‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 61 sur 184 · Mémoires de A/^e d'Épinay, t. I, ch. vi · texte numérisé non relu

Mémoires de A/^e d'Épinay, t. I, ch. vi

LA VIE ET LES ŒUVRES

tenue ; aussi allait-il rarement y faire visite à ]y|me j'Épinay. « Ne désirant voir que vous^ lui disait-il, que voulez-vous que je fasse au milieu de votre société. Je figurerais mal dans ce cercle de petits mirliflores \ »

Il ne dédaigna pas, toutefois, de se montrer poli et même louangeur à l'occasion, et cultiva sans trop d'embarras l'amitié que voulut bien lui offrir M™^ de Créqui. Il savait qu'il verrait chez elle d'Alembert ; mais sauf cette exception nécessaire, il exprima le désir de ne trouver qu'elle. Elle le chargea de lui faire la traduction d'une épitre d'Horace. Tout en se reconnaissant peu propre au métier de traducteur^ il finit par lui donner une espèce de traduction libre ou d'imitation que nous ne possédons plus. M"'*' de Créqui essaya de lui faire accepter des présents ; il avait son parti arrêté à cet égard ; il refusa. « Je me suis bien étudié, lui écrit-il, et j'ai toujours senti que la reconnaissance et l'amitié ne sauraient compatir dans mon cœur. Permettez donc que je le conserve pour un sentiment qui peut faire le bonheur de ma vie, et dont tous vos biens, ni ceux de personne ne sauraient me dédommager ^ » La reconnaissance ne pèse, dit-on, qu'aux âmes basses. Elle parut toujours à Jean-Jacques d'un poids intolérable.

Il se posait parmi les femmes ; l'amitié de Diderot lui ouvrant la collaboration de VEiicyclopédiey lui promettait d'avancer ses affaires d'une autre façon. Il put espérer trouver là une mine inépuisable et un moyen lucratif de s'occuper pendant des années. Il

1. Mémoires de M^^ d'Épinay, | de Créqui, vers 1751 ou 1752, t. I, ch. VIII. — 2. Lellre « M™^ |

fît, en effet, des articles sur la musique, qui lui coûtèrent quelques frais et ne lui furent jamais payés. Il ne s'en tenait pas là^ et malgré ses souffrances vraies ou supposées, il continuait à étudier. Il voulait percer, d'abord pour lui-même sans doute, mais aussi, car c'était déjà sa manie, pour confondre ses ennemis. « Je bouquine, écrivait-il à M'^Vde Warens, j'apprends le grec. Chacun a ses armes. Au lieu de faire des chansons à mes ennemis, je leur fais des articles de dictionnaires ; l'un vaudra bien l'autre, et durera plus longtemps ^ « Hélas! il se flattait. Il vécut assez pour voir qu'il ne travaillait guère alors pour la postérité. Non que ses articles fussent pires que la plupart ; ils étaient même meilleurs que plusieurs d'entre eux ; mais, et c'est assez pour en faire justice^ ils étaient dignes de la place à laquelle ils étaient destinés, lourd recueil où il y a de tout excepté de la critique.

On avait accordé à Jean-Jacques trois mois pour livrer son travail ; il fut prêt à l'époque prescrite. Des collaborateurs mieux payés ne se piquaient pas d'autant d'exactitude. Ses articles, toutefois, devaient se ressentir de la hâte avec laquelle ils avaient été composés. Rameau en signala les contradictions et les ignorances ^ Les éditeurs de VEncyclopédie réclamèrent ; mais Rameau leur adressa une réplique victorieuse. La partie n'était pas égale ; tout autre que Rousseau ne se serait pas relevé du coup. Pour lui, cela ne l'empêcha pas de revoir plus tard ses articles, et d'en faire un livre tout au plus passable*. Il avait du goût, quelques connaissances,

1. Lettre à M™« de Créqui, 17 janvier 1749. — 2. Erreurs sur la musique dans l'Encyclo-

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