‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 91 sur 184 · Discours, deuxième partie · texte numérisé non relu

Discours, deuxième partie

de les remplir, et formèrent les premiers rudiments de la morale^ morale tout intéressée, fondée uniquement sur le besoin, incapable d'obliger pour l'avenir, et n'exigeant pas un langage beaucoup plus perfectionné que celui des corneilles ou des singes, qui en effet s'attroupent à peu près de même.

Cependant cette vie et cette morale de singes met sur la voie de nouveaux progrès. L'amour paternel et l'amour conjugal commencent; la famille, en se fondant, produit la première société, véritable modèle et origine de toutes les autres ; un langage commun, mais toujours très simple, les attraits de l'amour ou du plaisir, les exigences du besoin unissent plusieurs familles ; les relations, en s'étendant, forment des peuples, d'abord très petits, puis de plus en plus considérables.

Ces changements, qui furent les premiers pas vers l'inégalité et en même temps vers le vice, étaient funestes au bonheur et à l'innocence. Des idées de considération et d'estime naquirent celles de vanité et de mépris, de honte et d'envie ; on inventa les devoirs de la civilité, on ressentit les traits de l'offense, on éprouva les désirs de la vengeance. « Voilà précisément le degré où étaient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont connus ; et c'est faute d'avoir remarqué combien ils étaient déjà loin du premier état de nature, que plusieurs se sont hâtés de conclure que l'homme est naturellement cruel, et qu'il a besoin de police pour l'adoucir. »

Mais qu'on remonte un peu plus haut, et l'on trouvera un état moins avancé, sorte de juste milieu entre l'indolence de l'âge primitif et la pétulante activité de notre amour-propre. Cette époque doit être la plus heureuse et la plus durable. « L'exemple

des sauvages, qu'on a presque tous trouvés à ce point*, semble contirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de Tindividu, et en effet, vers la décrépitude de l'espèce. »

Que si quelqu'un veut connaître, afin d'en essayer, le point précis qui caractérise cet heureux état, qu'il apprenne que c'est celui où les hommes, contents de leurs cabanes rustiques, de leurs habits de peaux et de leurs ornements de plumes et de coquillages, de leurs instruments de pierre et de leurs canots en éçorce, n'avaient aucun des arts qui exigent le concours de plusieurs personnes. « Mais, dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre ; dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes, qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. »

Les deux instruments principaux de cette déplorable révolution furent la métallurgie et l'agriculture. Le blé est, en quelque sorte, le symbole de notre malheur. Pourquoi l'Europe est-elle plus policée, et partant plus malheureuse que les autres parties du monde? Parce qu'elle produit plus de fer et plus de blé.

1. Nous venons de lire que la plupart des sauvages connus étaient en un tout autre état ;

mais nous ne sommes pas chargé d'accorder ces contradictions.

A ces relations plus nombreuses, on conçoit qu'il faut des régules plus savantes. Tant que l'homme est sans rapports avec ses semblables , il ne prend conseil que de lui-même ; son droit n'a d'autres limites que son besoin ou son pouvoir ; il est le maître absolu, le seul juge des moyens de se conserver, le seul vengeur de ses offenses. Aussitôt, au contraire, que, pour sa propre utilité, il a abandonné une partie de sa liberté , il est indispensable de régler le nouvel intérêt qui s'est produit, l'intérêt commun ; la moralité devient nécessaire. Mais en quoi cette moralité difîère-t-elle de l'intérêt, et pourquoi s'étend-elle plus loin que l'utilité de chacun? C'est ce que Rousseau néglige de nous dire.

