TOME I
LA VIE ET LES ŒUVRES
aime à dire que les femmes du monde l'ont recherché et courtisé; ici, il ne demandait qu'à rendre les armes. Dès le premier jour, les charmes de M""^ Larnage lui avaient tourné la tête, et, à tout hasard, afin de rendre sa situation plus piquante, il s'était, sans savoir un mot d'anglais, fait passer pour un Anglais jacobite, et avait pris le nom de Dudding. Il parait pourtant que ce ne fut pas sans bien des peines que la dame vint à bout de vaincre la timidité du jeune homme et de lui faire comprendre ses intentions. Enfin il lui fallut se rendre à l'évidence, et un tendre baiser lui expliqua ce que n'avaient pu lui faire entendre les phrases les plus claires. A partir de ce rjoment, il n'est plus le même : adieu niaiserie et timidité; adieu fièvre, vapeurs et polype ; jamais il ne s'était trouvé tant d'esprit ; jamais il ne fut si gai ni si bavard.
Le reste se devine. Le voyage déjà si lent, devint plus lent encore; Jean-Jacques fier de ses exploits, fier d'être un homme, comme il dit, oublia M""" de Warens dans les bras de sa nouvelle maltresse. Chaque jour resserrait ces liens honteux. D'abord la présence d'un vieux marquis jaloux imposa une certaine réserve. Le marquis une fois parti, on ne se cacha plus et l'on ne se quitta plus. On s'attardait à plaisir; on resta trois jours entiers à Montelimart ; enfin on arriva au Pont Saint-Esprit. M™'' de Larnage habitait près de là ; il fallut se séparer. Il en était temps; le malheureux, épuisé de plaisirs, n'aurait pu résister plus longtemps à une telle vie. Mais on ne se dit pas adieu sans se faire des promesses, et l'on convint que Rousseau, ou Dudding, viendrait passer l'hiver avec sa maitresse. On supposait qu'il aurait besoin de cinq à six se-
maines pour se soigner; de son côté, M""" de Larnage n'avait pas trop de ce temps pour préparer l'opinion; sans doute aussi pour disposer sa fille; car cette femme , qui n'était plus jeune , avait une fille de quinze ans, qu'elle idolâtrait et à qui, comme on voit, elle donnait de beaux exemples. En attendant, on devait s'écrire ; en effet Ton n'y manqua pas; mais cette curieuse correspondance n'est pas venue jusqu'à nous.
La fin de la route fut surtout remplie par les souvenirs du commencement. Pas tout à fait cependant : voyez l'inconstance et la mobilité de Jean-Jacques ; le Pont du Gard, qui n'est pourtant pas bien loin du Pont Saint-Esprit, suffît presque à lui faire oublier ses amours. Stupéfait, ravi d'admiration en face du magnifique ouvrage des Romains, il se disait en soupirant : « Que ne suis-je né Romain ! » M""^ de Larnage avait bien songé à le prémunir contre les filles de Montpellier, mais non contre le Pont du Gard. Les arènes de Nimes^ qu'il vit peu de temps après, lui firent bien moins d'impression. Le premier était en pleine campagne, les autres dans une ville et entourées de vilaines maisons. Il s'arrêta ensuite un jour entier au pont de Lunel, pour se régaler à son aise dans le cabaret le plus estimé de l'Europe : M"''' de Larnage l'avait rendu sensuel. Enfin il ne se rappela qu'il était malade qu'en mettant le pied à Montpellier. Dès son arrivée, il alla consulter M. Fizes, et se mit en pension chez un autre médecin qui tenait une sorte d'hôtel à l'usage des étudiants. La table y était maigre, mais la société vive et enjouée ; cette gaité lui fit plus de bien que toutes les drogues qu'on lui prodiguait. Son temps passait vite, quoique sans grande utilité : il
écrivait à M™" de Larnage ; il se promenait en compagnie de quelqu'un de ses commensaux; l'aprèsmidi, il allait voir jouer au mail; l'exercice qu'il prenait, rien qu'à suivre les joueurs et les boules, lui était encore des plus salutaires. En fait d'études, il voulut faire de l'anatomie, mais la puanteur des cadavres le dégoûta. Il avait parmi ses amis des Irlandais; il apprenait d'eux, par précaution, quelques mots d'anglais, afin de se mettre en état de soutenir, tant bien que mal, chez M™^ de Larnage^ le nom de Dudding, qu'il avait pris assez imprudemment. Le moment d'aller la rejoindre approchait ; elle le rappelait avec instance ; il s'apercevait d'ailleurs qu'on le traitait à Montpellier en malade imaginaire, et qu'on en voulait surtout à sa bourse. Il jugea donc qu'il trouverait au Pont Saint-Esprit un régime plus sain, plus agréable et moins coûteux.
