CHAPITRE PREMIER
Naissance d'Honoré Urfé. — Le Pays de l'Astrée. — La famille d'Urfé, — Le château de la Bastie. — La bibliothèque de la Bastie, — Le milieu littéraire.
Honoré d'Urfé fut baptisé le 11 février 1567 dans l'église des Accoules à Marseille; il était né probablement le jour même ou la veille.
Le XI février 1567, par moy soubz signé a esté baptisé Honoré, filz de noble prince magnifie seigneur Mons"' Durphé et de madame trez redoutée Madame Renée de Savoye, mariés; parrain a esté le magnifie seigneur et prince Mgr Honoré de Savoye, comte de Tende, lieutenant pour le Roy de tout ce pays de Provence tant pour mer que par terre, chevalier de l'ordre du Roy, et Mgr Antoyne Scalin des Aymars, baron de Lagarde et chevalier de l'ordre du Roy, général des gallères du dit seigneur es mers du Levant. R. Plan, vicarius (1).
(i) Acte cité par M. DE GÉRiN-RiCARD, Anciens registres paroissiaux de Provence {Bull. hist. et philoL, 1898, p. 290 et suiv.). — A. Bernard {les d'Urfé, p. 127) pense qu'Honoré est né en 1568, nouv. style, parce qu'à Marseille on datait encore probablement l'année à partir du jour de Pâques, et que l'édit de 1563-1 564, qui fixait le commencement de l'année au 1" janvier pour tout le royaume, n'était pas encore exécuté en Provence. Et il est vrai qu'Honoré, dans ses Epistres morales, dit que ses malheurs ont commencé le i" octobre 1 594, et qu'il était dans sa vingt-septième année; or, s'il est né en février 1 5 67, il aurait eu alors vingt-sept ans et quelques mois! Mais nous ne croyons pas que cette manière de parler un peu imprécise puisse décider la question. M. de Gérin-Ricard cite (p. 295) une observa-
Le voyage de Mme d'Urfé dans le Midi fut probablement motivé par une visite aux domaines qu'elle possédait du côté de Nice. Elle séjourna quelque temps à Marseille, chez son frère le comte Honoré ou Honorât de Savoie-Tende, gouverneur de Provence, et y accoucha de cet enfant dont l'entrée dans le monde est annoncée avec tant de magnificence. La naissance d'Honoré d'Urfé à Marseille est donc tout accidentelle : il n'est pas plus Provençal que le maréchal de Villars n'est Bourbonnais pour être né par hasard à Moulins.
Ce n'est pas cependant sans intention qu'Urfé, dans VAstrée, a pris plaisir à rappeler le pays où une circonstance fortuite avait mis son berceau, et qu'il pouvait considérer comme sa demi-patrie. Hylas, le plus original et le plus amusant des héros du livre, est un pur Provençal, un homme de la Camargue; Sylvandre, le platonicien du roman, n'est pas né en Provence, mais il a fait ses études à l'université des Massiliens. La description de la fontaine de Vaucluse, l'expédition du roi Euric au pays d'Arles et diverses aventures transporteront plusieurs fois le lecteur en Provence ou dans les contrées avoisinantes.
Mais la vraie patrie d'Honoré est le Forez ou plutôt la plaine du Forez (1), avec la longe ceinture de collines et de montagnes qui l'enserrent de toute part, ne laissant ouvertes que deux gorges profondes à travers lesquelles, en amont et en aval, se précipite la Loire. D'après une antique tradition, le Forez, avant l'invasion romaine, était un grand lac, qui ne laissait surnager que les écueiis d'Isoure et de Montverdun; et la preuve en est que sur le flanc des coteaux on voyait encore, enfoncés à force dans les rochers, les gros anneaux de fer où s'amarraient les bateaux! Mais César ayant fait couper le masssif montagneux qui barrait le lac en aval, les eaux s'écoulèrent par cette trouée, laissant à sec une plaine où, des hauteurs voisines, descendirent les bergers ségusiens (2).
tion de M. Timon-David d'après laquelle, à Marseille, « avant comme après 1564, le millésime change invariablement le i" janvier dans tous les actes paroissiaux » . A Marseille, même avant l'édit royal, l'année commençait donc au i" janvier et non à Pâques. Par conséquent, Honoré d'Urfé serait bien né en 1 567, et non en 1 568.
(i) Le Roannais est une région distincte du Forez proprement dit.
(2) Astrée^ i'"*' partie, liv. II; Anne d'URFÉ, Description dupais de Forez, dans A. Bernard, les d'Urfé, p. 447. — Honoré a'Urfé dit constamment ségusien, au lieu de ségiisiave.
Honoré d'Urfé a commencé VAstrée psiv une description de son cher Forez, qui ne manque ni de caractère, ni d'ampleur : " Auprès de l'ancienne ville de Lyon, du costé du soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules; car estant divisé en plaines et en montagnes, les unes et les autres sont si fertiles et scituées en un air si tempéré, que la terre y est capable de tout ce que peut désirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d'une forte muraille, de monts assez voisins, et arrousée du fleuve de Loire, qui prenant sa source assez près de là, passe presque par le milieu, non point encore trop enflé ny orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux la vont baignant de leurs claires ondes; l'un des plus beaux est Lignon qui, vagabond en son cours aussi bien que douteux en sa source (1), va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel jusques à Feurs, où Loire le recevant et luy faisant perdre son nom, l'emporte pour tribut à J'Océan. ,;
Qu'au nord-ouest de la plaine, au pied des hautes chaumes de Chalmazel et de Sauvain, on découpe un triangle dont les pointes seraient à peu près Montbrison, Feurs et l'Hôpitalsous-Rochefort, et au centre duquel est le château de la Bastie.
