‹ La vie et les œuvres de Honoré d'UrféChapitre 41 sur 78 · V. LA FORTUNE DE l'aSTRÉE · texte numérisé non relu

V. LA FORTUNE DE l'aSTRÉE

Première période. Le culte de VAslrée. Essai de réaction. — Seconde période. Estime respectueuse; Boileau et La Fontaine. — Troisième période. Discrédit. L Astrée dans la littérature sentimentale. — Quatrième période. Réhabilitacion. — Ce qui restera de X Astrée.

Bibliographie des principaux travaux relatifs à V « Astrée ».

On peat partager en quatre périodes l'histoire de \ Astrée : admiration presque universelle, estime respectueuse, dédain, réhabilitation (1).

La grande vogue du roman s'est soutenue environ trente ans. Etienne Pasquier, recevant d'Honoré d'Urfé, en 1607, le premier volume de son roman, lui avait prédit que toute la France serait amoureuse de lui. Urfé ne jouit pas cependant de toute sa gloire; si le succès fut vif du premier coup, il ne devint triomphant qu'après l'achèvement de V Astrée. Mais, depuis 1628 jusque 1660, la fortune de ce livre est une des plus prodigieuses de l'histoire littéraire.

Urfé est une idole sur laquelle il est sacrilège, ou peu s'en faut, de porter la main : une des grandes lumières du siècle, un des plus rares et merveilleux esprits que la France ait jamais portés. On dit couramment la merveilleuse, l'incomparable, la. sublime, la divine Astrée, un opulent tissu de nobles

(i) Nous donnons i66o pour limite à la première, 1735 à la seconde, à la troisième 1839, année où les d'Urfé, d'A. BERNARD, annoncent et préparent la prochaine réhabilitation de V Astrée. Cette division ne peut être d'ailleurs que très approximative.

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histoires; une des plus charmantes pièces que nous ayons en notre langue; ce qu'il y a de plus délicieux au monde, les délices et la folie de la France; un des plus savants et des plus ingénieux ouvrages qu'on ait jamais lus; ce qu'on a vu de plus poli depuis la naissance des Muses françaises; le livre enfin le meilleur qui ait paru en ce genre, et qui a effacé la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne s'étaient acquise dans le roman (1). Mais veut-on quelque chose de plus étonnant encore? Voici donc sur quel ton un poète parle de M. d'Urfé et de son roman :

Lumière de notre âge, esprit incomparable, Dont l'ouvrage ternit la gloire des plus vieux, Après tant de travaux qui lasseront les dieux. Votre nom à jamais doit estre mémorable,

Non moins que l'univers ce beau livre durable S'en va pour votre gloire étaller en ces lieux Toutes les qualitez dont la grâce des cieux Pouvoit rendre icy-bas un mortel adorable.

Cette œuvre, le miroir des fidelles bergers, Se pourroit justement comparer aux vergers, Si, comme elle a des fleurs, elle avoit des épines.

Mais jusqu'où, mon discours, t'efforces-tu d'aller? Peux-tu bien ignorer que des choses divines On ne sauroit jamais qu'indignement parler? (2)

Cela est de la poésie, l'élan d'un dévot qui se prosterne et qui adore. Roland Desmarets, dans une de ses lettres, déduit méthodiquement les motifs du culte qu'il a voué à VAstrée. Après avoir dit son avis des Amadis, il ajoute : " Depuis quelques années, nos romanciers se sont attachés à plus de

(i) Tout cela est littéralement emprunté à des écrivains du siècle, Colletet, Mlle de Gournay, Tristan, Pellisson, Huet, Perrault, l'auteur de Guzman d'Aifarache, etc. Nous ne pourrions, sans surcharger ce chapitre de notes, spécifier en détail toutes les marques d'admiration ou de grande estime données alors à VAstrée. Il faut se reporter aussi aux chapitres précédents, que celui-ci complète, et à divers endroits de ce livre. — Voir un mauvais, mais très curieux sonnet sur VAstrée, dans DESCHARTRES, Eloges et louanges des plus excellents personnages de nostre temps, Paris, 1622, in-8", p. 25. Il y a aussi un sonnet sur VAstrée dans les œuvres inédites d'Anne d'Urfé (mscrit franc. 12487 de la Bibl. nat.).

(2) Ce sonnet (de Malleville?) est tiré du mscrit 4127 de la biblioth. de l'Arsenal (Recueil Conrart, t. XXII). Nous ne savons s'il a été imprimé. En tout cas, il n'est pas dans les recueils poétiques dépouillés par M. Ilachèvre.

vraisemblance, et entre eux Honoré d'Urfé tient le premier rang. En ce genre, selon mon goût, on ne peut rien rencontrer de plus accompli que son Astrée. Et d'abord par le sujet, dont rien n'est plus beau. Le style est pur et vraiment français; l'éloquence telle qu'on n'en trouvera pas de pareille depuis les orateurs de l'antiquité; l'érudition très grande, et coulant avec tant de facilité et de clarté, que ce roman a rendu les points difficiles de la philosophie intelligibles même aux femmes. Tout l'ouvrage est composé avec tant d'art et de jugement, qu'on doit mettre d'Urfé entre les rares bons écrivains que nous ayons. Je voudrais que notre jeunesse, et surtout notre jeunesse noble, ne quittât jamais son livre, pour y apprendre l'élégance et l'urbanité des mœurs. Si nous avions beaucoup d'écrivains semblables à lui et à Michel de Montaigne, nous aurions de quoi opposer aux anciens. Mais c'est assez. Je sens bien que j'ai été entraîné un peu loin par l'amour que j'ai pour lui; amour, au reste, fondé sur une estime raisonnée, comme en conviendront ceux qui ont eu son ouvrage entre les mains (1). ,/

Jean Desmarets de Saint-Sorlin, à qui cette lettre est écrite par Roland Desmarets, son frère, n'aimait pas moins \ Astrée. Dans son CloviSy il a donné un rôle héroïque à un des ancêtres d'Honoré d'Urfé. Clovis reçoit un message de Clotilde : retenue à Dijon par Gondebald, roi des Bourguignons, elle invoque le secours de son époux. L'armée française se met en marche, et se trouve en présence d'une immense armée commandée par les deux fils de Gondebald, Sigismond et Gondomar; là sont les régiments d'Arles et d'Avignon, les montagnards du Dauphiné, les bataillons d'Aquitaine, de Suisse et de Savoie :

Le brave Urfé commande un corps de ces guerriers.

Dont le casque d'argent, orné de deux lauriers.

Des armes et des vers porte un double trophée;

Urfé qui se vantoit de la race d'Orphée,

Et dont tira son sang celui qui, de nos jours.

Des bergers de Forests a chanté les amours,

Par qui Lignon est noble, et coule aussi célèbre

Que par le Thrace ancien (2) le fameux flot de l'Hèbre (3).

