CHAPITRE VI
Du mois de mai 1730 au printemps de 1732 ^
Sommaire : I. Liaison avec la Merceret et avec Venture. — Anecdote et correspondance avec M^^» de Galley et de Graffenried. — Rousseau revoit son père.
II. Rousseau à Lausanne. — Ses embarras d'argent. — Il professe la musique sans la savoir. — Pèlerinage à Vévai.
III. Rousseau à Neucliâtel. — 11 s'attache à un archimandrite. — L'ambassadeur de France le prend sous sa protection. — Rousseau part pour Paris.
IV. Ses impressions pendant le voyage et en arrivant à Paris. — Retour en Savoie. — Séjour à Lyon. — Arrivée de Rousseau à Chambéry, auprès de M^^e de Warens. — Rousseau employé, au Cadastre.
Laissons M°"' de Warens à Paris, où elle était, avec son parent d'Aubonne^ en train, dit-on, de trahir sa patrie d'origine , la Suisse , au profit de la Sardaigne , sa patrie d'adoption. Une telle mission politique convenait bien à son caractère remuant et intrigant; elle ne tarda pourtant pas à s'en lasser et, mécontente du rôle par trop subalterne auquel l'employait d'Aubonne , elle le laissa seul et reprit la route de la Savoie ^
Rousseau, qui ignorait tout cela, fut vivement contrarié de ne pas retrouver celle qui lui tenait lieu de mère ; mais n'ayant plus la maîtresse , il
1. Confessions, L IV. — 2. 1 J.-J. Rousseau, ch. IV. MuGNiER, Mme de Warens et \
chercha, faute de mieux, à se consoler avec la servante, et la Merceret se trouva honorée de ses visites et de son amitié. Nous disons amitié , car il ne parait pas que leur familiarité ait dépassé les bornes de légèretés plus imprudentes que coupables. Une fille de chambre n'avait rien de séduisant pour Rousseau; il lui fallait des demoiselles, non par vanité, mais parce qu'une demoiselle a dans toute sa personne quelque chose de phis propre et de plus délicat. Nous verrons plus tard si, sous ce rapport, comme sous bien d'autres, il fut constant dans ses goûts. La Merceret continuant à habiter la maison de M"^" de Warens, il n'en fallait pas plus pour engager Jean-Jacques à l'aller voir. Par elle, il se trouva entraîné dans toute une compagnie de servantes , de couturières , de petites marchandes ; cela faisait au jeune homme une société agréable. Le temps se passait en agaceries ; toutes n'étaient pas des plus niaises; Jean-Jacques, parait-il, n'en voyait pas si long : il n'avait pas le soupçon du mal.
Il trouva encore une autre distraction, qui, sans lui faire oublier sa bienfaitrice , l'aida à supporter son absence, ce fut son cher Yenture. Rien ne le retenant plus, il se lia avec lui d'une amitié où l'admiration tempérait la familiarité. Il alla partager avec lui, chez une espèce de savetier, un logement des plus économiques ; se mit à son école et put se pénétrer des polissonneries spirituelles qui faisaient le fond de sa conversation. M. Venture était très répandu, et devait être en position, par ses connaissances, de venir en aide à son malheureux ami, menacé, malgré son économie, de mourir de faim. Il le conduisit notamment diner chez un M. Simond, juge mage, c'est-à-dire président du tribunal, qui
pouvait lui être utile, mais le fut peu par le fait. Ce Simond était une sorte de nain , disgracié de la nature , mais spirituel et instruit. Rousseau en fait un portrait capable de servir de modèle à un caricaturiste ; il cultiva plus tard sa connaissance.
Ici se place un épisode qui, comme il arrive d'ordinaire pour ces sortes d'historiettes, tire surtout sa valeur de la manière dont il est raconté.
Un matin que Jean-Jacques , séduit par le beau temps et son goût inné pour la nature, était sorti de bonne heure et se livrait avec délices aux charmes d'une campagne ravissante^ il s'entend appeler par son nom. C'étaient deux jeunes filles , M^^" de Galley et M^'^ de Graffenried, qui allaient à cheval à une maison de campagne appartenant à M""' de Galley mère, et se trouvaient embarrassées pour passer un ruisseau. Le jeune homme, en chevalier galant, leur prête ses services et va pour se retirer; mais elles ne l'entendent pas ainsi et l'engagent à monter en croupe derrière Tune d'elles. Quelle bonne aubaine pour notre coureur d'aventures ! Le cœur lui battait bien fort, et ses yeux, à défaut de sa langue, en disaient long. Aussi, s'il ne s'oublia pas en déclarations trop sentimentales, ce ne fut pas la faute de ses intentions. Il accuse ici sa timidité , il ferait mieux de la bénir. Si sa timidité lui fit faire des sottises , nous croyons qu'à bien compter, elle lui en épargna davantage. Nous ne voulons pas trop épiloguer sur la situation; quelquefois l'idylle confine à la caricature, et on ne peut se figurer sans rire ce grand garçon, nous allions dire ce grand benêt de dix-huit ans, en croupe derrière une jeune fille un peu plus âgée que lui. La journée se passa toute entière à jouer, à bavarder, à folâtrer avec la
plus grande liberté , et aussi , si l'on en croit Thistoire, avec la plus grande décence. Point d'importuns pour gêner les élans des cœurs; point de parents pour régler les ébats et redresser les écarts.