Il fixe son départ à la fin de novembre, après six ~ semaines ou deux mois passés à Montpellier ; mais il y resta plus longtemps. Nous avons une lettre de lui à M""' de Warens, datée de MontpeUier, 14 décembre 1737. Dans une autre, il lui parle de son projet de quitter cette ville vers la fin de décembre. Quoique la correspondance de ce côté se soit ralentie, et pour cause, elle conserve, du moins en apparence, le même abandon. Rousseau se plaint beaucoup de la vie de Montpellier; sa santé, loin de se rétablir, va de mal en pis. Il ne craint pas de consulter M""^ de Warens sur son projet d'aller, pendant deux mois, prendre le lait d'ânesse, à deux lieues du Pont Saint-Esprit, dans une charmante famille, dont il a fait la connaissance en chemin. M"''' de Warens, de son côté, lui donnait si rarement de ses nouvelles que, tout inquiet de son si-
lence^ il écrivit à un ami commun pour en avoir ^ Rousseau n'était pas homme à garder bien longtemps dans son cœur un amour dont l'objet était absent. Ses infidélités, doublées d'ingratitude, envers ]y|mc Warens lui pesaient; les difficultés qu'il allait chercher auprès de M""" de Larnage ne l'inquiétaient pas moins. Sans parler de son rôle d'Anglais, qui pouvait devenir embarrassant, M"'^ de Larnage avait une famille ; comment serait-il reçu par elle? Elle avait surtout une fille, quel visage lui ferait-elle? Et lui-même saurait-il résister à ses jeunes appas de quinze ans, en face de la beauté un peu mûre de la mère? Irait-il, pour prix des bontés de cette dernière, jeter le déshonneur et la dissension dans sa maison? Il pourrait se vaincre ; le ferait-il? Le plus sûr était d'échapper par la fuite à tontes ces chances d'affronts , de tourments , de scandales et de remords. Tout en faisant ces réflexions, il approchait du Pont-Saint-Esprit. La volupté, un reste de passion, les engagements pris l'attiraient; d'autres considérations le retenaient ; il brûla Tétape sans s'arrêter.
Il est très fier de cette résolution héroïque ; et tout en se disant que l'orgueil d'être conséquent à ses maximes de sagesse et de vertu n'y fut pas étranger, il en attribue le plus grand honneur à ses nouveaux principes de philosophie. « Yoilà, dit-il, la première obligation véritable que j'aie à l'étude... Cette résolution, je l'exécutai courageusement, avec quelques soupirs, je l'avoue,
'{.Lettres, datées de Mont- à M. X., 4 novembre 1737 ; pellier, à M°"> de Warens et à à de Warens, 14 décembre M. de Conzié, 23 octobre 1737 ; I 1737.
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mais aussi avec cette satisfaction intérieure , que je goûtais pour la première fois de ma vie, de me dire :j'ai mérité ma propre estime; je sais préférer mon devoir à mon plaisir. » Gomme c'est beau d'avoir de la philosophie, et, par surcroit, de grandes phrases pour la faire valoir ; mais , qu'un peu de vieille et simple moralité vaudrait bien mieux! Il évitait M"''' de Larnage, rien de mieux; mais pourquoi retournait-il auprès de M^"' de Warens? Quel beau mérite de n'échapper à une faute que pour tomber dans une autre, pour le moins aussi grave !
Après un si haut fait, il n'aspirait plus qu'à monter encore; car, dit-il, « un des avantages des bonnes actions est d'élever l'âme et de la disposer à en faire de meilleures. » Celles qu'il rêvait alors se bornaient à une fidélité, que nous appellerons criminelle, envers M""^ de Warens. Mais le sort n'allait-il pas lui refuser jusqu'à cette prétendue vertu et lui ménager l'occasion d'en pratiquer une à laquelle il ne manquait que d'être volontaire pour être plus réelle ?
Depuis le Pont-Saint-Esprit, il lui tardait d'arriver, et le cœur lui battait fort en approchant des lieux fortunés dont il gardait un si doux souvenir, et de cette chère maman si tendrement , si vivemeîit, si 'purement aimée ! Il entre tout essoufflé, il se précipite ; quel accueil, hélas! Il s'attendait à une petite fête ; c'est à peine si l'on se dérange pour lui. M""" de Warens était avec un jeune homme qui paraissait établi dans la maison; en un mot, sa place était prise.
Mais nous continuons le récit de Jean-Jacques, sans songer que son heureux rival était là depuis
plusieurs mois, qu'il le savait, et que s'il trouva, en effet, sa place prise, ce dut être au retour d'un autre voyage, sans doute de celui de Genève. Une fois de plus, donc, les Confessions sont encore en défaut ; mais Jean-Jacques aura pensé que ce dénouement inattendu de son action héroïque ferait un bon effet dans son histoire.