( I ) Rolandi Mares iiEpisîolarum liber primas, Paris, 1 65 o, in- 1 2 , p.6 1 . Nous avons traduit exactement le sens, sans nous attacher à une littéralité étroite.

{2) C'est-à-dire Orphée.

(3) Clovis, ou la France chrestienne, Paris, 1657, in-4% iiv. XIII. Urté meurt au livre XIV.

Je ne voudrais pas laisser croire que tous lisaient VAstrée avec cette prévention. Plusieurs, tout en goûtant fort le livre d'Urfé, commencent à en apercevoir les parties faibles, et n'en sont pas entièrement satisfaits (1). D'autres aussi louent VAstrée avec moins d'exagération, avec un sentiment plus juste de la mesure. Segrais, qui cependant doit tant à VAstrée, se contente de remarquer simplement que deux choses surtout font le mérite de ce roman, la disposition, qui est régulière, et les passions de l'amour, qui sont touchées très délicatement (2).

Mais pour s'en tenir à une impression générale, bien peu résistent au charme. Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, met trois livres au-dessus de tous les autres : la Bible, les Cotloques d'Erasme, et VAstrée. C'est un des livres que le voyageur avisé emporte pour tromper la longueur de la route (3). Huet tout jeune le lisait à la campagne avec ses sœurs, et en était ému jusqu'aux larmes (4). Et n'est-il pas singulier de voir l'austère et peu romanesque d'Ablancourt, réfugié à Vitry, partager ses soirées entre Cicéron et l'histoire de Madonte, si pathétiquement racontée par Urfé? " Depuis huit jours que je suis à Vitry, écrit-il à Patru (5), je donne le matin à mes affaires; le reste du jour, je le partage entre Cicéron et ma maîtresse. C'est Madonte que je veux dire; c'est celle-là que mon imagination me représente si fidèlement, que je croy véritablement estre auprès d'elle. ,/

Il ne faut que savoir son Astrée, et cela suffit pour être du bel air :

Pourveu qu'il sçache un mot des livres de l'Astrée, C'est le plus grand esprit de toute une contrée (6).

Il y a des docteurs en Astrée! On en arrive à dire simplement les Astrées, pour désigner en bloc les romans d'amour, et les histoires édifiantes de Camus sont des Astrées dévotes.

(1) Tel Rocjuebrune, dans le Roman comique.

(2) Segraisiana, éd. de La Haje, 1722, in-12, p. 29.

(3) Erpenius, De Peregrïnatione gallica, Amsterdam, 163 1, in-12.

(4) Mémoires, publiés par Ch. NlSARD, Paris, 1853, in-8°, p. 164.

(5) Lettres, dans les Œuvres diverses de Patru, Paris, 1692, 2 vol. in-12, t. II, p. 577.

(6) Pierre DU Ryer, les Vendanges de Suresne, Paris, 1636, in-4% acte I", se. ^^

3o6 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

Les recueils de poésie font de larges emprunts au livre d'Urfé; ou en copie de longs extraits comme modèles de style.

L'Astrée fournit à la littérature des allusions sans nombre (1 ). Elle lui suggère des situations et des épisodes. On se rappelle la jolie scène de la Suite du Menteur, de Pierre Corneille (2), oii la soubrette Lise débite les théories de Sylvandre sur l'aimantation des âmes, et apprend à sa maîtresse qu'elle est née dans le village d'Astrée, à preuve que le vieux saule troué, dans lequel Céladon " cachoit ses lettres et sa flamme „, fait encore le coin du pré de son grand-père. C'est même pour cela qu'elle a l'entendement si vif, étant d'un pays oii tout le monde a de l'esprit.

Le héros du Page disgracié (3) récite à son aimée tout ce qu'il a retenu de VAstrée, et l'en entretient tous les jours pendant cinq heures sans la fatiguer un instant. Dans les Voyageurs inconnus (4), l'auteur raconte, en prose et en vers, un voyage de Paris à Lyon. Arrivé à l'Ile-Barbe, promenade aimée des Lyonnais, il imagine une poétique légende : comment Iris, née " sur les aimables bords du célèbre Lignon „, poursuivie par un géant sanguinaire, fut changée en cet énorme rocher.

Rien en vérité n'a manqué à l'étonnante fortune de VAstrée. Ce n'est pas à dire cependant qu'elle n'ait pas trouvé de détracteurs. Sans revenir ici sur ceux qui, à tort ou à raison, l'ont attaquée au nom de la morale, sa valeur littéraire, même à l'époque de sa plus grande vogue, a été quelquefois contestée.

Il ne vaut peut-être pas la peine d'examiner si \q Jugement de Paris de Dassoucy est un persiflage des consultations et des arrêts d'amour de VAstrée : Monsieur Coypeau Dassoucy,

(i) Nous ne pouvons ici qu'en mentionner quelques-unes, dans D'AUBI- GNAC, Pratique du théâtre; d'AudigUIER, Œuvres; AUVRAY, Satyres; Balzac, Entretiens; BoiS-ROBERT, Epistres et le Bavolet; COLLETET, Poésies; Th. CORNEILLE, l'Amour à la mode; DISCRET, Alizon; La MesnardiÈRE, Poésies; SARRASIN, Œuvres; TRISTAN L'Hermite, Vers héroïques; Commerce restably ; Divers portraits, 1659; le Libraire du Pont- Neuf, ou les Romans; Nouveau Cabinet des Muses; Séjour des Muses, etc. — Les personnages le plus souvent rappelés sont Astrée, Céladon, Hylas, Gaiatée, Sylvandre, Diane.

(2) Paris, 1645, in-4°, acte IV, se. P".

(3) Par Tristan L'Hermite, Paris, 1643, 2 vol. in-8, 1. 1", chap. xxxiv.

(4) Nouveau recueil de diverses poésies françoises, Paris, 1656, in- 12, p. I à45.

L'ASTRÊE 307

empereur du burlesque, comptait pour si peu de chose! On peut négliger aussi la dédaigneuse appréciation du Gascon extravagant, œuvre infime, sans action appréciable sur l'esprit public. Mais ce n'est pas non plus un ami de VAstrée, l'auteur du Parasite Mormon (1), qui nous peint un pauvre hère de poète famélique, crotté, ridicule, soupirant des vers langoureux comme s'il avait passé sa vie à garder les moutons du Lignon.

La censure la plus âpre, je dirais la seule sérieuse, si elle n'était corrigée par son excès même et sa grossière malveillance, est celle du comte de Cramail. Son Dom Guixote Gascon (2) a, rangées sur les rayons de sa bibliothèque, « les œuvres d'Escuteaux, du Dragonneau de Berville, VAstrée, et tout ce que les hommes accorts et capables rejettent comme excrémens, avortons de l'esprit et ouvrages de Feletin, oii il n'y a ny invention, ny locution, ny disposition, où les grâces sont disgraciées, les conceptions efforcées, les narrations importunes et obscures, le styl bas, sec et aride, et en un mot qui cause le mespris et l'ennuy. »

Urfé accouplé à d'Escuteaux!

