‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 167 sur 184 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Quant à ses amis, qui voyaient les symptômes précurseurs de Forage, ils ne partageaient pas sa tranquillité et ne manquèrent pas de l'avertir. Un jour, écrit-il dans ses Confessions, il lut à Duclos la Profession de foi du Vicaii^e savoyard. « Quoi, Citoyen, lui dit Duclos, cela fait partie d'un livre qu'on imprime à Paris? — Oui, lui dis-je, et Ton devrait Timprimer au Louvre , par ordre du Roi. — J'en conviens, me dit-il; mais faites-moi le plaisir de ne dire à personne que vous m'ayez lu ce morceau \ » « Mon Dieu! je tremble pour vous, lui écrivait Moultou... Vous serez en butte aux deux partis en France... Prenez donc bien vos sûretés et tranquillisez-moi sur mes craintes... Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève I Que vos amis auront de peine à vous défendre ! Comptez pourtant sur leur zèle. Mais réussiront-ils? Je ne le crois pas ^ » « Je suis touché de vos inquiétudes sur ma sûreté, répondait Rousseau ; mais vous devez comprendre que, dans l'état où je suis, il y a plus de franchise que de courage à dire des vérités utiles 3. ))

L'événement sembla justifier d'abord cette sécurité. \j' Emile parut sans difficulté, publiquement; il fut distribué ; il fut mis en vente * ; pendant plus de quinze jours, l'administration vit tout et ne dit rien. Rien plus, il semblerait que cette tolérance aurait été prévue et escomptée par le commerce. Avant même que l'édition régulière fût achevée, il s'en était en effet préparé de furtives. Rousseau, prévenu

1. Confessions, 1. XI. — 2 Lettre de Moulloii à Rousseau, 3 lévrier 1762. — 3, Lettre à Moultou, 16 février 1762. — 4. Lettres

de Rousseau à M""» de Luxembourg, 19 mai ; du Maréchal de Luxembourg à Rousseau, 22 mai

par Néaulme, crut d'abord à la connivence de Duchesne. Il lui reprocha formellement deux éditions, l'une à Lyon, l'autre à Londres, faites, disait-il, par ses soins. Cela était peu croyable ; mais quels que fussent les contrefacteurs, il fallait, pour qu'ils multipliassent ainsi les éditions, qu'ils eussent grande confiance dans le succès et dans la diffusion, publique ou clandestine, permise ou tolérée, de l'ouvrage. Rousseau, de son côté, que ces contrefaçons contrariaient, qui avait peur de se les voir attribuer, s'en plaignit ouvertement \ Il ne craignit pas d'en écrire au lieutenant général de la police en personne ^

Tout donnait à penser que VÈmile aurait le sort des autres ouvrages de Rousseau; qu'il serait interdit peut-être par l'administration, et ne s'en répandrait que mieux ; qu'il serait acclamé par les uns, attaqué par les autres ; qu'il ferait en tous cas beaucoup de bruit, quand il s'opéra un revirement subit, qui trompa tant d'espérances, rendit vain le crédit de M. et de M^"" de Luxembourg, et mit en défaut le pouvoir même de Malesherbes, le directeur général de la librairie. Il est difficile de bien savoir les motifs de ce changement. Les faits, eux-mêmes, rapportés presque exclusivement par les Confessions, après coup, sous l'empire des idées de complots et de manœuvres souterraines qui hantaient le cerveau de Rousseau, montrent trop les préoccupations du narrateur pour qu'on puisse les admettre sans réserve^.

1. Lellres à Ducliesnc^ 16, 26 et 28 mai ; à Mme de Luxembourg, 28 mai; à Moultou, 3fl mai 1762. — 2. LelLre à M. /e

Sarlines, 28 mai 1762. — 3. Voir sur ces faits et tout ce qui suit le livre XI des Confessions.

