‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 10 sur 184 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

LA VIE ET LES ŒUVRES

Si l'on considère d'ailleurs que Jean-Jacques n'était nullement empressé de retourner chez ses parents ; que ceux-ci, de leur côté, y compris son père, paraissaient se soucier assez peu de lui, et, depuis plusieurs jours qu'il rôdait autour de Genève, n'avaient rien fait pour le rappeler, on s^étonnera moins que le prêtre catholique ait considéré avant tout une âme qu'il était possible d'enlever à l'hérésie et de rendre à l'Eglise.

Il parait que Jean-Jacques ne se serait pas décidé sans peine, et qu'il était humilié de recevoir la charité, surtout d'une dévote. Il lui répugnait moins d'aller chanter sous les fenêtres des châteaux; il trouvait sans doute que le morceau de pain qu^il obtenait ainsi était moins une aumône. Il est vrai qu'à chaque fenêtre, il s'attendait à voir paraître quelque dame ou demoiselle, avec une aventure quelconque pour prix de ses chansons. L'aventure ne vint pas, et au bout de trois jours, il avait fait les cinq ou six lieues qui le séparaient d'Annecy.

Au moment où il entra chez M™^ de Warens^ Rousseau ne soupçonnait pas que c'était tout son avenir qui se décidait. Ni ses parents, ni ses amis, ni ses livres , ni son père lui-même n'eurent sur sa vie une influence comparable â celle de M""^ de Warens. Il s'est souvent plaint d'être poursuivi par la destinée. Hélas ! qui aurait dit que cette connaissance elle-même, préparée par un bon prêtre, au nom de la charité et de la religion, tournerait un jour au détriment de la religion , de l'honneur et de la vertu? Mais nous n'en sommes encore qu'à la première entrevue.

De ces deux personnages , qui allaient se voir pour la première fois , mais dont l'union devait

avoir une durée si longue et des péripéties si diverses, l'un nous est déjà connu, du moins au moral. « J'étais, dit Rousseau, au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille; j'avais -un joli pied, la jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne \ les sourcils et les cheveux noirs , les yeux petits , et, même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. » Ajoutons qu'il avait la vue basset Enfin il était d'une timidité extrême, qui faisait ressortir et augmentait encore sa gaucherie.

^mo Warens, Marie-Éléonore de la Tour du Pil, née à Yevey, canton de Vaud, le 31 mai 1699, avait alors près de vingt-neuf ans. Elle était assez jolie, petite, mais gracieuse et séduisante. Elle était née dans le Protestantisme. Elevée sans mère^ ayant perdu son père à l'âge de six ans, elle eut, comme Rousseau, une éducation très mêlée et fort mal dirigée, qu'elle dut un peu à sa gouvernante, un peu à ses maîtres, beaucoup à un M. de Tavel, impie, matérialiste, philosophe, et peut-être son amant. De tout cela il ne lui resta que des mœurs faciles, des demi-connaissances, se heurtant et se confondant dans sa tête, et un goût pour l'alchimie et la médecine empirique qui, joint à un caractère confiant, la livra sans défense aux expériences ruineuses des chevaliers d'industrie et des charlatans. Elle avait épousé à quatorze ans le baron de Warens, n'en avait pas eu d'enfants, et n'avait

1. Un des manuscrits de | vilaines dents. » — 2. Confes^ Rousseau porte : « avec de | sions, 1. IV.

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recueilli de cette union que des contrariétés et des chagrins. Quand elle songea à abandonner le protestantisme, son mari prétend que, sous prétexte d'aller prendre les eaux à Evian, elle s'y rendit pour abjurer, emportant avec elle ses effets les plus précieux : de l'argenterie, de l'argent, des ballots de marchandises ^ Ce qui est certain^ c'est qu'elle alla se jeter aux pieds du roi Yictor-Amédée, le priant de la faire instruire dans la religion catholique. Ce prince lui donna une pension de 1,500 livres et l'envoya à Annecy, où, sous la direction de l'évêque de Genève, Michel Rossillon de Bernex, elle fit abjuration, au monastère de la Visitation, le 8 septembre 1726. Mais chez M""' de Warens, l'esprit, les idées, les sentiments, la volonté même étaient peu de chose, le caractère était tout. Il se composait d'un mélange de douceur, de bonté, de franchise et de gaité^, qui en fit jusque dans sa vieillesse une femme pleine de charme et d'entrain ; mais ce qui dominait le fond de cette nature, c'était surtout une activité inépuisable, qui ne connaissait ni trêve, ni repos ^ M""" de Warens^ toujours en mouvement, toujours en entreprises et en bonnes œuvres^ voyait grand et voulait faire grand ; mais comme sa fortune était hors de proportion avec ses projets, elle avait recours aux bourses étrangères, après s'être engagée de la sienne autant et plus qu'elle ne le pouvait, et souvent n'arrivait à rien, pour avoir voulu trop embrasser. Dévote et légère,

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