‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 5 sur 184 · Voir sur la naissance, la famille, les ancêtres de J.-J · texte numérisé non relu

Voir sur la naissance, la famille, les ancêtres de J.-J

Rousseau : Rousseau et les Genevois, par Gaberel; — La Famille de Jean-Jacques, par Eugène RiTTER ; — Recherches sur J.-J. Rousseau et ses parents, par Louis Dufour-Vernes. — 2.

Rousseau dit que le père de

Suzanne Bernard était pasteur et apporta les plus grands soins à réducation de sa fille.

Nouvelle erreur des Confessions: ce n'était pas le grand^ père, c'était le grand-oncle de Rousseau qui était pasteur.

(Eug. Rit ter, La Famille de J.-J. Rousfieau.)

exempte d'une certaine coquetterie. Sa beauté et son esprit lui attirèrent des hommag-es, mais l'amour qu'elle avait voué à son mari lui servit de sauvegarde. M. de la Closure, résident de France, fut, dit-on, un des plus empressés auprès d'elle. De là on n'a pas manqué d'insinuer qu'il pourrait être le véritable père de J.-J. Rousseau; mais un mot suffit pour mettre à néant cette calomnie, c'est que la Closure fut absent de Genève depuis la fin de 1709 jusqu'au mois de juin 1713 \

L'éducation donnée par la mère est pour l'enfant la véritable initiation aux luttes de la vie. Jean- Jacques n'eut pas le bonheur de connaître la sienne. S'il avait pu profiter de ses leçons, quelque imparfaites qu'elles eussent été sous certains rapports, peut-être eût-il évité bien des écarts.

Si du moins son père avait été à la hauteur de ses devoirs; mais Isaac Rousseau, assez instruit, assez brave homme, surtout fort attaché à sa femme, qu'il pleura longtemps, même après en avoir pris une autre, était d'un caractère trop léger et trop insouciant pour élever dignement ses enfants. Aussi, de ses deux fils, l'ainé devint un franc mauvais sujet et disparut bientôt sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Quant à Jean-Jacques, le second, il devint... ce que nous allons voir.

Isaac Rousseau, peu favorisé des dons de la fortune, n'avait guère, pour nourrir sa famille, que son métier d'horloger, dans lequel, à la vérité , il était fort habile, et auquel il joignait, comme supplément, la profession de maître de danse.

1. E. PaXTER, Nouvelles Re- la Correspondance de J.-J. cherches sur les Confessions et \ Rousseau.

LA VIE ET LES ŒUVRKS

Enfin, pour terminer ce que nous avons à dire des parents de Rousseau, une sœur de son père, Suzanne ou Suzon Rousseau , devenue plus tard M™^ Gonceru, femme pleine de cœur, servit de mère à l'enfant. Jean-Jacques était venu au monde presque mourant et avait apporté en naissant le germe d'une incommodité grave, que les ans, et peut-être aussi certains excès augmentèrent*. Sans le guérir, sa tante, à force de soins, conjura les effets de son mal. Quoique Jean-Jacques paraisse avoir été peu reconnaissant du service qu'elle lui avait rendu, il voulut bien lui pardonner « de lui avoir sauvé la vie », et il lui fit, .dans ses vieux jours, une rente de 100 francs.

J.-J. Rousseau appartenait, comme on voit, à une famille des plus modestes. Son enfance et sa jeunesse n'annoncèrent point sa célébrité future ; son entourage et le milieu où il vécut jusqu'à trente ou quarante ans, ne pouvaient que le retenir dans son obscurité. Jusqu'à près de quarante ans donc, il n'eut ni amis puissants pour le faire connaître , ni prôneurs pour le faire valoir.

Il prétend qu'il fut parfaitement élevé. Cela tient peut-être à ce que son éducation rappelle par certains côtés celle qu'il érigea plus tard en système. Notre avis est qu'il fut un enfant gâté, qu^une autorité ferme et une direction éclairée lui firent également défaut ; enfin qu'il n'y aurait aucune témérité à voir dans les vices de sa première éducation l'explication et l'excuse d'une partie des erreurs et

1. C'était un vice de conformation de la vessie, qui lui occasionna des rétentions

d'urine presque continuelles et des douleurs fréquentes.

des fautes de son âge mûr. Jugeons-en par le récit qu'il fait des années de son enfance.

Sa mère lui avait laissé pour unique héritage un cœur sensible et des romans; mieux eût valu qu'elle ne lui eût rien laisse du tout. Sa sensibilité, dit-il, fit tous les malheurs de sa vie, et les romans ne furent bons qu'à développer outre mesure et à dévoyer cette faculté, toujours prête à prendre chez lui la place de la raison.

