‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 13 sur 184 · Confessions, liv. IIL · texte numérisé non relu

Confessions, liv. IIL

favorisa même son évasion, au risque de se faire un dangereux ennemi. Gela paraît peu croyable, par la raison que, même en s'en rapportant aux Confessions, il n'y eut pas d'évasion. Quoi qu'il en soit, Jean-Jacques fut heureux de retrouver son abbé dans la ville, au moment de son besoin, et se lia avec lui plus intimement.

Est-ce dans l'intention de faire son éloge qu'il en a fait le portrait que nous lisons dans les Confessions? mais aucun prêtre, à coup sûr, ne serait flatté de lui ressembler; et, chose particulièrement grave, celui-là, qui a réellement existé, ne rappelle nullement les traits qu'en a donnés Rousseau.

La vie de l'abbé Gaime a pu en effet être reconstituée. Nous y voyons un prêtre instruit, honoré de l'estime de son êvêque, appelé successivement à remplir plusieurs charges qu'on n'aurait certainement pas confiées à un ecclésiastique mal famé, un prêtre enfin n'ayant nulle part laissé de traces du plus léger scandale de mœurs.

Lisons maintenant les Confessions : l'abbé Gaime, qui était Savoyard, aurait été obligé de s'expatrier, à cause d'une certaine aventure de jeunesse qui l'aurait mis mal avec son évêque. Plein de bon sens, de lumières, de probité dans la conduite ordinaire de la vie, il était, quoique prêtre, ou plutôt, parce qu'il était prêtre, beaucoup moins à l'aise sur les questions de dogmes et de religion. Que de réserves alors, que de réticences ! C'est qu'en effet s'il pouvait prétendre au titre de philosophe païen, peut-être à celui d'honnête homme selon le monde, il lui manquait, pour être un bon prêtre, ou simplement un chrétien, une qualité essentielle, la foi. On peut même dire qu'il lui manquait deux qualités, car

LA VIE ET LES (EUVRES

(( il n^était pas bien corrigé du défaut qui jadis lui avait attiré sa disgrâce. »

Pourquoi ce petit roman, qu'en bon français, il est permis d'appeler une calomnie ? Le motif principal est sans doute^ chez l'auteur, le désir d'avoir un type pour son Vicawe savoyai^d. Faute de le rencontrer sous sa main, il a jugé à propos de le prendre dans son imagination. Mais alors, à quoi bon suivre Rousseau dans les détails qu'il donne? Est-ce qu'on a à s'occuper d'un être imaginaire? Nous n'aurions, en effet, qu'à le laisser de côté ; mais il faut remarquer que, par la publication de V Emile y cet être a acquis^ sous le nom de Vicaire savoyard, une sorte de réalité conventionnelle qui a fait de lui un des personnages les plus connus de l'histoire moderne.

Qu'est-ce donc que ce prêtre, selon Rousseau^ qui, après un long interdit, dit la messe avec plus de vénération que jamais, qui, avec cela, n'est pas croyant, et qui pourtant n'est ni faux, ni hypocrite. Mais, s'il n'était hypocrite, prêcherait-il, professerait-il par tous les actes de sa vie une religion à laquelle il ne croit pas ? Réunirait-il, s'il était sincère, les dehors et les avantages d'une doctrine qu'il considère comme erronée avec les opinions d'une philosophie qu'il est obligé de garder pour lui. Jean-Jacques n'en demanda pas si long et se fit le disciple et l'ami de ce singulier docteur*.

L'abbé Gaime, en stratégiste intelligent, com-

1. Voir, pour ce qui concerne l'abbé Gaime, outre le livre 111 des Confessions, VÉmile, livre IV, au préambule et à la fin de la Profession de foi

du Vicaire savoyard. Pour les" rectifications à faire aux récits de Rousseau, voir Mu-

GNIER, ch. II et III.

mença par étudier le caractère du sujet auquel il s'intéressait. Il vit que la mauvaise fortune aveit déjà flétri son cœur, que l'opprobre avait abattu son courage, que l'oubli de toute religion Favait plus d'à moitié conduit à l'oubli de ses devoirs ; mais il vit aussi que le mal n'était pas absolument consommé, que le jeune homme n'était pas d'une mauvaise nature, qu'il avait des connaissances et que son àme avait encore tout son ressort. Il entreprit de rendre à la vertu cette victime destinée à l'infamie. Il accueillit le malheureux en ami, partagea avec lui son nécessaire, fit en sorte de gagner sa confiance et répondit à ses confidences par des confidences semblables. Mais, dit Rousseau, « ce qu'il y avait en moi de plus difficile à détruire, c'était une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches et les heureux du monde, comme s'ils l'avaient été à mes dépens et que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. » Retenons ces paroles, elles sont, pour ainsi dire, tout le caractère de Rousseau et l'explication d'une grande partie de sa vie.

Il fut, dit-il, peu sensible pour l'heure aux leçons de l'abbé, mais elles se développèrent plus tard, et il leur attribue les fruits de vertu et de religion qu'il produisit quand il fut devenu philosophe. Il est trop tôt de discuter les vertus et la religion de Rousseau. Bornons-nous, pour le moment, à constater qu'en supposant qu'il ait été à l'école de l'abbé Gaime, son enseignement ne dut pas être tel qu'il le rapporte.

Malgré son aventure avec Marion , Jean-Jacques avait laissé de bons souvenirs chez M"'^ de VerceUis. Il avait été attentif auprès de la vieille dame , et

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