‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 72 sur 184 · Préface de A'V< rcisse · texte numérisé non relu

Préface de A'V< rcisse

chassent de me conduire d'abord sur ces principes et de rompre brusquement en visière aux maximes de mon siècle, j'en eus dès lors la volonté décidée, et je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradicteurs pour l'exciter et la rendre triomphante. » Ces lignes expliquent suffisamment la préface de Narcisse. En même temps, comme par une ironie du sort, Thérèse devint enceinte pour la troisième fois.

Rousseau reprochait aux lettres et aux sciences de faire naître la politesse qui donne les dehors des vertus qu^on n'a pas. Sa déclaration, qui n'était que l'aggravation de son discours, semblait avoir pour but de le mettre dans la nécessité d'être vertueux : par le fait, il s'appliqua surtout à le paraître. Aussi, à quiconque demanderait s'il fut toujours l'homme libre, fort et vertueux qu'il prétend, les faiblesses, les vices, les servitudes de toute sa vie, la grossesse de Thérèse, qui se manifestait à cet instant même, seraient là pour répondre.

Le Discoui's pour l'académie de Dijon, qui ne fut que le développement naturel des idées et des tendances de Rousseau, marque néanmoins un des points les plus saillants de sa carrière. Il était arrivé à trente-huit ans sans avoir pu, ou selon lui, saTis avoir voulu sortir de son obscurité. Au moment même où il composait son fameux Discours, il déclarait qu'il avait « renoncé aux lettres et à la fantaisie d'acquérir de la réputation. Désespérant, écrit-il à Voltaire, d'y arriver à force de génie, j'ai

dédaigné de tenter, comme les hommes vulgaires, d'y arriver à force de manège '. »

Son Discours fit de lui un littérateur, ou si l'on aime mieux , un philosophe de profession , car au xviii'" siècle, c'était tout un. Il y avait longtemps qu'il aspirait à le devenir. Désormais il eut son rang dans la littérature. Beaucoup auraient été fiers de la place qu'il y occupa; lui-même ne le fut pas moins qu'un autre; mais toujours porté à être mécontent de son sort, il y vit surtout l'origine des tourments de toute sa vie. « Qu'est-ce que la célébrité, dit-il quelque part^? Voici le malheureux ouvrage à qui je dois la mienne. Il est certain que cette pièce, qui m'a valu un prix et qui m'a fait un nom, est tout au plus médiocre... Quel gouffre de misères n'eut point évité l'auteur, si ce premier écrit n'eût été reçu que comme il méritait de Fêtre! Mais il fallait qu'une faveur, d'abord injuste, m'attirât par degrés une rigueur qui l'est encore plus. »

Pour parler exactement, c'est moins la littérature que les littérateurs qu'il rend responsables de ses malheurs. Il s'était déjà fait parmi eux des connaissances et des appuis; du jour où il fut devenu un d'eux, et non des moindres, on pourrait croire qu'il étendit ses relations. Il continua cependant à rechercher les musiciens, encore plus que les hommes de lettres. Il avait fait, chez M'^'' Dupin, la connaissance du prince héritier de Saxe-Gotha ; il ne tarda

1. Leltre à Voltaire^ 30 janvier 17o0. — Voir aussi Lettre à l'abbé Raynal, directeur du Mercure, 13 juillet 1750. — 2. Avertissement mis en tête

du Discours sur les sciences et les arts, dans la première édition d<'S Œuvres do J.-J. Rousseau.

LA VIE ET LES ŒUVRES

pas à se lier avec son chapelain Klupffel, et cultiva surtout l'amité de Grimm, qui servait de lecteur au prince, en attendant mieux. Grimm était d'un abord peu aimable, mais il était musicien; c'était tout pour Jean-Jacques. Bientôt ils devinrent inséparables ; ils passaient une partie des jours et les nuits presque entières à faire de la musique. Grimm ayant contracté pour une comédienne une sorte de mal d'amour, qui le prit on ne sait comment et le quitta de même, Jean-Jacques, de moitié avec l'abbé Raynal, le veilla sans relâche, jusqu'à sa guérison.

Rapporterons-nous un projet , que les trois amis Rousseau, Diderot et Grimm, auraient, dit-on, formé un jour. Il s'agissait d'un grand voyage en Italie, à pied, avec la carabine sur l'épaule, pour défendre au besoin sa bourse. La mise de chacun devait être de cent louis. On passerait par le mont Cenis ou le Saint-Bernard. On badinait d'avance sur les aventures que ne manquerait pas de faire naître l'intempérance de Diderot, et dont le pauvre Jean-Jacques devait être la victime. Je riais alors comme eux, disait Jean- Jacques ; mais depuis, j'ai réfléchi. Le malheureux faisait remonter jusqu^à ces plaisanteries de jeunesse les complots qu'il croyait ourdis contre lui\

Citons encore parmi les amitiés que Rousseau contracta à cette époque, Saurin, avec qui il se brouilla plus tard, et l'abbé de l'Étang^ vicaire de Marcoussis, près de Montlhéri. Il allait voir ce dernier de temps en temps avec Thérèse et M""" Le Yasseur, et faisait chez lui de la musique de sa fa-

1 . Anecdote racontée par Ga- | par M. Sgherer, p. 37. RAT . Voir Melch'ior Grimm , |

çoa. Il lui adressa un peu plus tard une Èpître en vers sur les ennuis et les tracas de Paris. Les vers de cette Èpître sont naturels, sans pédanterie, mais aussi sans élévation \ Jean-Jacques allait souvent aussi à Passy, chezMussard, ancien joaillier retiré des affaires, son compatriote et un peu son parent. Mussard, sans être de la haute société, aimait à recevoir et accueillait agréablement ses hôtes. On faisait de la littérature et de la conversation, on chantait, on jouait du clavecin.

Rousseau était assez content : on s'occupait de lui ; mais il avait bien aussi à s'occuper lui-même de sa personne, tant pour remettre à la raison ses critiques, que pour répondre à l'idée que l'on commençait à se faire de son génie. Il se passionna pour la littérature, comme il s'était passionné pour tant d'autres choses. « Mes sentiments, dit-il, se montèrent avec la plus inconcevable rapidité au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l'enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu ; et ce qu'il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon cœur durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré qu'elle ait jamais été dans le cœur d'aucun autre homme. » Nous savons ce que signifient dans sa bouche ces grands mots de vérité, de liberté, de vertu ; mais si la valeur de ses sentiments peut être révoquée en doute, l'effervescence au moins est certaine.

Cette activité passionnée toutefois ne lui épargnait nullement les labeurs de la composition. Si parfois, dans les moments où il était monté, il com-

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