C'est le Pays de l'Astrée, arrosé par le Lignon qui court dans des vallons tantôt ouverts et tantôt resserrés, ou serpente en rase campagne. Des prairies, de plantureux froments, des bouquets de bois, des clochers qui cherchent les hauteurs, de jolis coteaux adossés aux montagnes du Forez. Le Mont d'Uzore et Montverdun ressemblent à d'énormes écueils solitaires jetés au-dessus de la plaine. Il est facile, VAstrée à la main, de suivre les nonchalantes promenades des personnages du roman, qui cheminent à petits pas de Chalain au couvent des vierges de Bonlieu, de Boën au Pont de la Bouteresse, descendant quelquefois jusqu'à Feurs.
Paysage, il faut le dire, un peu monotone, au-dessous de sa réputation; assez agréable cependant, aux lignes douces, aux horizons reposés. Du prieuré de Montverdun, l'œil peut se
(i) Le Lignon est formé de deux branches principales entre lesquelles, de tout temps, s'est disputée la prééminence. Ne pas confondre le Lignon du Forez, le Lignon littéraire, avec le Lignon du Velay,
promener des profondeurs ondulées de la plaine à la butte d'Uzore; pour fond, à droite, la chaîne du Forez, à gauche et très loin, les montagnes du Lyonnais.
Ce morceau de terre, quel qu'il soit, Urfé l'a embelli des illusions de sa jeunesse et des souvenirs de son cœur. Il lui a donné la vie poétique et une célébrité qui a survécu à la vogue de son roman. Il y a mis sa noble chimère de l'amour parfait, il l'a peuplé de bergers délicats et de bergères d'une beauté et d'une vertu idéales. Voici ces fameuses campagnes du Lignon dont l'aspect a bien peu changé depuis trois siècles, le vieux chemin rustique, bordé de coudriers, qui monte du château de la Bastie à la pauvre église de Saint-Etienne-le-Molard, le lit çà et là ensablé du Lignon, ces crases qui s'enfoncent brusquement sous la plaine, si favorables à la méditation, ce bois où Céladon dressa la liturgie de son culte, ce sentier fleuri dans lequel Sylvandre expliquait à Phylis les mystères de la chaste union des âmes. Cent fois, de la terrasse du château qui domine les prairies du Lignon, Urfé s'est rempli les yeux et l'imagination de ces tableaux qu'il ne s'est pas lassé de refaire; il a eu ce don bien rare d'associer pour jamais un coin du monde à son rêve.
La famille d'Urfé n'avait pas toujours habité le château de la Bastie et les bords aimables du Lignon. Très longtemps, elle s'était cantonnée dans un château triste de la montagne auquel elle avait donné son nom, et dont les ruines sont appelées dans notre Forez les Cornes d'Urfé, à cause de la silhouette bizarre que ses tours déchiquetées dessinent sur le ciel.
Vers 1418, Jean d'Urfé y fut assassiné par ses domestiques, et on vous montrera encore, dans la chambre du massacre, des traces de mains sanglantes imprimées sur la muraille! C'est peut-être alors que les seigneurs d'Urfé prirent en dégoiit leur froide forteresse, et quittèrent la montagne pour s'établir sur le Lignon, un peu au-dessous de l'endroit oii il débouche dans la plaine du Forez. Ils avaient là un château qui peu à peu perdit presque tout caractère féodal pour se transformer enfin en une élégante villa de la Renaissance. Urfé, c'était le nid de l'oiseau sauvage et rapace, le manoir bâti sur le haut plateau pour soutenir un siège et donner la sécurité derrière ses courtines hérissées; la Bastie, c'est la résidence de plaisir, à l'orée de la plaine.
Les commencements de la maison d'Urfé sont très obscurs. Comme la plupart des anciennes races féodales, elle apparaît un jour dans l'histoire, sans qu'il soit possible de dire ni d'oti elle vient, ni quelle fut sa première fortune.
La famille prétendait cependant posséder des traditions. Son nom d'une physionomie plus tudesque que française (Urfé autrefois Ulfé ou Ulphê) paraît annoncer une origine germanique. Et en effet d'un Vuif, Wlfe ou Wolf serait sortie une longue lignée d'ancêtres de sang allemand, s'il en faut croire une généalogie qu'on croit être d'Anne d'Urfé ou de Flory du Vent, son secrétaire. D'après La Mure, un Wlphe, dit le Vaillant, selon d'autres un Henry, surnommé le Lion orgueilleux, chassé d'Allemagne et passant dans le Forez avec Louis le Gros, en 1129, aurait épousé Aymée, parente du comte Guy, se serait alors fixé dans le Forez, et y aurait bâti le château d'Urfé (1).
