‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 23 sur 184 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du printemps de 1732 au mois de septembre 1738*.

Sommaire : I. Claude Anet. — Études et occupations de Rousseau. — Sa pièce de Narcisse. — Rousseau quitte le cadastre pour se livrer tout entier à la musique.

II. Voyage de Rousseau à Besançon. — Ses écolières. — Moyen de préservation morale inventé par M™^ de Warens. — Ménage à trois. — Mort de Claude Anet. — Rousseau élevé à la dignité de majordome de jVIme (Je Warens.

III. Relations de société de Rousseau. — Ses fréquentes absences. — Sa vie occupée et décousue. — 11 se blesse grièvement et fait son testament. — 11 va à Genève recueillir la succession de sa mère. — Il tombe malade.

IV. Voyage de Rousseau à Montpellier. — Ses amours avec M-^e de Larnage. — Sa vie à Montpellier. — A son retour, il évite de voir M™« de Larnage. — Retour auprès de M""^ de Warens.

Rousseau estime qu'il arriva à Chambéry en 1732, et^ quelques lignes plus loin, qu'il avait vingt ans passés, près de vingt-et-un. Ce calcul montre qu'il attachait peu d'importance aux dates. C'est en effet au milieu de 1733 , et non en 1732 ^ qu'il atteignit ses vingt-et-un ans.

« Je logeai chez moi , dit-il , c'est-à-dire , chez maman. » Ainsi vont les choses. D'abord M""" de Warens n'ose le garder; puis elle l'admet dans sa maison; enfin les distinctions s'effacent, tout devient commun.

t. Confessions, 1. V.

C'était uae singulière maison que celle de M""^ de Warens. Laissons de côté l'habitation elle-même, qui était sombre, froide , et ne rappelait en rien celle d'Annecy; grand sujet de douleur pour Jean- Jacques; mais parlons plutôt des habitants et des habitudes.

Rousseau était toujours ce jeune homme sans raison et sans jugement que nous connaissons. Les années se succédaient sur sa tête ; les épreuves auraient d(i le mûrir ; ses visions romanesques demeuraient malgré tout. « Il avait grand besoin, dit-il , des mains dans lesquelles il tomba, pour apprendre à se conduire. » Cette phrase, si elle est sincère, est une preuve de plus de son inexpérience. Hélas ! ces mains qu'il s'estimait heureux de rencontrer , cette tête, ce cœur auxquels il se confiait, étaient incapables et corrompus autant et plus, s'il est possible, qu'il ne l'était lui-même. Entre les deux qui aurait pu conduire l'autre? Ils étaient aussi fous l'un que l'autre.

Enfin un troisième personnage, déjà connu de Jean-Jacques, mais qui avait acquis depuis quelque temps une grande importance, c'était Claude Anet. De simple domestique, il s'était élevé au rang de majordome. Rien d'étonnant jusque-là ; M""" de Warens menait si mal ses affaires , qu'il n'était pas mauvais qu'elle eût un gérant. Rousseau fait l'éloge le plus pompeux de Claude Anet, de ses vertus solides, de son dévouement à toute épreuve, de son jugement, de sa modestie, de la fermeté qu'il savait montrer au besoin, même contre sa maîtresse, quand il s'agissait de ses intérêts ; enfin c'était un homme sans défaut. Voyons pourtant si nous ne lui en découvririons pas quelques-uns. Un jour, M°''' de Wa-

rens lui dit, dans la colère, un mot outrageant. Était-il fondé ? Peu importe ; mais Claude Anet en fut si désespéré que, trouvant sous sa main une fiole de laudanum, il l'avala, puis alla tranquillement se coucher , comptant ne se réveiller jamais. Yoilà, il en faut convenir, un dévouement bien susceptible. Tel fut aussi l'avis de Jean-Jacques. Cela lui donna à penser, et il découvrit en effet, dans les rapports du garçon avec sa maîtresse, des choses assez surprenantes. M""" de Warens ne tarda pas d'ailleurs à l'en informer directement. Croira-t-on qu'il en éprouva une irritation bien profonde ? Pas le moins du monde. Il s'affligea bien d'abord de constater qu'un autre homme était plus avant que lui dans l'intimité de M""^ de Warens ; mais, les premiers moments une fois passés, il étendit sans vergogne sur le domestique l'attachement qu'il portait à la maîtresse ; ajoutant à l'égard du premier, c'est luimême qui l'assure, le respect à l'estime , et se faisant en quelque sorte son élève; ce dont il ne se trouva pas plus mal.

