‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 27 sur 184 · Lettres de Rousseau à son | 2. Lettre à de Warens · texte numérisé non relu

Lettres de Rousseau à son | 2. Lettre à de Warens

père, 1735 et 26 juin 173o. — | 14 décembre 1737.

Prusse, et quelques lignes plus bas, que bientôt après parurent les Lettres philosophiques. Ces détails montrent que Rousseau n'était pas toujours bien servi par ses souvenirs. Frédéric ne devint roi de Prusse qu'en 1740 ; les lettres que lui adressa Voltaire sont comprises entre les dates du 8 août 1736 et du 18 mai 1740 ; mais elles ne furent réunies qu'en 1745 ; enfin les Lettres philosophiques avaient paru dès 1734. Cet ouvrage, le seul de Voltaire que Rousseau put lire alors, l'enthousiasma et lui donna ce goût pour la belle littérature qui devait faire de lui dans la suite un auteur éminent.

Au nombre des amitiés que Jean-Jacques se fit encore, citons, pendant que nous y sommes, Perrichon, Parizot, M"''' Deybens, la présidente de Rordonanche, M. de la Closure, qui, comme nous savons, avait connu sa mère, et qui lui parlait souvent d'elle; enfin les deux Rarillot, père et fils, qui, dans une émeute à Genève, sortirent armés de la même maison, pour se jeter dans les deux partis opposés, au risque de s'égorger l'un l'autre. « Ce spectacle affreux, dit Rousseau, me fit une impression si vive que je jurai de ne tremper jamais dans aucune guerre civile, et de ne soutenir jamais au dedans la liberté par les armes, ni de ma personne, ni de mon aveu, si jamais je rentrais dans mes droits de citoyen. Je me rends le témoignage d'avoir tenu ce serment dans une occasion délicate ; et l'on trouvera du moins, je pense, que cette modération fut de quelque prix. ))

Plusieurs des personnes dont nous venons de parler étaient de Lyon, de Grenoble, de Genève, presque aucune n'était de Chambéry. Jean-Jacques s'était, en effet, mis à voyager beaucoup. Le dé-

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sordre des finances de M"''' de Warens le désolant^ rimpuissance où. il était d'y remédier le décourageant, il avait pris le parti de se soustraire à ce spectacle par Fabsence. Ses courses continuelles allaient, à la vérité, contre son but, puisqu'elles occasionnaient un surcroît de dépenses ; mais un peu plus, un peu moins de gaspillage, il fallait toujours que tout y passât ; autant valait que ce fût lui qu'un autre qui en profitât. M'^'' de Warens avait d'ailleurs tant de commissions à donner à quelqu'un de sûr, qu'elle ne demandait qu'à envoyer son chargé d'affaires, tandis que lui-même ne demandait qu'à aller,

Isaac Rousseau ne pouvait ignorer cette vie sans régularité et sans issue pratique. Quoiqu'il en prit fort à son aise des devoirs de la paternité, il s'ennuya à la fin de voir que son fils, essayant de tout et n'aboutissant à rien, restait toujours, malgré ses vingt-quatre ans, incapable de se suffire. Jean- Jacques, mis en demeure de s'expliquer sur son avenir, ne le fit pas sans réflexion ; mais il ne pouvait, avec toute la bonne volonté du monde, présenter que des projets, c'est-à-dire, rien d'actuel et de réel. Trois carrières s'ouvraient devant lui : la musique, qui lui avait déjà servi et pouvait lui servir encore, ne fût-ce qu'en attendant mieux ; un poste de secrétaire chez quelque grand seigneur ; ses talents de style, sa prudence, sa fidélité, sa discrétion, le rendaient suffisamment propre à remplir cette fonction ; enfin, et c'est là ce qu'il aurait préféré, une place de précepteur dans une grande famille ; ses études de sciences et de belles-lettres, le soin qu'il avait donné par-dessus tout à celles qui peuvent former le cœur à la sagesse et à la vertu,

