Mémoires de M^'^ d'Èpinay, t. I, ch. iv. — 2. Id
TA VIE ET LES OEUVRES
même temps dont il raconte ses malheurs. Il est de retour à Paris depuis trois ans ; c'est la nécessité d'essuyer une injustice et la perspective d'être pendu, dit-il, qui l'y a ramené ^ » En effet, sous prétexte de raconter son histoire à M°''' d'Epinay, il lui avait fait le conte le plus fantaisiste qu'il soit possible d'imaginer^.
L'année suivante , d'Epinay était séparée
d'avec son mari. Elle restreignit beaucoup sa société. Nous retrouvons cependant à la Chevrette nos principaux personnages : Francueil, Rousseau, Gauffecourt, le chevalier de Yalory, M^-^ d'Ette ; et de plus, Duclos, spirituel, libertin, cynique, bourru, capable, ce qui n'est pas peu dire, d'effaroucher la pudeur de M""" d'Epinay ; au demeurant, honnête homme et fidèle ami, ou du moins passant pour tel 3. Duclos à qui, selon le mot de la comédienne Quinault, il ne fallait que du pain, du fromage et la première venue \ devint le personnage important de la maison. Il tranchait sur tout. M""" d'Epinay, en l'absence de Jean-JacqueS;, le consultait sur l'éducation de son fils, et en obtenait les conseils les plus détestables ^ Francueil et Rousseau faisaient de lui le plus grand cas ; lui-même , à l'occasion, les servait à sa manière. « Depuis quand, demandait-il un jour à M""" d'Epinay, connaissezvous Rousseau? — Il y a un an à peu près ; c'est à M. de Francueil que je dois l'agrément de le connaître. — Quoi ! pour jouer la comédie ! Il valait
. 1 . Mémoires de M™« d'Epinay, t. I, ch. IV. — 2. Lettre de M™« d'Épinay à Francueil ; tirée de la Jeunesse de M™» d''Épinay, par L. Perey et G. Mau-
GRAS. — 3. Mémoires de d'Épinay, t. I, ch. v. — 4. Id., ch. VIII. — 5. Id., ch. VI et
mieux l'employer à autre chose, car il est méchant acteur. — Cela est vrai, mais il faut lui savoir gré de sa complaisance. — De la complaisance? c'est chose nouvelle pour lui ; profitez-en tandis que le jeu lui plait ; ou, pour mieux dire, ne vous accoutumez pas à de petits soins de sa part ; car je vous avertis qu'il n'est pas homme à femmes. — Qu'est-ce que vous entendez par là? — Parbleu, de ces bonnes gens, qui se prêtent à vos plaisirs tant que vous voulez. — Mais est-ce que Rousseau vous aurait fait des plaintes? — Lui? point du tout ; il sait trop à qui il a affaire pour venir me porter des plaintes des gens qu'il sait que j'aime, et il a trop d'esprit pour ne pas les ménager avec d'autres. — Ah ! pour de l'esprit, on n'en a pas davantage. — Diable ! vous avez senti cela ; le public ne voit pas si bien que vous ; mais donnez-lui le temps, et vous verrez cet homme faire un bruit du diable. — Je suis étonnée qu'avec toutes les ressources qu'il pourrait trouver dans son génie, sa situation soit encore si malheureuse. Que n'écrit-il? — Donnez-lui le temps de se reconnaître. Que diable voulez-vous qu'il écrive ? Il faut être heureux pour bien écrire ; sans quoi on ne fait rien de bon. Mais je lui ai dit au moins ; c'est peut-être plus sa faute que celle des autres, s'il n'est pas mieux. Pourquoi aussi a-t-il de l'humeur comme un dogue ^ ?... »
Jean-Jacques se plaisait à la Chevrette, parce que la Chevrette, c'était la campagne ; qu^on y jouissait d'une grande liberté d'allures ; qu'il pouvait s'y isoler, y exhaler ses humeurs, y laisser voir ses singularités. A Paris, il y avait plus d'étiquette et de