Mémoire de M. de Warens j 1725, M»*» de Warens s'était
adressé à son beau-frère M. de ' faite industrielle, et d'échec
Middes, publié par MM. de en échec, elle continua ainsi
MoNTET et RiTTBR. (Revue 1 toute sa vie, jusqu'à la ruine
suisse, n» de mai 1 884.) — 2. Dès | complète .
prête à donner avec une égale facilité sa bourse et sa personne, on prétend que c'était sans coquetterie et sans passion, mais aussi sans scrupule, qu'elle se laissait aller aux plus déplorables entraînements.
Jean-Jacques se figurait qu'il allait voir une vieille dévote rechignée, et avait préparé, pour captiver sa bienveillance, une belle lettre en style d'orateur. Quelle ne fut pas sa surprise quand il fut en présence de la charmante personne que nous venons de dépeindre ! Il en fut ravi et bouleversé et se trouva en un instant tout prêt à adopter une doctrine prêchée par une si jolie bouche.
Nous ne répéterons point, sur les plus minces détails de cette mémorable entrevue, la narration émue de Rousseau. Bornons-nous à constater que les cœurs n'eurent besoin que d'un instant pour se comprendre. Le jeune homme timide, honteux, embarrassé, oublia sa gaucherie et eut, dès le premier jour, cette aisance simple, cette confiance parfaite, cette affection respectueuse, qu'on n'accorde d'ordinaire qu'à ses parents ; bientôt il ne nomma plus M""^ de Warens que maman, ma chère maman. De son côté, la grande dame entra sans tarder dans son rôle de mère; elle en eut les soins et les tendresses ; que n'en conserva-t-elle toujours les saintes pudeurs !
Pour commencer, elle retint à dîner son jeune protégé et lui demanda son histoire. Celui-ci ne se fit pas prier et retrouva, pour la lui conter, tout le feu d'imagination qu'il avait perdu chez son maître. Il aurait bien voulu rester auprès d'elle, et peutêtre elle-même eût-elle été contente de le garder ; mais il approchait d'un âge où une femme qui n'avait pas trente ans ne pouvait décemment avoir un
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jeune homme chez elle. Il partit donc pour Turin, où il devait entrer dans un hospice établi pour l'instruction des catéchumènes*.
L'oncle Bernard cependant ayant fini par s'apercevoir qu'il avait quelque part un neveu qui courait le monde comme un vagabond, s'était décidé à le poursuivre. Il arriva ainsi chez M. de P ont verre ; le fugitif en était parti la veille. Au train dont il allait, il n'était pas difficile à rattraper ; mais il est à croire que M. Bernard était peu pressé de le réintégrer dans son domicile. Toujours est-il que, jugeant sans doute qu'il en avait fait assez pour l'acquit de sa conscience, au lieu de continuer ses recherches, il se contenta de prévenir le père. Celui-ci au moins va-t-il y mettre plus d'empressement? Ici se répète la même histoire, nous dirions volontiers le même roman, tant les événements arrivent juste à point pour donner du piquant au récit. Isaac Rousseau se met en route ; il arrive chez M""" de Warens; son fils en était parti la veille. On savait où il était ; mais le père de Rousseau avait autre chose à faire que de courir après son fils. D'ailleurs il s'était remarié ^ L'enfant du premier mariage n'eut pas à s'en féliciter. Il y perdit le peu de bien que lui avait laissé sa mère, et l'amitié que lui continua son père, dans les rares circonstances où il eut occasion de le voir, en fut bien diminuée. En somme , ce « père tendre, cet homme d'une probité sûre, cette âme forte, (capable
1. M™» de Warens, comme M. de Pontverre, avait un grand zèle de prosélytisme et fut souvent marraine de nouveaux convertis. Il y avait
aussi à Genève des écoles de prosélytes en sens inverse.
(MuGNiER, ch. I.) — 2. Le 5 mars 1726. Mugnier, ch. ii,
des plus grandes vertus » nous parait avoir singulièrement négligé les petites, si Ton peut appeler petites vertus le soin de ses enfants et la pratique des devoirs de son état. Aussi, sommes-nous tenté de prendre pour une ironie cette maxime que Rousseau formule et commente en faisant l'éloge de son père : « Éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts, et qui nous montrent notre bien dans le mal d'autrui. »
Laissons Jean-Jacques, joyeux, insouciant, tout entier aux ravissements d'un paysage admirable, plus rempli encore du souvenir et des cbarmes de son aimable protectrice, cheminer à pied, à petites journées, sur la route de Turin, en compagnie d'un gros manant et de sa femme, auxquels il a été confié.
Son entrée à l'hôpital des catéchumènes fut une déception. La grosse porte à barreaux de fer qui se referma sur lui, ne valait pas le grand air et les caresses de M"'^ de Warens. L'occasion était bonne pour décrier un établissement religieux ; Rousseau n'a garde de la négliger : ce ne sont que bandits, ce ne sont que salopes. Si encore les uns et les autres avaient pu communiquer ! Certaine coureuse aux yeux fripons lui inspira quelque désir de faire connaissance avec elle ; mais la séparation était si complète, la surveillance si exacte, que cela ne lui fut pas possible. On peut juger à ce trait des dispositions du néophyte.
