MusSET-Pathay, Œuvres inédiles de J.-J. Rousseau
M™" de Warens entreprit encore de montrer à son élève un art dans lequel elle était très expérimentée, Fart de se présenter et de faire son chemin dans le monde. Elle avait jugé que, malgré son air gauche, Jean-Jacques valait la peyie d'être cultivé pour la société. Cependant elle ne réussit que fort imparfaitement à le dégrossir. Elle lui donna aussi un maître de danse et un maître d'armes ; mais ces sortes d'exercices ne convenaient ni à ses aptitudes physiques, ni à ses dispositions morales; bientôt il y fallut renoncer.
On doit penser que Claude Anet n'avait pas été consulté sur certaines questions. Jean-Jacques suppose néanmoins qu'il fut instruit de tout. C'était un si bon caractère, un homme si parfait, qui était entré si pleinement dans les principes de sa maîtresse, qu'il ne put la désapprouver. Sa place, d'ailleurs, n'était pas perdue pour cela, mais seulement partagée. On sait, de reste, que M""^ de Warens n'était pas effrayée d'avoir deux amants à la fois; Jean-Jacques ne dit-il pas quelque part qu'elle se prodiguait de toute façon ? Loin donc d'avoir retiré à Claude Anet la plus petite parcelle de son attachement, elle s'appliqua à le faire partager à celui qui l'avait en partie supplanté. « Combien de fois, dit Rousseau , elle attendrit nos cœurs et nous fit embrasser avec larmes, en nous disant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie... Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être sur la terre. . . Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs étaient en commun. . . les têteà-tête nous étaient moins doux que la réunion ; ce qui prévenait entre nous la gêne était une extrême confiance réciproque. » Est-ce une pastorale? Est-
ce une comédie? Il est certain que les exemples d'une amitié pareille sont rares ; si rares même que nous nous permettons de révoquer en doute celui qui nous est proposé.
Rousseau signale un autre moyen qui maintenait l'harmonie dans ce singulier ménage, et celui-là était en effet assez bon, c'était une vie active et sans cesse occupée. L'oisiveté engendre bien des vices ; ce n'est pas Rousseau qui a inventé ce proverbe. Avec M^^^ de Warens, on était toujours sûr d'être préservé de l'ennui, et si, le plus souvent, ses travaux procuraient peu de profit, ils étaient au moins des travaux. « La pauvre maman n'avait pas perdu son ancienne fantaisie d'entreprises et de systèmes. Au contraire, plus ses besoins domestiques devenaient pressants, plus, pour y pourvoir, elle se livrait à ses visions. Moins elle avait de ressources présentes, plus elle s'en forgeait dans l'avenir... La maison ne désemplissait pas de charlatans, de fabricants, de souffleurs, d'entrepreneurs de toute espèce, qui, distribuant par millions la fortune, finissaient par avoir besoin d'un écu. Aucun ne sortait de chez elle à vide, et l'un de mes étonnements est qu'elle ait pu suffire aussi longtemps à tant de profusions sans en épuiser la source et sans lasser ses créanciers. »
Son projet du moment, et ce ne fut pas un des plus mauvais, était de faire établir à Ghambéry un jardin royal des plantes, avec un démonstrateur appointé. Claude Anet était naturellement désigné pour remplir cette fonction. Puis, comme un projet en amène un autre, elle y joignit celui d'un collège de pharmacie^ où sans doute Jean-Jacques devait aussi trouver sa place. Elle se remua beaucoup
pour mener à bien ces beaux desseins , vint à bout d'apprivoiser des personnages impossibles et posa avantageusement son ancien domestique. Mais un événement inattendu renversa tous ces plans ; Claude Anet gagna une pleurésie en revenant d'une course botanique et en mourut au bout de cinq jours
Jean-Jacques se trouvait être l'héritier désigné de ses nippes, notamment d'un bel habit noir qui lui avait donné dans la vue. Il eut la bassesse d'en ressentir un mouvement de joie. Ce sentiment était condamnable, assurément; mais quand on considère qu'il avait été précédé des soins les plus touchants pour le mourant, qu'il fut suivi des pleurs et des regrets les plus amers après sa mort, on se demande s'il valait le remords dont Rousseau l'accompagne. Pourquoi donc, lui qui passe souvent si légèrement sur les actes les plus coupables, sur les habitudes les plus odieuses, se prend-il de scrupules pour des peccadilles? Est-ce pour dérouter le moraliste et lui donner à penser que celui qui se reproche ainsi les moindres fautes ne peut en avoir de bien lourdes sur la conscience? Est-ce par amour du paradoxe et par perversion du sens moral? Ne serait-ce pas plutôt pour avoir occasion d'ajouter que, depuis ce jour, jamais un sentiment bas ou malhonnête n'est entré dans son cœur? Pas un sentiment malhonnête dans une période de plus de quarante ans ! Heureux Rousseau! les plus saints pourraient envier sa perfection !
