TOME I
LA VIE ET LES (EUVRES
son neveu voulut reconnaître ses services, en lui procurant une nouvelle position. Celle qui lui fut offerte était encore une place de laquais, mais elle lui laissait l'espérance de s'élever plus haut. L'espérance, c'était beaucoup pour Jean-Jacques; d'ailleurs, il n'avait pas le choix, il accepta.
Le comte de Gouvon, son nouveau maître, était un vieillard excellent, qui traita le jeune homme avec des égards tout particuliers , ne lui laissant guère de la domesticité que le titre et quelques services d'intérieur. S'il eut un reproche à se faire, ce fut de Tavoir traité trop bien , et de l'avoir ainsi exposé aux dangers de l'oisiveté. Rousseau dit qu'il n'en abusa pas, et qu'il profita de ses loisirs pour aller chez son cher abbé Gaime.
Mais le comte avait une petite-fille, M"^ de Breil; ce fut déjà une pierre d'achoppement. Les distances sociales ne permettaient pas au laquais de manifester ses sentiments. Cependant une occasion s'étant offerte à lui de montrer que, par ses connaissances, il était bien au-dessus de la condition de valet , et M"'' de Breil en ayant paru satisfaite , cette simple attention lui causa un tel trouble qu'il ne pouvait lui verser à boire sans répandre le liquide sur la nappe. On aurait pu le chasser; on préféra ne rien voir, mais on lui donna un autre service. De cette façon, grâce à la modestie de la jeune fille, au tact et à la sagesse de la mère, on tira^ tant bien que mal, le pauvre Jean-Jacques de ce faux pas.
On ne s'en tint pas là, et puisqu'il avait fait preuve d'esprit et de savoir, on entreprit de pousser son instruction. L'abbé de Gouvon , fils cadet du comte, était destiné par sa famille à l'épiscopat; il avait des connaissances , de la littérature , du goût
et un grand fonds de bonté ; il attacha Jean-Jacques à sa personne et voulut se faire lui-même son professeur. Il l'appelait auprès de lui pendant les matinées presque entières tantôt lui expliquant Yirgile, ce qui était un peu fort pour lui , car il avoue qu'il n'a jamais bien su le latin , tantôt lui faisant écrire sous sa dictée ou copier des lettres, exercice qui lui fut utile et lui apprit Titalien dans toute sa pureté.
Rousseau ne trouvait pas seulement là des facilités singulières pour continuer son instruction , déjà tant de fois ébauchée, et par tant de méthodes; mais il était évident qu'on avait des vues sur lui^ et qu'on voulait le pousser dans le monde. La maison de Solar, une des premières du Piémont, qui avait pour chef le comte de Gouvon, était parfaitement en état de le faire. « Ce temps, dit Rousseau, fut celui de ma vie où, sans projets romanesques, je pouvais le plus raisonnablement me livrer à l'espoir de parvenir. M. l'abbé, très content de moi, le disait à tout le monde, et son père m'avait pris dans une affection si singulière que le comte de
Favria m'apprit qu'il avait parlé de moi au Roi
xlutant que j'ai pu juger des vues qu'on avait sur ' moi par quelques mots lâchés à la volée , et auxquels je n'ai réfléchi qu'après coup , il m'a paru que la maison de Solar, voulant courir la carrière des ambassades, et peut-être s'ouvrir de loin celle du ministère, aurait été bien aise de se former d'avance un sujet qui eût du mérite et des talents^ et qui, dépendant uniquement d'elle, eût pu, dans la suite, obtenir sa confiance et la servir utilement. Ce projet était trop sensé pour ma tête et demandait un trop long assujettissement. Ma folle ambition ne cherchait la fortune qu'à travers les aventures; et ne.
voyant point de femme à tout cela, cette manière de parvenir me paraissait lente , pénible et triste ; tandis que j'aurais dû la trouver d'autant plus honorable et sûre que les femmes ne s'en mêlaient pas, »
Il fallait être fou pour laisser échapper, de galté de cœur, une telle occasion. Rousseau eut cette folie; il l'eut complète; il l'eut préméditée; il l'eut malgré ses dix-sept ans et les nombreuses déceptions qu'il avait déjà éprouvées. Ce ne fut pas sans peine qu'il lassa la générosité de ses bienfaiteurs ; mais il fit tant et si bien qu'il trouva le moyen de se faire chasser ignominieusement, et qui plus est, qu'il en fut fier comme d'un triomphe. Il appelle cela « un de ces traits caractéristiques qui lui sont propres ; » il est triste de se distinguer par de semblables traits.