A ces traditions confuses, incohérentes et naturellement suspectes, se mêlèrent des légendes. La plus connue est celle de la dame d'Ulphé, Hermantride, » qui fist douze enfans d'une ventrée, et les voulant noyer de peur d'estre soupçonnée d'adultère, n'en garda qu'un seul. »
Quoi qu'on pense du berceau de la maison d'Urfé, rien d'abord ne semble la distinguer des autres races chevaleresques du Forez. Sa grandeur commence avec Guichard d'Urfé, nommé en 1410 bailli de Forez, charge qui devint plus tard héréditaire dans la famille, et lui donna le premier rang dans noblesse forézienne. Pierre P" d'Urfé fut grand maître des arbalétriers de France et mourut vers 1444.
Son fils Pierre II d'Urfé, mortel ennemi de Louis XI, grand écuyer de France sous Charles VIII, chevalier des ordres de Saint-Michel et du Saint-Sépulcre, conseiller et chambellan du roi, sénéchal de Beaucaire et de Nîmes et bailli de Forez, est un des personnages les plus singuliers du quinzième siècle; ses aventures, oii il n'est pas toujours facile de démêler la
(i) Généalogie de la très illustre et très ancienne race des Vuifs, anciennement dits Altorfes, puis Vulphes, Urphlé et maintenant Urphé (mscrit de la biblioth. de Saint-Etienne); A. Bernard, Origine de la maison d'Urfé, Montbrison (1847), in-8"; HuET, Lettre à Mlle de Scudéry, etc. -— L'histoire de la maison d'Urfé, dans son ensemble, n'a jamais été écrite; nous avons sur cette famille des notes abondantes.
fable et l'histoire, fourniraient aisément la matière d'un roman.
C'est l'Alcippe de VAstrée (1). Honoré d'Urfé, son arrièrepetit-fils, nous représente Alcippe, ancien berger du Forez, aujourd'hui accablé de gloire et d'honneurs, réfléchissant sur la vanité de ces précaires avantages : " Viens çà, Alcippe, se dit-il, quel est ton dessein? N'est-ce pas de vivre heureux? Où penses-tu trouver ce bien, sinon au repos? Le repos, où peut-il estre que hors des affaires ? N'as-tu point encore esprouvé l'inconstance dont elles sont pleines? Tu as à te garder des amis et des ennemis, et jour et nuict leurs fers sont aiguisez contre toy. Si tu te deffends, quel peut estre ton repos? Si tu leur cèdes, est-il rien de si misérable qu'un courtisan descheu? Doncques, Alcippe, rentre en toy mesme, et te ressouviens que tes pères ont esté plus sages que toy. Reviens au lieu de ta naissance; laisse là cette pourpre et la change en tes premiers habits; que cette lance soit changée en houlette et cette espée en coultre, pour ouvrir la terre et non pas le flanc des hommes. Là tu trouveras chez toy le repos, qu'en tant d'années tu n'as pu trouver ailleurs. ,/
Alcippe en effet revint chercher dans le Forez, sur les bords du Lignon, le grand apaisement de la nature, et y épousa la bergère Amarillis. Pierre d'Urfé, après une existence extraordinairement tourmentée, quelquefois d'une moralité équivoque (2), finit sa vie par des fondations pieuses et mourut à laBastiele 10 octobre 1508.
Son fils Claude d'Urfé éleva plus haut encore la renommée de sa maison, mais d'une autre manière. Pierre avait été avant tout un soldat et même, à certains égards, une sorte d'illustre aventurier qui a réussi. Claude fut plutôt un esprit délié, un diplomate, un fin politique et un beau diseur (3). François I" le nomma ambassadeur à Rome et au concile de Trente transféré à Bologne; Henri II, membre de son étroit conseil, gouverneur du dauphin et des enfants de France. Par ses lettres patentes du 15 août 1553, il le désigna pour faire éven-
(i) r" partie, liv. II.
(2) Sur ce point, voir B. DE Mandrot, le Meurtre de Jean Berry (Revue hlstor., t. LXXXyiI, p. 22 $-250).
(3) Habile in dicendo et peragendo, dit Papon dans la dédicace à Claude d'Urfé de son : In sextuni Decalogi prceceptum, Lyon, J. de Tournes, 1552, petit in-4**.
LES PREMIÈRES INFLUENCES -j
tuellement partie du conseil de régence institué auprès de Catherine de Médicis.
Mais ne faisant pas ici l'iiistoire de la maison d'Urfé, il faut nous contenter d'un aperçu, et passer rapidement sur ces grands aïeux, dont chacun cependant a dû laisser quelque chose de ses qualités dans le caractère d'Honoré d'Urfé. Peut-être pourrait-on dire, si de pareilles déductions n'étaient pas hasardeuses, qu'Honoré doit à Pierre d'Urfé la valeur, la témérité dont il fit preuve sur la fin de la Ligue, et que le ligueur est en germe dans l'aventurier héroïque. Claude d'Urfé, beaucoup plus cultivé, en relations avec les érudits et les poètes de la cour de François I" et de Henri II, amoureux d'art et de beaux livres, a dû léguer à sa postérité cette passion des lettres qui distinguera Honoré et ses frères.
