La vie et les oeuvres de Jean Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau est un des hommes les plus connus du siècle. Il partage avec Voltaire le
privilège d'avoir imposé à son temps son nom et ses idées. On dit le siècle de Voltaire et de Rousseau ^ comme on dit le siècle d' Auguste ou de Louis XIV. Aussi Rousseau a-t-il été beaucoup lu, beaucoup étudié. Les éditions de ses œuvres sont, pour ainsi dire, innombrables ; les livres qui traitent de lui, et qui souvent se composent de plusieurs volumes, se comptent par centaines, si ce n'est par milliers.
Pourquoi, après tant d'autres, venons-nous dire aussi notre mot dans ce concert de voix très diverses et parfois passablement discordantes? La raison en est simple : c'est qu'au milieu de cette abondance de documents , il n'existe pas , en français du moins, une seule histoire de J.-J. Rousseau. On a scruté à la loupe ses moindres actions; on a fouillé les bibliothèques^ pour y découvrir ses lettres les plus insignifiantes et ses œuvres les plus oubliées; on a commenté ses paroles; on a voulu pénétrer ses intentions ; mais, chose incroyable , ce personnage tant étudié, tant discuté, tant loué, tant blâmé, ce novateur à qui la langue française doit une partie de ses beau-
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tés, la Révolution ime partie de ses idées, la société actuelle y ou plutôt le Socialisme , une partie de ses principes; ce philosophe qui n'a prétendu à rien moins qu'à réformer la religion et la société, la morale et la politique , l'éducation et les lettres; cette espèce de saint laïc, qui a eu presque son culte, avec ses dévots et surtout ses dévotes, qui aujourd'hui encore a ses apôtres et ses disciples, attend toujours l'historien de sa vie. Nous avons beaucoup de membres épars; nous n'avons pas de corps complet et vivant.
Sans rechercher bien loin les motifs de cette lacune, ne viendrait-t-elle pas de ce que, trop facilement, on a regardé Rousseau comme ayant été son propre historien? Mais les Confessions, dont nous n'avons point à médire ici., et que nous étudierons plus tard en détail, ne peuvent que très imparfaitement passer pour une histoire proprement dite. Elles manquent pour cela de deux qualités essentielles : elles ne sont pas complètes, et elles sont loin d'être toujours exactes. Non seulement elles s'arrêtent à l'année 1766^ c'est-à-dire à une date précédant de douze ans la mort de leur auteur , mais encore, à dessein ou non, elles omettent beaucoup d'événements accomplis pendant la période de temps qu'elles embrassent. Rousseau d'ailleurs n'ayant que peu de prétentions à l'exactitude , nous n'avons aucun motif de lui accorder une confiance plus grande que luimême ne la demande. « Je les écrivais de mémoire^
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dit-il en parlant de ses Confessions. Cette mémoire me manquait souvent ou ?ie me fournissait que des souvenirs imparfaits, et j'en remplissais les lacunes par des détails que j'imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais co?itraires... \ » Et ailleurs : « Ma première partie a été toute écrite de mémoire; j'y ai dû faire beaucoup d'erreurs. Forcé d'écrire la seconde de méynoire aussi, j'y en ferai probablement beaucoup davantage... Je puis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des erreurs de dates; mais je ne puis me tromper sur ce que j'ai senti, ni sur ce que mes sentiments in'ont fait faire; et voilà de quoi principalement il s'agit. . . C'est l'histoire de mon âme que j'ai promise'^. » Avec l'imagination et le tempérament impressionnable de Rousseau , cette méthode était hasardeuse et passablement faritaisiste. S'il est bon de faire l'histoire de son âme , encore faut-il l'appuyer sur des faits. Si celui qui se pique d'exactitude est parfois sujet à la critique , que dire de celui qui se met aussi à son aise avec les événements? En fait, les Confessions ont souvent été reprises en sous-œuvre, et les plus chauds partisans de Rousseau tout les premiers, depuis Musset-Pathay jusqu'à M. Eugène Ritter, ne se sont pas fait faute d'en corriger les erreurs et d'en combler les lacunes.
Malgré ces réserves, les Confessions n'en restent
1. Rêveries d'un promeneur j 2. Confessions, 1. VII, vers le solitaire, 4« promenade. — I commencement.
ly;
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pas moins le premier et le plus important monument de l'histoire de leur auteur. Incontestablement , pour tout ce qui le regarde, c'est encore lui qui devait être le mieux informé. D'un autre côté, s'il n'est pas toujours vrai, s'il est même possible de le prendre souvent eyi flagrant délit de mensonge, habituellement du moins, il est sincère.
La nature de ses aveux n'est-elle pas même ici la meilleure garantie de sa sincérité 1 « Quiconque lira mes Confessions impartialement, dit-il, si jamais cela arrive, sentira que les aveux que j'y fais sont plus humiliants, plus pénibles à faire que ceux d'un mal plus grand, mais moins honteux à dire, et que je n'ai pas dit, parce que je ne l'ai pas fait^. »
l^ous ne parlons pas ici des appréciations qui, naturellement, se resseiitent du système. C'est, en effet, aux Confessions surtout qu'il faut appliquer cette observation que, si les faits restent, les jugements sont à refaire.
Ce que nous disons des Confessions, 7ious le répétons également , dans une certaine mesure, des Rêveries, des Dialogues, des lettres, des pièces de défense ou de justification personnelle , des allusions ou des épisodes répandus dans les autres ouvrages. Il faut remarquer toutefois que les lettres, étant en général plus actuelles, plus spontanées, moins apprêtées pour le public ou la postérité, méritent une plus