La cause ou l'occasion de cette nouvelle sottise fut un jeune homme, nommé Bâcle, avec qui il avait été autrefois en apprentissage. C'était un garçon très amusant, plein de saillies bouffonnes, que son âge rendait agréables. Aussitôt, il s'engoua de M. Bâcle ; mais il s'en engoua au point de ne pouvoir le quitter. Bâcle allait partir bientôt pour Genève ; il fallait mettre à profit le temps qu'il leur restait à passer ensemble. Bâcle d'ailleurs obséda si bien son ami qu'on lui défendit la porte de l'hôtel. Ce fut alors au tour de Jean-Jacques de s'absenter les journées entières. On lui fit des réprimandes, il y fut sourd ; on le menaça de le congédier; il vit là surtout un moyen d'accompagner son cher Bâcle. Il y en avait de plus convenables; il préféra le plus odieux.
Enfin il partit, sans dire adieu à personne, pas même au bon abbé qui l'avait comblé de son affection et de ses bienfaits , plus riche de projets que
d'éciis, et songeant bien plutôt à prolonger son voyage qu'à atteindre un but quelconque. A cet effet, nos deux sages s'avisèrent d'nn moyen assez original et qui montre bien leur étourderie.
L'abbé de Gouvon avait fait présent à Jean- Jacques d'une petite fontaine de Héron. Celui-ci s'en était beaucoup amusé; les deux amis pensèrent judicieusement que tout le monde s'en amuserait de même , et fondèrent sur ce fragile appareil l'édifice de leur fortune. Ils devaient, dans chaque village, rassembler les paysans, et ne doutaient pas que, sans avoir autre chose à débourser que l'eau de leur fontaine et le vent de leurs poumons, ils recueilleraient en échange le couvert, la nourriture et le reste. Cette vie de bohémiens leur semblait pleine de séductions. Ils comptaient bien la poursuivre en Piémont, en Savoie, en France, par toute la terre. Il est assez inutile de dire que la fameuse fontaine ne produisit pas les effets merveilleux qu'ils en attendaient. Elle amusait parfois, dans les cabarets, les hôtesses et les servantes ; mais il n'en fallait pas moins payer en sortant. Enfin, à force de la montrer, eux-mêmes finirent par s'en ennuyer, et un jour qu'elle se cassa, ils en jetèrent joyeusement les morceaux et se trouvèrent allégés d'autant. Ce petit accident dut leur faire comprendre qu'il était bon de marcher un peu plus droit vers le terme. Le terme pour Rousseau , c'était M™"* de Warens ; mais il lui fallait auparavant se débarrasser de Bâcle. Celui-ci lui en épargna la peine, et en entrant à Annecy, lui dit: Te voilà chez toi, l'embrassa, fit une pirouette et partit. Ces deux amis s'oublièrent dès lors complètement. Leur intimité avait duré six semaines.
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]\j;mo Warens avait été tenue à peu près au courant de l'existence mouvementée de son protégé. Elle l'avait notamment félicité de son entrée chez le comte de Gouvon, et lui avait donné, à cette occasion, les conseils les plus sages. Que dirait-elle quand elle apprendrait qu'il avait quitté cette excellente famille? Il ne craignait certes pas qu'elle lui fermât sa porte ; mais la seule pensée de lui causer un chagTin lui était insupportable.
Un instant suffit pour le rassurer. Quels ne furent pas ses transports quand il la revit! Il se précipita à ses pieds; il colla sa bouche sur sa main. Et elle, d'un ton caressant : « Pauvre petit, lui dit-elle, te revoilà donc ! Je savais bien que tu étais trop jeune pour ce voyage. Je suis bien aise au moins qu'il n^ait pas aussi mal tourné que j'avais craint. » Puis elle lui fît raconter son histoire.
Il fut question du gite. On avait trouvé, un an auparavant, qu'elle ne pouvait convenablement recevoir chez elle un jeune homme de seize ans; maintenant qu'il en allait avoir dix-sept, la même raison ne prévalut plus, et, la femme de chambre entendue, il fut décidé qu'il resterait. « On dira ce qu'on voudra, déclara M""" de Warens ; mais puisque la Providence me le renvoie, je suis déterminée à ne pas l'abandonner. »
Il ne resta pourtant chez elle, au moins cette fois, que peu de temps ; mais il y revint à plusieurs reprises. L'enthousiasme avec lequel il peint la vie qu'il mena alors doit s'appUquer également aux divers séjours qu'il fit dans sa maison.
