‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 22 sur 184 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

LA VIE ET LES ŒUVRES

ne manqua pas, selon l'usage, de remporter dans le pays des chimères. Pour se conformer sans doute à la nouvelle position qu'il allait occuper auprès d'un brillant officier, il se livra cette fois aux rêves de la gloire militaire. Déjà il se voyait maréchal. Le maréchal Rousseau , cela sonnait bien aux oreilles de sa vanité; si les riantes campagnes ne l'avaient parfois ramené à son naturel et à ses chères bergeries, il eût pu se croire un guerrier véritable.

Les moralistes remarquent que la réalisation des plaisirs ne produit jamais la satisfaction qu'on s'en était promise. Ce manque de proportion s'applique à Rousseau plus qu'à tout autre : il était difficile que la réalité égalât la richesse de son imagination et de ses rêves. Si l'amant passionné de la nature éprouva une déception la première fois qu'il vit la mer, il n'est pas surprenant qu'il en ait éprouvé une bien plus grande quand il arriva à Paris, surtout si l'on songe qu'il y entra par le faubourg Saint-Marceau. Il s'était figuré un Paris d'or et de marbre; il ne vit qu'un Paris de boue, sans air et sans soleil, des rues puantes, des maisons noires et élevées des cris, du tumulte, de la malpropreté. Cette impression lui est restée. II. ne goûta jamais Paris ; il l'habita longtemps ; presque tout le temps qu'il y fut, il eut le désir de le quitter.

Les Parisiens lui parurent d'abord plus séduisants que leur ville ; mais il fut bientôt à même de s'apercevoir que leurs protestations affectueuses et obligeantes, quoique vraies et sincères, manquaient

de fond et n'avaient pas assez de suite et de fermeté pour les engager dans la voie des services effectifs.

La seule personne qui lui ait montré de l'intérêt fut M°''' de Merveilleux, belle-sœur de l'interprète de M. de Bonac ; celle dont il parle le moins est le jeune officier auprès duquel il était envoyé. En revanche, il en dit plus long sur son oncle, le colonel Godard, vieil avare, cousu d'or, qui aurait voulu transformer le gouverneur de son neveu en une sorte de valet sans gages. Jean-Jacques, obligé d'être sans cesse auprès du jeune Godard, et par suite dispensé du service, trouva qu'il avait bien le droit d'avoir un autre uniforme que celui du régiment, et qu'il était peu séant de le réduire, pour vivre à la paye de cadet, c'est-à-dire de soldat. M""" de Merveilleux fut consultée ; d'un commun accord, on résolut qu'il chercherait à se pourvoir ailleurs. D'un autre côté, le souvenir de sa chère maman le pressait. Ill'avait en vain cherchée et fait chercher à Paris. Enfin, M™*" de Merveilleux apprit qu'elle devait être retournée en Savoie ou en Suisse, on ne savait trop lequel. Cette nouvelle le décida, et il dit adieu sans regret à Paris, qu'il avait tant désiré connaître.

Mais, avant de partir, il voulut exercer sa verve poétique aux dépens du colonel, et, afin que la plaisanterie fut complète , il lui envoya par la poste l'expression de son juste courroux. Cette pièce qui, d'après son propre jugement, était au-dessous du médiocre, n'a pas été conservée. Elle commençait ainsi :

Tu croyais, vieux pénard, qu'une folle manie D'élever ton neveu, m'inspirerait l'envie.

Cette satire est presque la seule qu'il ait faite.

« Je suis en racontant mes voyages, dit Rousseau, comme j'étais en les faisant; je ne saurais arriver. » Nous qui sommes un peu plus pressés, nous laisserons de côté les épisodes elles réflexions qui ne se rattachent pas à Thistoire. Ce voyage, qui fut presque le dernier que Jean-Jacques fit à pied, a laissé dans son âme une impression ineffaçable. En allant à Paris , la position qu'il y devait remplir l'occupait un peu ; au retour, aucune réalité ne gênait l'essor de sa pensée. Un site le séduisait-il, il s'y arrêtait, il le parcourait dans tous les sens, il s'y égarait pendant des journées entières, tandis que sa tète s'égarait avec non moins de délices dans le pays des chimères. Il arriva ainsi à Lyon. Il y alla voir une amie de M""" de Warens, M?^*" du Châtelet, espérant qu'elle lui donnerait des nouvelles de sa bienfaitrice. M"'*' de Warens était, en effet, passée par Lyon; mais en était repartie, sans trop savoir elle-même où elle s'arrêterait ; le plus prudent était de lui écrire et de l'attendre ^ Jean- Jacques attendit, en effet; mais ce ne fut pas sans peine. L'accueil bienveillant de du Châtelet, le pied d'égalité sur lequel elle Tavait mis l'empêchaient de lui dévoiler sa situation précaire, et de mendier en quelque sorte auprès d'elle son pain de chaque jour. Il était moins embarrassé pour le coucher. On était en été ; le porche d'une église ou