Que la maison n'ait pas été de son goût, cela ne
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démontre pas absolument qu'elle fût mauvaise. Quant à la pression exercée pour obtenir les conversions , nous n'en avons d'autre témoignage que la parole de Jean- Jacques, preuve qui paraîtra d'autant plus faible qu'il la contredit aussitôt par le récit de ses controverses , de ses oppositions , enfin de toute la peine qu'il donna à ses catéchistes. C'est merveille de voir comme , à l'entendre , il opposait arguments à arguments , textes à textes , comme il citait saint Augustin et saint Grégoire. Tant mieux; une si belle défense ne devait donner que plus de prix à son abjuration. Mais hélas ! le moment de se prononcer une fois arrivé , la scène change tout d'un coup , et Jean-Jacques se met alors à parler de tout, excepté de ses convictions religieuses : de son éducation et de ses lectures, des préjugés catholiques et des préjugés protestants, des difficultés de sa situation, des ennuis de son séjour à l'hôpital. Quant au point important , à la vérité ou à la fausseté de la religion catholique , c'est à peine s'il y songe, et le peu qu^il en dit est pour montrer le peu de cas qu'il en fait. « Je sentis, dit-il, que quelque religion qui fût la bonne , j^allais vendre la mienne, et que, quand même je choisirais bien, j'allais mentir au Saint-Esprit et mériter le mépris des hommes. » Eh ! malheureux , c'est là précisément la question ; choisissez bien , et vous ne mentirez pas au Saint- Esprit, et vous ne mériterez le mépris de personne.
Rousseau était entré à l'hôpital le 12 avril 1728 ; il y resta un peu plus de quatre mois * ; mais au
1. Gaberel, ch. I, § 3,^ dit | les Confessions, p. 311, qui cite
qu'il n'y resta que neuf jours; ! l'extrait des registres du cou-
c'est une erreur. Voir E. Rit- | vent du Spiritu San/o à Turin.
TER, Nouvelles recherches sur '
bout de ce temps, il se trouvait si las des ajournements et des controverses qu'il se rendit, ou feignit de se rendre , et il fut admis à faire cet acte d'abjuration, si important pour un homme sérieux , et qui le fut si peu pour lui. La cérémonie eut lieu le 23 août. On développa, à cette occasion, les pompes du culte. Comme Henri IV, dit-il, il eut à répondre à l'inquisiteur de la foi. Les questions qui devaient lui être faites étant dictées par le rituel , il est peu probable qu'on en ait inventé , tout exprès pour lui, d'odieuses et de contraires à l'enseignement catholique. Enfin, s'il ne se calomnie pas lui-même après coup , il sortit de l'hôpital , à peu près comme il y était entré, pas beaucoup plus catholique, malgré les apparences, faisant assez bon marché du Protestantisme, quoiqu'il y soit revenu à l'époque où il écrit et qu'il s'en félicite. Il avait fait, dit-il, l'acte d'un bandit.
Il avait hâté sa conversion, afin de prendre la clé des champs; on le congédia aussitôt en effet, en lui donnant pour viatique une petite somme d'un peu plus de vingt francs.
C'était la misère en perspective, mais c'était aussi la liberté. Ses vingt francs , quoi qu'il en pût penser, n'étaient pas inépuisables. Il aurait donc dû chercher une occupation pour vivre ; il préféra courir la ville, en visiter les monuments et les curiosités. La Chapelle du Roi l'attirait surtout, tant à cause de la bonne musique qu'on y faisait, que par l'espoir d'y faire la conquête de quelque jeune princesse, digne de ses hommages. Mais il eut beau y rêver dans son galetas à un sou par nuit, aucune princesse hélas! ♦ ne jeta sur lui ses regards. Cependant, comme il fallait à son caractère romanesque un aliment quel-
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conque, une petite marchande lui fournit l'occasion d'échafauder une aventure , ou peut-être, plus simplement, celle de raconter une anecdote.
Son héroïne d'alors s'appelait M""^ Bazile. Il en avait été bien accueilli, lorsque, à bout de finances, il allait de boutique en boutique, offrant de graver pour quelques sous des chiffres ou des armoiries sur de la vaisselle. Elle lui avait donné à déjeuner, lui avait fait raconter son histoire ; de plus elle était jeune et jolie; il n'en fallait pas tant pour enflammer le cœur de Jean-Jacques. Cependant, toutes ses ardeurs n'aboutirent qu'à une main légèrement pressée sur les lèvres, et à un renvoi bien conditionné de la part du mari. La dame était-elle plus sage que son amant, ou dédaigna-t-elle une passion si mal exprimée? Toutes ces histoires, souvent ridicules et presque toujours obscènes, se renouvellent à chaque instant, et forment pour ainsi dire le fond de la vie de notre personnage. Elles montrent le cours habituel de ses idées , son imagination dévoyée , le dévergondage de ses pensées. S'il nous fallait les répéter toutes , avec les développements qu'y donne leur héros (celle-ci , par exemple, comprend douze à quinze pages), notre ouvrage, au moins dans sa première partie, courrait le risque de ressembler à un recueil de contes galants plutôt qu'à une histoire sérieuse, et la vie du philosophe de Genève ne serait bientôt plus que celle d'unlovelace imbécile, qui ne sait seulement pas tirer parti de ses bonnes fortunes.
