TOME I
LA VIE ET LES ŒUVRES
Ces années passées entre son père, qui ne le contrariait pas, et sa tante, qui lui laissait faire toutes ses volontés, contribuèrent à lui donner cette douceur sans énergie, cette faiblesse envers lui-même, ces fantaisies, ces caprices, qu'on pardonnerait à peine à une jeune femme nerveuse, cette impatience de toute gêne, qui ne savait même pas se plier aux usages les plus vulgaires. Il n'est pas jusqu'aux chansons que sa tante lui chantait d'une voix si douce, auxquelles il n'attribue au moins le germe de cette passion pour la musique qui ne se développa en lui que beaucoup plus tard, mais pour ne plus l'abandonner.
Jean-Jacques ne parle de ses parents que pour en dire du bien, du moins à sa façon ; c'est d'un bon fils. Cependant son témoignage suffit pour constater chez son père un grand fonds de faiblesse et de négligence. Mais d'après une autre autorité, il paraîtrait que cette faiblesse avait bien ses retours, et que cette négligence se réveillait parfois, quoique pas toujours à propos. On cite, entre autres, une circonstance où le malheureux enfant, pour avoir déchiré un livre, fut enfermé pendant plusieurs jours dans un galetas. Sa nourrice, c'est elle qui raconte le fait, était alors son unique consolation ^
En somme pourtant, c'est peut-être encore auprès de sa famille qu'il eut le plus à gagner, ou le moins à perdre. Son premier malheur fut d'être élevé sans mère ; le second fut de quitter sa famille à dix ans.
1. Musset-PaTHAY, Histoire i Rousseau Isaac. de J.-J. Rousseau, L. I. Article |
A ne considérer toutefois que les deux premières années qui suivirent sa sortie de la maison paternelle, on pourrait le féliciter du changement. Son père ayant eu un démêlé avec un ex-capitaine au service de la Pologne et ayant blessé son adversaire, fut condamné à demander pardon, genoux en terre, à Dieu et à leurs seigneuries du Conseil; puis à garder les arrêts pendant trois mois ; mais plutôt que de se soumettre à cette sorte de pénitence, il aima mieux s'expatrier et alla s'établir à Nyon, petit village du pays de Yaud\ Il laissa en partant son fils sous la tutelle de son beau-frère Bernard, ingénieur pour la ville de Genève, et père lui-même d'un garçon du même âge que Jean-Jacques. Les deux enfants furent mis ensemble en pension à Bossey, village voisin de Genève, chez le ministre Lambercier, « pour y apprendre, dit Rousseau, avec le latin, tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation. »
M. Lambercier était un excellent homme, fort raisonnable, qui n'accablait pas ses élèves de devoirs, et trouvait le moyen de se faire aimer d'eux. Cependant, comme il ne négligeait pas non plus leur éducation, il dut leur imposer certaines règles de conduite. Si ennemi qu'il fût de la gêne^ Jean-
1. Ces faits se passaient en novembre 1722. Gautier, le capitaine en question, avait été au service de la Pologne et non de la France, et Rous-
seau avait alors dix ans passés et non huit ans comme il le prétend. (Mugnier, M^e de Warens et J.-J. Rousseau, ch. I.)
Jacques dut se soumettre à ces règles, qui, du reste, étaient pour lui un véritable bienfait.
Il trouva encore à Bossey un autre avantage, celui de connaître les douceurs de l'amitié. « Jusqu'alors, dit-il, je n'avais connu que des sentiments élevés, mais imaginaires. » Et son père, et son frère, et sa tante n'ont donc pas été capables d'éveiller sa tendresse ! Quoi qu'il en soit, il se lia d'une vive affection pour son cousin Bernard. Au bout de sept à huit ans, ils se quittèrent. « Nous ne nous sommes, dit Jean-Jacques ,* jamais écrit ni revus; c'est dommage; il était d'un caractère essentiellement bon ; nous étions faits pour nous aimer. » Yoilà, il faut en convenir, un adieu bien sec, pour une amitié si tendre.
Son cousin, ses études, ses jeux, ses promenades reléguèrent naturellement les Grecs et les Romains au second plan, et rendirent à Jean-Jacques la vie d'enfant, la seule bonne et gracieuse à son âge.
