TOME I
LA VIE ET LES (EUVRES
paraître donner plus de sérieux et de réflexion à ce qui en comportait si peu, elle remit gravement son interlocuteur à huit jours.
Nous savons trop le respect que nous devons à nos lecteurs pour leur exposer, d'après notre auteur, la manière dont il passa cette semaine d'attente, calculée peut-être pour exciter davantage ses désirs. Nous pouvons dire cependant pour son excuse, qu'à l'en croire, il ne fut pas, pendant ce temps-là, sans inquiétude et sans une sorte d'effroi. Était-ce remords ou incertitude? Nullement. Il craignait le moment attendu; il aurait voulu, dit-il, s'y dérober, s'il l'avait pu avec bienséance ; mais au fond, il n'hésita pas un instant. Au moins cette proposition inouïe lui fit-elle perdre quelque peu de l'estime qu'il portait à celle qui la lui faisait, ou bien des faveurs partagées avec l'ancien domestique lui semblèrent-elles moins enviables ? Pas davantage. Son affection et son estime ne ressemblaient pas à celles du commun des mortels et ne se laissaient pas arrêter par d'aussi minces détails ? Et pourtant il est effrayé et troublé. C'est que M""" de Warens n'est pas pour lui une femme comme une autre ; elle est plus qu'une bienfaitrice, plus qu'une amie, plus qu'une maîtresse adorée; elle est une mère^
Il connaissait trop son cœur chaste et son tempérament froid pour croire que le plaisir des sens ait aucune part à cet abandon d'elle-même; elle ne songeait qu'à une chose, l'arracher à des dangers presque inévitables, le conserver à ses devoirs. Hélas ! que viennent faire ici la chasteté et les devoirs?
1. D'après M. Mugnier (ch.v), le rôle de Jean-Jacques aurait élé, dans celte circonstance, moins passif qu'il ne
I le prétend, et il n'aurait pas manqué d'aspirer aux mêmes faveurs que Claude Anet auprès de M"^» de Warens.
Que M™^ de Warens ait eu toute sa vie des amants par indifférence ou par passion, c'est une triste manière de l'excuser que de prétendre qu'elle n'attachait aucune importance à ces sortes d'actions, et qu'elle n'honora jamais du nom de vertu une abstinence qui lui coûtait si peu, mais qu'elle pratiqua si mal. On excuse quelquefois le coupable sur la violence de la passion ; il appartenait à Rousseau de l'excuser aussi sur l'absence de passion. De cette façon, tout le monde sera excusé ; il n'y aura plus de coupables.
M. de Tavel avait été à la fois le professeur de philosophie et le premier amant, dit-on, de M""" de Warens ; celle-ci se fit, à son tour, l'institutrice et la maîtresse de Rousseau. Elle lui enseigna la morale, une morale en exemples, assez facile, sans doute, que l'élève dut trouver à son gré, car il déclare qu'il tira de ses entretiens de grands avantages pour son instruction . Est-ce à cette époque qu'elle le chargea de lui composer une prière ?Musset-Pathay croit qu'ils devaient alors beaucoup négliger leurs prières. Oui, s'ils avaient su ce qu'ils faisaient; mais avec la tête et les principes de M""" de Warens, on ne peut répondre de rien. La prière composée par Rousseau n'était pas, dans tous les cas, celle du publicain : « Souveraine puissance de l'univers, Être des êtres, sois-moi propice; jette sur moi un œil de commisération ; vois mon cœur, il est pur^ il est sans crime. . . Je suis prêt à paraître aux marches de ton trône , pour y recevoir la destinée que tu m'as promise en me donnant la vie, et que je veux mériter en faisant le bien et en accomplissant ta loi*. »