Quelque opinion qu'on ait de VAstrée, on ne peut guère concevoir critique tombant plus à faux que cette diatribe.

On a parfois cité le Tombeau des romans, de Fancan (3), comme un signe de réaction contre VAstrée et les autres romans d'amour. Il est vrai que dans la première partie de son livre, Contre les Romans, l'auteur, parlant en moraliste chrétien, prend assez vivement à partie ces " folastres romans plastrez de menteries ». Mais dans la seconde. Pour les Romans, il revient si bien sur sa thèse qu'en fin de compte, bien peu ont parlé de VAstrée avec plus de considération : "Ce sont de beaux feux, dit-il, d'où ne sortent que des pures lumières pour esclairer doucement nos esprits, et non des chaleurs pour brusler nos âmes ou pour offenser nos yeux. C'est un beau théâtre où l'amour ne se montre qu'avec le voile de l'honnes-

(i) Paris, 16$ G, in-S". Attribué par Barbier à La Mothe Le Vayer.

(2) Dans les Jeux de l' Inconnu, Paris, 1630, in-8° p. (9- 120.

(3) Le Tombeau des romans, ou il est discouru : I. Contre les Romans. II. Pour les Romans, Paris,^CI. Morlot, 1626, in-8". On croit que Sorel a eu quelque part à cet ouvrage. Dans la Maison des jeux, de Sorel (Paris, 1642, 2 vol. in-8", t. I", p. 406 et suiv.), il y a une discussion entre Ariste, qui attaque les romans, et Hermogène, qui les défend.

3o8 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

teté. L'amour tesmoigne cet autheur autant austère en vertus et en mérites, qu'il le rend fécond en sciences, lesquelles il traite avec facilité et félicité. « Singulier détracteur de VAstrée!

Mais on a voulu surtout voir, dans les nombreux romans comiques, satiriques, facétieux, picaresques de ce temps-là, une protestation du bon sens narquois contre les subtilités, la galanterie polie, précieuse et raffinée de VAstrée et des œuvres idéalistes qui vinrent à sa suite.

Cette vue est-elle bien exacte? Nous ne voulons pas examiner si on ne trouverait pas, dans VAstrée même, du moins dans la manière très pratique dont Hylas comprend l'amour et dans ses plaisanteries parfois triviales, une satisfaction partielle accordée à l'esprit positif et moqueur de la race. Mais ne vaudrait-il pas mieux dire tout simplement que le roman idéaliste et le roman réaliste représentent deux courants parallèles et indépendants, qu'il ne serait pas difficile de suivre à tous les âges de notre littérature?

Je ne crois donc pas que, sauf de rares exceptions, les romanciers réalistes du dix-septième siècle aient pensé à réagir contre VAstrée, qui avait sa clientèle de lecteurs comme ils avaient la leur. Qu'on note bien que la plupart des auteurs de ces œuvres qu'on nous donne comme une révolte contre VAstrée, ont une grande estime pour le livre d'Honoré d'Urfé. Je n'excepte pas Scarron, ni Sorel, ni Furetière, encore moins Tristan L'Hermite. L2i]2iWoi{Qd\x Roman bourgeois (1) est une fille ingénue et inexpérimentée, dont la tête a été un peu tournée par la lecture mal faite de VAstrée; maisFuretière observe qu'elle devait être prise au piège, parce que " plus VAstrée exprime naturellement les passions amoureuses, et plus elles s'insinuent dans les jeunes âmes „ . Certes cette remarque n'est pas désobligeante pour Urfé.

Entre ces livres cependant, il y en a un dont le titre même est comme une déclaration de guerre. C'est le Berger extravagant, oàparmy des fantaisies amoureuses, on void les impertinences des Romans et de la Poésie (2). Ce roman de Charles

(i) Nous reviendrons plus loin sur le Roman bourgeois.

(2) Paris, T. du Bray, 1627, in-S". L'ouvrage reparut sous ce titre : U Anti-roman, ou Histoire du Berger Lysis, accompagné de ses Remarques par Jean de la Lande, Paris, T. du Bray, 1633, 4 t. en 2 vol. in-8". — En 1653, Thomas Corneille mit au théâtre le Berger extravagant, puis publia sa pièce sous le même titre, s. 1. n. d., in- 12.

Sorel est une sorte de manifeste contre les autres romans, et en particulier contre VAstrée: " Je ne puis souffrir, dit Sorel dans la préface, qu'il y ait des hommes si sots de croire que par leurs romans, leurs poésies et leurs autres ouvrages inutiles, ils méritent d'estre au rang des beaux esprits ».

Lysis,fils d'un bon marchand de la rue Saint-Denis, a été perdu par la lecture des fictions romanesques. Au lieu d'étudier le droit, il a acheté des bergeries et des romans de toute espèce, tant et si bien que sa tête est malade; sa folie consiste à prendre au sérieux tout ce qu'il a lu dans ses livres. Le rêve de Lysis est allei au pays de Forez pour y voir Céladon, Sylvandre, Adamas, et réfuter les sophismes d'Hylas, car il ne peut souffrir que ce petit fripon se moque de la constance du fidèle Tyrcis. En attendant, il s'est habillé en berger, et garde quelques brebis galeuses sur les bords de la Seine.

Anselme fait semblant d'entrer dans sa manie, et lui propose un voyage dans le Forez; on l'emmène en Brie oii il est le jouet de mauvais plaisants. Mais Lysis se croit sur les bords du Lignon; il reconnaît le bois du fourbe Climanthe et le pont de la Bouteresse, il prend un ermite pour le druide Adamas. Lysis se croit métamorphosé en fille, et il lui arrive les plus burlesques aventures. Toute cette longue plaisanterie est puérile, écrasée, monotone, fatigante; l'épisode du saule est d'une pitoyable bouffonnerie. D'un thème heureux, qui pouvait donner lieu à une parodie fine et légère, Sorel n'a su tirer qu'une ébauche mal dégrossie, un fatras d'une lourde ironie.

Sorel frappe à droite et à gauche contre les romans et contre la poésie, mais c'est VAstrée surtout qui est en cause. La critique de ce roman se détache assez bien dans une conversation entre Clarimond et Philiris. On pourrait croire, d'après le ton général du livre, que Sorel va profiter de cette occasion pour accabler VAstrée. Pas du tout. Philiris défend fort bien l'ouvrage d'Honoré d'Urfé, et déjà on devine que Sorel, au fond, ne peut se défendre d'estimer VAstrée.

