mais nous voudrions avec vous La pouvoir rencontrer pour nous.
Venez vers nous, ô curieuses,
Puisque le futur nous sçavons,
Pour apprendre à vous rendre heureuses;
Et vous verrez que nous pouvons
Aussi bien vostre heur deviner
Que vous le nostre nous donner (1).
Nous ne pouvons porter un jugement favorable sur les nombreuses poésies insérées dans VAstrée, et nous croyons que Malherbe avait raison, quand il donnait à M. d'Urfé le conseil de ne pas faire de vers (2). Un de nos critiques a proposé de ramasser ces disjecta membm et de les réunir en recueil; ce serait rendre à Urfé un bien mauvais service. Associées aux sentiments des personnages dont elles achèvent la physionomie morale, ces poésies sont tolérables, et même ne sont pas sans agrément. Mais si on les arrachait du cadre qui les fait valoir, on verrait trop combien le ton en est artificiel, cherché, horriblement précieux. Honoré d'Urfé, à peu près
(i) IIP partie, liv. X.
(2) M. Bruno {la Doctrine de Malherbe) compte cependant Urfé entre ceux qui ont subi l'influence de Malherbe.
naturel et vrai dans sa prose, se guindé tout de suite, quand il écrit eh vers, à de fausses élégances (1).
Cela n'empêche pas cependant qu'on ne découvre dans VAstrée quelques très jolies pièces, surtout quand Urfé n'a besoin que de son esprit, et qu'il veut exprimer une situation piquante, par exemple le différend ou la brouille de deux amants. Le vers coule alors assez simple et aisé. Daphnide notifie clair et net à Alcidon qu'elle ne l'aime plus, et Alcidon trouve ce compliment de fort mauvais goût :
DAPHNIDE
Alcidon n'est pas mon berger, Ny Daphnide vostre bergère; Le Destin qui commande à tous Ne nous fit pas naistre pour vous.