Confessions, 1. VIII
mon abord, s'ouvrit aux sentiments paternels, dont elle était pleine. » Jean-Jacques raconta son histoire, déclara sa résolution de continuer sa route ; le vieillard, qui s'était remarié, essaya de le retenir, mais assez faiblement. Qu'aurait-il fait de lui? Sa femme l'invita à souper; Jean-Jacques refusa; ce fut tout; le lendemain,. de grand matin, il était reparti. De part et d'autre, l'entrevue se borna à quelques démonstrations ; ce qu'il fallait pour se rendre le témoignage qu'on avait rempli son devoir. Mais de conseils donnés ou demandés, de direction paternelle, de déférence filiale, il n'en fut pas question. Croirait-on qu'Isaac Rousseau, ayant jugé très défavorablement les rapports de son fils avec sa compagne de voyage, ne lui en dit pas un mot. Ce n'est que plus tard que Jean-Jacques en fut informé. Malgré la chaleur affectée des expressions et des sentiments, il y a du froid dans cette entrevue.
Rousseau avait promis de revoir son père au retour. Il devait, en effet, revenir à Annecy, pour y attendre des nouvelles de M™° de Warens ; mais en passant à Lausanne, la vue du lac lui fit tout oublier, et il resta à Lausanne. C'est ainsi que, toute sa vie, les motifs les plus faibles le déterminèrent à des résolutions souvent graves. « Des vues éloignées, dit-il, ont rarement assez de force pour me faire agir... Le moindre petit plaisir qui s'offre à ma portée me tente plus que les joies du paradis, » Il avait laissé son petit paquet chez son père ; celui-ci se souvenant enfin de ses obligations, le lui renvoya, accompagné d'une lettre de conseils et de remontrances ; mais le jeune homme n'en profita guère.
Tel est le récit des Confessions ; mais il est dé-
menti en plusieurs points par une lettre que Jean- Jacques, pressé par la misère, se décida au bout de six ou huit mois à écrire à son père. « Malgré, dit-il, les tristes assurances que vous m'avez données, que vous ne me regardiez plus comme votre fils, j'ose encore recourir à vous, comme au meilleur de tous les pères » et il finit par le prier de l'honorer d'une lettre, qui serait la première qu'il recevrait de lui depuis sa sortie de Genève ^
Tant que Jean-Jacques avait eu la Merceret pour payer sa dépense, le souci du lendemain l'avait peu tourmenté ; maintenant qu'il était réduit à ses seules ressources^ il lui fallait songer à vivre, tant bien que mal. Déjà, sur la route, il avait été obligé d'offrir sa veste comme gage; à Lausanne, il eut encore la chance de rencontrer un cabaretier généreux, qui voulut bien lui fournir à crédit ce qu'il appelait la demi-pension, c'est-à-dire, une soupe pour son diner, et un repas suffisant le soir. C'était peu ; et pourtant, que de mensonges il lui fallut débiter, pour obtenir cette nourriture plus que simple !
Pendant qu'il était en veine d'imagination, il ne lui en coûtait pas beaucoup plus de se forger des projets pour l'avenir. S'il faut en rapporter, en partie, l'invention à la nécessité, à son estomac vide,
1. Lettre de J.-J. Rousseau à son père, écrite de Neuchâtel (hiver de 1730 à 1731). Beaucoup de lettres de Rousseau
ne sont pas datées ou le sont d'une façon incomplète. C'est un embarras pour la classification.
J)E JEAN-JACQUES ROUSSEAU
à sa cervelle creuse, il serait injuste de ne pas les attribuer en partie aussi aux leçons de son ami Yenture. Yenture, à son arrivée à Annecy, dans des circonstances presque semblables, avait si bien réussi ; pourquoi lui-même ne Timiterait-il pas et ne ferait-il pas le petit Yenture? Il se donna donc comme venant de Paris, où il n'avait jamais été, et comme musicien, quoiqu'il ne sût pas la musique. De plus, car il fallait éviter d'être connu, il fit l'anagramme de son nom de Rousseau, et comme son ami s'appelait Yenture de Yilleneuve, il se fit appeler Yaussore de Yilleneuve.
