‹ La vie et les œuvres de Jean-Sébastien BachChapitre 28 sur 122 · IV. Mixture · texte numérisé non relu

IV. Mixture

A". Tierce, avec lequel, par l'adjonction de quelques autres jeux, ou pourra obtenir une belle sesquialtere.

1. Ce carillon ne fut jamais exécuté. Cf. Bilter, ouvr. cité, t. I, p. 87.

VI, Fleute douce (sic) de 4 pieds, et enfin un

VIL StiUgedackt de 8 pieds, qui, pour s'accorder parfaitement, devra être de bon bois, ce qui le fera beaucoup mieux résonner qu'un Gedackt^ de métal [metallines).

11" Entre ce positif et les claviers supérieurs il y aura un accouplement icopulà).

Et pour terminer, afin que l'instrument résonne généralement bien, on fera le Tremulmit (sic) d'une mesure exacte et régulière. »

Sébastien avait donc appliqué tout son zèle aux intérêts de la musique religieuse; mais au bout de quelques mois, il vit ce zèle contrecarré par des obstacles si sérieux que, dans l'été de 1708, il prit le parti de résigner son poste et de laisser là l'œuvre qu'il avait commencée avec tant d'ardeur. Dans sa demande de congé, il parle de « difficultés qu'on lui suscite et qui ne semblent pas devoir cesser de sitôt». Pour que l'on comprenne ce qu'étaient ces « difficultés », il faut expliquer les sentiments de la bourgeoisie mûhlhausienne et les rapports de Bach avec le docteur Frohne, son surintendant. Les bourgeois voyaient avec déplaisir que la fonction d'organiste

1. Les Allemands appellent Gedackt les jeux à tuyaux bouchés, ou jeux de fonds.

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de leur église principale, où, de mémoire d'homme et pour la plus grande gloire de la ville, on n'avait connu que des natifs, fût occupée par un étranger, et ils ne se gênaient pas pourluifairesentirqu'àleurs yeux il serait toujours un intrus. Ouant au docteur Frohne, surintendant de Féglise de Saint-Biaise, il donnait dans le piétisme, et ne voyait pas d'un bon œil l'importance que la musique prenait dans le culte protestant.

Les Piétistes, dits aussi Séparatistes et Spénériens, étaient une secte de luthériens qui affectaient une extrême piété et préféraient les exercices privés au culte public. Cette secte eut pour chefet pour fondateur Spener (leSo-HOo) , d'abord prédicateur à la cour de Dresde, puis inspecteur et premier pasteur de l'église Saint-Nicolas, à Berlin, qui s'efforça de réformer le luthéranisme. Ces mystiques commencèrent par tenir, en 1689, chez Spener à Leipzig, des réunions sous forme de conférences, que l'on appela collegia pieiatis (collèges de piété); les laïques y étaient admis à expliquer les Écritures. Le piétisme lit bientôt des progrès rapides et se répandit à Berlin, à Strasbourg, etsurtout à Halle, dans le Wurtemberg et en Alsace. Les piétistes ont de l'analogie avec les quakers par la sévérité de leur morale et leur aversion pour les plaisirs mondains; ils en ont encore avec les méthodistes en ce que quiconque se sent inspiré peut prendre la parole dans leurs assemblées. Il est un point surtout dans lequel ces

sectes se ressemblent : c'est l'hypocrisie. Les piétistes auraient voulu rejeter la musique du service divin, mais ne pouvant la supprimer entièrement, ils s'rvertu aient à la réduire à sa plus simple expression. On comprend quelle dut être la tension des rapports entre Bach et son surintendant animé de tels sentiments pour un art qu'il considérait comme une partie intégrante de son être.

Il avait vu aussi de près la lutte religieuse qui s'était élevée entre Frohne, ardent piétiste, et le docteur Eilmar, pasteur orthodoxe de l'église Sainte- Marie. Il avait même pris parti | our Eilmar et manifesté ainsi son aversion pour le piétisme ; non qu'il fût un partisan bien zélé des fanatiques orthodoxes, car la vieille croyance luthérienne de ses ancêtres, dont il avait hérité avec leurs traditions musicales, était toujours la sienne; mais son génie artistique ne pouvait se soumettre à une direction dont les adhérents n'offraient à la musique qu'un champ étroit, limité et presque misérable. Nul accommodement n'était possible entre lui et Frohne; ils se repoussaient par trop de points. On peut maintenant s'expliquer de quelle nature devaient être les « difficultés » dont Bach se plaignait, et l'on ne doit pas s'étonner qu'en voyant ses efforts si mal récompensés il se soit dégoûté de sa po.sition à Miihlhausen.

Sur ces entrefaites, la place d'organiste à la cour de Weimar étant devenue vacante, il se rendit en

cette ville pour s'y faire entendre et prendre part au concours. Il y produisit une telle sensation que le duc lui confia sur l'heure le titre pour lequel il postulait. Heureux d'un résultat qu'il n'avait pas espéré, Sébastien retourna à Mûhlhausen, décidé à rompre son engagement. A vrai dire, il éprouva quelque chagrin de se séparer si brusquement du conseil qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance. Cette pensée se fait jour dans sa requête pour obtenir son congé.

