‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 166 sur 184 · Bibliothèque Nationale, 1 3. Id · texte numérisé non relu

Bibliothèque Nationale, 1 3. Id

mss., loco citato. — 2. Id. — I

lettres sont bien plus l'histoire de son caractère et de ses sentiments que celle de sa vie. Sous une apparence de. simplicité, de bonhomie et de franchise, il y présente sa personne avec beaucoup d'art. Nous avons de la peine, quoi qu'il en dise, à les croire écrites du premier jet et sans ratures*.

Peut-être pourrait-on encore regarder les Lettres à Malesherhes comme une sorte de testament. Egalement malade de corps et d'esprit, non seulement le malheureux se voyait dépérir et se croyait voué à une mort prochaine , mais, pour la première fois peut-être, des pensées de suicide lui montèrent au cerveau. Il se grisait facilement de ses idées; il est donc possible que celles qu'il avait prêtées à Saint- Preux aient influé sur les siennes ^ Au moins pouvons-nous dire pour son excuse que , sauf dans une seconde circonstance^, elles sont en désaccord avec celles qu'il professa pendant le reste de sa vie.

Ici, c'est son ami Moultou , c'est Roustan, son disciple bien- aimé , qu'il semble prendre pour confidents de son projet. Nous disons, qiiil semble prendre ; car il ne leur envoya pas ses deux lettres. « C'en est fait, mon cher Moultou, nous ne nous reverrons plus que dans le séjour des justes... Ce qui m'afflige et m'humilie est une fin si peu digne, j'ose le dire, de ma vie, et du moins de mes sentiments. Il y a six semaines que je ne fais que des iniquités et n'imagine que des calomnies contre deux honnêtes libraires... Je sens pourtant que la source de cette folie ne fut jamais dans mon cœur.

\ . Quatre lettres à Malesherhes, 4, 12, 26, 28 janvier 1762. — 2. Nouvelle Héloise, 3« partie,

lettre ^4. — 3. Lettres à Duclos, à Martinet et à Moultou, ] er août

Le délire de la douleur m'a fait perdre la raison avant la vie; en faisant des actions de méchant, je n'étais qu'un insensé. « Puis il lui envoie la Pi^ofession de foi du Vicaii^e savoyard^ qui est bien la sienne, lui recommande Thérèse, lui parle de sa foi, de sa patrie , de ses écrits , et lui dit un suprême adieu.

A Roustan , il prêche surtout la vanité de la gloire. « J'ai fait quelque essai de la gloire. Tous mes écrits ont réussi; pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Yoltaire, n'a eu des moments plus brillants que les miens; et cependant, je vous proteste que, depuis le moment que j'ai commencé de faire imprimer, ma vie n'a été que peine, angoisse et douleur de toute espèce... Mon enfant, reste obscur, profite du triste exemple de ton maître. .. Faites (de concert avec Moultou) la préface de mes écrits; et puis des sermons, et jamais rien de plus^.. »

Cependant, à mesure que s'avançait l'impression de VÉmile, les difficultés paraissaient s'aplanir. Par un revirement inexplicable , il se trouva que la censure, qui s'était montrée sévère pour la*partie la moins attaquable du livre et avait exigé des changements aux deux premiers volumes, laissa passer sans rien dire tout ce que l'ouvrage renfermait de plus répréhensible. La Profession de foi, notamment, ne^ubit pas un mot de critique. Malesherbes avait évidemment passé par là; mais Malesherbes lui-même savait-il dans quelle voie il s'engageait? Il n'avait envisagé dans l'extrême sensibilité de Rousseau, dans son caractère mélancolique, dans

1, Lettres à Moultou et à Roustan, 23 décembre 1761.

sa disposittion à voir tout en noir, dans ses aspirations vers la justice et la vérité que de nouveaux motifs de lui être utile*. Ces considérations lui avaient fait oublier sa circonspection habituelle. Il avait bien parcouru cette fameuse Profession de foi; mais il l'avait admirée de confiance , sans se rendre compte de ce qu'elle était au fond. Il avait d'abord approuvé l'idée de Rousseau de donner ce morceau à part 2; puis il avait changé d'avis, et l'avait pressé de livrer au public l'ouvrage tout entier .

Jean-Jacques aurait du se réjouir de cette heureuse fortune; mais il ne voyait jamais les choses simplement. Quels pouvaient être les motifs cachés de cette tolérance inespérée? Et aussitôt le voilà qui se creuse la tète. Les lenteurs apportées aux deux premiers volumes l'avaient rendu à moitié fou; l'indulgence avec laquelle on fermait les yeux sur les hardiesses des deux autres lui fît perdre le peu de cervelle qui lui restait.

Nous n'avons heureusement pas à donner ici une quatrième ou une cinquième édition des terreurs de Jean-Jacques. Cependant, il est loin d'être tranquille ; il redoute toujours que son livre , ce livre qui sera le dernier, car il est résolu à n'en jamais écrire d'autres, ce livre qu'il regarde comme le meilleur et le plus utile qui soit sorti de sa plume, ne soit travesti et défiguré par ses ennemis. Une seule crainte ne l'atteint pas, c'est que l'ouvrage soit interdit et la sûreté de l'auteur compromise ; c'est pourtant la seule qui doive se réaliser.

l.Lettrede MalesherbesàRous- 1 25 octobre 1761.— 3. /<i., 18 noseau, décembre 1761. — 2. [cl., \ vembre 1761.

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