CHAPITRE II
l'enfance et la première jeunesse
Enfance heureuse. — Le chevalier de Malte. — Au collège de Tournon la Triomphante entrée. — Retour à la Bastie : le Triomphe d'Amour. - Première ébauche de YAstrée.
Description de la " Triomphante entrée „ . Description de la " Phllocalle „ de Jean Diicroset
Honoré d'Urfé a passé son enfance au château de la Bastie (1), où probablement il eut pour précepteur Flory du Vent, archiviste des d'Urfé, dont il connaissait l'histoire mieux qu'eux-mêmes.
Bien que les temps fussent troublés, et qu'on vît souvent des bandes de religionnaires traverser le Forez, ce furent pour l'enfant, encore insouciant, des années heureuses, dont plus tard il évoquera la mémoire avec une émotion sincère. Que de fois, " quand l'innocence de son âge le laissoit jouïr de soymesme ,;, il a parcouru ces campagnes baignées par le Lignon, qui lui paraissaient et lui paraîtront toujours les plus belles du monde, parce qu'en effet elles étaient les plus belles, à son cœur attendri. Son horizon, comme celui des pasteurs de VAstrée, avait pour bornes Montbrison, Feurs et le vieux château d'Urfé oi^i, dans la belle saison, la famille faisait quelque séjour, près de l'ombre des ancêtres qui avaient habité ce sauvage manoir. Il me plaît d'imaginer que plus d'une scène rustique de VAstrée a été vécue par Honoré, et n'est qu'un souvenir un peu arrangé de sa vie d'enfant.
(î) Deux mandats de payement de la Chambre des comptes de Turin, de 1576 et 1582, en faveur du Contino d'Urfé, page d'honneur de la cour de Savoie, ne concernent pas Honoré d'Urfé, mais son frère Jacques, qui fut élevé à la cour des ducs de Savoie.
Telle est la jolie scène du cerisier (1). Ce jour-là Hylas, le berger le plus spirituel du pays de VAstrée, a promis de conter une histoire, et quand Hylas a promis une histoire, on sait qu'on ne s'ennuiera pas. Mais il faut trouver un endroit bien frais, à l'abri des rayons du soleil. Sylvandre avise la source d'un ruisselet qui babille sur le gravier; chacun trempe ses mains dans la fontaine, hors Sylvandre qui a grimpé sur un cerisier, d'oii il jette des branchettes chargées de fruits. Les cerises croquées, non sans de petits manèges d'innocente galanterie, et tout le monde enfin bien assis, Hylas commence son histoire. Ne reconnaît-on pas là, et dans cent autres endroits de VAstrée, quelque chose de vrai, de senti, cette vivacité et cette fraîcheur qui n'appartiennent qu'aux premières impressions de la vie?
Mais ces délicieuses promenades à travers le pays arrosé par le Lignon n'étaient que les délassements du travail; après une course folle jusqu'au vieux saule creux oii Céladon et Astrée déposeront leurs messages, Honoré revenait à ses cahiers et à ses livres. Au contact des trésors d'art et de littérature accumulés à la Bastie par Claude d'Urfé, et de la société cultivée qui fréquentait au château, son intelligence peu à peu s'avivait et mûrissait (2).
Cependant les enfants de Jacques d'Urfé étaient nombreux. Tant de fils et de filles à pourvoir, c'était une lourde charge pour la famille, riche sans doute, mais déjà accablée de dettes. On décida donc qu'Honoré entrerait dans l'ordre de Malte, et qu'Antoine, son plus jeune frère, serait d'Eglise.
Honoré avait à peine treize ans lorsque, pour obéir à la volonté impérieuse de sa mère Renée de Savoie, il prit le costume de l'ordre et fit, très irrégulièrement, sa profession. Nous dirons ailleurs, à l'occasion des procédures faites en 1599 pour l'annulation de son vœu, ce que nous savons de cet événement très mal connu (3), et qui du reste ne semble avoir
(i) Astrée, 2" partie, liv. IV.
(2) On peut croire que Loys Papon fut son premier maître dans l'art de la versification, comme il l'avait été, nous le savons, de son frère Anne d'Urfé.
(3) Il entra très vraisemblablement dans le département de l'ordre appelé la Langue d'Auvergne, dont les papiers sont aux archives départementales du Rhône (série H); le premier volume des preuves de noblesse (H. 89, 1 5 14-1669), extrêmement incomplet, ne contient pas celles d'Honoré d'Urfe;
exercé que peu d'influence sur la vie du chevalier d'Urfé. Cette formalité accomplie, il revint à la Bastie ou rentra au collège.
