Hambourg, llO'i
2. On a rapporté à l'une de ces excursions une anecdote à laquelle 11 est difficile d'accorder Une conflaùce entièi'e. Oli a prétendu que, brisé de fatigue et mourant de faim, il se serait arrêté en roule à la porte d'une auberge, attiré par les
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de Hàttlbourg; il se rendit aussi à Zelle, dont la chapelle ducale était composée d'artistes ft^atiçais ne jouant que de la rhusique française, c"est-àdire de la niusique de danse purement instrumentale, fort à la mode alors et qui a été la génératrice de la symphonie ofchestrale; telle que nous la connaissons aujourd'hui. C'est à Zelle qu'il apprit à connaître les compositions des clavecinistes et organistes fraticâis, Gri^ny, Dieupart, Nivert, d'Englebért, Marchand, Glairambault, et autres; mais celui pour lB(|liel il professait le plus d'estime fut François Coupe rin, dit le Grand (1668-1733) dont il possédait les œuvres.
Il est impossible de méconnaître l'influence qu'exercèrent sur Bach les connpoâitions et la méthode de Couperin, tant dans la pratique du clavecin (c'est-à-dire le doigter, le toucher, l'expression, l'exécution des agréments) que dans la forme et le contenu de ses Suites ou Partïtas.
Ses principales pièces en ce genre l'appellent fréquemment les types français d'ails dé danse dont les Suites de Couperin fournissent les meilleurs spécimens. Nous aurons occasion d'y revenir quand
émanations culinaires qui s'en échappaient. Son air aurait excité la pitié d'un grand seigneur attablé dans l'hôtellerie, qui lui aurait jeté par la fenêtre deux têtes de hareng contenant chacune un ducat. Le fait a lieu de surprendre, et c'est le cas de dire que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. (Bitter, 2° édit, t. Ij p. 39.)
nous nous occuperons des « Suites françaises et anglaises ».
En 1703, après un séjour de trois années à Lunebourg, Sébastien avait terminé ses études dans la première classe [prima) de l'école Saint-Michel. 11 n'aurait tenu qu'à lui de se faire admettre dans une université, avec d'autant plus de raison qu'il était de règle alors que, pour arriver au premier rang, un musicien devait avoir étudié dans une université. C'est ce que firent Handel, Telemann, Stolzel, et plusieurs cousins de Bach ; mais lui n'en eut pas la possibilité. A 18 ans, pauvre et seul au monde, n'ayant à compter que sur lui-même, il dut penser avant tout à gagner sa vie et à chercher une occupation qui pût le nourrir, et comme il sentait sa vocation pour l'art, il accepta la place de musicien de cour [Hofmusikus) dans la chapelle privée du prince Jean-Ernest de Weimar, frère du duc régnant.
Il y occupa le poste de premier violon, ce qui nous autorise à croire qu'il possédait un beau talent sur cet instrument. Il est néanmoins hors de doute qu'il préférait l'orgue et le clavecin, et s'il '"onsentit à occuper le pupitre de violoniste à Weimar, c'est qu'il y avait nécessité pour lui de se procurer des moyens d'existence^ Aussi, lorsque au bout de quelques mois, se présenta l'occasion d'améliorer sa position et de revenir aux instruments à clavier, il n'hésita pas à en profiter.
En 1681, le feu avait dévoré l'église d'Arnstadt. On en reconstruisit une autre plus belle, et les citadins se cotisèrent pour la doter d'un grand orgue qui ne fut terminé et inauguré qu'en 1683. André Bœrner, organiste auquel on confia cet instrument, n'avait qu'un talent médiocre et déplaisait à la bourgeoisie, qui aurait voulu voir occuper par un artiste distingué le superbe instrument qui ornait son église. Telles étaient les dispositions régnantes à Arnstadt lorsque Bach, après s'être souvenu un jour qu'il y avait des parents, s'y rendit pour faire leur connaissance. On lui offrit d'essayer l'orgue et, dès qu'il eut joué, chacun fut convaincu que nul plus que lui n'était digne de faire résonner ce bel instrument. Le consistoire de l'église neuve proposa donc à Sébastien l'emploi d'organiste, qu'il accepta, et, pour ne pas réduire Bœrner à la misère, on le plaça dans une autre église en lui maintenant son traitement. Toutefois, on se crut tenu de faire un sacrifice en faveur du jeune artiste que l'on voulait attirer à Ai'nstadt, et comme l'église neuve n'avait pas assez de revenus, la ville se chargea de ses appointements. Le 14 août 1703 ^ Jean-Sébastien Bach prenait possession de son premier siège d'organiste. Sûr désormais de son avenir, il n'eut
1. Bltter [Ouvr. cité.) reporte cette date au 12 juillet de In même année.
plus d'autre préoccupation que celle de perfectionner son talent.