Laissons Rousseau s'étendre sur les douceurs de ce singulier ménage à trois, sans rivalité et sans jalousie. Quelle aimable femme ! Non seulement elle se faisait aimer, mais tous ceux qui vivaient avec elle s'aimaient entre eux. Tout était paix et bonheur autour d'elle ; tout était union et harmonie. Et cela simplement , sans effort , par un effet naturel de sa seule présence et de son charmant caractère. Rousseau s'aperçoit bien que le tableau qu'il fait est peu vraisemblable. Cependant comme nous n'avons pas de preuves positives à lui opposer, nous abandonnons au lecteur le soin d'en prendre ou d'en laisser ce qu'il voudra.

LA. VIE ET LES ŒUVRES

Cette vie calme était favorable à l'étude. Rousseau en profita pour continuer son instruction tant de fois ébauchée. Il estime qu'il y put consacrer huit ou neuf années de suite; temps largement suffisant, s'il eût su l'employer d'une façon convenable et suivie.

Le premier travail auquel il se livra fut celui de sa nouvelle profession, et celui-là, nous n'hésitons pas à l'approuver sans réserve. Il avait l'avantage d'être régulier ; il n'est pas jusqu'à l'exactitude qu'il exigeait qui n'eut pour résultat de plier le jeune employé à une sorte de discipline, dont il avait grand besoin. « La gêne du bureau ne le laissait pas songer à autre chose. » Quelle heureuse gêne ! Mais il y puisa aussi des connaissances théoriques et pratiques très précieuses.

Pour sa besogne journalière au cadastre, il lui fallait de l'arithmétique , il l'apprit seul ; (on sait que c'était sa méthode) et, à l'en croire, il y devint fort habile. Le lavis des plans ne lui était pas moins nécessaire ; puis le lavis le conduisit au dessin. Il peignit des fleurs, il dessina des paysages; rien ne le pouvait arracher à ces occupations attachantes... jusqu'au moment où il les abandonnait sans retour.

11 se livra encore à d'autres travaux. Non content de s'adonner à la lecture; mais, comme toujours, avec plus de passion que de profit, il se fit auteur dramatique. C'est de cette époque que date sa comédie de Narcisse on ramant de lui-même. Il la fit pour se prouver à lui-même et pour prouver aux autres qu'il n'était pas aussi bête que le prétendait M. d'Aubonne. Il dit dans la préface qu'il avait alors dix-huit ans ; mais il avoue dans les Con-

fessio7is qu'il avait menti de quelques années

On aime à rechercher dans les premiers essais d'un auteur les germes de ce qu'il devra être plus tard. Nous pourrions, à ce titre, étudier la pièce de Narcisse avec quelque soin; mais véritablement elle n'en vaut pas la peine. Tout ce qu'on en peut dire de mieux, c'est qu'elle est une de ces œuvres médiocres et sans relief qui n'ont pas de défauts, précisément parce qu'elles n'ont pas de qualités. Elle manque complètement d'inspiration ; l'intrigue en est fausse et commune, les caractères sans vigueur, le style fade, l'intérêt nul ; elle laisse froid depuis le premier mot jusqu'au dernier. IN 'en disons pas davantage ; elle ne fait pressentir en rien ce que devait être son auteur.

Une autre étude, la botanique, le sollicitait en quelque sorte, et il avait, dans la personne de Claude Anet, un professeur tout trouvé; mais, d'après la manière dont on la traitait autour de lui, il n'y vit qu'une science d'apothicaire , et en haine de la médecine, il refusa de se livrer à la botanique. Est-ce en réminiscence de ce temps de sa jeunesse qu'il en fit sur ses vieux jours son occupation de prédilection ?

Mais sa grande passion, une de celles qui ne l'abandonnèrent jamais, fut la passion de la musique. M""^ de Warens avait une jolie voix; tout en faisant cuire les drogues et les extraits, Jean-Jacques la

■1. M. MuGNiER (ch. V.) n'hésile pas à affirmer que, dans les Confessions, il commet un nouveau mensonge. Ses lettres datées de cette époque, notamment celle du 31 août 1733,

adressée à M'^" de Warens, sont en effet si mal écrites qu'on ne peut le croire capable d'avoir composé alors, même une mauvaise comédie.