A une autre édition de son Berger extravagant, Sorel ajouta des Remarques qui réforment, amendent ou atténuent à ce point les critiques, oii il traite Urfé avec tant d'égards, que finalement le livre tourne plutôt à la glorification de VAstrée. Peu s'en faut que tout y soit beau, les théories éthérées de

Sylvandre, les harangues, les jugements d'amour, et jusqu'aux scènes à écho. C'est beaucoup plus que nous n'en demanderions.

Dans la Maison des jeux (1), Sorel a intercalé un récit qui par son intrigue et son allure, est tout à fait conforme aux histoires épisodiques de VAstrée. Et enfin, dans la Connoissance des bons livres, publiée à la fin de sa vie (2), il est tellement revenu de ses préventions contre VAstrée, qu'il loue ce roman à peu près sans restriction : " Il faut que l'Arcadie ancienne et toutes les autres contrées champestres cèdent au païs de Forests, que toutes les Bergeries soient tenues pour inférieures à VAstrée du marquis d'Urfé, ouvrage agréable oii il y a tant d'histoires détachées de différentes espèces qui viennent à propos au sujet; l'autheur y a introduit toutes les manières d'avantures qu'on se pouvoit imaginer... On y voit de bonnes instructions sur diverses occurences, avec quantité de discours oii la doctrine est jointe à la beauté et à l'agrément, pour en former des conversations les plus utiles du monde. ,;

Voilà donc ce qui leste du plus grand effort qui ait été fait pour discréditer VAstrée. Sorel, comme effrayé de sa témérité, sa hâte de chanter sa palinodie, et il se trouve que cet adversaire de VAstrée est un de ceux qui l'ont le plus exaltée.

En résumé, jusqu'un peu après le milieu du dix-septième siècle, on peut rencontrer çà et là des critiques, de mauvais essais de parodie, et même un jugement outrageusement injuste, comme celui du comte de Cramail; mais tout cela se perd dans l'admiration presque universelle.

Peu de livres ont été plus lus et plus aimés. Aujourd'hui nous en voyons clairement, avec les qualités supérieures, les insuffisances évidentes. Le dix-septième siècle se montra moins exigeant. Outre qu'il avait cette longue patience et ces loisirs qui lui permettaient les vastes lectures, nous sommes obligés de croire que, pendant quarante ans, il trouva VAstrée exactement accommodée à ses idées et à ses sentiments. Chaque génération refait son roman à sa manière. Le dix-septième siècle créa VAstrée, puis Polexandre, Cyrus et Clélle. L'Astrée commença à

(i) Tome II, p. 442-663.

(2) Paris, 1671, in-i2, p. 153. — Dans la Bibliothèque françoise (Paris, 1664, in-i2, p. 158, 159, 2^3), Sorel fait aussi l'éloge de VAstrée, mais cette fois avec des réserves plus accentuées.

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passer de mode, quand la société se reconnut moins dans ces sentiments, ces idées, cette conception de la vie et de l'amour qui avaient fait l'extraordinaire fortune du roman d'Urfé.

A cette période de culte dévot succédèrent quelque quatrevingts années d'une sympathie respectueuse. L'Astrée s'en va tout doucement rejoindre ces bonnes et vieilles choses pour lesquelles on s'attendrit encore, mais dont on ne veut plus être dupe. Hédélin d'Aubignac, dans son Roman des lettres (1667), introduit Urfélide, qui est allé faire un voyage dans le Forez. Ariste lui écrit, lui demande des nouvelles de ce pays enchanté, où tous les arbres sont couverts de chiffres amoureux, où, sous chaque buisson, une bergère conte son aventure. Qu'elle prenne garde seulement au bavard Sylvandre, qui ne manquera pas de l'assassiner de sa morale et de sa métaphysique. Urfélide lui répond que le Forez, hélas! est bien changé depuis M. le marquis d'Urfé. Elle n'y a rencontré que des bergères, comme partout, grossières et inciviles; Sylvandre tond des moutons et trait des chèvres, et là-bas on ne sait plus ce que c'est que le platonisme d'amour.

Ce pauvre Sylvandre n'était plus satisfait du rôle qu'on lui avait donné. Dans une assemblée tenue pour la réforme du Parnasse (1), il se plaint amèrement à M. d'Urfé de l'avoir travesti, lui le docte élève de l'université des Massiliens, en berger du Lignon, et de lui avoir fait débiter, sous cet accoutrement, de pédants discours de philosophie capables d'épouvanter toutes les bergères. Urfé, ne sachant que répondre à ces justes remontrances, se retourne avec colère contre Baro, son continuateur, qu'il accuse d'avoir gâté, par une sotte conclusion, les beautés de son roman.

En d'autres termes, on s'apercevait qu'ils sont bien loin de la nature, ces pastoureaux raffinés qui agissent et parlent avec la plus extrême politesse (2). Ce n'est qu'aux bords du Lignon qu'on trouve des bergers vêtus avec cette simplicité élégante et de bon goût. Là les bergères font tout avec grâce et gentillesse; elles ignorent jusqu'au nom de la dissimulation. Amour et simplesse, voilà leur devise; et à cette innocente simplicité elles joignent les sentiments les plus délicats. Le berger qui

(i) GuÉRET, le Parnasse réformé, Paris, 1669, in- 12. (2) SOREL, Biblioth. française.

vit parmi elles est l'homme le plus heureux du monde : au reste bornant sa satisfaction à recevoir quelques tendres marques d'amitié de sa vertueuse bergère (1).

Ainsi VAstrée paraissait un livre invraisemblable et chimérique. Senecé, après avoir couvert de fleurs l'incomparable Astrée, n'en concluait pas moins que ces bergeries sont " absurdes dans leur hypothèse et impraticables dans leur exécution «.

VAstrée était d'ailleurs enveloppée dans la défaveur qui frappait ces romans d'une étendue prodigieuse, oii une multitude d'histoires particulières se superposent à l'action principale. On leur préférait maintenant les Nouvelles (2), dont la Princesse de Clèves offrait le plus parfait modèle. Et puis, d'autres œuvres étaient nées, au grand dommage des aventures de Céladon; il faut bien convenir que les vers de Racine et de Molière rendaient un autre son que la prose de M. d'Urfé.

Cependant, malgré ces critiques, parfois un ton d'ironie et de léger persiflage, VAstrée, surtout jusque vers la fin du siècle, reste toujours très estimée. Je ne dis pas seulement des gens du monde et des femmes, mais de ceux mêmes qui font profession d'apprécier les ouvrages d'esprit : une œuvre d'une construction ingénieuse, pleine d'agréables inventions, le premier des grands romans français en mérite. Selon Perrault, qui d'ailleurs juge fort vicieuse la morale de VAstrée, Urfé ne serait guère au-dessous d'Homère; il ne lui manque que ce prestige que donne l'antiquité (3). Même en 1725, quand déjà on ne lit presque plus VAstrée, l'abbé Banier, dans ses additions aux Mélanges de Vigneul-Marville (4), trouve ce

(i) Bougeant, Voyage dans la Romande, Paris, 173$, in-S".

