Lettre à M™« de Buzenval, novembre
ne le croyons pas. Comme à tous les hommes d'imagination, toutes choses d'abord lui semblaient belles; il s'élevait facilement, mais il ne savait pas se soutenir. Il aurait été dans la diplomatie ce qu'il avait été dans l'éducation, pour laquelle aussi il s'était cru des dispositions. Il fit longtemps sa profession de la littérature, parce qu'elle est la variété même, encore fmit-il par l'abandonner comme le reste. Rousseau donc n'aurait jamais été un ambassadeur habile , parce qu'il aurait porté avec lui dans ses ambassades son imagination exaltée, sa sensibilité maladive, son inconstance, ses passions. Voyez-le donc menant les affaires de la politique comme il mena ses propres affaires ; voyez ce mélange de laisser-aller et de raideur, ce caractère inquiet, qui se trouble pour rien , cette sauvagerie , cette indépendance incapable de se plier aux usages les plus simples. Voyez encore Rousseau fatalement amoureux, comme Ruy Blas^ d'une reine ou d'une impératrice, et ne sachant pas même contenir ses sentiments. C'est là que Voltaire aurait eu raison de s'écrier que c6 serait un opprobre pour un ministère qu'un homme tel que J.-J. Rousseau eût été ambassadeur*.
Ayant dit adieu de bon cœur à toutes les ambassades, Jean-Jacques fut heureux de trouver dans le sein de l'amitié des consolations à ses ennuis. Il s'était lié à Venise avec un Biscayen nommé Altuna. Ce jeune homme était, paraît-il, un modèle de toutes les vertus et de toutes les perfections. Il était venu en Italie pour y étudier les beaux-arts,
\. Lettre de Voltaire au Secré- | 6 novembre 1766. taire d'ambassade de France, \
mais Rousseau lui ayant reconnu un merveilleux talent pour les sciences , l'engagea à aller passer quelque temps à Paris. Ils s'y retrouvèrent en effet, et comme Altuna avait un logement trop grand pour lui seul, il en offrit la moitié à son ami. Altuna n'aurait pas été parfait, s'il n'avait été un chrétien convaincu et fervent ; mais il était aussi tolérant pour les idées des autres qu'il était affermi dans les siennes. Aussi les divergences de pensées qui existaient entre les deux amis, n'altéraient pas l'iiarmonie de leurs cœurs. Sa tolérance toutefois n'était pas de l'indifférence, et quoique Rousseau ne le dise pas formellement, il semble clair qu' Altuna essaya de le convertir. Toujours est-il que malgré, ou peutêtre à cause de leurs discussions, ils étaient devenus inséparables. Pourquoi nous séparer, disait Altuna? Venez avec moi en Biscaye ; nous vivrons ensemble, ensemble nous serons heureux. Ils convinrent en effet de se réunir, mais les événements, peut-être aussi la nécessité de mener avec Altuna une vie régulière empêchèrent Rousseau d'accepter ces offres généreuses. Altuna partit seul. Pendant plusieurs années, il continua ses instances pour attirer Rousseau. La réponse de ce dernier est curieuse et bien capable d'attrister un cœur chrétien. « A quelle rude épreuve mettez-vous ma vertu, en me rappelant sans cesse un projet qui fait l'espoir de ma vie. . . . Mais vous connaissez mes sentiments sur un certain point ; ils sont invariables . . . Vous cherchez par zèle à me tirer de mon état ; je me fais un devoir de vous laisser dans Ib vôtre... Vous voyez donc que, de toute manière, la dispute sur ce point est interdite entre nous. Du reste, ayez assez bonne opinion du cœur et de l'esprit de votre ami, pour
croire qu'il a réfléchi plus d'une fois sur les lieux communs que vous lui alléguez, et que sa morale de principes, si ce n'est celle de sa conduite, n'est pas inférieure à la vôtre, ni moins agréable à Dieu. Je suis donc invariable sur ce point. Les plus affreuses douleurs ni les approches de la mort n'ont rien qui ne m'affermisse, rien qui ne me console, dans l'espérance d'un bonheur éternel que j'espère partager avec vous dans le sein de mon Créateur^» Les liens honteux dans lesquels Jean-Jacques était engagé à l'époque où il écrivit cette lettre lui donnent une triste signification. Est-il absolument sincère et serait-ce juger témérairement que de donner pour première cause à sa prétendue fermeté la crainte d'être obligé de changer de vie en changeant de principes? Quoi qu'il en soit, il n'alla point en Espagne comme il en avait eu le désir. Altuna se maria, eut des enfants, mourut jeune, et Jean- Jacques poursuivit son existence décousue.