Il la loue de lui avoir révélé la sensibilité de son propre cœur ; il lui fait ici trop d'honneur ; il n'avait besoin d'aucune révélation à cet égard. Il décrit longuement ses sentiments envers elle; mais, malgré sa finesse d'analyse, il ne peut trouver de mots pour les exprimer. Etait-ce Taffection d'un fils pour sa mère? Il le dit, et les noms qu'ils se donnaient : maman, petit, sembleraient confirmer cette idée, si la suite ne l'avait tristement démentie. « Elle fut pour moi^ dit-il, la plus tendre des mères... Jamais elle n'imagina de m'épargner les baisers ni les plus tendres caresses maternelles ; » mais qu'il n'ajoute pas : « Et jamais il n'entra dans mon cœur d'en abuser. » L'abus devint assez flagrant pour démontrer qu'il est dangereux à une jeune femme de faire trop la maman avec un jeune homme qui n'est pas son fils.
Qu'il ne parle donc pas de son innocence. Les vices honteux auxquels il se livrait sans frein, aux dépens de sa santé, les excitations qu'il se plaisait à rechercher dans les souvenirs et les caresses de M""^ de Warens^ ne sont-ils pas le contraire de l'innocence?
Comment en aurait-il pu être autrement ? Par le fait. M™'' de Warens remplissait littéralement son existence. Il ne vivait que par elle et pour elle : la belle chambre qu'il occupait, en face de la campagne, était un de ses nombreux bienfaits ; les bons dîners qu'il faisait, et qui lui auraient semblé bien longs sans sa chère présence, étaient un moyen de prolonger les doux entretiens avec elle ; se laissaitelle aller à la rêverie, il restait à la contempler, et était le plus heureux des hommes; était-elle présente, il aurait passé l'éternité dans sa compagnie
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sans s'ennuyer; était-elle absente, l'inquiétude, le besoin de vivre avec elle lui donnaient des élans d'attendrissement qui souvent allaient jusqu'aux larmes. Il n'est pas d'extases, il n'est pas d'extravagances que sa passion ne lui ait inspirées.
Voilà pour la vie de l'imagination et de la sensibilité. C'était la principale pour Rousseau; mais ce ne pouvait être Tunique ; d'autant plus que M°''' de Warens, on le sait, n'était rien moins que contemplative. Avec son amour du mouvement et son activité, elle aurait donné de l'occupation à cent personnes, et elle n'avait que trois domestiques, nombre plus que suffisant pour sa maigre fortune, mais qui était petit pour ses vastes projets et sa simple, mais large hospitalité. Elle dut être contente d'avoir une quatrième personne à mettre en action. « Je passais donc mon temps, dit Rousseau, le plus agréablement du monde, occupé des choses qui me plaisaient le moins. C'étaient des projets à rédiger, des mémoires à mettre au net, des recettes à transcrire; c'étaient des herbes à trier, des drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers tout cela, venaient des foules de passants, de mendiants, de visites de toute espèce. Il fallait entretenir à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un frère lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable toute cette maudite cohue. Pour elle^ qui prenait tout en gaité, mes fureurs la faisaient rire aux larmes ; et ce qui la faisait rire encore plus était de me voir d'autant plus furieux que je ne pouvais moi-même m'empêcher de rire... Rien de ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce qu'on me faisait faire n'était selon mon goiît ; mais tout était selon mon cœur. »
Enfin la littérature trouvait encore place dans cette existence affairée. Jean-Jacques avait beaucoup lu, mais sans discernement. L'abbé de Gouvon lui avait appris à profiter de ses lectures; grâce à lui, il put lire avec fruit quelques ouvrages qu'il trouva dans sa chambre. Il travailla à se corriger de certaines locutions vicieuses, même des fautes d'orthographe, et à se former un style correct et élégant. Il rendait compte de ses lectures à M""" de Warens. Il apprit auprès d'elle à bien lire. Elle avait l'esprit orné, avait été en relations avec plusieurs hommes de lettres, avait un grand usage du monde, et même quelque habitude de la Cour. Quand elle philosophait, ce qui lui arrivait surtout sur les sujets de morale, elle se perdait bien un peu dans les espaces ; mais quelques tendres baisers, interrompant ses tirades, faisaient prendre patience à l'élève.
« Cette vie, dit Rousseau, était trop douce pour durer... Tout en folâtrant, maman m'étudiait, m'observait^ m'interrogeait, et bâtissait pour ma fortune force projets dont je me serais bien passé. » Un de ses parents, M. d'Aubonne, vieil intrigant débauché, l'aida dans ses recherches. Il fit venir le jeune homme, le fit causer, le mit à son aise, et, de son examen, résulta cette sentence, qu'il n'était pas capable de grand'chose, et que, faute de mieux, on pourrait essayer d'en faire un curé de campagne. Rousseau trouva naturellement le jugement sévère; d'autres pourraient le trouver trop favorable. S'il faut, en effet, de l'instruction pour être prêtre^ et Rousseau était très capable d'en acquérir, il faut autre chose que de l'instruction.