(2) Du Plaisir, Sentiments sur les Lettres et sur l'Histoire, Paris, '1683, in- 12.

(3) Les Hommes illustres, Paris, 1696- 1700, 2 vol. in-f% t. II.

(4) Mélanges de llttér. et d'hist., 4" éd., Paris, 1725, 3 vol. in-12, t. III, 1 41-146. — Voir aussi SOREL, Coni. des bons livres, Paris, 1671, in-12 ; HUET, De l'Orig. des romans, dans Zayde, Paris, s. d. (1670), in-8"; Lettres de Chaoelain, Paris, 1 880-1 883, 2 vol. in-4''^ t. II, 542; Mercure galant, juin 1683 ; DE LA BizardiÈRE, Caractères des auteurs, Paris, 1704, petit in-8°; Genest,' Poésie pastorale, Paris, 1707; in-12; TiTON DU TiLLET, le Parnasse français, Paris, 1732, in-f"; Mercure de France, juillet 1729; Lenglet-Dufresnoy, Usage des romans, Amsterdam, 1734, Z vol. in-12, t. I"; etc.

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roman bien supérieur aux autres : « C'est un poëme où l'éruditionest jointe avec la beauté des sentimens; oii des caractères variez représentent toujours la vertu dans les différens personnages qui y sont peints; oii les descriptions sont belles et naturelles, les aventures ingénieuses, les conversations raisonnables, la conduite admirable „.

De tous ces témoignages, souvent, il est vrai, corrigés par des réserves, mais en somme très favorables à VAstrée, le plus significatif et le plus inattendu est celui de Boileau. S'il y avait un homme qu'on pût croire peu touché de ces romanesques histoires, dont on dût attendre une impitoyable sévérité pour ce monde de bergers si peu semblables à la nature, c'était bien Boileau. Boileau a cependant parlé de VAstrée avec une estime non équivoque; et cet éloge remarquable, il l'a écrit à la fin de sa vie, quand le succès de VAstrée était à son déclin, dans un discours qu'il a mis en tête d'un dialogue plaisant où il tourne en ridicule les autres grands romans en vogue à l'époque de sa jeunesse. Voyons donc comment ce sévère censeur a jugé ry45//-/<?.

Honoré d'Urfé, voulant faire valoir un grand nombre de vers qu'il avoit composés, et rassembler en un corps plusieurs aventures qui lui étoient arrivées, s'avisa d'une invention très agréable. Il feignit que dans le Forez il y avoit eu, du temps de nos premiers rois, une troupe de bergers et de bergères qui habitoient sur les bords de la rivière du Lignon, et qui, assez accommodés des biens de la fortune, ne laissoient pas cependant, par simple amusement et pour leur seul plaisir, de mener paître eux-mêmes leurs troupeaux. Tous ces bergers et toutes ces bergères étant d'un fort grand loisir, l'amour ne tarda guères à les y venir troubler, et produisit quantité d'événements considérables. D'Urfé y fit arriver toutes ces aventures, parmi lesquelles il en mêla beaucoup d'autres, et enchâssa des vers qui, tout méchants qu'ils étoient, ne laissèrent pas d'être soufferts et de passer à la faveur de l'art avec lequel ils étoient mis en œuvre. Car il soutint tout cela d'une narration également vive et fleurie, de fictions très ingénieuses et de caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis. Il composa ainsi un romaii qui lui acquit beaucoup de réputation et qui fut fort estimé, même des gens du goût le plus exquis (1).

Si l'œuvre d'Urfé est à ce point goûtée par un homme qui s'y connaissait et qu'on n'accusera pas d'une indulgence

(1) Les Héros de roman, dialogue , composé en 1664 ou 1665; le Discours sur le dialogue a été écrit en 17 10. Le tout a paru pour la première fois (croyops-nous), dans l'éd. des Œuvres, Paris, 171 3, 2 vol. in-4°.

excessive, on ne s'étonnera donc pas que la littérature soit encore toute pénétrée de réminiscences de VAstrée. Les allusions aux personnages du roman, particulièrement au joyeux Hylas, qui vole dl flor in flor (1), sont si abondantes, elles jaillissent si facilement de la mémoire, qu'il faut bien admettre que VAstrée tenait toujours une grande place dans les idées, les souvenirs, les lectures, les conversations de la société cultivée (2). On chansonne les héros du Lignon (3), mais ce n'est pas un mauvais signe de leur popularité. Leur nom arrive jusqu'au fond des cloîtres les plus austères, où on n'ignore pas absolument

Paris, Diane, Hylas, Astrée et Céladon (4).

Qu'une jolie rivière arrose un tranquille canton, on pense aux campagnes du Lignon; des marins échoués sur une côte lointaine se souviennent du pays que M. d'Urfé a si agréablement décrit (5). Chaulieu peint une île délicieuse peuplée de bergers et de bergères " d'une humeur douce et d'un cœur sensible ,;, qui descendent en droite ligne de ceux de VAstrée (6).

D'autres font mieux. Comme les fervents admirateurs de la génération précédente, ils vont voir le pays qu'Urfé a rendu si célèbie. Mme Déshoulières visita le Forez au printemps de l'année 1672, et envoya des bords du Lignon une épître à Mascaron. Coulanges fit aussi ce pèlerinage littéraire. Il ne trouva plus dans le Forez ni Céladon, ni Hylas, ni Adamas; mais il fit sa prière, une prière très profane, près de la Fontaine de vérité d'amour, et écrivit là des couplets pour la marquise de Sévigné (7).

(i) Sarrasin; Régnier-Desmarets; Hesnault; Monconys; Nouveau. Cabinet des Muses gaillardes ; etc.

(2) FlÉCHIER, Grands jours; Le Pays, Ami iéz ; Délices de la poésie galante; etc.

(3) Nouv. Comédie des chansons de ce temps, 1662; Vaudevilles de Cour, 1665 ; Recueil de tous les plus beaux vers bachiques, 1671, in-12 ; etc.

(4) Saint-Louis, La Magdeleine, Lyon, 1668.

(5) La Bruyère, Caractères; Voyage de Léguât.

(6) Les souvenirs de VAstrée sont très nombreux dans les œuvres de Chaulieu.

(7) Recueil de chansons, 2" éd., Paris, 1698, 2 vol. petit in-8°, t. I", 122, 125, 127 , etc.

