TOME
mèrent également, et lui-même ne fut pas sans se repentir plus d'une fois de son choix ; mais l'ornière était tracée, il alla jusqu'au bout.
Élève de M""" de Warens, il rêva de reporter sur sa seconde maltresse les bienfaits de l'éducation qu'il tenait de la première. Le terrain était neuf ; on pouvait espérer qu'il n'attendait qu'une culture intelligente ; cependant il resta rebelle à tous les soins. Thérèse ne savait ni parler, ni lire, ni compter, et après des années d'efforts, son esprit demeura, pour ainsi dire, aussi fermé que le premier jour. Elle apprit à écrire d'une façon passable, mais elle ne sut jamais lire couramment ; elle ne parvint ni à connaître les heures sur un cadran, ni à suivre l'ordre des douze mois de l'année, ni à compter l'argent, ni à se rendre raison du prix d'aucune chose. Le mot qui lui venait en parlant était souvent Topposé de celui qu'elle voulait dire, et son amant fit, pour amuser M""" de Luxembourg^ un dictionnaire de ses phrases et de ses quiproquos. Rousseau^, si susceptible, devait souffrir cruellement d'avoir sans cesse à rougir de sa maîtresse ; s'il paraissait en rire, c'est que, ne pouvant avoir pour lui l'opinion, il prenait le parti de la braver. « Mais, ajoute-t-il, cette personne si bornée et, si l'on veut, si stupide, est d'un conseil excellent dans les occasions difficiles. Souvent en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même ; elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre ; elle m'a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément ; et devant les dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ges réponses et sa conduite lui ont attiré l'estime
universelle, et à moi, sur son mérite, des compliments dont je sentais la sincérité. » Si ces éloges ridicules n'étaient qu'invraisemblables, on pourrait hésiter à les croire ; mais autant que le rôle effacé de Thérèse permet d'en juger, ils ne sont pas plus vrais qu'ils ne sont vraisemblables. C'est d'ailleurs assez l'habitude de Jean-Jacques de vanter Thérèse d'une façon générale et de la déprécier dans les cas particuliers. Après avoir dit d'elle quelque chose de désavantageux, il est rare qu'il ne conclue pas à son avantage. L'amour, il est vrai, explique bien des choses ; mais si Famour résiste à une foule de laideurs physiques et morales, c'est ordinairement parce qu'il ne les aperçoit pas. Jean-Jacques voyait tout suivant la vérité, c'est-à-dire en laid, et il concluait comme s'il avait vu tout en beau ; explique qui pourra cette anomalie.
La mère Le Vasseur commençait bien dès lors à jeter sa note aigre dans ce doux concert; mais le bel esprit et l'astuce de la mère ne faisaient qu'enflammer les sentiments pour la fille. Tout était donc pour le mieux.
Il n'était pas jusqu'au travail que cet amour ne favorisât à sa manière, en rendant toute autre distraction superflue. Rousseau se remit pour la troisième fois à ses Muses galantes] au bout de trois mois elles étaient achevées.
Les opéras de Rousseau ne se sont jamais beaucoup joués et sont oubliés depuis longtemps ; cela peut nous dispenser de les apprécier longuement. Jean-Jacques a d'ailleurs parlé lui-même de son œuvre de manière à désarmer la critique. « Cet ouvrage, dit-il, est si médiocre en son genre, et le genre en est si mauvais que, pour comprendre com-
ment il m'a pu plaire, il faut sentir toute la force de l'habitude et des préjugés \ » L'idée en était pour le moins singulière. L'auteur se proposait d'offrir, en trois actes détachés, trois genres différents de musique. En bonne règle, on aurait dû appeler cela trois pièces. Mais la donnée une fois admise, on a pu soutenir que l'unité se retrouve dans l'exécution, et par le fait, on ne peut désirer une analogie plus complète que celle qu'on trouve dans ces trois actes, en quelque sorte coulés dans le même moule, et se répondant point pour point.
Les amours de trois poètes fournissent à Rousseau les sujets de ses trois parties. Le Tasse, auquel plus tard il substitua Hésiode , convenait à la musique forte et élevée; Ovide représentait à merveille le genre tendre, et Anacréon était naturellement indiqué pour inspirer des airs vifs et légers. Le tout était précédé d'un prologue et accompagné de danses. Ces personnages allégoriques ou mythologiques, Apollon, la Gloire, l'Amour, les Muses, ces ballets soi-disant héroïques, ces vers langoureux, cette musique énervante sont assez pauvres au fond ; mais c'était la mode : Molière lui-même avait payé son tribut à ce mauvais genre. Cette excuse en vaut bien une autre ; mais elle ne peut faire que le mauvais goût devienne de l'art véritable.
L'opéra étant composé, il s'agissait de le faire jouer; besogne difficile, qui donna bien du mal à l'auteur. S'il parvenait à placer son œuvre sous le patronage de Rameau, le succès en était assuré: il ne désespéra pas d'y réussir. Il avait justement accès auprès de ce musicien par la famille de la Po-
1, Les Muses galantes, AverLissemeut.
DE JEA>-JACQUES ROUSSEAU
pliaière, dans laquelle Gauffecourt l'avait introduit. M. de la Poplinière était le Mécène de Rameau, M""" de la Poplinière sa très humble écolière ; mais il fallait compter avec les mauvaises humeurs de Rameau.
D'abord celui-ci refusa de voir la pièce. Il ne se décida même pas sans impatience à l'entendre. Alors se montrant également prodigue de louanges et de critiques , il conclut à la fin que l'auteur n'était qu'un petit pillard sans talent et sans goût ; que ses partitions étaient parfois d'un homme consommé dans l'art, et d'autres fois d'un ignorant qui ne savait pas même la musique. « Et il est vrai, dit Rousseau^ que mon travail , inégal et sans règle , était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie , et que la science ne soutient point. » De cette époque date ce que Rousseau appelle la jalousie de Rameau ; mais comment admettre que le grand musicien ait été jaloux de Rousseau ?
Rameau a raconté la même anecdote ; on pense bien que les deux récits diffèrent sensiblement. « Je fus frappé, dit Rameau, d'y trouver de très beaux airs de violon , dans un goût absolument italien , et en même temps tout çe qu'il y de plus mauvais en musique française... Ce contraste me surprit; mais je vis bientôt qu'il n'avait fait que la musique française, et qu'il avait pillé l'italienne. » « Si le ballet eût été représenté, ajoute Rameau, et que le public eût jugé comme moi, Rousseau n'aurait pas manqué d'en tirer avantage en faveur de la musique italienne ; mais cela aurait prouvé simplement que de la bonne musique italienne vaut mieux que de la mauvaise musique française V »