Le premier embarras était de trouver des écoliers; le second, qui était plus grand encore, était de les instruire. Jean-Jacques avait peu profité des leçons de Lemaitre; on sait qu'il n'apprit jamais rien sous un professeur. Dans ces conditions, il ne pouvait manquer d'éprouver des déboires. Il cite, entre autres, «un petit serpent de fille, qui se donna le plaisir de lui montrer beaucoup de musique dont il ne put pas lire une note, et qu'elle eut la malice de chanter ensuite devant Monsieur son maître, pour lui montrer comment cela s'exécutait. » Mais ce n'est pas tout ; il voulut se donner comme auteur, et passa quinze jours à composer, à mettre en parties et à distribuer une pièce pour un concert d'amateurs. Le jour venu, il assemble son monde, fait ses recommandations, donne le signal, on commence... quel moment! L'effet fut pire que tout ce qu'on eût pu prévoir ; de mémoire d'homme , on n'avait entendu un pareil charivari. Les musiciens pouffaient de rire , les auditeurs se bouchaient les oreilles; lui-même, incapable déjuger si on jouait véritablement ce qu'il avait composé, suait, se
LA YIE ET LES ŒUVRES
désespérait, mais n'osait s'enfuir ; enfin, vers la fin de cette musique enragée; car les symphonistes, en belle humeur, s'acharnaient à racler sur leurs instruments, arrive un joli menuet, que tout le monde reconnaît en riant, et que Rousseau avait, en effet, appris de Venture. L'histoire fit du bruit dans Lausanne. Un musicien eut le courage d'en dire sa pensée à Jean-Jacques ; celui-ci, en revanche, eut rimprudence de s'ouvrir à lui. Le lendemain, ses secrets devenaient la fable de la ville. Tout cela ne contribua pas à lui rendre le séjour de Lausanne agréable ; mais la douce correspondance avec M*^^ de Galley et sa compagne venait, dit-il, consoler ses ennuis et faire diversion à sa détresse. Cependant, quand il quitta la Suisse, il négligea de leur donner son adresse et les oublia.
Il n'en pouvait être de même de M""" de Warens ; trop de liens l'attachaient à elle, pour qu'elle pût sortir de sa mémoire. Vévai, son pays natal, était à 4 lieues de Lausanne ; il profita des loisirs forcés que lui laissaient ses élèves , pour y faire un pèlerinage de quelques jours. Vévai, le pays de Vaud, est toujours resté le centre de ses affections : ses beautés naturelles l'enchantent, les charmes de sa campagne et de son lac le ravissent d'admiration ; les souvenirs qu'il lui rappelle l'attendrissent. C'est là qu'il offrit à M"'' de Vulson les prémices de son cœur; c'est là que naquit M""" de Warens ; c'est près de là que vécut son père ; c'est là que, dans la simplicité d'une vie champêtre, il rêva de finir ses jours ; c'est là enfin qu'il établit les héros de son roman de prédilection, la Nouvelle Héloïse.
Peu à peu cependant il apprenait la musique en l'enseignant; mais on doit penser qu'à Lausanne, il lui était difficile d'exercer son talent. Il transporta donc ses pénates à Neuchâtel, et y passa l'hiver (1730-1731).
Les lettres de M"''^ de Galley et de GrafFenried le suivirent jusque-là. Ces demoiselles avaient sans doute craint qu'en pays protestant, il ne fût tenté de revenir à sa première religion. Jean -Jacques leur répond qu'il veut profiter de leurs sages avis ; que « sa religion est profondément gravée dans son àme, et que rien n'est capable de l'en effacer.» Ces lignes sont la confirmation de ce que nous avons dit à propos du miracle d'Annecy et font supposer un Rousseau sensiblement différent^ et, disons-le, meilleur que celui des Confessioîis.
La même lettre nous apprend encore un fait que les Confessions ne nous auraient certes pas fait soupçonner, c'est que Jean-Jacques avait encouru la disgrâce de M"^^ de Warens. Quoiqu'il déclarât en ignorer le motif, il jugea sans doute que l'affaire était grave , car il n'osa même pas écrire directement à sa bienfaitrice ; il eut recours à l'intercession de M"" de GrafFenried pour implorer son pardon*.
Nous avons dit que la misère l'obligea aussi à écrire à son père. Il faut qu'il se soit senti bien abandonné de M™^ de Warens pour ne s'être pas adressé à elle de préférence; mais, son parti une fois pris, il s'exécute de bonne grâce, et sa lettre