Jacques Y' d'Urfé, fils aîné de Claude, a été conseiller d'Etat, chambellan du roi, bailli et lieutenant-général au gouvernement de Forez; moins mêlé d'ailleurs que Pierre et Claude aux affaires générales du royaume.
Les guerres de religion commençaient et les temps devenaient tragiques; dans les terribles journées du 14 et du 15 juillet 1562, plus de huit cents personnes avaient été massacrées à Montbrison par le baron des Adrets et son lieutenant Poncenat. En 1570, Jacques d'Urfé empêcha Coligny de passer la Loire, et il défendit de son mieux le Forez contre les entreprises des huguenots. Il mourut le 23 octobre 1574 au château de Marro, dans le comté de Nice, probablement empoisonné par des habitants de Tende que sa femme avait chassés.
En 1554, il avait épousé Renée de Savoie-Tende, d'une branche légitimée de la maison de Savoie descendue de René de Savoie, et, par sa grand'mère Anne de Lascaris, apparentée à la race impériale des Lascaris qui avait régné à Constantinople. Renée était une femme impérieuse, altière, qui rappela l'humeur belliqueuse de sa trisaïeule Marguerite de Caretto, l'Amazone des Alpes Maritimes. Contre son oncle Honorât de Savoie-Villars, elle revendiqua le comté de Tende avec une hardiesse, une vigueur et une opiniâtreté extraordinaires. Les factions des Urfatini et des Milliavini ensanglantèrent le bourg de Tende, et les Urfatini ayant eu le dessus, la vengeance de
Renée poursuivit les Mllliavlni jusque dans l'Etat de Gênes (1).
Elle avait eu douze enfants de Jacques d'Urfé, six fils et six filles; la destinée de celles-ci n'a pas d'intérêt pour nous. Un des fils mourut jeune. Les cinq autres se succédèrent dans cet ordre : Anne d'Urfé, bailli, lieutenant-général et gouverneur du Forez; Jacques II d'Urfé, qui devint chef de la famille et bailli de Forez, quand Anne eut renoncé au monde et aux honneurs du siècle et fut entré dans les ordres; Christophe, seigneur de Bussy, comte de Pont-de-Veyle et de Châtillon, mort avant le 2 décembre 1597 au service du duc de Savoie; Honoré; Antoine, prieur de Montverdun, abbé de la Chaise- Dieu (2) et évêque élu de Saint-Flour. Antoine d'Urfé ne tardera guère à disparaître de la scène, emporté par
Les ardeurs de jeunesse et le cueur généreux (3).
Nous lui devons ici un souvenir, parce que c'est celui de ses frères qu'Honoré a le plus aimé, et que ses idées platoniciennes ont exercé quelque influence sur la théorie de l'amour pur, exposée par Sylvandre dans VAstrée. Et Sylvandre même ne serait-il pas Antoine d'Urfé? Sylvandre a étudié chez les Massiliens : Antoine d'Urfé n'aurait-il point passé sa toute première enfance à Marseille, auprès de son oncle Honorât de Savoie ?
Dès l'âge de treize ans, Antoine faisait des vers au collège de Tournon. Il acquit une érudition très étendue; selon Loys Papon, qui l'avait connu et pratiqué, il passa pour un " miracle de son temps en touttes sciences, comme vray filz. ayné de l'Anciclopédie ,; ; Antoine ne voyageait pas sans avoir dans son train des chevaux chargés de livres.
En 1592, au milieu du conflit violent des opinions et des
(i) Pannisse-Passis, les Comtes de Tende de la maison de Savoie, Paris, 1889, gr. in-4". — Sur René, chef de la branche, voir A. Leone, Renato di Savoia, Pignerol, 1902, in-S".
(2) Il eut beaucoup de peine à se mettre en possession de son abbaye. Dans cette affaire, Dom. Branche {l'Auvergne au moyen âge, t. I", Clermont et Paris, 1842, in-8'', p. 290 et suiv.), fait jouer à Honoré d'Urfé un rôle qui appartient à son frère aîné (Voir YHist. de la Chaize-Dleu, par Dom TiQLiER, dans le mscrit franc. 18681 de la Biblioth. nation., f. 141 v" et suiv.).
(3) Tiré de l'épitaphe d'Antoine, par Anne d'Urfé.
armes, Antoine d'Urfé publia deux opuscules qui sont un témoignage intéressant de ses goilts (1).
Dans" VHonneur, précédé d'un mauvais sonnet d'Honoré d'Urfé, Antoine fait dialoguer Uranophile et Polémophile. Celui-ci, qui voit sortir de son cabinet d'étude Uranophile rêvant à je ne sais quel problème de philosophie, ne comprend pas qu'il perde son temps à des spéculations d'idéologie : ;; Parmy ces cruelles et sanglantes guerres civiles, rien ne sauroit estre plus plus hors de saison que de s'alambicquer le cerveau avec les frivoles, inutiles et chimériques contemplations ;;, alors que l'heure est à l'action. Mais,, si j'ai bien compris, Polémophile et Uranophile sont un seul et même personnage; c'est Antoine d'Urfé, dont l'âme généreuse est disputée entre les paisibles jouissances de l'étude et l'ardeur guerrière qui l'entraîne à prendre parti, malgré son extrême jeunesse, pour la foi menacée par un roi hérétique. A la suite de ce dialogue, qui finit par une discussion abstraite où paraissent Platon et Aristote, on lit une épître d'Antoine à son frère Honoré. Plusieurs, paraît-il, n'approuvaient pas sa prédilection pour les doctrines platoniciennes, et Antoine se plaint à son frère " de ce malheureux siècle, qui répreuve comme faux tout ce qu'il n'a pas accoustumé d'ouyr, comme si sa cognoissance estoit la règle de la vérité des choses ,;.