On continue donc à lire beaucoup VAstrée. Furetière, dans le Roman bourgeois, Saint-Evremont, dans les Opéra, ont tracé le portrait de filles romanesques qui se sont entêtées de VAstrée. La Crisotine de Saint-Evremont s'habille en bergère, et ne rêve qu'au Lignon. La Javotte du Roman bourgeois fait encore mieux comprendre les ravages qu'un roman mal lu peut faire dans un cerveau faible. Javotte avait dévoré les cinq gros volumes de VAstrée avec tant d'ardeur qu'elle en perdait le boire et le manger. A force de songer à Céladon, elle se le figura tel que Pancrace; et comme Astrée était dépeinte merveilleusement belle, elle crut de bonne foi lui ressembler, car fille ne manque jamais de vanité sur cet article. Tout ce que Céladon dit à Astrée, elle s'imagina que Pancrace le lui disait. Dès que Pancrace eut reconnu le faible de Javotte, il se mit lui-même à relire VAstrée, et se pénétra si bien du personnage de Céladon, qu'il le copia admirablement et en tira grand avantage. Il prit le nom de Céladon et elle celui d'Astrée, et tous deux imitèrent si parfaitement cette histoire, qu'ils semblaient la jouer pour la seconde fois.

Mais VAstrée avait des lecteurs plus intelligents et d'un esprit plus solide que Mlle Crisotine et la petite Javotte. On sait, par exemple, avec quelle aisance Céladon et Adamas revenaient à la mémoire de Mme de Sévigné, avec quel plaisir, dans les prairies qui bordent l'Allier, près de Vichy, elle voyait danser ce qui restait des bergers du Lignon (1).

La Fontaine vieillissant lisait aussi VAstrée :

Cloris eut tort de parler si crûment.

Non que Monsieur d'Urfé n'ait fait une œuvre exquise; Etant petit garçon, je lisois son roman, Et je le lis encore, ayant la barbe grise. Aussi contre Alizon je faillis avoir prise, Et soutins haut et clair qu'Urfé, par ci, par là, De principes moraux nous instruit à sa guise.

Mais que sont devenues les belles et pures amours de jadis?

Amour est mort : le pauvre compagnon Est enterré sur les bords du Lignon (2).

(i) Sa petite-fille, Mme de Simiane, lisait également VAstrée (lettre du 5 octobre 1736.)

(2) Edition des Grands Ecrivains. La Fontaine, t. V {les Amis Rémois), et t. IX, p. 22 {Ballade). Cf. t. VIII {Psyché), et t. IX, p. 36 et 204.

3i6 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ

Si VAsfrée, pend'^nt ce second âge, n'a plus joui de cette espèce d'adoration qui lui donnait un rang à part, si ceux-là mêmes qui la lisent n'en parlent pas sans des sourires où on devine comme une petite intention d'ironie, le roman d'Honoré d'Urfé est toujours une œuvre qui compte, une œuvre qu'il est nécessaire de connaître pour soutenir une conversation. Le livre a un peu vieilli, mais il ne passe pas pour suranné.

Puis viendra un siècle de mépris : l'Astrée sera un livre diffamé. Marmontel se contentera d'avoir compassion de la fade prose d'Urfé; mais La Harpe, qui certainement ne savait pas ce que c'est que VAstrée, le prendra de haut avec ce qu'il appelle son verbiage et galimatias: ayant fait avanie au grand Corneille, il pouvait bien insulter M. d'Urfé. Geoffroy, le prince de la critique sous le premier empire, n'a vu dans VAstrée et dans les autres grands romans du dix-septième siècle, qu'un " amas d'éphithètes puériles, de métaphores outrées, de raisonnements alambiqués, et le ridicule jargon d'un amour romanesque ;;. Plus près de nous, un écrivain anglais, Hallam,dont les arrêts eurent quelque temps du crédit, décrète souveiainement que rien ne peut égaler VAstrée en absurdité! Un autre est d'avis que ce roman plongea la littérature dans une espèce de barbarie!

Voilà dans quel esprit de justice, avec quelle exactitude, quelle largeur de vues on parle à tout hasard, sans même savoir ce qu'on dit, d'un livie sans doute imparfait, mais que ses qualités évidentes auraient dû mettre au-dessus de ce grossier dénigrement. Et c'est heureux quand il ne donne pas prétexte à des facéties impertinentes. Saint-Marc-Girard in lui-même, qui devait aider plus que personne à relever VAstrée de la déconsidération où elle était tombée, regardait encore, en 1829, ce roman comme une épopée pastorale d'une insupportable monotonie, d'une politesse extravagante, farcie des sentiments les plus fades (1).

Quelques-uns pourtant, par un reste de respect, apprécient VAstrée d^N^d plus d'équité (2). Mais ce sont des jugements tout

(i) Tableau de la litt. franc, au seizième siècle, Paris, 1829; in-S"; mais Chasles ayant collaboré à l'ouvrage, ce jugement peut être de celui-ci.

(2) Chaudon, Formey, Sainte-Palaye, La Dixmerie, Mme de Genlis, etc. — Niceron, Goujat et d'Artigny consacrent des articles à Urfé; VAstrée est analysée en 1775 dans la Biblioth. des romans.

faits, reçus tels quels d'une longue tradition, plutôt qu'une estime raisonnée. Florian, dans son £55^/ sur la pastorale, marque d'un trait plus précis les mérites réels et les points faibles de l'ouvrage. Mais Dunlop est presque le seul qui semble alors avoir un peu sérieusement étudié VAstrée, et entrevu l'action qu'elle a exercée sur la société et sur les lettres (1). Chateaubriand a fait aussi sur ce roman de courtes réflexions qui méritent d'être citées :

L'auteur de VAstrée, dit-il, qui n'est pas un grand esprit, a pourtant inventé des lieux et des personnages qui vivent, tant la fiction, quand elle est appropriée à l'âge où elle paraît, a de puissance créatrice. Il y a du reste quelque chose d'ingénieusement fantastique dans cette réunion de nymphes et de naïades qui se mêlent à des bergers, des dames et des cnevaliers : ces mondes divers s'associent bien (2).

Remarquons que, même lorsque VAstrée est descendue très bas, le souvenir de ce roman n'a jamais cessé d'entrer dans ces banales notions littéraires qui se transmettent par l'habitude. On ne lit plus VAstrée, mais il en reste dans la mémoire une image qui suffit à suggérer encore certaines associations d'idées, parfois assez singulières. M. de Tressan, rajeunissant à sa façon l'ancien roman de Gérard de Nevers (3), lui donne une conclusion inattendue. Il imagine qu'après la mort du traître Lysiart, comte de Forez, Gérard et la belle Euriant, sa mie, devenus maîtres de Montbrison, de Marcilly et des bords fleuris du Lignon, les peuplèrent d'amants vertueux et fidèles. C'est de Gérard et d'Euriant qu'Astrée et Céladon sont descendus!