C'est dans les romans qu'il tenait de sa mère qu'il apprit à lire. Dès cinq ou six ans, le soir après souper, il les dévorait avec son père. Et telle était leur ardeur, qu'ils ne pouvaient quitter leur lecture qu'à la fin du volume. Quelquefois le père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi.

A ce train, la bibliothèque de la mère fut bientôt épuisée. On se jeta alors sur celle du père, plus sérieuse, quoique non moins extraordinaire pour un enfant de sept ans. C'était V Histoire de l'Eglise et de rE^npire, par Le Sueur; le Biscornus sur Vhistoire universelle , de Bossuet ; Plutarque , Ovide , La Bruyère, Foiitenelle , Molière. Plutarque surtout devint la lecture favorite de Jean-Jacques , et les Hommes illustres lui tournèrent complètement la tète.

Rien de plus connu que l'influence des livres sur les lecteurs. Aux nombreux exemples qui mettent c€ fait en lumière, on peut joindre, comme un des plus frappants, celui de Rousseau. Son caractère naquit, pour ainsi dire, comme une fleur de sa tige, de ses lectures, ou da^igereuses, ou trop précoces. Les romans exaltèrent son imagination, échauffèrent sa sensibilité, et lui donnèrent une intelligence des passions qu'on rencontre rarement à son âge. Plu-

LA VIE ET LES ŒUVRES

tar(Jue le guérit en partie des romans, mais pour le jeter dans un autre excès. « De ces lectures, de ces entretiens, se forma, dit -il, cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie, dans les situations les moins propres à lui donner l'essor... Je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie ; le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l'aventure de Scevola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud^ pour représenter son action. »

Le tableau est joli ; le malheur est qu'il est en grande partie tracé par l'imagination. L'intrépidité de l'enfant prête à rire pour quiconque connaît l'homme, dont la vaillance n'a certainement jamais fait peur à personne. Comment s'empêcher de songer que ce petit Scevola en herbe passa son âge mûr et sa vieillesse à gémir et à se plaindre de son sort, de ses souffrances, de ses amis, de ses ennemis. Personne ne fut moins que lui taillé à l'antique ; il n'eut de ce qu^on est convenu d'appeler rhomme antique, ni les qualités, ni les défauts, ni la fermeté, ni la dureté, ni la vertu austère, ni la raideur. Sa nature nerveuse, impressionnable, ondoyante, rappellerait plutôt celle de la femme moderne. Aussi, nous semble-t-il plus près de la vérité quand il parle de son « caractère efféminé, mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, l'a jusqu'au bout mis en contradiction avec lui-même, et a fait que l'abstinence et la jouis-

sance, le plaisir et la sagesse lui ont également échappé. ))

Pourquoi toutes ces inégalités et ces contradictions, avouées par Rousseau lui-même ? C'est que personne ne lui avait présenté le devoir dans sa nécessité grave et sévère ; personne n'avait songé à fortifier son âme par l'habitude de la lutte contre le mal. On ne le laissa pas vagabonder dans la rue avec les enfants de son âge, c'était bien ; mais on lui supprima, pour ainsi dire, toute occasion de désobéir en ne lui commandant rien, c'était beaucoup moins bien. Ce laisser-aller, cette vertu molle et facile ne feront jamais des hommes. Il n'avait autour de lui, à ce qu'il prétend, que les meilleures gens du monde, son père, sa tante, sa bonne, ses parents, ses amis, ses voisins. Quel bel assemblage ! Unique à coup sûr; et dans tout cela, pas un mauvais exemple! Comment serait-il devenu méchant? Eh, mon Dieu, comme le peuvent devenir tous les enfants et tous les hommes ; par un effet de leur nature mêlée de bien et de mal, et plus souvent, hélas ! portée au mal qu'au bien. Jamais, dit-il, on n'eut à réprimer en lui, ni à satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu'on impute à la nature, et qui naissent toutes de l'éducation. Il avait les défauts de son âge; il était babillard, gourmand, quelquefois menteur ; il volait des fruits, des bonbons, de la mangeaille. Sans lui faire des crimes de ces défauts, très naturels, assurément, c'était déjà quelque chose. Fallait-il donc les laisser grandir et se développer à leur aise ?

Les lectures de Rousseau eurent sur son esprit et sur son cœur les influences les plus marquées ; sa vie de famille en eut d'analogues sur son caractère.

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