Malesherbes, très bien placé pour apercevoir de loin l'orage, sinon pour le conjurer, commença par prendre ses précautions : pour éviter de voir son nom mêlé à une affaire désagréable, il redemanda à Rousseau sa correspondance ^ Il ne fut pas seul, du reste, à prévoir ce qui allait arriver. Les hommes de lettres et les amis à qui Jean-Jacques avait envoyé son livre n'osaient le louer ou ne le louaient qu'en cachette : d'Alembert ne signait pas sa lettre ; Duclos évitait d'en dire son avis par écrit ; M""" de Boufflers, après en avoir chanté les louanges, redemandait son billet; un conseiller au Parlement, M. de Blaize, à qui Mathas l'avait prêté , disait en le rendant : « Yoilà un fort bon livre, mais dont il sera parlé dans peu plus qu'il ne serait à désirer pour Fauteur. » Chaque jour les bruits alarmants prenaient plus de consistance ; des parlementaires déclaraient qu'il ne servait de rien de brûleries livres, et qu'il fallait brûler les auteurs. « Le Parlement, écrivait Tronchin, semble vouloir sévir contre l'ouvrage et contre l'auteur ^ » Néauluie regrettait ses engagements^; de Boufflers promettait l'appui du prince de Conti, mais doutait de son efficacité. Elle aurait voulu que Rousseau quittât la France, et voyant qu'elle ne pouvait le décider, elle allait jusqu'à lui proposer de se faire enfermer à la Bastille pendant quelques semaines, afin de se soustraire à la juridiction du Parlement. Seule, M°"' de Luxembourg paraissait sans inquiétude ; mais cela

1. Nous n'avons pour garant de cette assertion que les Confessions ; le fait nous paraît au moins douteux. — 2. Lettre de Tronchin à Fe?'ncs, citée par G.

MauGras, Voltaire et J .-J .Bousseau, ch. VII. — 3. Lettre de Rousseau à Néaulme, 5 juin

suffisait à tranquilliser Rousseau. N'avait-il pas, pour le couvrir, M""" de Luxembourg et Malesherbes ? Ou n'oserait jamais passer sur leurs corps pour arriver jusqu'à lui. Tout au plus avait-il des craintes pour ses libraires (il était alors dans sa période de confiance et d'amende honorable à leur égard). Si son livre était arrêté, comme on le disait, c'était une affaire d'argent : il en serait quitte pour les dédommager \

En vain le Maréchal cherchait à lui faire craindre l'animosité de Ghoiseul; en vain arrivait une lettre du curé de Deuil portant avis que le Parlement devait procéder avec la dernière sévérité et décréter Jean- Jacques de prise de corps; en vain Guy, l'associé de Duchesne, assurait avoir vu le brouillon du réquisitoire ; Jean-Jacques ne faisait que rire de ces avertissements, ou les jugeait de fabrique holhachieiine. Il faisait des projets à l'avance ; iJ se concertait avec M°^° Latour sur l'époque d'une visite qu'elle désirait lui faire ^ Et quand les bruits devinrent par trop alarmants, c'est à peine s'il se rendait à l'évidence. « Il n'est que trop vrai, lui écrivait M"''' de Créqui, vous avez un décret de prise de corps sur le dos. Au nom de Dieu, allez- vous-en... Votre livre brûlé ne vous fera nul mal ; votre personne ne peut soutenir la prison. » « Je vous remercie, Madame, répondait Rousseau, de l'avis que vous voulez bien me donner. On me le donne de toutes parts, mais il n'est pas de mon usage; Jean- Jacques Rousseau ne sait point se cacher. D'ailleurs, je vous avoue qu'il m'est impossible de concevoir à

\. Lettre à Moultou,mmm\lQ2. | 1762.

