‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 2 sur 184 · Rêveries d'un promeneur solitaire, 4» promenade · texte numérisé non relu

Rêveries d'un promeneur solitaire, 4» promenade

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grande confiance. Aussi les avons-nous mises bien plus largement à contribution que les épisodes qui, plus arrangés encore que les Confessions, ne sont guère autre chose que des romans historiques ou des thèses destinées à faire valoir le système.

D'une façon générale, on peut dire en toute vérité qu'il 71 y a pas un des ouvrages de Rousseau qui ne puisse servir à reconstruire sa vie ou à faire connaître son caractère. Il n'est pas donné à tous les écrivaijis de mettre ainsi leur signature au bas de chaque page : ce privilège, Rousseau l'eut au suprême degré. Chez lui, point de ces œuvres impersonnelles qui peuvent donner le change sur le caractère de leur auteur. Quand il écrit , il se livre et se montre tout entier. Ses œuvres deviennent par là une source précieuse d'information, puisqii elles offrent ce qu'on peut appeler Rousseau peint par lui-même.

Un autre motif encore nous a engagé à donner une place considérable à l'analyse et à la critique des ouvrages de Rousseau; c'est que ses ouvrages renferment, avant tout, ce qu'on a le désir de savoir de lui. Si les livres d'un homme tel que Rousseau ne sont pas tout lui, au moins en sont-ils la plus grande et la plus durable partie, la seule qui vive encore et qui présente autre chose qu'un intérêt rétrospectif.

Opéra eorum sequuntur illos. Il y a des hommes que suivent leurs œuvres. Elles les suivent en assurant leur renommée littéraire, s'ils ont eu ce don de

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bien dire, qui n'est accordé qu'au petit nombre, et que personne ne conteste à Rousseau. Elles les suivent pour une gloire plus noble, si, par les découvertes qu'ils ont faites, par les vérités qu'ils ont démontrées ou propagées, par les belles actions qu'ils ont célébrées ou accomplies, par les bienfaits qu'ils ont répandus , ils ont fait avancer l'humanité dans les voies de la science, de la vert^i ou du bien-être. Mais elles les suivent aussi, comme une flétrissure , s'ils se so7it faits les apôtres de l'erreur et du vice, s'ils ont travaillé à détruire les principes de religion et de morale sur lesquels reposent les sociétés, s'ils ont provoqué des révolutions. Sous tous ces rapports, nous aurons à peser les responsabilités de Rousseau.

Considéré dans ses œuvres et dans ses doct7'i?ies, on peut dire que Rousseau n'est pas mort. Il vit au contraire; nous le voyons tous les jours, et dans les hommes qui le continuent , et dans les événements qu'il a préparés. Cependant, quelque logique que soit cette méthode, déjuger l'arbre à ses fruits, nous n'en userons qu'avec une grande réserve, dans la crainte de nous trouver entraîné à refaire, en quelque sorte, l'histoire de notre pays depuis im siècle.

Si le premier soin du biographe consiste à étudier son personnage dans ses œuvres, il a d'autres moyens d'investigation qu'il ne saurait négliger. Il doit recueillir les témoignages des hommes qui ont été mêlés aux divers événements de la vie qu'il raconte. La voix des contemporains, acteurs ou simples témoins

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des faits, a un accent qui ne se transmet pas, et donne souvent aux physionomies leur véritable cachet. Tout le XVIIP siècle a connu Rousseau : Voltaire, Diderot, Grimm, d'Alembert , Duclos, Marmontel, Fréron, M""^ d'Épinay, M"^" de Luxembourg , le maréchal de Luxembourg , le prince de Conti, Malesherbes, Bernardin de Saint-Pierre, La Harpe ont été en correspondance avec lui ou ont parlé de lui dans leurs ouvrages. Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, Le Franc de Pompignan, évêque du Puy, le cardinal Gerdil, les Pasteurs de Genève Vont combattu ou réfuté. Leurs témoignages, et ceux de beaucoup d'autres, fournissent à l'histoire, par leur réunion, une riche mine de précieux documents.

Après eux sont venus les écrivains chez qui l'étude ou le talent supplée à la vue directe. Leurs jugements, moins spontanés sans doute , et moins minutieux, se recommandent , ou devraient se recommander par une plus grande impartialité, parce qu'ils sont moiyis inspirés par l'intérêt ou la passion, et que, voyant à distance, ils saisissent mieux l'ensemble et se laissent moins influencer par les détails. Ici encore il y aurait une longue liste à donner. Qu'il nous suffise de dire d'une façon générale que nous avons cherché à nous entourer de tous les documents qui ont été publiés avant nous. D'ailleurs, afin de rendre plus faciles les études des autres, la vérification et le contrôle de nos propres études, nous avons beaucoup

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cité, et nous avons pris le soin d'indiquer scrupuleusement les sources oii nous avons puisé.

On ne manque pas de gens qui feraient volontiers deux parts de Rousseau et sacrifieraient l'homme sans trop de regret, à la condition de conserver le philosophe et l'écrivain; mais c'est un partage qu'il est impossible d'accepter. L'homme explique l'écrivain. Si les grandes pensées viennent du cœur, que d'utopies, que d' aberrations en viennent aussi ! Les ouvrages de Rousseau ne seraient-ils pas tout autres, si sa conduite avait été honnête et pure ? Il est bon d'écouter toutes les excuses, de tenir compte, autant que le comporte l'équité, du caractère, des circonstances, du milieu, de l'éducation; mais sur le terrain des doctrines, là oii sont engagés l'honneur de la vérité, les lois de la morale ou de la société, ce serait se rendre le com.plice de l'erreur que de l'approuver ; ce serait prendre la responsabilité des idées antimorales et antisociales de l'auteur que de ne pas, les flétrir.

Nous aurions désiré pouvoir offrir cette histoire à toute espèce de lecteurs, sans aucune exception ni distinction. Mais nous tenions plus encore, conformément à nos principes en matière de critique historique, à ne rien dissimuler. Or, avec des mœurs comme celles de Rousseau, avec des œuvres comme les siennes, il était difficile, pour ne pas dire impossible, de tout dire sans s'exposer à éveiller de légitimes susceptibilités. Nous l'avons tenté néanmoins.

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Si nous iiij avons pas complètement réussi^ nous pouvons du moins affirmer que nous avons fait tous nos efforts pour concilier , avec les exigences de la vérité, celles de la délicatesse et de la réserve du langage.

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