Le dialogue de la Vaillance nous a paru moins curieux. Dans la dédicace au duc de Nemours, Antoine dit comment il a été « meu à intermettre l'estude des sciences, desquelles ce temps n'est aucunement capable, pour recercher et esplucher les conditions et la nature de la vraye vaillance „.
Polémophile finit par avoir raison d'Uranophile. Antoine Urfé se jeta dans la bataille de la Ligue avec impétuosité.
(i) L'Honneur, premier Dialogue du Polémophile. Avec deux Epistres appartenantes à ce traicté : l'une, de la préférence des Platoniciens aux autres philosophes : l'autre, des degrez de perfection. Lyon, Jacques Roussin, 1592, in-4''; 4 f f . limin. non ch. 6143 P- Aux p. 31 et 37, sont les deux épîtres annoncées par le titre, et dont la première est adressée au chevalier d Urfé (Honoré d'Urfé). — La Vaillance. Second Dialogue du Polémophile. Lyon, Jacques Roussin, 1592, in-4"; 4 ff. lim. non ch., 32 p. et 2 ff. non ch. — A la suite, pag. séparément, mais avec un simple titre de départ : Epistre première, De la beauté qu'acquiert l'Esprit par les Sciences. A Madame Marguerite de France, Royne de Navarre. In-4'', 14 p. (Sur la dédicace à la reine Marguerite, voir notre chap. v.)
lo LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
En 1593, quand bien des volontés fléchissaient sous la fatigue, quand tout doucement son frère aîné se ralliait au roi, on avait fait courir le bruit qu'Antoine, à son tour, n'était pas loin d'abandonner le combat, et il s'en indigne comme d'une injure à son caractère : " J'ay esté, dit-il, tout scandalizé de voir les faux bruictz qui s'estoient espandus de moy touchant le changement du party. Mais en fin je me suis faict cognoistre à mes amyz tel que je fus jamais, asçavoir vray catholique et de la Saincte Union; d'oii la mort seule me pourra distraire, si les affaires ne prennent aultre cours (1). „
Et ce fut en effet la mort, une mort sanglante, qui le réduisit au silence. Antoine d'Urfé périt à vingt-trois ans, tué d'un coup d'arquebuse sous les murs d'une petite ville du Roannais (2), sans que le destin lui laissât le temps de réaliser sa devise ambitieuse : Spes, sifata volent.
Discrètement et sans trop insister, nous avons indiqué ou laissé entrevoir quelques-unes des influences de race qui ont agi sur Honoré d'Urfé et l'ont fait ce qu'il a été.
Son long séjour au château de la Bastie, en ces années de l'enfance et de la jeunesse dont les impressions ne s'effacent pas, n'a pu qu'affiner sa nature délicate. Quand on lit VAstrée, on est surpris de voir avec quelle compétence et quelle sûreté les héros du roman apprécient les beaux-arts, et cela est remarquable à une époque où la critique d'art n'existe guère. Mais en vérité Honoré d'Urfé n'avait eu qu'à ouvrir les yeux pour faire son éducation au milieu des splendeurs de la Bastie (3).
Le château, en son ensemble, n'avait pas un aspect imposant. Bâti au quatorzième siècle ou peut-être même avant, peu à peu remanié, puis agrandi et embelli par Claude d'Urfé, il pouvait offenser le goût par la disposition, autour de la cour d'honneur, de bâtiments disparates, sans régularité, dont certaines parties ne semblaient qu'ébauchées. Mais la Renaissance n'a pas créé dans le Forez de morceau plus élégant que la double
(i) Lettre à Brisson de la Chaumette, à la bibliothèque de Clermont- Ferrand, mscrit 756.
(2) Voir le chap. III.
(51) Voir une description complète de la Bastie dans G. DE SOULTRAIT, le Château de la Bastie, Saint-Etienne, 1886, in-f». Cf. Mario Proth, Au pays de l'Astrée, Paris, 1868, in- 12, chap. xiv; A. Broutin, Châteaux historiques du Forez, Saint-Etienne, 1883, 2 vol. gr. in-S", t. II, p. 9 et suiv. ; etc.
LES PREMIÈRES INFLUENCES ii
galerie plaquée par Jonyllion, l'architecte de Claude d'Urfé, sur l'aile occidentale.
Au rez-de-chaussée onze arcades ceintrées, du travail le plus fin, séparées par des pilastres cannelés qui se prolongent jusqu'à l'entablement et s'amortissent par des chapiteaux corinthiens. Cinq autres arcades du même style prolongent cette galerie sur l'aile centrale. Au-dessus de cette première galerie se développe une loggia à la manière italienne, que soutiennent de légères colonnes cannelées, et dont les solives apparentes étaient autrefois décorées d'entrelacs. Sur cette galerie supérieure, qui conduit à une tourelle à six pans, au toit aigu, s'ouvraient de très belles portes en bois sculpté, avec encadrements de marbre.