On pourrait être tenté de croire que l'état de nature n'ayant aucune réalité, les règles qui s'y appliquent n'ont aussi aucune portée. Mais le roman de Rousseau a la prétention d'être une histoire ; fùt-il un idéal , tout idéal doit produire au moins des aspirations et des désirs ; et alors les actes ne sont pas loin. Quand on aura bien persuadé aux peuples que la famille n'a pas ses racines dans la nature, que la propriété est une injustice et la source de tous nos maux, la famille et la propriété conserveront-elles la même autorité? Que disent donc nos communistes et nos socialistes de plus effronté et de plus radical? « Rousseau, dit M. Paul Janet, est incontestablement le fondateur du communisme moderne. Jusqu'à lui, les attaques à la propriété et les hypothèses communistes n'étaient que théoriques, et très rares d'ailleurs. C'est de lui qu'est née cette haine contre la propriété et cette colère contre Tinégalité des richesses, qui alimen-.

tent d'une façon si terrible nos sectes modernes ^ Maintenant disons adieu à cet heureux état, où il n'y avait ni vices ni vertus, ni bien ni mal. C'était le bon temps ; mais , puisque nous sommes en possession de la moralité, voyons l'usage qu'en va faire le philosophe de Genève.

D'abord il en fait uniquement un remède, au lieu d'en faire surtout une lumière. Le besoin d'apaiser les guerres et de punir les crimes, voilà, d'après lui, la principale, sinon Tunique raison de la morale. Elle n'a qu'une existence conditionnelle, et ne vient qu'à titre de nécessité sociale, pour rendre moins intolérable un état détestable. Assurément, il est du ressort de la morale de sévir contre le crime, aussi bien que de favoriser la vertu ; on doit dire pourtant que sa raison principale est de diriger plutôt que de punir, et même qu'elle n'aie droit de punir que parce qu'elle a commencé par éclairer. Ne serait-il pas ridicule de prétendre que de l'injustice serait née la justice, et que nous ne connaîtrions la vertu que par sa violation, c'est-à-dire, parce que nous ne l'aurions jamais vue?

Cependant il est nécessaire que la moralité (d'autres diraient la répressioii) augmente avec le vice. Elle se trouve, à ce qu'il paraît, bien impuissaute ; car, dans cette concurrence perpétuelle entre le mal et le remède, c'est toujours le mal qui tient l'avance. A mesure que la raison, l'imagination, l'esprit, la force, l'adresse, la fortune acquièrent de nouveaux développements, toujours c'est aux dépens du bonheur et de la liberté ; toujours l'abus sur-

1 . Les Origines du Socialisme | Janet (Revue des Deux Mondes contemporain, par M. PAUL | 1" août 1880).

passe Fusage ; de sorte qu'à la fin, l'avarice des riches, l'oppression des puissants, les entreprises des ambitieux avertissent les faibles qu'il leur faut prendre des garanties contre les forts, et sacrifier une partie de leur indépendance , pour assurer la conservation de l'autre. Ils courent donc à l'envi audevant des fers, croyant garantir leur liberté ; mais ils ne tardent pas à s'apercevoir qu'ils n'ont réussi qu'à se donner de nouveaux tyrans. Les lois de prétendue protection donnent de nouvelles forces aux puissants, raffermissement de la propriété donne de nouveaux profits aux riches ; chaque pas dans la voie de la moralité et de la propriété est la source d'une nouvelle misère \

Comment obliger à respecter des lois ainsi viciées jusque dans leur racine? Et pourtant il faut bien qu'on leur obéisse. On les a frappées de tous les anathèmes ; on les a déclarées contraires à la nature, à la raison, à la justice ; on les a dépouillées de tous leurs titres au respect ; il n'y a qu'un moyen de les sauver ; c'est de leur rendre en puissance extérieure et matérielle ce qu'on leur a enlevé en autorité intrinsèque. C'est ainsi que tous ces systèmes révolutionnaires^ qui commencent invariablement par la liberté absolue et le droit à tout, finissent non moins invariablement par la servitude et l'emploi de la force. Mais Rousseau n'en était pas encore arrivé là.

Un auteur compare le gouvernement au cerveau. « Si mauvais, dit-il, que soit le gouvernement, il y a quelque chose de pire, c'est l'absence de gouvernement ; car c'est grâce à lui que les volontés hu-

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