Je laisse à penser la vie Que firent nos trois amis.
La Fontaine dit deux ; c'eût été aussi l'avis de Jean-Jacques. Enfin, après douze heures de plaisir, la nuit approchant, il fallut songer à se séparer; mais on ne le fit pas sans se promettre de s'écrire.
« Après le diner, dit Rousseau, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur Tarbre, et je leur en jetais des bouquets, dont elles me renvoyaient les noyaux à travers les branches. » Cette scène du cerisier a été reproduite plus d'une fois par la peinture; mais, détail assez piquant, elle avait déjà fait, avant le récit de Rousseau, le sujet d'une gouache : Les Cerises et les Amoureux, de Baudouin, gendre de Boucher. Cette œuvre, reproduite par la gravure, avait été exposée en 1760, plusieurs années avant que Rousseau commençât ses Confessions. Cette coïncidence, qui n'est assurément pas fortuite, a fait révoquer en doute son récit. Il est peu admissible, en effet, qu'il ait conté son histoire au peintre ; on croirait plutôt qu'il aurait été frappé, dans un musée ou dans un salon, par l'œuvre de Baudouin, et qu'il l'aurait sans façon transportée dans se3 mémoires ^
1. La maison de campagne de M'"^ de Galley, située à Thones, et non pas à Tonnes,
comme le disent les Confes-.
sions, existe toujours et s'appelle la Tour de Thones. On
Cette rencontre a laissé clans l'esprit de Rousseau un souvenir d'une grande vivacité. Il redevient jeune et oublie sa misanthropie, pour vanter ces deux jeunes filles dans les Confessions; il les avait déjà célébrées dans la Nouvelle Héloise, sous les noms de Julie d'Etanges et de Claire d'Orbe. Jean- Jacques s'est plus d'une fois inspiré de ses souvenirs dans la composition de ses ouvrages. Nous n'avons pas à le blâmer de cette méthode ; c'est la bonne. (Nous ne parlons pas ici de l'usage moral qu'il en a fait.) Poètes, peintres et romanciers feront toujours bien de demander à la nature le sujet et le fond de leurs tableaux. L'imagination ne doit être que le complément de l'observation, et l'art véritable n'est autre chose que la réahté, dégagée de ce qu'elle a de trop matériel et élevée jusqu'à l'idéal. Jean-Jacques, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres d'ailleurs, s'est montré un artiste de premier ordre.
Cependant, M""' de Warens tardant à revenir,
voyait encore, il y a trois ou quatre ans, le cerisier de Jean-Jacques. C'est sans doute l'aînée des demoiselles de Galley, nommée Claudine, dont il est question dans cette histoire. Elle était née le 27juinl710, et par conséquent avait alors vingt ans. La seconde, nommée Rose-Marie, avait deux ans de moins que sa sœur. W-^^ de Graffenried, qui avait vingt-et-un ans, était une nouvelle convertie ; c'est à cause de cela et non « par quelque folie de son
âge, » qu'elle était à Annecy.
Faut-il donc que Jean-Jacques salisse tout ce qu'il touche, à commencer par ses amis. Il est bon de dire, pour prévenir toute pensée malveillante, que le seul échantillon qui soit resté de la correspondance de Rousseau avec M"^ de Graffenried est absolument irréprochable (MUGNIER, ch. IV).
— Lettre de Rousseau à M^i^ de Graffenried (hiver de 1730 à 1731). Voir aussi Arsène Hous- SAYE, Les Charmettes, J.-J. Rousseau et M"»» de Warens.
LA VIE ET LES ŒUVRES
Merceret dut retourner chez son père, qui était organiste à Fribourg* ; on persuada à Rousseau de raccompagner : autant valait cela qu'autre chose. On ne dit pas s'il lui fut pénible de quitter Yenture. Il ne devait le revoir qu'une seule fois, vingtcinq ans plus tard ; il le trouva alors si crapuleux que l'entrevue fut froide et n'eut pas de suites*.
Une objection grave retenait Rousseau, l'état de ses finances ; mais la Merceret le défraya. Seulement, par mesure d'économie, on résolut de voyager à pied, à petites journées. M^^^ Merceret se montra douce, attentive, affectueuse; on eut dit qu'elle prenait à tâche d'étaler ses bonnes qualités. Sous prétexte qu'elle avait peur la nuit, elle avait soin de faire coucher dans sa chambre son compagnon de voyage. Il était clair qu'elle aurait été heureuse de s'appeler M™" Rousseau; mais elle en fut pour ses avances ; Rousseau ne songea que plus tard, non sans quelque regret, qu'il aurait pu en faire sa femme. C'était une bonne grosse fille, de cinq ans plus âgée que lui, qui avait une grande partie des qualités qui rendent les maris heureux. Un retour sur la suite de sa vie a bien pu lui rappeler qu'il était possible de rencontrer plus mal.
Ce voyage eut ses jours de joie. On passa par Genève, c'était la patrie. On passa surtout par Nyon, où habitait le père de Rousseau. Nouveau sujet d'attendrissement. Le père et le fils mêlèrent, dit-on, leurs larmes. « Passer sans voir mon père ! Si j'avais eu ce courage, j'en serais mort de regret... Eh ! que j'avais tort de le craindre ! Son âme, à