On monte de la cour d'honneur à la loggia par une rampe portée sur des arcades rampantes que couronne une balustrade ajourée, et cette rampe aboutit à un palier abrité sous un portique corinthien.
Au départ de la rampe, un sphinx de marbre noir s'accroupissait sur un piédestal orné de trophées et portait ces trois mots gravés sur un cartouche : Sphingem habe doml. Cette devise énigmatique a donné lieu, si je l'ose dire, à de doctes divagations. M. Emile Montégut croyait avoir, lui, découvert le secret que garde le sphinx de la Bastie. Le sphinx symbolise « l'alliance tacite de l'esprit de la Renaissance et de la religion traditionnelle „. Claude d'Urfé aurait été un esprit complexe, unissant à la foi ancestrale du chrétien le scepticisme de l'humaniste; la devise du sphinx serait l'expression d'un mysticisme tempéré par le doute (1)!... Credat Jiidœus Apella!
Si séduisante que fût cette façade occidentale, la merveille de la Bastie, c'était la fameuse chapelle, " la plus belle de France ,;, selon Anne d'Urfé. Par un contraste singulier, mais qui ne doit pas surprendre au seizième siècle, elle a pour vestibule une grotte d'un art tout païen. Les parois, la voiite, le pavé même sont encore couverts d'un fin cailloutage, sur le
{i) En Bourbonnais et en Forez, Paris, 1875, in- 12, p. 257. Voir sur le sphinx un article de M. Jos. DÉCHELETTE dans le Bull, de la Diana, t. VII, p. 181. — Le sphinx avait été probablement apporté d'Italie par Claude d'Urfé. La devise est un mot bien connu, mais légèrement modifié, de Cicéron.
fond jaunâtre duquel se détachent des animaux, des masques, des figures mythologiques : termes barbus, triton armé de son trident, caryatides en demi-relief; tout cela plus étrange que véritablement beau, mais d'une étonnante perfection de travail.
Entrons dans la chapelle, dans le sacellum mimblle, que cependant nous ne décrirons pas. " Pas un coin, pas une place grande comme la main » qui ne fût un chef-d'œuvre, ou du moins un ouvrage d'une maîtrise supérieure. La sculpture, la peinture, la mosaïque, la menuiserie, la marquetterie, la faïencerie, la vitrerie avaient atteint ici le point le plus élevé de la perfection. Hélas! toutes les richesses accumulées dans la chapelle de la Bastie, orgueil du Forez, sont aujourd'hui dispersées, toutes, sauf la voûte aux détails infiniment fouillés, parce qu'il n'a pas été possible de l'emporter! 11 s'est trouvé enfin un spéculateur pour dépecer et monnayer ces merveilles.
Bien d'autres choses ont disparu, et le sphinx même n'est plus là pour veiller sur les débris de ce qui fut le château de la Bastie. Mais on peut admirer encore dans le jardin, entre le château et le Lignon, une délicieuse rotonde portée sur des colonnes ioniques accouplées.
Claude d'Urfé, qui ennoblit sa haute fortune politique par le goût intelligent des arts, aima aussi passionnément les beaux livres. Le 29 août 1532, il avait épousé à Nantes Jeanne de Balsac, fille de Pierre de Balsac, baron d'Entragues, et d'Anne Malet de Graville. Une partie de la collection des Malet-Graville passa ainsi aux mains de Claude d'Urfé, qui l'installa dans son château du Forez, et ne cessa de l'augmenter d'exemplaires imprimés et manuscrits.
Au dire du Père Louis Jacob, Claude d'Urfé avait rassemblé à la Bastie 4 600 volumes, entre lesquels étaient 200 manuscrits en vélin revêtus de velours vert (1). Le premier chiffre est peut-être exagéré; mais le second est probablement audessous de la vérité, si j'en juge par le grand nombre de manuscrits dont j'ai retrouvé la trace (2).
(i) Traitté des plus belles bibliothèques, Paris, 1655, in-S", p. 671. On ne sait dans quelle partie du château était la bibliothèque.
(2) Nous avons fait sur ce sujet des recherches spéciales, dont il pourrait être intéressant de publier les résultats. Sur un des manuscrits de la Bastie, voir notre notice : Les deux procès de Jeanne d'Arc et le manuscrit d'Urfé, Lyon, 1894, in-8", 12 p.
Au dix-huitième sièclC; la détresse croissante des derniers descendants de la maison d'Urfé, réduits à faire argent de tout; les obligea à vendre à vil prix cette collection précieuse. Ses restes ont enrichi la Bibliothèque nationale, l'Arsenal et d'autres bibliothèques publiques ou privées, où on peut souvent les reconnaître à la devise uni, aux armoiries de la famille d'Urfé, ou à leur reliure en velours vert, ornée de massifs ornements de cuivre portant le chiffre de Claude d'Urfé et de Jeanne de Balsac.