LA VIE ET LES ŒUVRES

forçait à chanter des duos. Pendant ce temps, la cuisine brûlait; la maman en barbouillait le visage du petit, et tout cela était délicieux.

Citons encore un amusement qui était bien propre à faire valoir les autres. On loua un jardin, avec une guinguette assez jolie ; Rousseau s'en engoua. Il y transporta ses livres et ses estampes ; on y dînait souvent, il y couchait quelquefois; il y préparait des surprises agréables à sa chère maman. Ennuyé de la cohue des gens de toute espèce qui l'entouraient chez elle, il se retirait là pour penser à elle plus à son aise ; il la quittait pour mieux la posséder.

Il s'éloigna une foi-s davantage pour aller à Cluses, et de là à Genève, où il espérait terminer une affaire avec son père^; mais, dit-il, « mon père n'est point venu et m'a écrit une lettre de vrai Gascon; et qui pis est, c'est que c'est bien moi qu'il gasconne. Ainsi rien de fait ni à faire pour le moment. » Les rapports entre eux étaient sans doute toujours tendus, mais on voit qu'il s'en afflige médiocrement.

Des événements importants mêlèrent à cette idylle quelques notes plus graves. La guerre fut déclarée à l'empereur par la France ^ Des régiments français passèrent par Chambéry pour se rendre dans le Milanais. Jean-Jacques fut présenté à un colonel, le duc de la Trémouille, et en obtint des promesses qui restèrent sans résultat. Il ne s'en plaint pas ; il n'était pas fait pour la guerre. Quelques années plus tard, lors de la pacification

1. Lettre de Rousseau à son 1 tobrel733. père, 31 août 1733. — 2. 10 oc- 1

DE JEAN-JACQUKS ROUSSEAU

de Genève (1738), le comte de Lautrec lui fit aussi des offres de services, qu'il oublia également. Sa nationalité suisse laissait à Rousseau la liberté de ses préférences ; constatons qu'elles furent constamment en faveur de la France. Cet amour pour la France, qui peut-être fut surtout l'amour de sa littérature, mais qui, par extension, embrassa aussi le reste, ne l'abandonna jamais. Il se plaint de l'avoir eu envers et contre tous, à tort et à raison, aux époques même où la religion et la politique, les tracasseries et les persécutions auraient dû l'en détourner. Nous trouvons, pour notre part, qu'il tranche honorablement sur l'amour que portait alors à l'étranger un Français illustre, et qu'il le flétrit par le contraste. Voltaire et Rousseau n'étaient pas destinés à s'entendre ; mais ce point n'est pas le seul où Rousseau ait eu le plus beau rôle.

On était alors au temps où commençait la gloire de Rameau. Jean-Jacques s'en enthousiasma. Une maladie qui lui survint assez à propos, lui permit d'étudier le Traité de V Harmonie de ce musicien. Pendant un mois que dura sa convalescence, il s'appliqua avec ardeur à débrouiller cet ouvrage; mais il le trouva bien obscur et bien difficile. \\ se délassait avec des cantates plus aisées. Enfin il acheva de se passionner pour la musique auprès d'un jeune organiste , l'abbé Palais. Il obtint de M™*" de Warens la permission de donner un petit concert chaque mois. Dès lors il ne rêva plus qu'accords, harmonie, accompagnements. M"""* de Warens chantait; un cordelier, le Père Caton, chantait aussi; un maître à danser et son fils jouaient du violon; un Piémontais, employé au cadastre, jouait du violoncelle; l'abbé Palais accompagnait

sur le clavecin , et Jean-Jacques était chef d'orchestre. Tout cela rappelait bien un peu le fameux concert de Lausanne; il faut dire pourtant qu'il y avait da progrès.

Il y a longtemps que nous n'avons parlé du cadastre. Jean-Jacques semblait oublier que là était sa profession et son gagne-pain. Il n'allait plus à son bureau qu'à contre-cœur ; il y travaillait mal ; la fureur de la musique l'absorbait. Il aurait bien voulu, non pas s'y livrer tout entier, il le faisait déjà ; mais en faire sa profession régulière et avouée. M"'^ de Warens , en mère prudente , s'y opposait de tout son pouvoir. L'état de musicien était si précaire ; les perspectives en étaient si peu brillantes ! Cependant les prières, les caresses, une insistance constante firent ce que n'avaient pu faire les raisons. Aussitôt sa permission obtenue, ou plutôt extorquée, Jean-Jacques alla fièrement prendre congé de son directeur, encore plus content de quitter le cadastre qu'il ne l'avait été d'y entrer^ moins de deux ans auparavant.