A la fortune de VAstrée au dix-huitième siècle, se rattache un agréable épisode. Desforges-Maillard résida quelques années à Montbrison où, si je ne me trompe, il eut un petit emploi dans la régie des finances. VAstrée était sa carte du pays. Il visita la vallée du Lignon et le château de la Bastie; il retrouva même la maison du druide et la Fontaine de vérité d'amour. Le Lignon lui inspira des chansons qui parurent dans le Mercure sous le nom d'une Nymphe de la mer méta-

(1) History of fiction , Edimbourg, 1816, 3 vol. in 8", t. III.

(2) Mém. d'Outre-Tombe, éd. de Paris, 1904, 6 vol. in-8", t. II, p. 243.

(3) Hist. de Gérard de Nevers et de la belle Euriant^ Paris, 1792, in- 18.

3i8 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

morphosée en berger du pays d'Astrée, et une épître philosophique qu'il écrivit à Voltaire

Près de cette onde fameuse, Où Céladon trop constant Crut, en se précipitant, Noier sa flamme amoureuse.

Voltaire lui répondit en 1735 de Vassy en Champagne, par un de ces compliments auxquels avait droit tout homme qui n'était pas son ennemi déclaré : " Vous êtes actuellement sur les bords du Lignon, et de Nymphe de la mer vous voilà devenu berger de VAstrée. Si ce pays-là vous inspire des vers, je vous prie de m'en faire part. Je suis fâché que la Champagne soit si loin du Lignon; mais c'est véritablement vivre ensemble que se communiquer les productions de son esprit et les sentiments de son âme. „

Quand Desforges-Maillard quitta le Forez pour revenir au Croisic en Bretagne, il s'arrêta à Saint-Marcel-d'Urfé chez M. d'Albon, qui lui montra au fond d'un vieux plat de faïence une enluminure qui représentait, disait-il, les portraits de Céladon et d'Astrée (1).

Une fonction singulière de VAstrée a été de fournir matière à des réflexions sentimentales, à la fin du dix-huitième siècle, au temps oii la sensibilité envahit une partie de la littérature. Jean-Jacques Rousseau avait lu VAstrée chez son père dans sa jeunesse. Le souvenir lui revenait souvent des héros du roman, et même une fois, allant à Lyon, il fut tenté de se détourner de sa route pour aller voir le Lignon; il renonça à ce projet quand il sut que le Forez était un pays où on travaillait fort bien en fer, et qu'il ne fallait plus chercher de Dianes et de Sylvandres chez un peuple de forgerons (2). Il n'en fallut pas cependant davantage pour rendre à VAstrée, non pas des lecteurs, mais une sorte de prestige poétique favorable aux " élans du cœur ».

(i) Œuvres en prose et en vers, Amsterdam, 1759, 2 vol. in-12, t. I", préf. et Mémoires de l'auteur et p. 197, et t. II, p. 92.

(2) La raison était étrange. Ce n'est pas sur les bords du Lignon que Rousseau aurait vu des forgerons, mais à Saint-Etienne et dans les environs. — S'il fallait en croire le préambule de VArcadie de Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau aurait fini par se persuader qu'il avait en effet visité le pays du Lignon, où il ne trouva que « des maréchaux, des forgerons et des taillandiers » !

Voici, entre autres, Marlin, qui fait en 1790 le voyage de Paris à Lyon. Il est grandement déçu en entrant dans le Forez, et précisément par Saint-Martin-d'Estreaux, où Urfé avait écrit une partie de son roman. Il fait du pays un tableau désolé, sans la moindre exactitude. Mais aussi il le fallait bien, pour amener le cri de douleur que ce pauvre Marlin tenait en réserve : " Puisque Céladon habita cette contrée, je ne suis plus surpris de ses langueurs; il eût été plus vif sur une terre plus heureuse! Ah! M. Honoré d'Urfé, vous m'avez trompé, ou les bords du Lignon sont plus riants que les campagnes qui s'offrent de toute part à mes yeux! „ Rassurons-nous pour la bonne renommée du Forez. Deux lieues plus loin, Marlin est tout réconforté par la rencontre de " trois petites Astrées, trois amours », et la vue de ces « trois jeunes vierges ,; a magiquequement embelli le paysage (1). C'est à cela que sert maintenant le livre d'Urfé ! Pauvre Astrée!

Tout en restant dans la note sentimentale à la mode, on ne fait pas toujours de VAsirée un usage aussi niais. La mort émouvante de Faldoni et de Thérèse, qui se tuèrent ensemble au pied d'un autel dans un village des environs de Lyon, suggéra à Léonard l'idée des Lettres de deux amans habitans de Lyon (2), qui eurent un gros succès de larmes. Le voisinage du Forez appelait comme naturellement le souvenir de ces fortunés bergers du Lignon, dont le roman avait eu un dénouement moins funeste. Léonard suppose en effet une lettre de Thérèse, où elle raconte à Constance une excursion au Lignon : " Nous vîmes cette vallée si fameuse par les amours d'Astrée et de Céladon; on y respire partout un air pastoral. Ah! Constance, que les images de la vie champêtre donnent à nos sens un calme pur! Qu'elles étaient heureuses, ces Dianes, ces Astrées, qui venaient couler ici leur vie ! „

Comme on le voit, même en cette période d'un siècle pendant laquelle la critique affecta de dédaigner V Astrée, ce roman n'a jamais été entièrement oublié. Il en subsistait l'image à demi effacée d'une idylle qu'à vrai dire on ne con-

(1) Voyages d'un Français, Paris, 181 7, 4 vol. in-S", t. III. — On peut lire des réflexions du même goût dans COUHERT Detruchat, Voy. en Auvergne et aux rives du Lignon, Paris, 18 10, in- 16, et dans le Voyage au Mont-Pila et sur les bords du Lignon^ Paris, s. d., petit in-12.

(2) Londres et Paris, 1783, 3 vol. in-12 et autres éditions.

naissait plus guère, mais dont l'idée ne se séparait pas d'une certaine conception idéale du bonheur trouvé dans la vie pastorale (1).

C'était bien peu de chose après une si éclatante renommée.

La réhabilitation de VAstrée a commencé en 1839, avec les d'Urféd' Auguste Bernard. Non pas que Bernard, qui était un historien et un bibliographe plutôt qu'un critique, soit entré très avant dans l'âme de VAstrée. Mais il a analysé l'histoire principale du roman, en a cité des extraits intéressants, a montré que c'était, après tout, une œuvre digne d'estime. Il a aussi appelé l'attention sur les autres ouvrages d'Honoré d'Urfé, ouvrages dont l'existence même était à peine soupçonnée. Le premier, tout en commettant de graves méprises, Bernard a fait connaître un peu la vie et le caractère d'Urfé, et surtout son rôle de ligueur.