Deux surtout des manuscrits de la Bastie sont célèbres. L'un est un inestimable recueil de poésies provençales; l'autre contient la première rédaction du procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc et la seule rédaction française de son interrogatoire. Seule cette minute française nous a transmis la vivante parole de Jeanne devant ses juges. C'est du manuscrit d'Urfé que nous sont venus tant de mots fermes, hardis, naïfs, d'une langue aisée, franche, populaire, souvent d'une finesse malicieuse, auxquels la récente béatification de la Libératrice a donné une popularité nouvelle (1). Quelques-uns de ces manuscrits, vrais livres de famille, portent des notes sur la maison d'Urfé; tel par exemple le Roman de Palamon et Arcita et de la belle et sage Emilia, qu'Anne de Graville, par le commandement de la reine Claude, translata du vieil langage en nouveau et en rime. Une main inconnue, celle probablement d'un secrétaire ou d'un chapelain, y a exactement mentionné la naissance des enfants de Claude d'Urfé et de Jeanne de Balsac.
La plupart des manuscrits étaient décorés de miniatures, d'ornements peints, de tourneures, de lettres initiales en or et en couleur. Mais un grand nombre de livres imprimés sur vélin au quinzième et au seizième siècle, et enrichis de miniatures, n'étaient pas moins précieux.
La bibliothèque de la Bastie était bien telle qu'on la conçoit chez un homme du monde qui aime les lettres, et qui cherche dans les livres tantôt un enseignement, tantôt un
(i) Qu'on me permette ici de rappeler qu'un Forézien, Jean Masson, a publié en 1612 une des premières vies de Jeanne d'Arc, et qu'il semble avoir puisé directement les matériaux de son ouvrage dans le manuscrit de la Bastie. Masson était natif de Saint-Germain-Laval, à 15 kilomètres environ de la Bastie.
délassement. Peu de livres de théologie pure et peu de livres latins; mais de la morale usuelle, de l'histoire, des chroniques en prose et en vers, de la politique, des armoriaux, des traductions d'auteurs grecs, latins et italiens, des légendes, des poésies françaises, des contes, de vieux romans de chevalerie, des pièces facétieuses comme les goûtaient nos aïeux, des compilaitons à la façon de la Boucquechardière, des curiosités comme les Prophécies de Merlin V Enchanteur, etc.
Représentons-nous Honoré d'Urfé, entre quatorze et vingtdeux ans, pendant les loisirs des vacances et les années qui suivirent ses études au collège de Tournon, s'enfermant des heures et des journées dans la librairie du château paternel, feuilletant ces livres somptueux, dévorant des yeux ces magnifiques miniatures, mais s'arrêtant aux ouvrages d'histoire, de morale et de littérature, vers lesquels l'attirent ses préférences. Qui donc pourrait douter que ce long commerce avec la bibliothèque de la Bastie ait exercé sur lui une action décisive, et qu'il ait trouvé là, en partie, l'érudition abondante et variée que les « gens de doctrine „ goûteront dans les Epistres morales et dans VAsirée?
Entre les influences qui ont aidé à la formation de son esprit, ou qui du moins ont été un stimulant du travail littéraire, il faut mettre enfin le milieu exceptionnellement cultivé où il a passé sa jeunesse.
La vie littéraire fut assez intense en Forez dans la seconde moitié du seizième siècle et au commencement du dix-septième, surtout à Montbrison et autour de la petite capitale. Qu'on m'entende bien; je ne veux pas dire que ce mouvement ait eu pour résultat des œuvres fort remarquables : quelquesunes sont dignes d'estime et ne sont pas entièrement oubliées, la plupart sont très médiocres. Mais ce qu'il importe de considérer, ce n'est pas tant peut-être la valeur des œuvres, qu'un certain travail de pensée et de style qu'elles supposent; travail qui tient les esprits en éveil, alimente l'activité littéraire, lui donne un but et lui suggère des moyens nouveaux d'expression.
Peu de provinces de France, au temps d'Honoré d'Urfé, ont été sous ce rapport plus fécondes que le Forez où, de 1560 à 1610 environ, nous pourrions nommer cinquante auteurs dont les ouvrages ont été imprimés. Un grand nombre, il est
vrai, paraissent avoir été de bonne heure presque entièrement déracinés du sol natal, ou n'y sont que rarement revenus (1). Mais d'autres, nés Foréziens, ont été souvent ramenés dans le pays par leurs emplois, leurs affaires, leurs intérêts de famille, ou simplement, comme les Foréziens fixés à Lyon, par les commodités du voisinage (2). La plupart sont restés ou sont redevenus de purs Foréziens.
Du reste, les vides laissés par les absents sont en partie comblés par les aubains qui ont émigré dans le Forez, ou qui ont eu avec lui des relations temporaires (3). Et n'oublions pas que Lyon, une des grandes usines à livres du monde, est tout près, avec ses presses prodigieusement actives, son incessant va-et-vient d'érudits qui y affluent de partout, sa culture qui en fait une seconde capitale intellectuelle du royaume, et qui se propage de proche en proche jusque dans le Forez.
Mais essayons de reconstituer le groupe littéraire forézien avec lequel Honoré d'Urfé, à la Bastie, a été en contact plus direct.