Grâce à la faiblesse de M""" de Warens, Jean- Jacques en était arrivé à ses fins et allait devenir un musicien de profession. Avant toutefois de faire part de sa science aux autres, il jugea prudent d'en acquérir lui-même. Il savait déchiffrer passablement, il voulut devenir compositeur. Pour cela, il lui fallait un maître. La Savoie n'en possédait pas, mais il avait entendu parler à son ami Venture de l'abbé Blan-

chard, maitre de chapelle à Besançon. Il résolut d'aller suivre son cours \

Il part, il passe par Annecy, espérant y trouver Venture, qui n'y était plus ; par Genève, où il avait des parents ; par Nyon, où il revoit son père, qui le reçoit comme à l'ordinaire. Il était à cheval : il prit les devants, et son père se chargea de lui faire parvenir son bagage. Mais il avait laissé par mégarde, au fond d'une de ses poches, un petit pamphlet. Les commis de la douane jugèrent que cet écrit, assez innocent d'ailleurs, était janséniste, qu'il venait de Genève et qu'il était introduit en France pour y être imprimé et répandu ; l'écrit fut confisqué, et la malle avec l'écrit.

Cependant Rousseau, qui ne se doutait de rien, était arrivé à Besançon. L'abbé Blanchard lui fit, paraît-il, un accueil parfait, le retint à dîner, le fit chanter, le questionna et lui trouva un talent merveilleux pour la composition. Un obstacle imprévu l'empêchait, à la vérité, de lui donner des leçons, car il devait partir un mois après pour Paris, afin de remplacer le maître de chapelle du Roi, qui était âgé et malade ; mais comme il espérait bien hériter de sa charge, Rousseau n'avait qu'à se féUciter de cet empêchement. L'abbé lui promettait en effet de le caser avantageusement sous deux ans dans la chapelle ou dans la chambre du Roi. Qu'on juge comme ces belles espérances durent exalter la vanité du jeune homme. Dès le lendemain, il rendait à l'abbé son dîner et recevait avec lui quelques

1. Le voyage de Besançon, auquel on attribue habituellement la date de 1735, eut

lieu en réalité dès 1733 (Mu- GNiER, ch. vi).

LA VIE ET LES (EUVRES

officiers dont il avait déjà fait la connaissance. Il chanta, il se fit applaudir, il était plein de projets. Encore deux ans, et sa fortune était faite ; il n^avait, en attendant, qu'à se perfectionner dans la composition. Il songea même à aller tout de suite à Paris, avec l'abbé Blanchard, et consulta sur ce point M""" de Warens*.

Ce fut alors qu'une lettre de son père, lui apprenant la confiscation de sa malle , l'arracha brusquement à ses espérances. Il courut aussitôt à la frontière, réclama, insista, et finit par se perdre si bien dans le labyrinthe des formalités , qu'il se décida à tout abandonner. La conclusion fut qu'au lieu de prendre la route de Paris, il retourna tranquillement à Chambéry, résolu de s'attacher uniquement à sa chère maman et de partager sa fortune. C'étaient 800 francs de perdus; mais au milieu des joies du retour, ce malheur, tout grand qu'il était dans leur situation, fut bientôt oublié.

Rousseau ne pouvant donc avoir de maître, chercha dans le travail le moyen de s'en passer. Il étudia Rameau, parvint à l'entendre et fit quelques essais de composition, dont le succès l'encouragea. Il entreprit aussi de donner des leçons ; ses talents n'étaient pas grands, sans doute; mais dans la petite ville de Chambéry, il n'y en avait pas d'autres pour les éclipser. Il passa là poiir un bon professeur, parce qu'il n'y en avait que de mauvais.

Il ne dit pas s'il eut ou non des écoliers , mais les écolières ne lui manquèrent pas. Nous pouvons nous dispenser de le suivre dans les portraits qu'il trace de plusieurs d'entre elles ; nous y verrions une

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