Le personnage qui le supplantait s'appelait Vintzenried. Il appartenait à une bonne famille, et, comme sa maîtresse, était de nationalité suisse et nouveau converti. Il n'était pas d'ailleurs sans instruction ni sans mérite ; mais convenons que Jean- Jacques était assez dans son rôle en faisant de lui un portrait qui n'est rien moins que flatteur. C'était, à l'en croire, un garçon perruquier, sot et ignorant, autant que vain et présomptueux, qui avait, sans trop de peine, profité de l'extrême facilité de la dame. Cette dernière, toujours en veine d'entreprises, ayant jugé à propos d'étendre sa culture, l'avait pris comme piqueur pour ses ouvriers et intendant pour ses affaires. Son garçon perruquier pouvait être tout cela, et bien d'autres choses encore; car il n'y avait rien dont il ne se crût capable. Aussi n'avait-elle pas tardé à le payer de la monnaie qui lui coûtait le moins ; mais le galant n'était pas homme à s'en contenter, et tout en gaspillant et grapillant dans la maison de la maltresse, il ne manquait pas d'ajouter aux faveurs qu'elle lui accordait, celles d'une vieille et laide femme de chambre.
Le coup était rude. Le jour où Jean- Jacques avait appris de la bouche même de M""" de Warens la nature de ses relations avec Vintzenried , il en avait été comme étourdi ; et quand elle lui proposa tranquillement de partager avec lui, son âme se
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révolta. « Non, maman, lui dit-il avec transport, je vous aime trop pour vous avilir ; votre possession m'est trop chère pour la partager. » Et il tint sa résolution a avec une constance digne du sentiment qui la lui avait fait former. » Le voilà donc transformé, sous le feu de l'adversité, en modèle des plus hautes vertus. Il s'oublie, pour ne songer qu'à celle qu'il aime d'une façon si désintéressée ; il veut la rendre heureuse en dépit d'elle-même. Non content de refouler tout sentiment de haine et d'envie, il entreprend de former le cœur de son rival, de travailler à son éducation, enfin de le rendre digne de celle qui a voulu l'élever jusqu'à elle. On peut remarquer, en effet, dans ses lettres, qu'il ne parait pas garder à cet homme la moindre rancune. 11 l'appelle son frère (n'avaient-ils pas la même mère et maîtresse) ; il est gai, spirituel, affectueux plus que jamais. Cependant il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il se donnait une peine inutile ; qu'il avait affaire à un sot impertinent qui n'avait que du babil , qui savait cogner, charroyer, fendre du bois avec gloire, crier à tue-tête, trancher avec cela du gentilhomme campagnard; mais à qui il ne fallait pas demander autre chose.
Nous suivons ici, sans trop y croire, le récit des Confessions. Cette situation inouïe, incroyable, et la manière non moins incroyable dont Rousseau semble la prendre, exigeraient des preuves plus convaincantes que sa simple affirmation.
Ne savons-nous pas d'ailleurs qu'à maintes reprises^ M"''' de Warens avait eu des sujets de mécontentement contre lui; que, plus d'une fois, il avait dù recourir à des amis communs, pour se ménager une réconciliation , que son cœur, nous
voulons le croire, désirait sincèrement, mais dont son intérêt surtout lui imposait le besoin? Dès le temps de Claude Anet, la mésintelligence régnait souvent, soyons-en sûrs, dans cette maison prétendue si unie. C'était alors Claude Anet qui pouvait se dire l'offensé; maintenant que lui-même subissait la même injure qu'il avait faite autrefois à son rival, c'était à son tour à se trouver offensé.
Etant donnés toutefois , d'un côté son intérêt et son affection , et d'un autre côté la facilité de M"^^ de Warens, on peut admettre qu'il la retrouva, sinon aussi tendre , du moins aussi bien disposée , et surtout aussi affairée qu'il l'avait laissée en partant; qu'il put oublier, dans son intimité, M""" de Larnage; qu'enfin, elle lui fit goûter la médecine qui convenait le mieux à son état , non celle des médecins, mais celle des attentions et de l'amitié.
Bientôt même, il se fit dans leur vie un changement qui dépassait presque ses rêves : ils allèrent s'établir à la campagne. On ordonnait le lait à Jean- Jacques, M™" de Warens voulait étendre sa culture; ce projet de campagne leur donnait ainsi satisfaction à l'un et à l'autre. Ils abandonnèrent la vilaine maison de Chambéry et ils louèrent dans un vallon délicieux, à la porte de la ville, une terre retirée et solitaire. Elle se nommait les Charmettes. C'est là qu'ils résolurent de se fixer ^ « Au devant, un jardin en terrasse^ une vigne au dessus, un verger au dessous ; vis-à-vis , un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée ; plus haut , dans la montagne ,