L'exemple lui venait de sa famille même, car il semble que tous ces d'Urfé venaient au monde avec le goût des lettres. On a déjà vu qu'Antoine, à vingt et un ans, écrivait des dialogues pénétrés d'un subtil platonisme dont VAstrée héritera. Christophe d'Urfé tournait très agréablement les vers. Anne d'Urfé, bien qu'il se vantât de n'avoir jamais étudié dans les écoles, rimait dès l'âge de quinze ans " avec autant d'heur et de grâce que gentilhomme de son aage, d'un tel style poétiq et fluide, que l'on ne l'eustpeu juger d'aultre que d'un esprit fort advancé en l'estude des bonnes lettres w. Il y a, cela va de soi, grandement à retrancher de ces éloges accordés au grand seigneur par une amitié complaisante.
Les trois Papon, Jean, Loys et Etienne, vivaient dans la familiarité de la maison d'Urfé. Jean Papon, " le grand juge Papon », lieutenant général au bailliage de Forez, longtemps
(i) Loys Buisson, André du Gros, Jean et Papire Masson, Claude Mondain, Jean Palerne, Pierre Paparin, Antoine Popule, etc.
(2) Pierre Allard, Emmanuel Chalom, Jérôme de Chastillon, le Père Coton, Pierre d'Epinac, Jean Girinet, Pierre Girinot, Antoine de Laval, Etienne du Tronchet, Antoine du Verdier, etc.
(3) Gaspard Bachot, Etienne Charpin, Gilbert Damalis, Laurent Joubert, Jean Surrelh, etc.
i6 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
célèbre par des ouvrages de jurisprudence aujourd'hui hors d'usage, mais qui conservent du prix pour l'historien, serait, dit-on, le druide Adamas de VAstrée; grand caractère en tout cas, qui exerça avec fermeté sa charge dans des circonstances difficiles et parfois périlleuses. Le chanoine Loys Papon, son fils, fut un peu l'oracle du cénacle forézien. Il écrivit des œuvres très profanes pour un homme d'Eglise, dans une langue étrange, à peine intelligible; vrai poète pourtant, ayant souvent de la verve, de la vigueur, des éclairs, des idées originales et des expressions fortes.
Etienne du Tronchet, dont les Lettres missives et familières ont eu tant de succès, et ont presque fondé en France le genre épistolaire, était aussi, quand il venait se reposer dans sa métairie du Gazilhan, un adepte de la petite société lettrée qui fréquentait au château de la Bastie : gens relativement instruits, occupés de vers, de philosophie, de théologie, d'antiquités, touchant à tout, mêlant tout dans leur naïve ardeur. Il faut joindre à cette docte compagnie Jean Perrin, châtelain de Montbrison, qui avait écrit des mémoires sur l'histoire de son temps, Pierre Dupuy, prieur d'Estivareilles et curé de Saint-Galmier, poète à ses heures perdues, et le pieux Gaspard Paparin, chanoine de Notre-Dame de Montbrison, vénéré d'Anne d'Urfé, et encore épris, en ce temps-là, de goûts mondains qu'il devait pleurer plus tard comme un gros péché; mais son vrai péché était de faire de bien mauvais sonnets. Un autre poète, Jean Ducroset, traçait dans sa Philocalle une idylle pastoi^le qui annonçait VAstrée (1).
Antoine et Claude du Verdier étaient Foréziens d'origine. Antoine, nommé en 1580 contrôleur général des finances, habita dès lors Lyon, Il traça son sillon laborieusement, pesamment; mais il eut la chance de publier la Bibliothèque françolse, toujours consultée parce que rien encore n'a remplacé ce livre utile, indispensable même, auquel doit nécessairement recourir celui qui s'intéresse à l'histoire de nos vieux écrivains. Antoine du Verdier visita la bibliothèque de la" Bastie, oii il releva les titres de quinze manuscrits, et copia cinq sonnets de la Diane d'Anne d'Urfé, qu'il a imprimés dans sa Bibliothèque. Claude, son fils, avait probablement connu Honoré
(i) Nous en parlerons avec détail dans le chapitre suivant.
d'Urfé au collège de Tournon; il revenait fréquemment dans le Forez, ayant des biens et une agréable résidence à ValprivaS; dans la montagne forézienne.
On doit encore compter, parmi ceux qui ont reçu l'hospilité à la Bastie et qu'Honoré d'Urfé a pu y voir, le poète Antoine Gaignieu, Antoine Chalom, officiai de Lyon, né à Cervières, non loin du château d'Urfé, et Pierre d'Epinac, archevêque de Lyon, le cerveau pensant et la tête agissante de la Sainte Union, oii on retrouve partout son influence, sa direction et sa parole.
La Roue, médecin d'Anne d'Urfé, et Flory du Vent, son secrétaire, appartiennent au cercle tout à fait intime et domestique du château de la Bastie.
Voilà des ressources de vie intellectuelle telles que bien peu de jeunes gentilshommes vivant à la campagne, au fond de leur province, auraient pu en trouver autour d'eux. A la Bastie, à Montbrison, chez les d'Urfé et dans leur entourage, on s'intéressait donc aux choses de l'esprit, on causait, on écrivait. Honoré d'Urfé, avec son intelligence précoce, dut se mêler de très bonne heure à ce petit mouvement de littérature locale, et ainsi peu à peu s'éveilla en lui la vocation littéraire.