1. M""* de Warens était en effet restée à Lyon, chez M"« du Châtelet, du 28 juillet au M août 1730 ; de là elle avait été à Chanibéry, puis à Annecy.

Rousseau savait tout cela par

ses conversations avecMii^^ du Châtelet et par la lettre de de Graffenried ; mais, ce qu'il ignorait sans doute, c'est qu'elle fût retournée de nouveau à Ghambéry.

le gazon de la campagne lui fournissaient un lit peu moelleux, mais à peu près suffisant.

Un matin, après une nuit passée à la belle étoile, il s'était réveillé frais et dispos, et, afin de tromper la faim , s'était mis à chanter en retournant à la ville, cpand il s'entendit appeler. C'était un antonin qui Faccosta et lui demanda s'il savait la musique et s'il serait capable d'en copier. Certainement, dit Jean- Jacques ; et, sur cette réponse, le moine l'installa dans sa chambre et le mit à l'ouvrage. Jean- Jacques y resta trois ou quatre jours, travaillant presque d'aussi bon cœur qu'il mangeait ; car il était sec comme du bois, et, de sa vie, n'avait été si affamé et si bien nourri. Il est vrai qu'il n'était pas aussi correct que diUgent. Le brave antonin n'en continua pas moins à le bien traiter et lui donna même, en le congédiant, un petit écu qu'il n'avait guère gagné.

Pendant qu'il fréquentait M"*^ du Châtelet, il fit chez elle la connaissance d'une jeune fille de quatorze ans. M'-'*' Serre. Il n'y fit pas grande attention pour le moment ; mais , neuf ans après , il se passionna pour elle, et avec raison, dit-il, car c'était une charmante fille.

Sur ces entrefaites, il avait reçu des nouvelles de sa chère maman. Elle était à Chambéry, et lui envoyait de l'argent pour le mettre en état de venir la rejoindre. Elle lui parlait aussi d'une position qu'elle lui avait trouvée. Aussitôt ses commissions faites, et elle en donnait beaucoup, le jeune homme s'empressa de quitter Lyon ; mais, une fois parti, il n'en alla pas plus vite. Les montagnes, les gorges, les torrents, les précipices, les cascades le retenaient à chaque instant. Il n'eut pas pourtant, dans cette

seconde partie de son voyage, les jouissances qu'il avait éprouvées dans la première. Il savait où il allait ; la réalité gênait chez lui l'imagination : le bonheur qu'il possédait, ou qu'il allait posséder, le touchait moins que celui qu'il pouvait se forger et embellir à son gré.

Enfin, il revit sa chère maman ; mais elle n'était pas seule ; l'intendant général était avec elle. « Sans me parler, dit Rousseau, elle me prend par la main et me présente à lui avec cette grâce qui lui ouvrait tous les cœurs.... Puis, m'adressant la parole : Mon enfant, me dit-elle, vous appartenez au Roi ; monsieur l'Intendant vous donne du pain. » Jean-Jacques s'attendait à un accueil bien touchant. Au lieu de cela, ce début solennel semblait lui présager de hautes destinées. De quoi s'agissait-il donc? Non certes d'être intendant, ni en voie de le devenir; mais simplement d'être employé aux travaux du cadastre en qualité de secrétaire ; encore cet emploi aussi modeste que facile n'était-il que temporaire. « Et c'est ainsi, dit-il en forme de conclusion, qu'après quatre ou cinq ans de courses, de folies et de souffrances, depuis ma sortie de Genève, je commençai pour la première fois à gagner mon pain avec honneur. »

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