— 2. Lettre à Mme Latour, 4 juin |

quel titre un citoyen de Genève, imprimant un livre en Hollande avec privilège des Etats Généraux, en peut devoir compte au Parlement de Paris ^ » « Le Parlement de Paris, écrivait-il à Moultou, pour justifier son zèle contre les Jésuites, veut, dit-on, persécuter aussi ceux qui ne pensent pas comme eux... Depuis plusieurs jours, tous mes amis s'efforcent à l'envi de m'effrayer; on m'offre partout des retraites ; mais comme on ne me donne pas pour les accepter des raisons bonnes pour moi, je demeure^. »

Le 7 juin il mit en sûreté les lettres de Latour^; mais sauf cette unique précaution, il voulut continuer jusqu'à la fin sa vie habituelle. Le 8, veille de révénement, il fit encore, en compagnie de deux oratoriens, sa promenade ordinaire. « Je n'ai de ma vie, dit-il, été aussi gai. » Nous le croyons sans peine ; nous dirions volontiers que sa gaité fut d'autant plus bruyante qu'elle était affectée. Du moment qu'il avait adopté le rôle du calme et de la tranquillité, il était engagé à le soutenir jusqu^au bout; mais au milieu de l'effarement universel, comment croire à la tranquillité de cette nature si inquiète, si facile à émouvoir.

Il lisait ordinairement la Bible avant de s'endormir. Il veilla tard ce soir-là et lut le livre des Juges, qui finit par le Léoite d Èphrdim. Au milieu de la nuit, il fut réveillé par du bruit et de la lumière ; c'était Thérèse, accompagnant La Roche, le

1. Lettre de M^^ de Créqui à Rousseau, 7 juin 1762, et Béponse de Rousseau, même jour.

— 2. Lettre à Moullou, 7 juin 1762; — voir aussi la déclaration analogue que Rous-

seau avait faite à Rey, à propos du Contrat social, et sans doute aussi de VÉmile, 29 mai 1762. — 3. Lettre à M^^ Latour, 7 juin 1762.

valet de chambre de M""^ de Luxembourg. « Ne vous alarmez pas, lui dit La Roche, c'est de la part de M"^^ la Maréchale, qui vous écrit et vous envoie une lettre de M. le prince de Conti. » Il apprend alors à Rousseau que, malgré tous les efforts du Prince, on est déterminé à agir contre lui à toute rigueur. La Cour le veut, le Parlement l'exige; à 7 heures du matin, il sera décrété de prise de corps. Qu'il s'éloigne néanmoins ; on ne le poursuivra pas ; mais s'il s'obstine à vouloir se laisser prendre, il sera pris. La Maréchale avait un grand désir de le voir; il était 2 heures du matin; il courut la trouver ^

Pour la première fois, elle lui parut agitée; son trouble le toucha ; il eut peur de la compromettre, s'il restait. « Cela me décida , dit-il , à sacrifier ma gloire à sa tranquillité ; à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m'eût fait faire pour moi. » Il comptait sur sa reconnaissance ; au lieu de cela, son air froid allait peut-être lui faire rétracter sa résolution, quand survint le Maréchal, puis M^"" de Boufflers, arrivant de Paris. On ouvrit une sorte de conseil. Le Maréchal voulait garder Rousseau chez lui, afin de se donner le temps de réfléchir et d'aviser ; d'autres parlaient de le faire retirer au Temple, chez le prince de Conti ^ ; mais lui, s'obstina à partir le jour même. Restait à choisir le lieu de sa retraite. M""' de Boufflers insistait pour l'Angleterre ; Rousseau n'en voulut pas. Il aurait préféré Genève, s'il n'y avait pas eu tant d'ennemis, et si le Ministre de France n'y avait pas été si puissant. Au moins voulut-il s'en rapprocher ; il se décida pour la Suisse.

; 1. Lettre de Mme de Luxem- | — 2. Le Temple était hors de bourg à Rousseau , ^ \\iui M&l. j la juridicLion du Parlement.

LA YIE ET LES OEUVRES

Quand on s'attend à être arrêté à 7 heures du matin , on ne devrait pas retarder son départ jusqu'à 4 heures du soir ; c'est pourtant ce que fit Rousseau. Il avait amassé beaucoup de lettres et de papiers pour la composition de ses Mé/noù^es; il passa la matinée à en commencer le triage; il dut pourtant laisser au Maréchal le soin de l'achever. Puis il fallait dîner; puis il ne pouvait se séparer de personnes si chères sans passer quelques heures avec elles. Dans la crainte des indiscrétions, il avait, il est vrai, pris le soin de cacher sa présence, même aux yeux de Thérèse. Avant de partir, il la fit appeler; elle aurait bien voulu l'accompagner; il s'y opposa, du moins pour le moment, et lui fit les adieux les plus touchants. Les dames , M""" de Luxembourg, M^' de Boufflers, M"'" de Mirepoix, vinrent tour à tour et l'embrassèrent tendrement; le Maréchal l'accompagna jusqu'à sa chaise, Fétreignit dans un embrassement long et muet; quelques instants après, il avait quitté pour toujours le château de Montmorency.