DE JEAN- JACQUES BOISSEAU

Tavaient préparé à cette difficile mission ; il chérissait les bonnes mœurs ; il avait de la religion et de la crainte de Dieu ; que fallait-il davantage ? Il ne parle pas de la profession de médecin, vers laquelle M™'' de Warens le poussait, mais dont il n'avait jamais voulu essayer \ Sans prendre au mot les éloges qu'il se donne, on doit croire que c'est Tétat de précepteur qu'il va choisir. Il n'en est rien, et, toujours dans la même lettre, il trouve dans l'irrégularité de son passé et dans la nécessité d'acquérir quelques années d'expérience un motif d'attendre. Ou plutôt, ce n'est plus d'une simple attente qu'il va parler, mais d'un projet tout nouveau, complètement différent des trois autres : il veut passer le reste de ses jours auprès de M^"" de Warens. Il lui doit tout ce [qu'il est, ses mœurs ^ son instruction, jusqu'à son existence ; il est juste qu'il lui consacre sa vie et lui paie par son attachement et ses soins la dette de reconnaissance qu'il a contractée envers elle ^ Ce dernier parti n'était ni le plus raisonnable, ni surtout le plus moral ; mais alors, comme d'habitude, on prit conseil de la passion plutôt que de la raison.

L'oncle Bernard étant venu à mourir et ayant été suivi dans la tombe de très près par son fils, ce fut une occasion pour Jean-Jacques de fureter dans ses livres et dans ses papiers. Il y trouva des choses curieuses, dont il fait peut-être trop d'étalage, mais il était content de montrer qu'il appartenait par sa famille aux notables de Genève. Il en tira encore un

1. A'oiicede M. deGonziÉdes Ch AR.METTES sw M'"« de W encens et J.-J. Rousseau, 1856. — 2. Let-

tre de J.-J. Rousseau à son père (1736).

LA ME ET LES OEUVRES

autre profit plus certain, ce fut d'étudier les mathématiques et l'art des fortifications, connaissances fort superficielles sans doute, et qu'il n'eut guère le loisir de pousser loin. Il avait d'ailleurs trop d'études en tête pour se perfectionner dans aucune. Il se livrait à la littérature avec M. Simond, le magistrat bossu dont nous avons parlé. Il fit précisément à cette époque une traduction qu'on peut voir dans ses œuvres \ La valeur en étant nulle, ou à peu près, nous n'avons rien à en dire. Puis il s'occupa de physique avec un moine jacobin, qui en était professeur. Par malheur, il voulut aussi s'en occuper seul. Un jour qu'il avait rempli une bouteille avec de la chaux, de l'orpiment et de l'eau, Teffervescence subite du mélange fit éclater le vase entre ses mains; il avala de l'orpiment et de la chaux; pas beaucoup sans doute, car l'orpiment, qui n'est autre chose que du sulfure d'arsénic, l'aurait infailliblement empoisonné ; ses yeux surtout furent atteints. Toujours est-il qu'il faillit mourir, et qu'il resta aveugle, dit-il, pendant plus de six semaines. Le jour même de l'accident, 27 juin 1737, il fit son testament. Il est naturel d'y chercher le secret de ses sentiments et de ses idées. Il y proteste de sa volonté de mourir dans la religion catholique et laisse de l'argent afin de faire dire des messes pour le repos de son âme. D'un autre côté, il n'a rien perdu de sa tendresse pour M""^ de Warens, qu'il prie très humblement de vouloir bien accepter son hoirie, comme le seul témoignage qu'il lui puisse donner de la vive reconnaissance qu'il a de ses

1. Traduction de VOde de J. PuTHOD, chanoine d'Annecy, sur le mariage de Giiarles

Emmanuel, roi de Savoie, avec Élisabeth de Lorraine (avril 1737).