« Magnifiée seigneur bourgmestre, très nobles conseillers, très savants et très honorés Messieurs les bourgeois, mes vénérés patrons,

» Je reconnaîtrai toujours avec une respectueuse et vive gratitude les bontés de votre magnificence et celles de mes vénérés patrons, qui ont bien voulu accepter mes faibles services comme organiste de Saint-Biaise,] et m'ont [aidé à gagner ma subsistance. Mon idée constante a toujours été de faire progresser la musique religieuse, pour la plus grande gloire de Dieu et pour accomplir ses volontés dans la nature de mes moyens. J'ai surtout voulu perfectionner celle de votre église, qui, sous ce rapport, est en arrière de beaucoup de villages de vos environs. J'ai aussi cherché à contribuer à son bien en voussoumettantun projet de réparation de l'orgue, ce que j'ai considéré comme un devoir. Toutefois, je me suis heurté à de grandes difficultés, et il n'y a pas d'apparence que les choses changent jamais; en outre,

la suppression du logement et d'autres privilèges aggravent ma situation et me rendent l'existence difficile.

» Dans ces circonstances, il a plu à Dieu de m'envoyer une position inattendue dans laquelle je trouverai une rémunération plus en rapport avec mes services; j'y pourrai aussi travailler, sans être contrarié par personne, au perfectionnement de la musique d'église; j'ai donc reçu l'invitation d'occuper le poste de musicien de chapelle et de chambre de Son Altesse Sérénissime le duc de Saxe-Weimar.

» Je viens, en conséquence, prier respectueusement mes très honorés patrons de rémunérer mes faibles services en m'accordant mon congé, et si à l'avenir je puis contribuer au bien de votre église, je vous le prouverai plutôt pardes actes que pardes paroles, et tant que je vivrai je demeurerai,

» De votre magnificence et de mes honorés patronS|

» Le très humble serviteur, » Jean-Seb. Bach. »

« Mûhlhausen, 2o juin 1708. »

Le lendemain le conseil lui accorda, non sans regret, son congé, mais en stipulant queBach prêterait son concours à la réparation de l'orgue. Son cousin Jean-Frédéric Bach lui succéda comme organiste, mais n'y demeura pas longtemps.

Parmi les petits souverains de l'Allemagne centrale de cette époque, le duc Wilhelm -Ernest de Saxe-Weimar constituait une personnalité particulière et foncièrement sérieuse. Tandis que les autres princes, affolés de l'opéra italien, ruinaient leurs États pour l'établir chez eux et y attirer les meilleurs virtuoses, Wilhelm-Ernest n'avait pas voulu en entendre parler et préférait le bonheur de ses sujets à une satisfaction plutôt d'amour-propre que d'amour pour l'art. Il régnait déjà depuis 1683 et lorsqu'il appela Bach chez lui il était âgé de 46 ans. Il tenait sa cour sans faste aucun ; les plaisirs mondains le laissaient froid, et moins il consacrait de temps et d'argent à ses intérêts personnels, plus il en accordait aux affaires de sa petite principauté. Il avait pour devise : « Tout avec Dieu » {Ailes mU Gott) ; mais il détestait autant le zélotisme orthodoxe que le piétisme fanatique et n'entendait pas que les erreurs en matière religieuse fussent redressées autrement que par le raisonnement et la douceur. Il était donc naturel qu'il aimât la musique religieuse. Le prince et Sébastien semblaient faits l'un pour l'autre, avec d'autant plus de raison, que, dans presque toutes les cours princières d'alors, les penchants musicaux tendaient vers l'opéra, et c'est à peine si. ailleurs que dans ces cours, on pou-

vil; et CEUVHiiS i)H j.-s. i;At;H s.-;

vait trouver les moyens et les occasions favorables dont Bach avait besoin pour atteindre l'idéal qu'il rêvait.

Gomme organiste de la cour et musicien de la chambre, son emploi était double ; aussi reçut-il pendant les trois premières années un traitement de lo6 florins 18 gros, qui fut porté à 210 fl. 12 gr., en janvier 1711, à 225fl. à Pàquesde 1713, et plus haul encore en 1714: signe évident de l'estime qu'il avait su inspirer.