Il était dans un cabriolet ouvert. A une petite distance, il aperçut dans un carrosse quatre hommes en noir, qui le saluèrent en souriant ; c'étaient les huissiers qui venaient pour l'arrêter : on ne saurait être plus poli. Il lui fallut traverser tout Paris; plusieurs personnes lui firent des signes de connaissance. C'était, il en faut convenir, une singulière manière de voyager pour un homme recherché par la police.

Rousseau continua ainsi son voyage , dans une chaise de poste, à petites journées, sans se gêner, disposé à s'arrêter ici ou là pour y faire visite à des amis, évitant seulement certaines villes^ comme

Lyon ou Besançon , parce que les courriers y doivent être menés au commandant K Conti avait obtenu qu'on ne le poursuivit pas.

Chemin faisant, il était bien aise de s'occuper; il était naturel qu'il pensât à sa situation ; cependant, à l'en croire, il oublia si bien tout ce qui venait de se passer, et le Parlement , et M""^ de Pompadour, et M. de Choiseul , et Grimm , et d'Alembert, et leurs complots, et leurs complices, que, fondant ensemble les Idylles de Gessner, qu'il avait lues depuis peu, et le livre des Juges y qu'il venait de lire^, il se mit tranquillement à ébaucher un petit poème en prose , le Lévite d'Éphraïm , que l'auteur, bien à tort, selon nous, trouve frais, naïf, plein de charmes et d'une antique simplicité.

L'intention de Rousseau était de se retirer à Yverdun, chez son vieil ami Roguin. En entrant sur le territoire de Berne, « je descendis, dit-il, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre et m'écriai dans mon transport : Ciel , protecteur de la vertu, je te loue; je touche une terre de liberté! » Le postillon le crut fou ; il ne se trompait peut-être pas beaucoup. Quelques heures après, il était dans les bras de son ami.

Rousseau se demande; nous nous demandons avec lui, ce qui serait arrivé si, sans tenir compte du décret, il était resté tranquillement dans son lit et avait continué à aller à ses affaires. L'aurait-on arrêté dans le château de M. et de M™^ de Luxembourg, sous leurs yeux, malgré eux? Aurait-on compromis dans une affaire criminelle M""" de Luxembourg,

1. Lettre à M^^ de Luxem- 1 des Juges, ch. xix, XX et xxi. bourg, 17 juin 1762. — 2. Livre 1

LA VIE ET LES ŒUVRES

qui avait elle-même conseillé et dirigé l'affaire, M. de Malesherbes, qui l'avait prise en main, qui l'avait appuyée de son autorité? N'est-il pas plus probable, au contraire, qu'on compta sur le caractère impressionnable de Rousseau, qu'on pensa qu'il suffirait de l'efFrâyer; mais qu'une sorte d'impossibilité aurait empêché d'aller jusqu'au bout? Telle est en effet notre opinion; telle fut aussi plus tard celle de Rousseau ^

Tout tend à la confirmer : et le décret, annoncé pour 7 heures, mais qui n'est rendu qu'à 10, sans doute pour laisser à Jean-Jacques le temps de partir ; et la lenteur des préparatifs , que personne ne semble disposé à hâter ; et les huissiers arrivant à plus de 4 heures, après le départ de celui qu'ils ont ordre d'arrêter, le voyant, le saluant, passant leur chemin sans rien dire ; et les détails d'un voyage public, que personne ne gêne, que personne ne semble apercevoir, quoiqu'il frappe tous les yeux. Cette facilité, cette sorte de complicité universelle était l'effet de l'esprit du temps. En haut comme en bas, tout le monde cédait à l'ascendant des idées nouvelles ^

1 . Lettre à Saint-Germain , 26 février 1770. — 2. Voici un fait entre mille, qui peut donner une- idée de la tolérance de l'administration et notamment de Malesherbes, en ce qui couceroe les livres interdits comme dangereux. Quand VEncydopédie fut arrêtée, « M. de Malesherbes, ditM^^deVandeul, fit prévenir mon père qu'il donnerait le lendemain ordre

d'enlever ses papiers et ses cartons. — Ce que vous m'annoncez là, répondit Diderot, me chagrine horriblement.