bontés. Le legs n'était pas considérable, et ses dettes une fois payées, ainsi que la légitime de son père, il est peu probable qu'il fût resté à la légataire de quoi se remplir des deux mille livres que Jean- Jacques reconnaît lui devoir pour sa pension et son entretien pendant dix ans. Mais l'intention y était; c'est ce que nous considérons avant tout. Or, ne trouvons-nous point ici deux sentiments qui s'excluent : la religion d'une part, et des affections qui n'étaient rien moins que religieuses? Sans taxer^ comme on Ta fait, les protestations catholiques de Rousseau de formalités insignifiantes, nous n'y voudrions pourtant pas voir non plus une hypocrisie et un mensonge, mais plutôt une de ces contradictions dont le coeur humain est hélas ! si coutumier. Rousseau n'est pas le premier qui ait voulu servir deux maîtres, accorder Dieu et le monde, le devoir et la passion. Il faut convenir d'ailleurs que si M™° de Warens avait été pour lui une occasion de chute, il lui devait, d'un autre côté, de la reconnaissance pour les services matériels qu'elle lui avait rendus, et qu'il était tenu à lui en payer le prix, si cela lui était possible

Nous ne voudrions pas trop épiloguer sur les récits de Rousseau. Il nous faut pourtant remarquer que, s'il faillit mourir de son accident, chose impossible à contrôler, il est au moins certain qu'il n'en resta pas aveugle pendant six semaines. Un mois après, en effet, il était à Genève, pour y recueillir l'héritage de sa mère ^ Son père, dont l'exil n'était pas bien rigoureux, y vint aussi. Jean-Jacques crai-

1. Le testament de Rousseau est rapporté par Musset- PaTHay, Ilisloire de J.-J. Rous-

seau, t. I, p. 15. — 2. Letb^e à M'ne de Warens, écrite de Genève.

LA VIE ET LES ŒUVRES

gnait que son changement de religion ne fût une cause de difficultés ; il n'en éprouva aucune. Il toucha pour sa part 1,500 florins, un peu plus de 3,000 livres de France V

Qu'on joigne à cette vie ambulante, à ces travaux multiples, à ces exaltations de l'imagination et des sens, à ces craintes, à ces désirs, les distractions d'une maison bruyante, livrée à des allées et venues continuelles, et enfin la musique, qu'il n'abandonna jamais, quoiqu'il eût cessé de l'enseigner, et l'on arrivera à une vie fort occupée, mais passablement décousue. Il avait du reste une manière à lui de prendre toutes choses, et l'on dirait vraiment que, dans tout son être, il n'y avait que des passions. Ecoutons-le : « Mes passions m'ont fait vivre et mes passions m'ont tué. Quelles passions, dira-t-on ? Des riens, les choses du monde les plus puériles..., toutes les folies qui passent dans mon inconstante tête, les goûts fugitifs d'un seul jour, un voyage, un concert, un souper, une promenade à faire, un roman à lire, une comédie à voir, tout ce qui était prémédité le moins du monde dans mes plaisirs ou dans mes affaires devenait pour moi tout autant de passions violentes qui, dans leur impétuosité ridicule, me donnaient un vrai tourment. » Parmi ces riens, on doit s'attendre que les «•femmes figurent en première ligne. Le moyen héroïque de M""" de Warens s'était trouvé insuffisant. Jusque dans l'ivresse des sens, le malheureux était dévoré par les ardeurs de son imagination et de ses désirs. Faut-il mettre encore au nombre de ses passions son amour pour les échecs? Pourquoi non? Il

1. Sa quittance notariée est i Nouv. Recherches. — Mugnier, du 31 juillet 1737. (E. Ritïer, | ch. vi).

DE JEAÎV- JACQUES ROTJSSKAU.

y passa les jours et les nuits, il y consuma sa vie ; tout devenait passion pour sa nature impressionnable.

Sa santé ne put résister à tant de secousses. Il devint triste, languissant, mélancolique ; il pleurait, il soupirait sans cesse ; enfiû il tomba tout à fait malade. Les soins que lui donna M""" de Warens furent tendres et empressés, tels qu'on devait les attendre de sa nature dévouée et agissante. Les sentiments qu'il s'attribue à lui-même ne nous semblent pas aussi certains. L'occasion de faire de l'émotion était trop tentante. C'est le cas de répéter ce mot : je disais les choses comme il me semblait qu'elles avaient dû être. Donc^ il lui semble qu'il dut avoir la paix du cœur, la résignation aux décrets de la Providence, nul regret de la vie ; enfin un calme parfait, tempéré seulement par la douleur de laisser derrière lui sa tendre amie. De repentir de ses fautes, de remords sur le scandale de sa vie avec cette tendre amie, pas un mot. Nous sommes porté à croire toutefois, en dépit de lui-même, qu'à l'époque où il était alors, il valait un peu mieux qu'il ne le prétend, et nous en avons pour preuve l'attitude qu'il avait eue, peu de temps auparavant, à l'occasion de son accident. Nous croyons que, s'il était vicieux sans réserve, il ne Tétait pas encore sans remords. En un mot, son récit nous donne l'auteur des Confessions, le Rousseau de cinquantecinq ans, plutôt que celui de vingt-cinq.