Quoique n'ayant pas plus de dix-huit ans, Sébastien avait déjà donné des preuves de capacité en dirigeant le chant choral de l'église de Liinebourg; aussi le consistoire d'Arnstadt n'hésita pas à lui confier l'enseignement de la musique aux écoliers qui, avec les adjuvants, c'est-à-dire, les ahiateurs et les dilettantes, devaient former un chœur pour les besoins de l'église, A Liinebourg, celte direction appartenait ail carllor ; à Arnstadt, on en chargeait le préfet du chœtir; Bach dut seulement faire étudier les écoliers, organiser l'ensemble et accompagner à l'orgue. Il est supposable qu'il mit à profit cette situation pour faire exécliter ses propres compositions ; eii tout cas, il est certain qu'à partir de ce moment le violon fut définitivement nlis de côté.
Arnstadt était la résidence des comtes de Schwarzbourg, qui eurent toujours tin goût très prononcé pour la musique. Le comte régnant, Antoine Gunther, avait institué une chapelle qui dut naturellement posséder quelques musiciens de profession ; à ces derniers venaient se joindre les employés de la ville et même du duché. Il en était ainsi chez chacun des petits princes ihuririgieus. Désirant imiter son beau-père, le duc de Bi-iins'^ick, passioiiiié poiil' l'opéra italien nouvellement introduit en Allemagne, le comte Gunlher installa aussi à sa cour \\[\ tliéâtre
dont les écoliers elles ouvriers formaient les chœurs et la chapelle l'orchestre. Cependant on oserait presque affirmer que Bach n'y prit aucune part ; car, indépendamment qu'aucune trace n'existe qui pourrait le faire croire, sa nature, son éducation, ses traditions de famille l'éloignaient du théâtre et de la musique d'opéra , qu'il considéra toujours comme une frivolité.
L'instruction musicale des écoliers d'Arnstadt devait inspirer h Sébastien le désir de leur consa crer les premiers jets de son inspiration. En cela il répondait aux vues du consistoire, qui se sentait flatté que l'organiste écrivît de la musique spécialement pour son église. Plus tard, parmi ces travaux de jeunesse, Bach en jugea certains comme dignes d'une élaboration nouvelle; nous devons à ces remaniements la cantate ^ pour le premier jour de Pâques : Denn du lolrst meine Seele nlcht in der Holle lassen (car tu ne laisseras pas mon âme en enfer), qui, telle qu'elle s'offre à nous aujourd'hui, est formée de trois différentes parties constitutives n'existant pas antérieurement.
Si nous voulons bien saisir et justement apprécier la précocité du talent de Bach, il faut nous souvenir toujours qu'une polyphonie fluide et claire n'était pas ce qui distinguait les maîtres allemands de son
1. Voyez à la fin du volume, l'Appendice 2, publication 'de la Bachf/esel/schaf't, II. année, t. II des Cantates reli gieuses.
temps , que leurs découvertes en ce genre ne purent lui venir en aide, et qu'il tira tout de son propre fonds. Il se peut que, dans les premiers moments de sa résidence à Arnstadt, Bach ait tenté de faire d'autres incursions sur le domaine de la musique ecclésiastique, mais on n'a pas découvert d'autre production juvénile de cette nature émanée de sa plume. Ses principaux efforts se dirigèrent vers la musique instrumentale ; il poursuivit sans relâche ses études techniques et pratiques, et ne cessa de s'assimiler les œuvres des principaux maîtres qui l'avaient précédé. « C'est à Arnstadt. » dit le nécrologe de Mizler, « qu'il livra les premiers fruits de » son assiduité dans l'art de jouer de l'orgue, ainsi » que dans la composition qu'il avait apprise en » étudiant et en méditant les chefs-d'œuvre des » grands compositeurs. » Nous allons faire connaître un de ces premiers fruits de son génie.