Le collège de Tournon (1), fondé par le cardinal François de Tournon, approuvé par François I" en 1542, érigé en université en 1552, donné en 1561 à la Compagnie de Jésus, était l'établissement d'éducation le plus célèbre du midi de la France : " On voit à Tournon, dit le chancelier de l'Hôpital, une école vaste et superbe, où les études sont florissantes. L'aîné des Tournon, après l'avoir fondée à ses frais et consacrée aux Muses, l'a enrichie de revenus immenses, sur lesquels on paye le traitement des professeurs étrangers, et on pourvoit à l'entretien des enfants et des jeunes gens pauvres. C'est là que, du Dauphiné et du fond de la Provence, la jeunesse vient se former aux arts sacrés de Pallas (2). „
Christophe, Honoré et Antoine d'Urfé étaient ensemble à Tournon en 1583. Le collège comptait alors environ quinze cents étudiants, dont la moitié appartenait à la noblesse. La plupart venaient des provinces du midi et du centre; mais il y avait aussi un grand nombre d'étrangers, Savoyards, Italiens, Allemands, Anglais, Ecossais; on remarquera que les huguenots n'étaient pas exclus de cette université dirigée par des Jésuites (3). Les écoliers vivaient groupés dans de grandes hôtelleries familiales, les plus pauvres hébergés gratuitement, les plus riches sous la garde d'un gouverneur et servis par un valet.
L'université était gouvernée souverainement par un recteur et un chancelier, assistés des doyens. L'enseignement, distribué par soixante ou quatre-vingts régents, embrassait, il
les actes capitulaires, où il y aurait eu chance de trouver quelque chose du moins sur sa sortie de l'ordre, ne commencent qu'en 1614 (H. 127). — Ajoutons qu'Honoré d'Urfé ne figure pas dans le Catal. des chev. de Malte, par Louis DE LA ROQUE, Paris, 1891, gr. in-8°. — Il semble, d'après un document assez vague des archives de Léran (fonds Châteaumorand^ A'^, n° 67), que ses preuves de noblesse n'auraient été faites qu'en 1588, neuf ou dix ans après sa profession. Tout cela reste bien obscur.
(1) Voir Massif, le Collège de Tournon en Vîvarais, Paris, 1890, gr. in-8».
(2) Iter Nicaiim, dans les Epistolariim libri VI, Paris, 1585, petit in-f", liv. V. Cette relation de voyage est de 1 560.
(3) Du moins deouis 1 584, d'après les Littera annucc Societatis Jesu anni 1504. Rome, 1580, in-8".
semble, toutes les connaissances humaineS; excepté la médecine et le droit.
C'est surtout au collègedeTournon qu'Honoré d'Urfé s'est fait ce fond d'érudition forte, solide et abondante, qui étonne quand on lit surtout les Epistres momies, oii la connaissance de la philosophie et de la poésie de l'antiquité s'associe sans effort à des citations d'auteurs italiens et espagnols. D'après le témoignage de Camus, évêque de Belley, " il estoit fort versé en la philosophie et en l'histoire; il avoit les mathémathiques en un haut point, avec la cognoissance des langues latine, grecque, italienne, espagnole et allemande „ (1). Bien qu'on sente parfois dans cette érudition un peu du pédantisme scolastique, on peut dire cependant qu'Urfé la porte avec assez d'aisance et de légèreté, sans en être étourdi ni accablé.
On sait que les Jésuites ont excellé à animer leur enseignement et même à le rendre attrayant par des exhibitions publiques, oii trouvait son compte la vanité des écoliers et des familles, mais qui provoquaient une émulation favorable aux études. Ils ont presque inventé les distributions de prix et les pièces de collège, et n'ont même pas reculé devant des ballets mondains qui scandalisaient les rigides universitaires. Visite d'un personnage éminent, mariage, règne nouveau, victoire, toute occasion leur était bonne pour ces fêtes scolaires, au surplus fort profitables au renom de la maison.
Le dimanche 24 avril 1583, Madeleine de la Rochefoucauld, nouvellement mariée à Just-Louis de Tournon, protecteur-né du collège, fit à Tournon son entrée solennelle, qui fut célébrée par de grandes fêtes dans la ville et dans l'université.
Il parut de ces réjouissances un premier compte rendu qui ne plut pas aux Jésuites, parce qu'on y avait glissé trop rapidement sur ce qui s'était fait au collège. Ils confièrent à Honoré d'Urfé, que son nom illustre et l'éclat de sessfuccès désignaient à leur choix, le soin d'écrire une plus ample relation, qui fut imprimée la même année sous ce titre : La triomphante Entrée de Madame Magdeleine de la Rochefocaud (2). Ce mince
(1) Esprit du B. François de Sales, VI, 1 19.