C'est encore à Bossey qu'il commença, sans pouvoir s'en lasser jamais, à jouir de la campagne ; c'est de cette époque que date son goût si vif pour la nature, goût qui ne s'est jamais éteint et lui a inspiré ses pages les plus charmantes.
Son séjour de Bossey est resté profondément gravé dans sa mémoire. On dirait qu'après quarante ans, il n'en a rien oublié : ni les lieux , ni les personnes, ni les plaisirs simples et naïfs, ni ces anecdotes , insignifiantes au fond, mais rendues délicieuses par la manière dont elles sont racontées. Malheureusement il n'en a pas oublié non plus certains détails moins innocents, et qu'il avoue avec son cynisme ordinaire.
M"" Lambercier, sœur du ministre, habitait avec
son frère , et partageait avec lui les privilèges comme les charges de réducation. Ni l'un ni l'autre ne manquaient de sévérité quand cela était nécessaire; mais leur sévérité était si juste, si peu emportée, que l'enfant, tout en s'en affligeant , ne se mutinait pas. Jean-Jacques aimait surtout M^^° Lambercier. Il avait un grand désir de la satisfaire et une crainte véritable de lui faire de la peine. Elle, de son côté^ éprouvait pour ses élèves l'affection d'une mère. Elle en avait aussi l'autorité et trouvait même que son âge (elle avait trente ans) lui permettait de leur infliger le fouet au besoin. Mais elle avait compté sans les passions latentes, que les romans sans doute avaient fait germer dans l'imagination du pauvre Jean-Jacques. M^^" Lambercier s'aperçut-elle que sa correction faisait au coupable plus de plaisir que de peine? Ce qui est certain, c'est que, la seconde fois qu'elle l'infligea, elle déclara vouloir y renoncer désormais , renvoya dans une autre chambre les enfants , qui jusqu'alors avaient coaché dans la sienne, et même quelquefois dans son lit, et lit enfin à Rousseau l'honneur, dont il se serait bien passé, de le traiter en grand garçon. Du reste, il devait avoir alors onze à douze ans; cette mesure n'avait donc rien de prématuré.
Cette petite aventure décida, c'est lui qui le déclare , de ses goûts , de ses désirs , de ses passions et de lui pour le reste de sa vie. Mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est que ces passions sans but, ces désirs, qu'il traite lui même de honteux, lui aient servi de dérivatif, et qu'ils aient eu, en ce qui le concerne, le privilège inouï de le maintenir chaste et pur à un âge où il n'aurait plus eu de chances de l'être, et la force de confiner dans son
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imagination des fureurs erotiques qu'il eût sans doute transportées dans le domaine des faits. Il est difficile de comprendre comment ses désirs lui auraient précisément servi à ne pas les accomplir; comment l'ardeur du sang, la dépravation, la folie de la pensée lui auraient conservé des mœurs honnêtes. Loin de trouver là matière à excuse, on y peut voir, en un sens, un raffinement de libertinage. Mœurs honnêtes, pureté, modestie, chasteté, par quelle profanation ose-t-il employer de tels mots pour exprimer de telles idées !
Rousseau ne serait-il pas au fond de cet avis? « J'ai fait, dit-il en terminant cette incroyable tirade, le premier pas, et le plus pénible, dans le labyrinthe obscur et fangeux de mes confessions. Ce n'est pas ce qui est criminel qui coûte le plus à dire ; c'est ce qui est ridicule et honteux. Dès à présent, je suis sûr de moi ; après ce que je viens d'oser dire, rien ne peut plus m'arrêter. »
L'existence heureuse de Bossey, déjà troublée par les passions naissantes de l'enfant, fut brusquement interrompue par une aventure à laquelle son caractère donna des proportions inattendues. Accusé faussement d'une faute légère, il soutint naturellement son innocence ; mais les apparences étaient contre lui; on veut le faire avouer, on insiste, on exhorte, on menace; lui, de son côté, s'opiniàtre d'autant plus qu'on le presse davantage ; tant et si bien que la chose, qui n'était rien d'abord, devint toute une affaire. L'oncle Bernard fut mandé ; il se chargea lui-même de la punition; elle fut terrible ; l'enfant pourtant ne faiblit pas , et sortit de cette cruelle épreuve « en pièces, mais triomphant. »
A partir de ce moment, adieu les beaux jours de
Bossey. Les maîtres avaient perdu le prestige de justice et de raison qui faisait leur force; l'indignation , la crainte^ le mensonge, la mutinerie remplacèrent l'attachement, le respect, l'intimité, la confiance ; les études et les jeux étaient empoisonnés par la rage et le désespoir; la campagne elle-même s'était comme couverte d'un voile et avait perdu une partie de ses charmes. Rousseau compare cet état à celui de nos premiers parents après leur faute. Le dégoût ne tarda pas à arriver; enfin au bout de quelques mois les deux enfants durent revenir auprès de l'oncle Bernard.