Ce n'était pas la première fois que Jean-Jacques était magistralement taxé d'ineptie, ou peu s'en faut.
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Tout en s'élevant contre cette appréciation, il ne s'en étonne que médiocrement et convient que sa tournure d'esprit y pouvait donner lieu. Le jugement qu'il porte ici sur lui-même est intéressant et mérite d'être rapporté.
« Deux choses presque inalliables s'unissent en moi, sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. Je sens tout, et je ne vois rien...
« Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation; je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tète avec la plus incroyable difficulté; elles y circulent sourdement; elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations ; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot; il faut que j'attende. Insensiblement, ce grand mouvement s'apaise; ce chaos se débrouille; chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une longue et confuse agitation...
(( De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtés. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois, avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main, visà-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois; c'est la nuit, dans mon lit et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau; l'on peut juger avec
quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui, de sa vie, n'a pu retenir six vers par cœur. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tète, avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres, genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me met au supplice. Je n'écris point de lettres , sur les moindres sujets, qui ne me coûtent des heures de fatigue; ou si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir; ma lettre est un long et confus verbiage; à peine m'entendon, quand on la lit...
« Non seulement les idées me coûtent à rendre; elles me coûtent même à recevoir. J'ai étudié les hommes, et je me crois assez bon observateur. Cependant je ne sais rien voir de ce que je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs...
« Si peu maître de mon esprit, seul avec moimême, qu'on juge de ce que je dois être dans la conversation, où, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier au moins quelqu'une, suffît pour m'intimider... Dans le tête-à-tête, il y a un autre inconvénient, que je trouve pire, la nécessité de parler toujours. Quand on vous parle, il faut répondre ; et si Ton ne dit mot, il faut relever la conversation. Cette insupportable contrainte m'eût seule dégoûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus ter-
rible que Tobligation de parler sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle aversion pour tout assujettissement , mais c'est assez qu'il faille absolument que je parle, pour que je dise une sottise infailliblement...
K Ce qu'il y a de plus fatal est, qu'au lieu de savoir me taire quand je n'ai rien à dire, c'est alors que, pour payer plus tôt ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer. . .
« Je crois que voilà de quoi faire assez comprendre comment, n'étant pas un sot, j'ai cependant souvent passé pour l'être, même chez des gens en état de bien juger ; d'autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité...
« Ce détail, qu'une occasion particulière a fait naître, n'est pas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la clé de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu faire et qu'on attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer, non seulement à mon désavantage , mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris, d'écrire et de me cacher, est précisément celui qui me convient. »
On nous pardonnera cette longue citation en raison de son importance. Outre qu'on y peut voir l'explication des habitudes et de la vie de Rousseau, elle ouvre sur son tempérament littéraire des aperçus généraux sur lesquels nous aurons à revenir.
Pendant qu'il était à Annecy (septembre 1729), il y arriva un petit événement qui se rattache à son histoire par certains côtés intéressants. Le feu ayant pris au four des Cordeliers , menaçait déjà la maison où il demeurait avec M""" de Warens, lorsque survint Mgr de Bernex. L'évêque s'étant mis à genoux, grâce à ses prières, le vent changea tout d'un coup et le mal fut conjuré. On cria au miracle, et, en 1742, quand il fut question d'écrire la vie de Mgr de Bernex, l'auteur en appela au témoignage de Rousseau. Celui-ci, s'exécutant de bonne grâce, donna par écrit la déclaration la plus formelle. (( C'est un fait, dit-il, connu de tout Annecy, et que moi , écrivain du présent mémoire , ai vu de mes propres yeux^ »
Sans examiner l'événement en lui-même, le mémoire de Rousseau a une importance sérieuse, en ce qu'il précise l'état de sa foi religieuse en 1730, et même en 1740 ou 1742. A ne consulter que les Confessiojis, il est presque impossible de rien savoir à cet égard. Lisez le Mémoire ; il tranche nettement la question : Rousseau était un catholique croyant.
Plus de vingt ans après, à une époque où il se montrait l'adversaire systématique des miracles, cet écrit lui fut opposé ; il n'eut qu'une excuse à apporter, c'est qu'il y croyait alors ^.