Le livre d'Auguste Bernard ayant été accueilli avec curiosité, on apprit donc qu'Urfé avait été un certain personnage, un vaillant homme de guerre, que l'écrivain même méritait plus de justice; et on fit cette réflexion qu'il était invraisemblable que tout un siècle, et le grand siècle, se fût engoué de lAstrée, si, deirière ces histoires de bergers, il n'avait pas vu quelque chose de très supérieur à une simple pastorale.

Il restait à relire et à examiner VAstrée. C'est ce que fit Saint-Marc-Giraidin vers 1843, dans son Cours de littérature dramatique; et il prit tellement goût à ce roman qu'il rédigea, pour son usage, une table des expressions remarquables de VAstrée. Saint-Marc-Girardin, par une pénétrante analyse, a découvert que presque tout était nouveau dans VAstrée quant aux sentiments et aux caractères; que toutes les nuances possibles de l'honneste amitié y sont décrites avec une rare finesse; que chaque personnage représente un typé social précis; que partout se montre le politique et le moraliste qui connaît le monde et les hommes; qu'avant Balzac, Urfé a écrit dans une langue noble, riche et nombreuse. Il concluait que si Honoré d'Urfé n'appartient pas encore à notre grande littérature, il est, entre les précurseurs, celui qui l'a le plus efficacement aidé à naître et à se former, que nous considé-

(i) Je ne connais que le titre de l'ouvrage suivant : La Nouvelle Astrée, ou les Aventures romantiques du temps passé. Traditions recueillies et publiées par Masson, Metz, 1805, 2 vol. in-12.

rions le style de VAstrée, la conception généreuse de l'amour, les mœurs ou le ton des personnages.

Le livre modeste mais substantiel de Norbert Bonafous, paru peu après, en 1 846, a beaucoup contribué aussi à mettre fin à de vieilles préventions. Depuis Saint-Marc-Girardin et Bonafous, il n'a plus été possible d'ignorer VAstrée ni de la mépriser. Elle a été, ou étudiée à fond, ou appréciée en passant dans d'innombrables travaux (1), presque toujours avec une extrême sympathie (2), souvent avec une admiration qui nous confond et nous inquiète un peu, nous l'historien d'Honoré d'Urfé, qui avons peine, sur certains points, à nous hausser jusque-là.

Nous n'avons pas l'intention de passer en revue ceux qui, depuis soixante ans, ont si heureusement renouvelé la fortune de VAstrée; qu'il nous suffise de nommer presque au hasard MM. Brunetière, Germa, Godet, Le Breton, Lefranc, Marsand, Montégut, Morillot, Reynier, et à l'étranger, Dannheiser et Kœrting.

La critique de nos jours, large et compréhensive parce qu'elle est éclairée, et qu'elle ne sépare pas un livre des conditions où il a été fait, ne nous a pas dit et ne pouvait pas nous dire que le roman d'Urfé est un chef-d'œuvre. VAstrée a contre elle son caractère artificiel, sa prodigieuse longueur, sa prolixité, sa complication fatigante, ses épisodes greffés les uns sur les auties, ses interminables conversations, sa casuistique amoureuse d'une subtilité raffinée.

Mais la critique nous a dit que VAstrée est une œuvre vraie parce qu'elle est sincère, riche, variée, profonde, distinguée, noble, généreuse, relativement bien écrite, venue d'ailleurs au moment voulu pour son succès; qu'au surplus il n'est pas possible de négliger un livre dont l'apparition a été une date capitale dans notre littérature, et qui a si fortement marqué son empreinte sur l'esprit social et sur les mœurs en France.

Et en dehors de la critique, quelles charmantes pages a suscitées l'œuvre d'Urfé, depuis ces tapisseries jaunies du Lignon décrites par Georges Sand dans les Beaux messieurs

( I ) On trouvera l'indication des principaux dans la notice bibliographique qui suit ce chapitre.

(2) Encore çà et là quelques jugements fort dédaigneux; mais c'est une exception.

de Bols-Doré, jusqu'à la Journée d'une précieuse, de M. Rostand, et jusqu'à la Vie amoureuse de François Barbazanges de

Mme Marcelle Tinayre.

Que restera-t-il de VAstrée? Sans être le devin Climanthe, je crois pouvoir risquer cet oracle. VAstrée sera de plus en plus estimée, à mesure que les ci itiques, dont le métier est de lire pour les autres, feront mieux comprendre sa valeur très réelle, et la bienfaisante influence qu'elle a autrefois exercée. Elle mérite et elle obtiendra plus que cette " petite place „ que réclamait pour elle un de ceux qui l'ont étudiée -^vec le plus de conscience.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, VAstrée ne sera plus lue du grand public : médaille de prix, recueillie par des amateurs délicats, mais hors de cours, à jamais disparue de la circulation. On pourra cependant la réimprimer, et même il en est question, je crois, pour la joie des bibliophiles. J'entends pour la joie de leurs yeux; car ces bibliophiles la feront habiller magnifiquement... et ne la liront pas (1)!

Ce qui restera de VAstrée? Pour la foule de ceux qui n'ont pas le temps de lire un ouvrage de 5399 pages (2), un nom, un titre s'attachant à la mémoire, sans éveiller des idées très précises. Mais c'est déjà beaucoup de laisser un nom inséparable de l'histoire de nos mœurs et de notre littérature, et qui surnage au-dessus du gouffre oii s'engloutissent les productions éphémères. En ce sens, VAstrée est, et demeurera un livre immortel.

Ce qui en restera encore? Le souvenir suave d'un rêve qu'il fut charmant de vivre au sortir des horreurs de la Ligue, et d'une délicieuse cantilène qui berça l'oreille de nos pères.

Il n'y a pas, il n'y eut jamais de bergers du Lignon, mais il fut très doux d'y croire.

O rives du Lignon ! O plaines du Forez !

Lieux consacrés aux amours les plus tendres, Montbrison, Marcilly, noms toujours pleins d'attraits, Que n'êtes-vous peuplés d'Hylas et de Sylvandre!

(i) Il est à désirer, non pas qu'on réimprime toute VAstrée, mais : i" qu'on réimprime à part un ou deux des meilleurs épisodes de VAstrée; 2° qu'on tire de VAstrée et des autres ouvrages d'Honoré d'Urfé, surtout des Epistres morales^ des Pages choisies, comme on l'a fait pour d'autres écrivains qui certes lui sont inférieurs; 3" qu'Urfé ait sa part légitime dans les Extraits ou Morceaux choisis empruntés à divers auteurs d'une époque ou d'un genre. Nous appelons humblement l'attention sur cette note.

(2) Eaition générale de 1647; non compris les liminaires et les tables!

L'ASTRÊE 323

Mais pour nous consoler de ne les trouver pas,

Ces Sylvandres et ces Hylas, Remplissons nos esprits de ces douces chimères, Faisons-nous des bergers propres à nous charmer.

Dieux! que je suis fâché que ce soit un roman (1) !

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