‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 75 sur 184 · Confessions, 1. VIII · texte numérisé non relu

Confessions, 1. VIII

LA VIE ET LES ŒUVRES

pas, d'ailleurs, en ménage sans argent. Cependant Francaeil et M™*" Dapin ayant élevé son traitement de 900 à 1,200 livres, cet avantage le détermina. M™" Dupin lui donna quelque argent pour acheter des meubles ; Thérèse en avait quelques-uns de son côté ; on réunit le tout et on alla s'installer, tant bien que mal, dans un petit appartement, au quatrième étage, à l'hôtel du Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, aujourd'hui, rue Jean-Jacques Rousseau, à l'angle de la rue Coquillère.

L'idylle que Jean-Jacques y coula fut-elle aussi parfaite qu'il le prétend? Commençons par Thérèse. Elle avait un cœur d'ange. — Soit. — Ils sentaient davantage chaque jour qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. — C'est difficile à admettre. De petits soupers dans une guinguette ou à la fenêtre, des tète-à-tête jusqu'à minuit avec une fille presque idiote, pouvaient-ils convenir à un homme tel que Rousseau? — Mais il craint que ces détails ne paraissent ridicules. Il a raison ; tenons-nous-en à ce mot de la fin.

Leur attachement^ du reste, résistait à certains accrocs, qui auraient pu en troubler bien d'autres. Un soir, Jean-Jacques, en société de Grimm, eut une assez vilaine histoire avec une fille. Le lendemain, le bon ami Grimm n'avait rien de plus pressé que d'en informer Thérèse. Heureusement, Jean- Jacques lui avait tout avoué de son côté ; de sorte que Thérèse , qui n'avait eu que des paroles de douceur pour son amant, fut outrée de la perfidie de Grimm.

Le père Le Vasseur était un vieillard insignifiant. Il redoutait sa femme et ne l'appelait que le lieutenant criminel. Nous pourrions le laisser de côté,

s'il n'avait été une bouche de plus à nourrir.

Quant à M""' Le Yasseur, ses façons, qui ne manquaient pas d'esprit, mais avaient encore plus de prétentions, agaçaient Jean-Jacques. Elle avait bien voulu lui donner sa fille; à la condition toutefois de garder sur elle son pouvoir, de lui continuer ses conseils, qui n'étaient pas des meilleurs, et de la prendre pour complice de ses rapacités et de ses finesses. Elle fit à M"''' Dupin beaucoup de confidences et trouva moyen de lui extorquer de nombreuses largesses. Jean-Jacques ne fut instruit de ces faits que plus tard et écrivit pour s'en excuser ; mais il y en avait bien d'autres , dont il se doutait, et qu'il n'osait réprimer. Les Gouverneuses, comme on les appelait quelquefois, étaient sans cesse en commérages et en chuchoteries avec les uns et avec les autres, se faisaient valoir et acceptaient de toutes mains. Jean-Jacques, blessé de ces petits manèges, s'échappait pour rêver plus à son aise, et répandait dans ses livres une partie de la bile et de l'humeur qui débordaient de son cœur.

Nous voilà déjà loin de la félicité de tout à l'heure.

La santé de notre philosophe était pour lui un autre sujet de tourment. Des circonstances accidentelles, l'excès du travail, l'effervescence de son imagination, le tout joint à un état constitutionnel peu satisfaisant lui avaient occasionné des crises assez graves et des souffrances aiguës. Il vit quatre ou cinq célébrités médicales, qui le traitèrent chacune à sa mode, le soumirent aux sondages, aux bains, aux saignées, et finirent par déclarer qu'il n'en avait pas pour six mois à vivre. Un chrétien aurait profité de l'annonce de la mort pour s'y préparer; Jean-

Jacques ne songea qu'à utiliser pour le plus grand profit de son agrément les jours qui lui étaient comptés.

