‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 54 sur 184 · IV. Rousseau met ses enfants aux Enfants-Trouvés · texte numérisé non relu

IV. Rousseau met ses enfants aux Enfants-Trouvés

V. Le château de la Chevrette. — Liaison avec M^e d'Épinay. — Rousseau fait des articles sur la musique pour V Encyclopédie.

Jean-Jacques était retourné loger à son petit hôtel de la rue des Cordiers. « Là, dit-il, m'attendait la seule consolation que le ciel m'ait fait goûter dans ma misère, et qui seule me la rend supportable. » Il est bon d'ajouter pour ceux qui ne s'en douteraient pas, que ces paroles s'appliquent à une liaison de bas étage qui, de l'aveu de tous, amis et ennemis, pesa sur sa vie entière, pour la tourmenter, la perdre et la flétrir. Son récit, digne du fait lui-même , peut passer pour un chef-d'œuvre de sophistique. Pendant que, dans sa chambrette, il travaillait à son opéra des Muses galantes, Thérèse Le Vasseur, car c'est d'elle qu'il est question,

\. Confessions, l. VII.

était employée à raccommoder le ling-e de la maison. La jeune servante, comme c'était l'usage dans les auberges de cette importance, mangeait avec les hôtes, et trop souvent était en butte aux plaisanteries de la société. Rousseau , qui n'était plus un jeune homme, il avait trente-deux à trente-trois ans, fut frappé de son air modeste, de sa douceur, de sa timidité ; il se fit le défenseur de Tinnocence, et tout en détournant sur lui une bonne part des quolibets, y gagna la reconnaissance de la pauvre enfant. Que dire enfin ? Voulant la sauver, pour mieux y parvenir, il se donna à elle ; en d'autres termes, il la corrompit lui-même. Ce procédé rappelle assez bien l'homme charitable qui, dans la crainte qu'on ne vole la bourse du voisin, s'en empare le premier. Admirons ce merveilleux talent qui, volontiers, ferait passer la séduction pour une bonne œuvre. Dans cette société, qui pouvait être assez mêlée et se permettre des propos parfois épicés, il n'y avait, à entendre Jean-Jacques, que lui d'honnête ; c'est pourquoi il en donna la preuve que nous venons de voir. Cependant, afin de se montrer absolument délicat, il déclara à Thérèse qu'il ne l'abandonnerait pas, mais aussi qu'il ne l'épouserait jamais. Voilà son maximum en fait de morale. D'autres trouveront que de tels engagements n'engagent pas beaucoup. Lui-même n'avait, en efiPet, cherché d'abord qu'à se donner un amusement ; mais, ajoute-t-il, un peu d'habitude avec cette excellente fille et un peu de réflexion lui firent sentir qu'en ne songeant qu'à ses plaisirs, il avait beaucoup fait pour son bonheur.

Quel fut donc ce grand bonheur que lui procura Thérèse? Ici, nouvelles contradictions. Le motif

de leur liaison n'est pas difficile à trouver, ce fut sa facilité : Thérèse était à sa portée. Il était timide, maladroit, paresseux ; il ne se donna pas la peine d'aller chercher ailleurs ce qu'il avait rencontré sous sa main. Il est permis de croire qu^il en aurait fait autant pour toute autre. Il prit une fille laide et bête, laissant à son imag-ination le soin de lui façonner un esprit et une beauté factices. On se souvient du temps où il lui fallait un beau teint, des mains blanches, de la distinction dans les manières; mais il était écrit que les trois quarts de ses actes seraient le démenti de ses déclarations antérieures ou de ses principes.

Ce vrai motif, Rousseau Texprime avec une franchise encore plus brutale que nous ne pouvons le faire : « il fallait, pour tout dire, un successeur à ma maman. » L'intimité de l'esprit et du cœur, et aussi les liens honteux qui l'avaient uni à de Warens demeuraient dans son imagination et dans ses désirs. Mais si sa nouvelle liaison^ toute criminelle qu'elle était, n'eut pas du moins la circonstance aggravante d'une sorte d'adoption maternelle, quelle différence d'ailleurs avec ses premières amours ! Au lieu de la grande dame spirituelle, philosophe, distinguée, sensible, entreprenante, une servante d'auberge, ignorante, sans beauté, sans esprit, sans distinction, bonne, si l'on veut, mais de cette bonté niaise, qui est à peine un mérite. La chute était grande. Aussi, M. de Conzié ne pardonna-t-il jamais à Jean-Jacques d'avoir « préféré une femme telle que Thérèse à une maman aussi respectable que l'était M""" de Warens \ » Bien d'autres le blà-

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