Il trouva un collègue digne de lui dans l'organiste de l'église des Saints-Pierre-et-Paul, Waltuer (Jpan (lottfried), son parent du côté maternel, qui avait eu pour maître Jean-Bernard Bach, oncle de Sébastien. Né le 18 septembre 1684, Walther était à peu près du même Age que notre h(}ros. 11 vint à Weimar le 29 juillet 1707 pour y remplacer l'organiste Heinz, décédé depuis peu, et occupa cet emploi jusqu'à ce que la mort l'emportât, le 23 mars 1748. C'est lui que nous avons vu se refuser à aller au concours pour la place d'organiste de l'église Saint- Biaise à Mûhlhausen. Walther est connu dans l'histoire de la musique par son lexique* qui, malgré ses imperfections et ses lacunes, est encore aujourd'hui une source précieuse de renseignements. Les rapports personnels qui s'établirent entre les deux orga-

1. Miisikalischcs Le.ricon, oder Musikalischns Bibliotheli, etc. Leipzig, l'732, 1 vol. in 8».

nistes s'accrurent si bien que, le 26 septembre 1712, Bach servit de parrain au fils aîné de Walther.

Un canon perpétuel à quatre voix, avec dédicace, écrit sur un feuillet d'album, mais sans nom de destinataire, me semble avoir été fait pour son ami Walther par Bach, qui termine ainsi le témoignage de son souvenir :

« J'ai écrit ces quelques notes comme un souvenir affectueux pour le destinataire.

» Jon. Seb. Bach.

» Weimar, 2 août 1713. »

Le goût pour les canons était commun aux deux amis ; on retrouve ce goût dans une partie des chorals pour orgue que Bach composa pendant sa résidence à Weimar.

Forkel * a raconté sur Bach et Walther une anecdote qui ne manque pas de piquant et qu'il tenait de Gh,-Ph, Emmanuel. Sébastien était arrivé sur l'orgue et le clavecin à un degré d'habileté tel que les difficultés n'existaient plus pour lui. Il dit un jour qu'il croyait pouvoir jouer sans hésitation à première vue toute musique qu'on lui mettrait sous les yeux. L'autre, qu'on suppose avoir été Walther, le plaisanta et se promit de le faire changer d'avis. Ayant invité Bach à déjeuner chez lui, il mit sur le clave-

1. Uebei'JoJiann-Sebastian Bach Lel>en,Kunstund Kicnstyoerke, p. 16.

cin, parmi d'autres morceaux, une pièce de musique qui semblait n'être qu'une bagatelle. Selon son habitude, Sébastien alla tout droit au clavecin et regarda les morceaux en faisant courir ses doigts sur le clavier. Au bout de quelques instants, il tomba sur la feuille mystérieuse qu'il essaya de jouer, mais un passage baroque l'arrêta court. Il recommença et s'arrêta de nouveau. Alors, s'adressant à son ami, qui pouffait de rire dans la chambre voisine, il s'écria d'un ton dépité: « Non, on ne peut tout jouer à » première vue ; ce n'est pas possible ! «

Cependant, l'amitié qui unissait ces deux hommes doit avoir éprouvé plus tard un refroidissement sensible; rien, il est vrai, ne le prouve, mais il faut qu'il en ait été ainsi pour qu'on puisse s'expliquer la façon dont Walther a traité Bach dans son lexique. Qu'on lise l'insignifiant article qu'il lui a consacré et que l'on dise si c'est ainsi qu'aurait dû s'exprimer sur Jean-Sébastien un artiste qui demeura plus de neuf années dans la même ville que lui, qui fut son ami et son collègue! On ne croirait pas qu'il parle du plus grand organiste de l'Allemagne, d un virtuose dont la renommée s'étendait bien au delà des frontières de la Saxe. Il n'y fait nulle mention des cantates de Bach, ni de ses compositions pour l'orgue et le clavecin qui, déjà en 1716 , excitaient l'admiration de Mattheson. Il ne dit pas un mot du défi porté à Marchand, lequel fît tant de bruit en Allemagne, en 1717.

S8 VIE ET ŒliVRES DE J.-S. BACH

Pourtant, Walther savait tout cela! il n'est pas possible qu'il en ait perdu le souvenir lorsqu'il rédigea son livre. A quelle cause pourrait-on attribuer ce refroidissement? On serait fort en peine de répondre avec certitude, mais on peut supposer que Walther, relégué au second rang et jalousant la grandeur artistique toujours croissante de Bach, se soit senti froissé de sa supériorité, et les blessures faites à l'amour-propre sont celles que l'on pardonne le moins î

Drese [Jean-Samuel) était alors maître de chapelle à \\'eimar. Dune santé précaire et souvent malade, Drese ne put remplir qu'imparfaitement ses fonctions pendant les vingt dernières années de sa maîtrise; malgré cela, le duc, qui tenait à ses vieux serviteurs, ne voulut pas le congédier et lui donna un coadjuteur en Stattner (Georges-Christophe) qui demeura vice-maître de la chapelle ducale de 1695 à 1705. En cette dernière année, Jean-WUhelm, fils de Drese, remplaça Stattner et, à la mort de son père (17 décembre 1716), il lui succéda comme maître de chapelle. Ce fut même une des causes qui décidèrent Bach à quitter Weimar,

Les neufannéesqueJean-Sébastien vécut à Weimar forment la période la plus brillante de sa carrière d'organiste et de compositeur pour l'orgue. « Le

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