(2) Voir, à la suite de ce chapitre, la description de l'ouvrage. — La manière dont il est cité par Ant. DU Verdier (Bibliothèque, p. 572) pourrait faire croire qu'Honoré d'Urfé, en cette occasion, "n'a tait que prêter
volume de 130 pages est précédé d'une dédicace à M. de Tournon :
Monsieur, il n'y a pas long temps qu'un de mes bons amis me donna un livret de l'Entrée magnifique de Madame la Comtesse vostre femme (n'aguères imprimé sans vostre sçeu, comme j'entends, et sans celuy de Messieurs du Collège), lequel dit bien à la vérité une partie de ce qui se passa pour lors, mais un peu trop succinctement, ce me semble, principalement touchant ce qui s'est faict en vostre Université. C'est pourquoy je me suis délibéré d'en escrire quelque peu d'avantage : car de raconter tout par le menu, il me seroit impossible, joinct qu'il y a beaucoup de choses qui ne se peuvent représenter par escrit devant les yeux d'un chacun, comme elles ont esté faictes; et mesmes que la pluspart des escholiers avoient desjà mandé leurs affiges et compositions à leurs parens, de sorte qu'il m'a esté encores mal-aisé de recouvrer le peu d'épigrammes que je mets icy, et des jeux latins et françois que nous avons exhibez à l'honneur de voz nopces. Lesquels je vous offre bien humblement, au nom de toute la noble jeunesse qui, par la singulière libéralité de feu Monseigneur le Cardinal, vostre oncle, et par vostre faveur aussi, estudie en ceste tant florissante Académie, souz la sage et heureuse conduite de Messieurs les Pères de la Compagnie du nom de Jésus... Avec la permission desquels, et asseurance que vous mesmes le désiriez bien fort et l'aviez ainsi requis, je me suis hazardé (entre plusieurs de mes compagnons d'escole qui l'eussent faict beaucoup mieux que moy) de publier ce petit livre, sous vostre protection et sauvegarde... à fin que par ce moyen l'on cognoisse le désir que nous avons de vous faire quelque bon et aggréable service, en récompense de tant d'honnestes courtoisies que nous recevons journellement de vostre grâce...
A Tournon, de nostre estude, ce deuxiesme de juillet, jour de la Visitation nostre Dame, mil cinq cens quatre vingts et trois.
Vostre bien-affectionné serviteur,
Honoré d'Urfé, Chevalier de Malte.
Ne demandons pas, à ce premier essai d'un jeune homme de seize ans et à une espèce de procès-verbal, des mérites de pensée et d'expression que ne comportaient ni l'âge de l'écrivain, ni le sujet. Le style de ce petit ouvrage, là où Honoré se contente d'exposer les faits, est simple, clair, naturel, facile, avec quelque élégance par surcroît, et un certain art de peindre. Ce sont des qualités qui ont leur prix, surtout si on
son nom aux Jésuites : u Soubs le nom de ce jeune gentii'homme, dit-il, les Jésuites du collège de Tournon, luy estant escholier, ont rédigé par escrit : La triomphante entrée... » C'est vrai, en ce sens qu'Honoré a écrit ce petit volume avec a leur permission » , et que probablement ils l'ont revisé. Mais l'ouvrage est bien d Honoré d'Urfé.
compare cette relation à la plupart des pièces du même genre, dont les auteurs auraient cru rester au-dessous de leur matière, s'ils n'avaient affecté un ton d'emphase et de servilité. Urfé avait trop d'esprit et était de trop bon lieu pour se permettre ce pathos déclamatoire et ces flatteries indécentes.
Honoré d'Urfé raconte donc comment, le 24 avril 1583, par une claire matinée de printemps, les notables de Tournon, M. le bailli en tête, allèrent bien loin au-devant de Madame, et comment elle fit son entrée dans sa bonne ville, après une marche qui fut égayée par divers intermèdes comiques. Ce n'était pas trop pour préparer la pauvre dame à l'ennui de tant de présentations, de saints, de harangues et de vers.
Nous ne décrirons pas les belles choses que MM. les consuls de la ville avaient faites pour recevoir et joyeusement fêter leur comtesse : les arcs enguirlandés, les devises allégoriques, le char triomphal décoré de trois tours d'argent figurant les armes de Tournon, la nuée mystérieuse d'où sortit une jeune fille qui récita une poésie. A4ais ce qui fut par dessus tout " merveilleusement beau „, ce fut le défilé des quinze cents élèves de l'université, marchant classe par classe, trois à trois, à la main un rameau d'olivier, de laurier ou d'aubépine fleurie. De chaque classe, à mesure qu'elle passait devant Madame la comtesse, se détachaient deux écoliers qui lui débitaient gravement des vers latins, grecs, allemands, anglais, même hébreux et syriaques!
Une fois quitte envers la ville de ce qu'il lui devait pour reconnaître son zèle. Honoré décrit plus minutieusement les fêtes littéraires qui furent célébrées dans l'intérieur du collège.
Le soir même de l'entrée de Mme de Tournon, " on dressa tout autour de la basse cour des eschaffauts en forme de théâtre, avecques des barrières, à fin que plus aisément l'on peut exiber les jeux préparez. Le premier fut d'une Moresque inventée principalement et jouée par les frères d'Urfé, de la Mante, Larisse et par quelques autres gentilshommes escholiers, jusques au nombre de dix. Trois desquels estoient habillez en Mores noirs, avec leurs hauts-baretins de satin rouge, verd et jaune, passementez d'argent, leurs juppes volantes et chausses larges jusques au talon; et trois autres estoient couverts de lierre, deux de mousse, et deux de peaux de chièvre, accoutrez en satyres; pour signifier que par le moyen de ce mariage
plusieurs de différente volonté seroient râliez ensemble en bonne paix... Le chevalier d'Urfé commence, puis son frère, et ainsi les autres de suite par un vers simple et coulant, propre au subjet et aux personnages „.