‹ La vie et les œuvres de Jean Jacques RousseauChapitre 93 sur 184 · Taine, La RévoliUion, t. I, 1. I, ch. m, secL · texte numérisé non relu

Taine, La RévoliUion, t. I, 1. I, ch. m, secL

eax-iïiêmes lui étaient à charge. Il soupirait après la vie des champs^ et, ne pouvant Tembrasser tout à fait, il cherchait au moins à s'en rapprocher. Chaque jour, il faisait de longues promenades au Bois de Boulogne, rêvant à ses ouvrages, et tâchant d'oublier, dans la fuite du monde et dans la méditation, les cabales, les intrigues, les querelles des humains. Dans cet état d'esprit, il ne fallait qu'une occasion pour changer le cours de sa vie.

Gauffecourt, devant aller à Genève pour ses affaires, lui proposa de l'accompagner. Jean-Jacques accepta, mais comme il ne se trouvait pas en état de se passer des soins de Thérèse, il fut décidé qu'elle serait du voyage. Tous trois partirent ensemble le 1" juin 1754.

Gauffecourt était un bonhomme de plus de soixante ans, podagre, impotent, usé de plaisirs et de jouissances. Rousseau avait pleine confiance en lui et le laissait souvent seul avec Thérèse. S'il ne fut pas victime de son aveugle sécurité, ce ne fut pas la faute de son indigne compagnon. Il est vrai que Thérèse rejeta ses honteuses propositions, mais elle ne parvint pas sans peine à détromper Jean-Jacques. Quand celui-ci connut la vérité, sa déception fut grande et sa tristesse profonde. L'amitié n'était-elle plus de la terre, et lui fallait-il renoncer à ses dernières illusions? Il avait déjà rompu et devait rompre dans la suite avec plusieurs de ses amis pour des causes bien moins graves ; dans cette circonstance pourtant, il jugea à propos de dissimuler. Il insinue que ce fut afin de ne pas jeter le trouble sur le reste du voyage ; mais l'amitié tout exceptionnelle qu'il ne cessa jusqu'à la fin de témoigner à Gauffecourt dénient cette explication. Ses susceptibilités

n'avaient-elles donc à s'exercer que sur des bagatelles, ou son récit n'est-il qu'une exagération de son imagination toujours portée à voir partout des trahisons ^ ?

Il lui tardait d'atteindre Lyon, où il devait se séparer du misérable. La voix de la reconnaissance et de ses plus vieilles affections l'engageait, en effet, à se détourner un peu de sa route. Non loin de là, à Chambéry, végétait M™^ de Warens. « Je la revis, dit-il, dans quel état, grand Dieu! Quel avilissement ! Que lui restait-il de sa vertu première ? » Hélas ! la vertu première était bien loin. Jean-Jacques aurait au moins voulu tirer la malheureuse femme de sa misère. Il n'y avait pas d'autre moyen pour cela que de la dépayser. Il la pria, il la supplia de venir vivre avec lui ; mais M°"' de Warens refusa, alléguant sa pension, dont elle craignait de n'être pas payée en France. Il lui donna quelque argent, qu'il savait devoir lui être inutile, et partit. Quelque temps après, il reçut lui-même, près de Genève, la visite de M™"" de Warens. Il renouvela alors ses instances et en resta là. Ce ne fut pas toutefois sans remords. N'aurait-il pas du tout quitter pour elle et partager son sort, quel qu'il fût. Mais un autre attachement avait relâché les anciens liens. Il gémit sur de Warens et ne la suivit pas.

Du moment que Rousseau était devenu une célébrité, sa patrie s'était souvenue de lui. Sa renommée l'avait précédé à Genève. A son arrivée, il fut entouré, fêté, caressé de tous côtés. Il n'en fallait

1. Lettres à M™« cPÈpinay, 1756, 5 janvier 1757, janvier 1767; à M^^d'Houdetot, février

il t>l {Mémoires de M^e d'Épinay, t. I, ch. IV et v).

pas tant pour lui tourner la tète. Genève n'était peut-être pas sous tous les rapports son idéal de république, mais c'était une république. L'enthousiasme républicain n'avait pas été étranger à son voyage, cet enthousiasme ne fit que s'accroître par l'accueil qu'il reçut.

Il y avait toutefois une ombre au tableau. Genève n'a jamais brillé par la tolérance religieuse. Non seulement elle avait sa religion d'Etat, mais elle excluait impitoyablement du titre de citoyen quiconque ne professait pas le culte de Calvin. Il serait de mode aujourd'hui chez les disciples de Rousseau de s'élever contre une telle oppression des consciences ; Rousseau fut simplement honteux pour lui-même d'être déchu de ses droits, et, sans plus ample informé, résolut de reprendre « le culte de ses pères ». Il est permis de trouver la raison légère et d'un mince courage ; mais il ne manque pas de colorer son action par quelques bons sophismes, qui font aussi peu d'honneur à son instruction qu'à son bon sens, et en fin de compte, ses raisonnements aboutissent à cette banale conclusion : « Voulant être citoyen, je devais être protestant et rentrer dans le culte établi dans mon pays. »

