‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 73 sur 184 · Voir aux Œuvres : Èpître au vicaire de Marcoussis · texte numérisé non relu

Voir aux Œuvres : Èpître au vicaire de Marcoussis

LÀ VIE ET LES ŒUVRES

posait facilement, il lui fallait revenir après coup sur son œuvre et en limer péniblement les aspérités. Loin de notre pensée de lui en faire un reproche ; c'est le cas de répéter : le temps et le travail ne font rien à l'affaire.

Sa manière de composer mérite d'être citée : « Je travaillai ce discours, dit-il en parlant de son mémoire sur les sciences, d'une manière bien singulière, et que j'ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit, les yeux fermés, et je tournais et retournais mes périodes dans ma tète, avec des peines incroyables ; puis , quand j'étais parvenu à en être content, je les disposais dans ma mémoire, jusqu'à ce que je pusse les mettre sur le papier. Mais le temps de me lever et de m'habiller me faisait tout perdre, et quand je m'étais mis à mon papier, il ne me restait presque plus rien de ce que j'avais composé. Je m'avisai de prendre pour secrétaire M™'' Le Yasseur. Je l'avais logée, avec sa fille et son mari, plus près de moi, et c'était elle qui, pour m'épargner un domestique, venait tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service. A son arrivée, je lui dictais, de mon lit, mon travail de la nuit, et cette pratique, que j'ai longtemps suivie, m'a sauvé bien des oublis. » D'autres fois, Rousseau allait se promener seul, rêvant à son grand système, et notait ses pensées sur son carnet, à mesure qu'elles se présentaient à son esprit.

Malgré sa lenteur à produire et les soins d'une controverse incessante, il trouva encore le temps de se livrer très activement à la musique et de faire quelques compositions littéraires. Laissons de côté, pour le moment, la musique de Rousseau, et disons

un mot de ses ouvrages de littérature. Comme si son succès de Dijon l'avait mis en veine, il songea, dès l'année suivante, à concourir pour l'académie de la Corse. Il s'agissait de rechercher quelle est la vertu la plus nécessaire aux héros. « Question frivole, dit-il, où il n'y avait pas de bonne réponse, mais où on aurait pu en faire une moins mauvaise \ » Aussi, soit que l'insuffisance du sujet ait paralysé le talent de l'auteur, ou que le souci de son autre discours ne lui ait laissé qu'une médiocre attention pour celui-ci, il fut si peu satisfait de son œuvre qu'il ne l'envoya même pas. Il l'avait oubliée depuis longtemps lorsque , en 1768 , elle fut imprimée à Lausanne, à son insu, sans qu'il put savoir à qui s'en prendre. Bientôt après, nouveau sujet d'étonnement, il apprit que ce barbouillage académique, ce chiffon, ce torche-cul avait aussi été imprimé à Paris. Il protesta énergiquement contre cette publication, qui ne pouvait que lui faire tort à tous les points de vue ^

Disons un mot encore d'une autre œuvre qui tranche complètement sur toutes celles dont nous avons parlé jusqu'ici. Le duc d'Orléans étant venu à mourir, l'abbé Darti fut invité à prononcer son oraison funèbre. L'abbé, qui n'était sans doute pas bien fort, trouva commode de charger Rousseau de lui composer son discours. Celui-ci n'eut garde de refuser un travail qui lui donnait le moyen de remonter un peu sa bourse, et d'être agréable à M"''' Dupin^ Le marché, il en faut convenir, n'était

1. Voir aux Œuvres, avertissement.— 2. Lettres à Dupeyrou, 18 janvier, et à Lalliaud, 4 et 28 février 1769. — Année littéraire,

de 1768, t. VII. — 3. Oraison f unèbre de Mgr le duc d'Orléans , aux Œuvres de J.-J. Rousseau.

Le discours de Rousseau ne

bien honorable ni d'un côté ni de l'autre. L'ouvrage ne pouvait manquer d'avoir le grand défaut de n'être qu'un devoir de rhétorique, fait sans mission et sans conviction. L'auteur le qualifie de très faible. Ce travail prouve néanmoins que Jean-Jacques savait prendre les tons les plus divers. C'est merveille de voir comme il semble à Taise au milieu des textes de l'Ecriture sainte ; comme il se donne un air confit en dévotion, pour célébrer un prince janséniste, qui affectait plutôt les allures d'un moine ou d'un savant que celles d'un grand seigneur.

fut jamais prononcé, parce qu'un autre que Pabbé Darti en fut chargé au dernier moment. Le même abbé avait déjà demandé à Voltaire de lui faire un panégyrique de saint Louis {Lettre de Voltaire à Frédéric, 23 juillet 1749).

L'abbé Darti était beau-frère de M°ie Darti, laquelle était,

comme M°^<^ Dupin, tille de Samuel Bernard. — Voir encore*, sur V Oraison funèbre du duc d'Orléans, Lettres de Bousseau à Moultou, 12 et 23 décembre '1761 : de Moultou à Rousseau, 26 décembre 1761 et 19 mai 1762, et Confessions, 1. XI.

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