De retour à Genève, entre son oncle, homme de plaisir, et sa tante, vieille dévote protestante, qui ne s'occupaient de lui ni l'un ni l'autre, Jean- Jacques jouit pendant un certain temps * de la liberté la plus complète. Son cousin lui restait; il partagea ses études et ses jeux, dessina, apprit un peu de géométrie , perdit largement son temps , et mena cette vie à la fois oisive et occupée , où une cage à construire, une gravure à enluminer, des marionnettes à faire jouer, même des sermons à composer et à débiter sont affaires graves, capables d'occuper des journées et des semaines. Les deux cousins se suffisaient et frayaient peu avec les autres enfants ; leur sauvagerie, leur tournure originale leur attirèrent des taquineries; Jean-Jacques, qui était le plus
1. Rousseau dit deux ou trois ans; il ne resta au contraire que peu de temps chez
son oncle. (Voir Mugnier, ch. II.)
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fort et le moins patient, se fâcha ; il battit, il fut battu ; toutes peccadilles pardonnables et qui ne contrediraient pas trop le certificat de sagesse qu'il se décerne, s'il n'y fallait malheureusement ajouter des faits plus graves.
Il s'était posé en redresseur de torts en faveur de son cousin ; il ne lui manquait, pour être un paladin dans les formes, que d'avoir une dame : il en eut deux ; une pour l'imagination^ l'autre pour les sens. Se figure-t-on cet enfant d'une douzaine d'années faisant la cour à M"^ de Yulson, jeune fille de vingtdeux, et lui livrant son cœur, ou plutôt toute sa tête ? Yoit-on le ridicule de ses transports , sa jalousie quand un autre homme approchait d'elle, ses larmes quand il la quittait, et^, pour tempérer les douleurs de l'absence, des échanges de lettres « d'un pathétique à faire fendre les rochers? » Tout cela se passait en partie à Nyon, en présence du père de Jean-Jacques, qui n'y trouvait rien à redire. Cependant la demoiselle vint, quelque temps après, voir à Genève son petit galant. Quelle joie, quels transports! Hélas! c'était pour y acheter ses toilettes de noce. L'enfant devint furieux, jura de ne plus la revoir. Elle n'en mourut pas pourtant, ni lui non plus ; mais vingt ans après, Rousseau l'ayant aperçue de loin sur le lac, changea de route, pour ne pas la rencontrer.
En même temps qu'il se livrait à cette folie, il en caressait une autre, moins romanesque et plus grossière , avec une enfant, M^^° Goton , qui n'était guère plus âgée que lui.
Et voilà ce qu'il appelle ne pas abuser de sa liberté, faire honneur à sa première éducation.
Ces histoires sont parfaitement ridicules; ne les
traitons pourtant pas de simples niaiseries ou de polissonneries d'enfant; Rousseau lui-même prendrait le soin de nous détromper. Il nous dirait que tout le cours de sa vie s'est partagé entre ces deux sortes d'amour, l'amour de l'imagination et l'amour des sens; « qu'il les a même éprouvés tous deux en même temps. » Nous venons d'en voirie premier exemple, nous sommes destinés à en voir d'autres. C'est l'application de cette parole de l'Ecriture : « Le jeune homme fait sa voie ; et quand il sera devenu vieux, il ne la changera pas ^ »
Rappelons aussi des souvenirs plus honorables. Rousseau , qui a toujours eu la prétention de dire de lui le mal encore plus volontiers que le bien , ne les a pas consignés dans ses Confessions ^ mais il les a racontés plus tard dans ses Rêveries^. Un jour, dans une fabrique d'indiennes , il s'amusait à promener sa main sur un cylindre, quand le fils du fabricant , imprimant à la roue un léger mouvement, lui serra les doigts si cruellement que le sang jaillit et que deux de ses ongles restèrent attachés au cylindre. Grande consternation du jeune homme, qui se jeta à son cou en pleurant, et le supplia de ne pas l'accuser. Jean-Jacques le promit, et en effet, vingt ans après, personne ne savait encore par quelle aventure deux de ses doigts portaient des cicatrices.