Son frère Jean-Jacques, âgé de 22 ans, avait terminé ses études pour être musicien de ville à Eise nach ; mais, possédé d'une irrésistible envie de voyager, afin, comme il le disait, « de voir comment » on traitait la musique dans d'autres pays, » il s'était engagé en qualité de hautboïste dans les troupes de Charles XII, l'aventureux roi de Suède. Au moment de quitter le sol natal, il reçut de Se-
bastien une sorte de cantate de sa composition, qui devait lui rappeler les siens quand il serait au loin. 11 y peignait, en cinq strophes, les divers sentiments que faisait naître le départ de son frère, et avait intitulé le morceau : Capriccio sopi^a la lontanai^za (Ici suo fratello dilettlssirno. (Caprice sur le départ de son frère chéri.) L'autographe de cette œuvre n'existe plus, mais on ne peut douter que le titre ne soit de la rédaction de Bach, qui, dans sa jeunesse, se servit de l'italien pour les rubriques de ses compositions.
Ainsi que le fait remarquer M. SpittaS ce petit ouvrage est unique dans les œuvres de J.-S. Bach ; c'est pourquoi la seule circonstance qui l'a provoqué ne suffît pas pour en expliquer la nature et il doit avoir eu un modèle. Cela paraît d'autant plus certain, que l'on ne connaît point d'homme de génie qui n'ait commencé par suivre les errements de ses prédécesseurs avant de trouver sa propre voie, et certainement Bach n'a point fait exception à cette loi naturelle. Onprocèdetoujoursdequelqu'un. Selon toute apparence, Bach a pris pour modèle un recueil publié quatre ans plus tôt par Jean Kuhnau sur des histoires bibliques, recueil qui fit sensation parmi les musiciens.
Kuhnau {Jean), compositeur original et savant, né en 1667, à Geising, en Saxe, devint en 108i,bion
]. Johann Sébastian Bach, t. I , p. 232
qu'il n'eût que 17 ans , organiste de l'église Saint-Thomas, à Leipzig, en remplacement de Kuhnel, décédé; puis, en 1701, il succéda h Schelle comme cantor, ou maître de musique des enfants de la Thomasschnle, en la même ville. Kuhnau était doué d'une faculté d'assimilation phénoménale ; il avait acquis de vastes connaissances en linguistique, en mathématiques, et en jurisprudence. C'était, de plus, un spirituel écrivain. On lui doit d'avoir le pfemier adapté au clavecin la forme de la sonate de chambre. Cette sonate, qu'il ne faut pas confon dre avec la production à laquelle nous donnons aujourd'hui ce nom, était l'ancienne Pièce, composition sérieuse, opposée à ce que l'on appelait autrefois les Suites, c'est-à-dire, les recueils de morceaux courts, dans les mouvements des divers caractères de daiise en vogue. Les sonates de Kuhnau sont d'un beau style ; on y reconnaît la grande école des organistes allemands du xvn" siècle. Dans le traitement de là fugue, et particulièrement de là double fugue, il passait chez les meilleurs théoriciens du xvHi^ siècle, tels que Mattheson et Marpurg, pour nn compositeur modèle. Dans ses « histoires bibliques' », les connaisseurs trouveront des fugues c{ui ne manqueront pas de les intéresser. C'est
1. Musiknlisihe Vorsie/lunij rinltjrr hihlischer Historien in G sonaten au/j' dem Clavier zu spic/fii. (iticn Liphliahcrn zum Vprqnûijen, versuchet con Juliunn KuJinaurn. Leipzig, aiiuo MDCC.