Quoi qu'il en soit, il fallait vivre. Tel était, et tel sera plus d'une fois ]e mot de la situation de Rousseau. Sans moyens d'existence et incapable peutêtre de se plier aux exigences d'une position régu-
Hère, il devait retomber d'autant plus souvent dans les incertitudes des professions de hasard que, si la fortune ou la Providence lui venaient en aide, il n'avait rien de plus pressé, par inconstance, par maladresse, par étourderie, par orgueil, que de quitter un état passable, au risque de l'échanger contre un pire.
Cette fois il dut s'estimer heureux d'entrer, en qualité de laquais, chez la comtesse de Vercellis. A ce nom de comtesse, il se crut enfin tout de bon dans les hautes aventures ; mais la réalité ne répondit pas encore à ses rêves.
jyjme Yercellis était une femme d'esprit et de sens. D'après Rousseau, elle composait des lettres dignes de M™^ de Sévigné ; mais comme une maladie cruelle, et qui devait promptement la conduire au tombeau, l'empêchait de les écrire elle-même, elle était forcée de les dicter. Son jeune laquais eut la faveur, tout en restant laquais, d'être choisi pour être son secrétaire. Cette fonction, qui convenait à merveille à Jean-Jacques, lui donna l'occasion d'apprécier les qualités de sa nouvelle maîtresse. Elle avait non seulement des talents littéraires, mais, ce qui vaut mieux, une âme élevée et forte^ et une piété si bien entendue qu'elle lui rendit la religion catholique aimable, par la sérénité avec laquelle elle en remplit jusqu'à la fin les devoirs, au milieu de souffrances atroces, sans négligence et sans affectation. Mais, car il faut toujours qu'il y ait un mais, elle joignait à ces qualités supérieures un défaut grave, elle manquait de sensibilité. Elle était bonne
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sans doute et elle faisait beaucoup de bien, mais elle le faisait surtout par devoir. Quoique ce soit au fond l'essentiel, cela ne pouvait convenir à Jean- Jacques, car c'était justement l'opposé de son caractère et de son système. Elle parut pourtant s'intéresser à lui et le questionna ; mais lui, qui avait besoin d'affection et de tendresse, ne trouvant qu'une bienveillance sècbe et froide, resta froid aussi et tint son cœur fermé. Et puis elle avait des domestiques si empressés à la flatter et à l'exploiter ! Rousseau, à qui ces manœuvres ne convenaient pas, y gagna leur antipathie et fut le seul qui ne figura pas sur son testament. Quand elle mourut, son neveu lui laissa pourtant l'habit neuf qu'il portait, et lui donna, en le congédiant, une somme de 30 livres. Jean-Jacques était resté là trois mois ; c'étaient trois mois de pris sur la misère et sur la faim.
Ici se place un épisode que Rousseau raconte avec toutes les démonstrations du repentir. Il l'estime le plus grand et presque le seul crime de sa vie. Après quarante ans, sa conscience en est encore chargée et l'amertume de ses remords est aussi cuisante que le premier jour. De quoi s'agit-il donc? Du vol d'un bout de ruban ^ Il est vrai, comme il le dit, que ce vol fut accompagné de circonstances qui en augmentèrent singulièrement la gravité.
Après la mort de M""" de Yercellis, ce ruban fut trouvé en sa possession. Il lui était impossible de nier ; il ne vit rien de mieux, pour s'excuser, que de rejeter la faute sur une jeune servante. C'est Marion, dit-il, qui me l'a donné. La pauvre fille
1. Quelques-uns prétendent, [ ne voyons pas bien sur quelles du vol d'un diamant. Nous autorités.
reste interdite, pleure, se défend de son mieux, fait appel aux bons sentiments de son accusateur; tout est inutile, et celui-ci, avec une impudence infernale, ne craint pas de déshonorer une fille innocente et soutient audacieusement sa déclaration.
Cette action atroce, ce noir forfait, ne fut pourtant pas sans excuse. « Jamais, dit Rousseau, la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment... Mon cœur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte ; mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. »
Sans nous engager dans des comparaisons difficiles, nous pourrions nous demander si cette action, toute noire qu elle est, est bien la plus coupable de cette vie que nous trouverons si souvent honteuse et méprisable. Nous aimons mieux laisser à la suite de cette histoire le soin de faire la réponse, et, sans trop rechercher les notes détonnantes et les pointes d'orgueil qui pénètrent jusque dans ces aveux humiliants, reconnaître que des regrets si amers doivent désarmer la critique et disposer à Findulgence.