L'autre histoire est à peu près du même genre, et arriva quelques années plus tard. Un de ses camarades, avec lequel il jouait au mail , lui appliqua sur la tête, dans un moment de colère, un coup de
1. Proverbes, ch. xxii, v. 6. I solitaire, 4« promenade. — 2. Rêveries d'un promeneur \
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mail si violent qu'il faillit lui faire sauter la cervelle. Jean-Jacques aurait pu se plaindre; mais il fut si touché des larmes de son adversaire et de celles de sa mère qu'il se lia avec eux d'une affection tendre, qui ne cessa que quand il quitta le pays.
Sur ces entrefaites, Jean-Jacques arrivait à l'âge où il lui fallait songer à une profession. Celle de ministre du Saint Evangile lui aurait assez convenu ; il aurait aimé à faire et à débiter des sermons ; de piété, il n'en était pas question; peut-être jugeait-on qu'il n'en était pas besoin. Malheureusement, le maigre héritage de Suzanne Bernard ne permettait pas à son fils de faire des études complètes. On se rejeta du côté de la chicane, et l'enfant fut mis chez le greffier Masseron « pour y apprendre l'utile métier de grapignan. » Mais cette profession était si peu dans son caractère et dans ses goûts qu'au bout de peu de temps, son patron, jugeant qu'il n'était qu'un âne et ne serait jamais autre chose, le renvoya ignominieusement du greffe pour son ineptie.
Les clercs de maître Masseron avaient prononcé que Jean-Jacques n'était bon qu'à mener la lime; on le mit en apprentissage, non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur (26 avril 1726). Ce fut un nouveau déboire. Son maitre, Ducomniun, était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout, en peu de temps, de ternir tout l'éclat de son enfance, d'abrutir son caractère aimant et vif, de lui faire tout oublier, son latin, son antiquité, son histoire. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie succédèrent à ses aimables amusements. C'est, bien entendu, Rousseau qui parle.
Ce n'est pas que l'état lui déplût, et n'eût été la brutalité de celui qui était chargé de le lui ap-
prendre, il aurait pu espérer d'en atteindre la perfection. Mais accoutumé à une égalité parfaite avec ses supérieurs , qu'on juge de ce qu'il dut devenir dans une maison où il n'osait ouvrir la bouche, où il lui fallait sortir de table au tiers du repas, où il était roué de coups pour les moindres fautes, où l'image de la liberté du maitre et des compagnons augmentait encore le poids de son assujettissement, où enfin tout ce qu'il voyait devenait pour son cœur un objet de convoitise , uniquement parce qu'il était privé de tout. Yoilà comment il apprit à se cacher, à dissimuler, à mentir et enfin à dérober; d'abord volant par complaisance et pour le compte d'autrui ; puis pour son propre compte : vols de pommes et de friandises, vols d'outils et de dessins. S'il ne vola pas d'argent, ce fut par un reste de bonne éducation; il fut d'ailleurs toujours si peu tenté par l'argent! Une fois cependant, à plus de quarante ans, il prit à M. de Francueil, d'une façon assez niaise, trois livres dix sous. George Sand , qui était la petitefille de Francueil , raconte aussi cette anecdote des trois livres dix sous , d'après les notes de sa grand' mère , et ne la croit pas bien authentique. « Francueil , disent ces notes , n'en a gardé aucun souvenir, et même il pensait que Rousseau l'avait inventée pour montrer les susceptibilités de sa conscience, et pour empêcher qu'on ne crût aux fautes dont il ne se confesse pas \ » Mais toutes ces histoires , même la dernière , ne sortent guère du domaine de la simple espièglerie, et il y aurait exagération à y insister outre mesure.
Cette existence de vaurien ne pouvait satisfaire