Sur ces entrefaites, M. de Francueil, qui était receveur général des finances, ayant eu besoin d'un caissier, proposa cet emploi à son secrétaire. Celui-ci en commença même les fonctions, afin de se mettre au courant; mais les misères de sa santé, l'ennui des chiffres et par-dessus tout la responsabilité l'effrayèrent. Il avait bien encore un autre motif de refuser, c'était le grand projet qu'il nourrissait depuis quelque temps de rompre en visière avec les usages du monde, et de mener la vie austère et indépendante qu'il avait préconisée dans son Discours. Gomment accorder en effet ses sévères principes avec un état qui s'y rapportait si peu? De quel œil verrait-on un caissier, un homme de finance prêcher le désintéressement et la pauvreté? Ces idées de réforme avaient fermenté dans sa tète pendant le délire de la fièvre ; il s'y confirma de sangfroid, renonça à tout projet de fortune et d'avenir, et, pour commencer, se mit en quête d'un métier qui pût lui assurer son pain de chaque jour et son indépendance. Il choisit la profession de copiste de musique, et écrivit à M""*" Dupin et à M. de Francueil pour les remercier de leurs bontés passées et leur demander leur pratique. Il dut lui en coûter de quitter cette maison qu'il avait fini par regarder presque comme la sienne. Il s'était habitué à ses fonctions ; il s'était surtout attaché à M""" de Chenonceaux, belle-fille de M""" Dupin : il lui trouvait de l'amabilité, des charmes, beaucoup de dispositions pour la philosophie. Il en avait fait son élève. Chose surprenante, il passa trois ou quatre heures

chaque jour, pendant tout un été, avec cette jeune femme^ qui n'avait pas vingt ans, sans laisser échapper une galanterie.

Quand Francueil reçut le billet de Rousseau, il le crut fou et accourut chez lui pour combattre sa résolution; mais elle était irrévocable. Jean-Jacques laissa dire le monde et alla son train ; le premier article de son programme n'était-il pas de « briser les fers de l'opinion et de faire avec courage tout ce qui lui paraissait bon, sans s'embarrasser aucunement du jugement des hommes? » Il quitta la dorure et les bas blancs, prit la perruque ronde, posa l'épée et vendit sa montre, sous prétexte qu'il n'aurait plus besoin de savoir l'heure. Il n'avait gardé que son linge, qui était fort beau. Quelqu'un, qu'il soupçonna être le propre frère de Thérèse, lui rendit le bon office de le débarrasser de cette servitude, força la porte de son logement et le dépouilla de toute sa lingerie. Ce vol eut lieu le 25 décembre 1751, pendant les Yèpres. Cette date peut servir à fixer l'époque de la réforme de Rousseau. On força la porte d'un grenier au sixième étage, où couchait le vieux Le Yasseur, et l'on prit vingt-deux chemises fines, garnies de manchettes unies, brodées ou festonnées et d'autre linge. Il n'est, du reste, question de soupçons ni dans la déclaration de la femme Le Vasseur, ni dans l'information faite à la requête du procureur du Roi, ni dans la déposition de Rousseau et des trois Le Yasseur ^

Si l'on se reporte à la préface de Narcisse, il faudra admettre que l'amour de la philosophie fut le prin-

1. Voir ces pièces aux Ar- i ciaire Y, 15779 à 15801. chives nalionales, section judi- 1

cipal motif de la résolution de Jean-Jacques ; dans tous les cas, il ne fut pas le seul. Sans insister sur sa manie de fausse simplicité, qui pourrait bien n'être qu'un raffinement de son orgueil, et sur ce désir de se singulariser et de faire parler de lui, qui fut toujours un trait de son caractère, il avoue que la misanthropie ne fut pas étrangère à sa détermination. Dès l'époque où il était chez de Warens, on remarquait son goût pour la solitude, son mépris inné pour les hommes, son penchant à blâmer leurs défauts et à se défier de leur probité V Ces dispositions ne firent que croître avec le temps. « Jeté malgré moi dans le monde, dit-il, sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y assujettir, je m'avisai d'en prendre un qui m'en dispensât. . . Je me fis cynique et caustique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. »

Si Jean-Jacques avait désiré véritablement fuir le bruit, le moyen était mauvais. Comme il était facile de le prévoir, il parvint à la notoriété par l'affectation à la simplicité, plus aisément qu'il n'y serait parvenu par le faste. Il suffisait qu'il ne voulut pas se montrer, pour que chacun s'efforçât de le voir ; il suffisait qu'il refusât les présents, pour que tout le monde lui en offrit. Il y gagna des pratiques, mais aussi bien des importunités. Sa chambre ne désemplissait pas; les femmes employaient mille ruses pour l'avoir à dîner; il se trouvait dans l'alternative ou de se faire des ennemis par ses refus, ou de se créer des ennuis par ses complaisances ; enfin il crut voir le moment où il lui faudrait se montrer comme Polichinelle.

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