1. Le 14 mars 1734. Voir p]UG. RiTTER, Nouvelles Recherches sur les Confessions.
Jean-Jacques prétend qu'Anet était allé pour cueillir du ginepi; mais le ginepi est une
plante de hautes montagnes, qui se récolte au mois d'août.
Au mois de mars, d'ailleurs les montagnes sont couvertes de neige.
DE JEAN-JACQUES HOU S SE AU
Le résultat le plus clair de la mort de Claude Anet fut d'augmenter la gêne de cette maison, déjà si gênée. Tant qu'il avait vécu, il avait pu, à force d'exactitude et d'expédients, suffire, tant bien que mal, aux besoins du ménage. Nous n'apprendrons rien à personne en disant que Jean-Jacques n'avait pas ce qu'il fallait pour continuer ses fonctions. Il y fut cependant bien forcé. Il voyait le désordre, il en gémissait, mais il n'avait ni l'expérience ni l'autorité nécessaire pour y remédier. Ce n'est pas qu'il fut habituellement prodigue ; il l'était à ses moments, mais il était plus naturellement économe, et il dit qu'à partir de cette époque, il devint enclin à l'avarice. Mais que pouvait son économie; que pouvaient les innocentes supercheries du jeune chargé d'affaires contre la folle imprévoyance de la maîtresse ? Un de ses moyens favoris était d'enfermer dans des cachettes l'argent qu'il pouvait mettre de côté, afin de le réserver pour le moment du besoin; mais il le cachait si mal (pourquoi ne le cachait-il pas mieux?) que M""" de Warens ne tardait pas à le découvrir et à l'employer en futilités pour luimême.
Dans l'état de pénurie de la maison, il devait, sans doute, lui être pénible de se voir entièrement à la charge de sa bienfaitrice. Pourquoi son père ne contribuait-il en rien à son entretien? M"^" de Warens lui écrivit pour l'en prier ; le bonhomme, toutefois, faisant la sourde oreille, Jean-Jacques ne craignit pas de le rappeler aux convenances. Avec une dame du mérite et du rang de M""^ de Warens, qui était en correspondance avec les plus grands seigneurs, à laquelle le Roi lui-même répondait exactement, il y aurait mauvaise grâce et ingrati-
LA YIE Eï LES ŒUVRES
tude à s'obstiner dans le silence. Les fâcheuses nouvelles que Jean-Jacques ajoutait sur sa santé, les menaces de phtisie dont il parlait touchèrent-elles son père ? Toujours est-il que ce dernier ne tarda pas à s'exécuter, sinon en argent, ce dont nous n'avons aucune preuve, du moins en politesses. C'était déjà quelque chose. Le jeune homme lui en témoigna sa reconnaissance, tout en lui avouant une nouvelle escapade, un nouveau départ, sur lequel nous n'avons aucun détail \
M""^ de Warens, avec toutes les afiaires, toutes les entreprises qu'elle avait un peu partout, se trouvait être une femme très répandue. Son jeune protégé, avec elle ou par elle, dut faire beaucoup de connaissances. Parmi les relations qu'il cultiva vers cette époque, citons Gauffecourt, qui resta toujours son ami ; le marquis d'Entremont, dont la liaison, longtemps interrompue, se renoua pour ne plus cesser qu'à la mort ; de Conzié, dont l'influence fut plus actuelle, mais qui demeura surtout, jusqu'à la fin, le voisin et Tami de M"''' de Warens. De Conzié eut la fantaisie d'apprendre la musique ; mais comme il était plus littérateur que musicien, et de plus d'un caractère très liant, le temps des leçons se passait à tout autre chose qu'à solfier. Rousseau dit qu'ils lurent ensemble la Correspondance de Voltaire avec Frédéric, qui venait de monter sur le trône de