Jamais je n'aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d'ailleurs, il n'est pas facile de trouver en vingtquatre heures des gens qui veuillent s'en charger, et chez qui ils soient en sûreté. — Envoyez-les tous chez moi, lui réponditM. de Malesherbes;

On peut d'ailleurs regarder comme certain que Malesherbes, que M. et M""" de Luxembourg, que M""" de Boufflers, que le prince de Conti étaient dans la confidence ; qu'après avoir tout fait pour arrêter l'affaire, ils tâchèrent de la réduire à des limites restreintes. Ils s'y étaient engagés inconsidérément ; ils devaient avoir un grand désir de s'en décharger; or, le meilleur moyen pour y parvenir était d'éloigner Rousseau. D'un autre côté, la Cour et le Parlement, tout montés qu'ils pussent être, ne devaient pas oublier qu'ils avaient en face d'eux de bien gros personnages, qu'il était difficile de traiter comme le commun des mortels. De toute façon donc, il y avait matière à compromis.

Jean-Jacques, qui aimait à faire du bruit, manqua là une belle occasion de se poser sans péril en martyr de la vérité. Il était étranger ; il s'était opposé à l'impression en France ; il n'avait rien fait par lui-même ; il était, comme il l'a répété, en règle avec les lois. Le décret de prise de corps était une illégalité, son exécution eut été une impossibilité. Un mot eût suffi pour disculper Rousseau. — Mais ce mot aurait compromis ses protecteurs? — Tel est en effet le motif qu'il apporte. Malheureusement il ne fut jamais un héros de délicatesse. Il n'avait déjà plus les mêmes tendresses pour M""" de Luxembourg ; il est donc peu probable que, pour éviter des désagréments à des grands qu'il détestait et qu'il jalousait, parce qu'ils étaient au-dessus de lui, il se soit lui-même soumis à de véritables malheurs.

l'on ne viendra pas les y chercher. — Eu effet, mon père envoya la moitié de son cabinet chez celui qui en ordon-

nait la visite. » — Mémoires sur Diderot, par M™^ DE Van- DEUL, sa fille.

Pourquoi d'ailleurs Taurait-il fait? Leur devoir était de se déclarer. — Mais s'ils ne le défendaient pas? — Qui pouvait l'empêcher alors de se défendre luimême ? Supposons que Malesberbes eût fait dans ces conjonctures la déclaration qu'il donna plus tard à Rousseau; tout était fini; supposons que, par faiblesse et pour se ménager lui-même, il ne l'eût pas faite ; il n'est pas admissible que, mis en demeure de se prononcer, il eût menti à la justice.

Il est un autre motif, que Rousseau ne dit pas, qui est moins honorable, mais qui pourrait bien être le vrai, la peur. On spécula sur son caractère facile à effrayer, et tout porte à croire que le calcul se trouva juste. Il n'est pas impossible même que la scène de la dernière nuit ait été concertée à l'avance. Les tentatives de M™" de Boufflers et autres, pour le déterminer à quitter la France ou seulement Paris ayant échoué, on vit qu'il fallait frapper un grand coup. On lui dit, on lui répéta qu'il était perdu, et il eut peur ; qu'on voulait le sauver de la prison, de la mort peut-être, et il se laissa faire; qu'il fallait fuir, et il s'enfuit \

1. Voir sur les prétendues i bourg et de Malesberbes, manœuvres de M°ie de Luxem- | Morin, jB's6'ai, etc., ch. m.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction,

Page 1