VI lî ET ŒUVKES DE J.-S. RACII .'il
KuhnaLi que Bach s'efl'orça d'imiter driiis ?oii Capriccio sui' le départ de son frère, et lOli en sera conA-aincu en comparant les deux partitions ([ui contiennent chacune cinci morceaux. Voici la nomenclature de ceux de Kuhnau : 1° Emotion des fils d'Israël réunis autour de la couche de leur père ; 2° Leur douleur après la mort de Jacoh; 3° Ils se rendent de l'Egypte au pays de Chanaan ; 4° Iidiumation de Jacob et gémissements de ses enfants ; 5° enfin, consolation des survivants. Voyons maintenant le caprice de Bach. Le premier motceàii est un arioso exprimant les instances des amis pour dissuader Jean-Jacfjues de donner suite àson voyage; le deuxième représente les diverses aventures cjui peuvent lui arriver à l'étranger. Rien ne pouvant le retenir, les amis poussent un lamento général qui forme le troisième morceau. Dans le quatrième, ils prennent congé de lui ap rès avoir vu qu'ils ne le détourneront pas de son projet. Ce morceau n'a que onze mesures, par la raison que la voiture qui doit emmener le voyageur étant déjà devant la porte, on n'a pas le temps de prolonger les adieux. Enfin, le cinquième et dernier est une aria dl Postiglionc (air de postillon), mélodie enjouée qui alterne avec ^a sonnerie du cornet du postillon. Une double fugue sur le même motif termine l'œuvre.
Cette fugue est une merveille dé facture qui l'emporte même sur celles de Kuhnau. Elle a pour titre : Fuga ail ïmitazione délia Cornetta di Pos-
liglione ^ (Fugue à l'imitation de la sonnerie du postillon). Dans cette œuvre apparaissent les premiers éclairs du génie de notre jeune compositeur ; les rayons d'une force de création puissante sont visibles, mais ils sont disséminés; la cohésion manque dans l'ensemble; on n'aperçoit pas encore le cours libre, le développement naturel des pensées.
Les quatre années d'Arnstadt furent pour le talent de Bach les plus fructueuses de toute sa vie. Certes, les habitants professaient pour lui un respect mêlé d'admiration, mais pas un ne pressentait l'essor que prendrait son génie ; ses supérieurs ne se montraient pas exigeants, et pourvu qu'il s'acquittât convenablement de ses devoirs, ils étaient satisfaits. Ces devoirs ne lui prenaient pas beaucoup de temps; il jouait de l'orgue à l'église le dimanche matin de huit heures à dix heures; le lundi, à l'heure de la prière, et le jeudi, au service qui durait de sept à neuf heures ; de plus, il consacrait quelques heures par semaine au chœur des écoliers, — il pouvait donner tous ses autres moments à la musique et à l'analyse des œuvres des maîtres. Dans son désir d'arriver à la perfection, il avait soif de se mettre
l. On trouvera ce Capriccio à la page 138 des compositions jiour le piano de J.-S. Bacli, dans la collection Litoltf. chez Knoch père et fils, à Paris; mais on en a changé le titre en en faisant un Capriccio sur le départ d'un ami.
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en rapport avec les artistes éminents et de profiter de leurs conseils; il tenait surtout à connaître l'un des plus excellents organistes de l'époque, Buxtehude, titulaire de l'orgue de l'église Sainte-Marie, à Liibeck. Pendant deux ans il s'imposa des privations pour économiser la somme de soixante-dix thalers (deux cent-soixante francs) nécessaire pour entreprendre le voyage de Lûbeck, et vers la fin d'octobre 1705 il demanda et obtint un congé de quatre semaines. Le conseil accepta, pour le suppléer pendant son absence, son cousin Ernest Bach, qui se chargea de son service à l'orgue. Il aurait pu, à la vérité, aller voir Pachelbel, de seize ans moins âgé que Buxtehude, et par conséquent d'un talent plus moderne; mais il savait que le Nurembergeois ne pouvait plus rien lui apprendre, tandis qu'il avait beaucoup à gagner auprès du maître de Lûbeck. S'il choisit la fin de l'automne pour faire ce voj^age, c'est que de la Saint-Martin à la Noël avaient lieu dans l'église Sainte-Marie de Lûbeck, de célèbres vêpres musicales \Abend-musiken) dirigées par Buxtehude, et il tenait à y assister. Voulant arriver à destination le plus vite possible, il ne s'arrêta à Lûnebourg que le temps de serrer la main à George Boehm et continua pédestrement son trajet de cinquante lieues. Relevons encore ici une erreur de Fétis', qui dit que « la proximité où il