En dépit des Confessions, l'ordre des dates nous engage à placer ici certains événements que Rousseau reporte à une époque plus tardive ^ Seule-

1, Voir Confessions , \. Ml. — i de Montpellier à l'époque où il Rousseau rapporte son voyage | habitait les Charmettes; or,

ment, à qui nous demanderait quelle garantie nous avons qu'il n'altère pas la vérité des faits aussi bien que l'ordre qu'il leur assigne, il nous faudrait bien répondre que nous n'en avons aucune qui soit absolument satisfaisante. Aussi ne donnons-nous son récit que comme une indication probable, qu'on est forcé d'accepter, faute de mieux, mais où le vrai et le faux peuvent et doivent se mêler, sans qu'il soit possible de les bien débrouiller. Afin toutefois de ne pas ajouter de notre fait une cause d'erreur de plus, nous aurons soin de nous rapprocher le plus possible des Confessions.

lY

Ne prenons pas trop à la lettre le calme et la résignation dont se vante Jean-Jacques. La preuve qu'il n'était pas si tranquille, c'est que, malgré son antipathie pour les médecins, il se mit à lire des livres de médecine. Les malades aiment ces sortes d'ouvrages ; mais il faut pour en supporter impunément la lecture, une dose de connaissances spéciales et de force d'esprit que n'avait pas Rousseau. Bientôt il crut avoir toutes les maladies; peut-être n'avait-il que des vapeurs. Il se trouva surtout tous les symptômes d'un polype au cœur; et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que lui qui paraissait jadis si détaché de la vie, se sentit pris d'un ardent désir

toutes les lettres qu'il écrivit de Montpellier sont datées de novembre et de décembre 1737, tandis que M'"« de Warens ne loua les Gliarmettes que

le 24 juin 1738, et n'alla les habiter qu'un peu plus tard.

{Notice de M. de Gonzié, —

MUGNIER, ch. VII.

de guérison. Au lieu donc d'attendre paisiblement la mort, qu'il avait si souvent appelée, il résolut, au prix de beaucoup de fatigues et de dépenses, d'aller chercher au loin la santé. 11 avait entendu parler d'un médecin de Montpellier qui avait guéri un semblable polype; il partit pour Montpellier.

Dans ce temps-là, où l'on n'avait pas la vapeur à sa disposition, on voyageait à petites journées. De Chambéry à Montpellier , on avait tout le temps d'avoir des aventures. Jean-Jacques en eut en effet, et de plus d'une sorte ^

En passant par Grenoble, il assista à une représentation d'Alzire, ce qui augmenta encore ses palpitations ; tant il était sensible aux choses pathétiques et sublimes^. Il eut aussi la chance de trouver dans la même ville une chaise de poste qui retournait à Montpelher. On lui offrit de le conduire à bon compte, la fatigue et sa santé délabrée le déterminèrent à accepter. Jusque-là, il était venu à cheval.

Mais il avait à peine fait quelques lieues qu'il se rencontra avec cinq ou six autres chaises. Laissonsen quatre ou cinq, pour n'en considérer qu'une seule. Notre malade se sentait peu disposé à faire des frais pour une société, quelle qu'elle fût; on en serait donc resté aux rapports de politesse qui s'échangent d'ordinaire entre personnes fréquentant les mêmes auberges, si une des voyageuses. M"""" de Larnage, n'avait réclamé plus que des politesses, et n'avait positivement entrepris le pauvre garçon. Rousseau

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