Les registres du Consistoire de Genève prétendent que depuis longtemps Rousseau préparait son retour au protestantisme et « en fréquentait assidûment les assemblées de dévotion, à l'hôtel de l'ambassade de Hollande, à Paris. » Mais tous les faits connus, le témoignage de Rousseau lui-même s'élèvent contre cette affirmation. Dans tous les cas, il fut, sur sa demande, exempté de comparaître en consistoire, et renvoyé devant une commission particulière. Ainsi on simplifia pour lui les formalités, déjà

très faciles, de son changement de culte. Son état de maladie, sa timidité, ses mœurs reconnues par tous pures et sans reproche autorisaient, dit-on, cette dérogation aux règles. Il parut devant une commission de trois pasteurs et de trois professeurs, pour y subir un examen doctrinal. Inutile d'ajouter qu'il y fit des réponses de tout point satisfaisantes K

Cependant, comme on n'avait pas tous les jours des recrues de cette importance, on l'invita à parler dans la petite assemblée. Jean-Jacques n'était pas orateur ; il passa trois semaines à préparer et à apprendre un petit discours , et le jour venu août 1754), n'en put pas dire un mot. Il en fut quitte pour répondre bêtement des oui et des non, et fut admis à la cène. Chose plus importante, il fut inscrit au rôle des citoyens et bourgeois et invité à participer à un conseil général extraordinaire convoqué peut-être exprès pour lui.

Toutes ces prévenances faillirent avoir une influence déterminante sur sa vie. Son ami Deluc le pressait de rester dans ce pays^ où tout se réunissait pour lui assurer une existence heureuse et honorée. Ce conseil était trop conforme à ses propres désirs pour n'être pas accueilli. Jean-Jacques ne pouvait se dispenser de retourner à Paris, pour prendre quelques dispositions et placer convenablement le père et la mère Le Yasseur ; mais il résolut de revenir aussitôt après s'établir à Genève pour le reste de ses jours.

1. Registre du Consistoire de Genève, séances du 23 juiliet el du l^i- août 1754. Voir Ga-

BEREL, Rousseau et les Genevois, ch. III.

On a apprécié de façons assez diverses sa conversion, ou plutôt ses conversions ; car il a changé deux fois de religion : la première fois, comme nous l'avons vu, à l'âge de seize ans, pour embrasser le Catholicisme ; la seconde fois, vingt-six ans après, pour retourner au Protestantisme. Lui-même raconte, sur des tons bien difTérents, ces deux changements, dont le premier n'aurait été que l'acte d'an bandit, tandis que l'autre serait le fait d'un honnête citoyen revenant au culte de ses pères. Cependant, même à ne consulter que les Confessions, il est facile de voir que l'un et l'autre se valent. Le moins qu'on puisse demander à une conversion, c'est d'être un acte religieux ; or, dans les conversions de Rousseau, on trouvera tout ce qu'on voudra, excepté l'élément rehgieux. Le culte de ses pères n'est qu'un trompe-l'œil, placé au premier plan pour éblouir le lecteur. Pourquoi pas le culte de ses aïeux, qui alors l'aurait maintenu dans la religion catholique ? Cette considération, en tout cas, était peu à sa place dans la bouche d'un homme qui avait pour principe de rompre avec toute espèce de tradition. Au reste, ce n'est pas ici le lieu de parler de la religion de Rousseau , car ce n'est pas ici qu'il a consigné les articles de son Credo.

Ayant ainsi mis ordre à ses affaires, sinon à sa conscience, il ne restait plus à Jean-Jacques qu'à se livrer aux douces joies de l'amitié et aux plaisirs toujours vivement goûtés de la belle nature.

De tous les amis qu'il connut alors, combien peu lui resteront dix ans plus tard ! Nous avons déjà parlé de Deluc, Yernes, Perdriau, Yernet, Marcet, Mézières l'abandonnèrent ou furent abandonnés par lui. Il eut plus de satisfaction de la part de Jalabert

et de Lullin ; mais n'oublions pas surtout de citer Moultou, avec qui il entretint constamment, sauf quelques éclipses, une amitié profonde et une correspondance suivie ; Moultou, qui fut à la fois le dépositaire de ses volontés et le défenseur de sa mémoire.

De sa famille, il ne dit pas un mot dans ses Confessions. Sa correspondance est un peu plus explicite et nous apprend qu'il dut aller voir sa tante Gonceru, celle précisément qui lui avait servi de mère\

Genève prêtait aux belles promenades autrement que Paris. Rousseau se rappelle avec délices une magnifique excursion de sept jours, qu'il fit sur le lac, en compagnie de Deluc, de ses fils, de sa bru et de Thérèse. Il a reproduit dans la Nouvelle Héloïse la description de ces beaux sites ^ Son esprit, toujours en travail, cherchait aussi à utiliser ses promenades solitaires. Tout en arpentant les bords du lac ou en gravissant les coteaux, il continuait ses méditations sur les Institutions 'politiques ; il songeait à une histoire du Valais, qu'il n'écrivit jamais ; il faisait le plan d'une tragédie en prose sur Lucrèce, dont il n'a laissé que quelques fragments ; enfin il traduisait le premier livre des Histoires de Tacite, et peut-être V Apocolokintosis de Sénèque.

La traduction de Tacite parut pour la première fois en 1754, dans l'édition générale des Œuvres de Jean- Jacques Rousseau , préparée par l'abbé de la Porte. L'auteur se souciait peu de la mettre au net et ne la trouvait pas digne de l'impression ^

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