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consacra. Le mariage fat célébré le îi décembre ; ainsi l'avait ordonné le prince Léopold, qui luimême allait épouser, huit jours après, Fréderique- Henriette, princesse d'Anhalt-Bernbourg, âgée de dix-neuf ans.
Anna-Magdalena (Anne-Madeleine) possédait une belle voix de soprano, dont elle se servait avec talent; elle put ainsi contribuer puissamment à l'exécution des compositions de Sébastien dans son cercle familial et devenir le pivot de la petite cha- ])elle domestique que Bach institua peu à peu chez lui et qui se composait de sa femme, de ses enfants, et quelquefois de ses élèves. On le voit par sa lettre du :28 octobre 1730 à son ami Georges Erdmann, auquel il dit : « Tous mes enfants sont nés musiciens, et je puis affirmer qu'il m'est possible de former avec ma famille un concert vocal et instrumental, surtoutque ma femme a une belle voix de soprano, qu'elle chante bien, et que ma fille aînée la seconde de son mieux. »
Madame Bach savait aussi fort bien copier la musique; elle a transcrit une foule de morceaux de son mari et de grands compositeurs étrangers. La conformation de ses notes est un peu moins pleine que celle de Sébastien ; elle diffère aussi dans la disposition de la clef d'ul, du bécarre et du dièse, mais ces détails sont secondaires; l'écriture est coulante et n'a rien de l'inexpérience féminine. Si la forme de ses notes s'écarte un peu de celle de son mari, il
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n'en est pas moins vrai que toute la conduite [ductus) ressemble si parfaitement à l'écriture de Bach' que la différence est difficile à constater. Son mari lui donna aussi des leçons de clavecin et d'harmonie: on en a pour preuve un petit cahier, in-4° oblong-, relié en cuir fauve, et sous la couverture duquel on voit écrit en caractères gothiques irréguliers : Clavier-Bûchlein, vor Anna-Magdalena Bachin, anno 1722. Bach y a ajouté de sa maiu :
Anticalvinismiis \
Christen-Schule item> Hern D"" Pfeiffor.
Antlmelancholicus ;
Ce livre a donc été commencé 1res peu de temps après leur mariage. Il se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque royale de Berlin.
Dans les vingt-huit années qu'ils passèrent ensemble Bach et sa seconde femme eurent treize enfants : six fds et sept filles. De ses deux épouses Sébastien eut donc vingt enfants, dont beaucoup moururent en bas âge.
On n'a sans doute pas oublié que, lors de son premier mariage, en 1707, Bach eut l'agréable surprise de recevoir cinquante florins provenant d'un legs de son oncle Tobie Lammerhirt, d'Erfurt. Par une curieuse coïncidence, peu après ses secondes noces, la veuve de cet oncle mourut, et par ses dernières
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VIE ET ŒUVKI'S DK J.-S. UACll lui
volontés, avantagea Sébastien et son frère Jacques. Les autres collatéraux voulurent entamer un procès pour attaquer le testament ; mais Sébastien , qui avait toujours vécu en excellents termes avec sa tante, n'entendit pas que Ton manquât de respect à sa mémoire, et s'empressa d'écrire aux magistrats d'Erfurt la lettre suivante, qui démontre sa délicatesse et son désintéressement.
'< Très nobles et savants Messieurs et Patrons
{Patroni],
» Vos seigneuries savent que mon frère Jean- Jacques Bach et moi sommes cohéritiers à la succession Lummerhirt, Ayant appris que les autres collatéraux oni l'intention d'attaquer le testament, je viens vous donner avis que ni moi ni mon frère absent ne voulons y participer et que nous nous déclarons d'avance satisfaits de ce qui nous sera alloué. Donc, en mon nom et en celui de mon frère, sub cautione ratl nomine, je déclare que nous renonçons à toute revendication légale, à tout procès, et que nous y opposons la protestation habituelle. J'ai cru nécessaire de faire connaître cette résolution à vos seigneuries, et je les prie respectueusement d'accepter notre renonciation respective et protestation (sic), et de nous faire délivrer, à mon frère et à moi, !e (/unfas l'sic) de l'héritage déjà mis
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in deposilo, el ce qui pourra encore être déposé à
l'avenir, haute faveur dont vous remercie
» De vos nobles seigneuries,
» le très humble serviteur,
') Joh.-Seb. Bach.
» maître de chapelle de la cour princière d'Anhalt-Cœthen. »
» Cœlhf'ii, 15 MartiJ, au ITli. »
I Adresse)
« Aux très nobles, très savants et très sages Messieurs les maires, bourgmestres, syndico et autres collègues [collegen) du conseil, mes très honorés patrons à ErfTurth (sic). »
11 paraît que cette déclaration catégorique mit fin au procès, car on ne trouve point d'acte y ayant rapport. Le lecteur connaît déjà ce frère, Jean- Jacques Bach, qui lui a été présenté à propos de la cantate qu'écrivit Sébastien lors de son départ pour l'armée de Charles XII de Suède. Il suivit le roi à la bataille de Puitawa et atteignit avec lui la ville turque de Bender, où il demeura jusqu'en 1713. Ayant obtenu l'autorisation de retourner à Stockholm, il s'y rendit en passant par Constantinople, oîi il s'.irrôta quelque temps afin d'étudier la flûte avec
VIE ET U-iUVUES DE ,).-s. liA(.il lOJ
Buliardin, plus lard musicien de la chambre du roi de Pologne à Dresde et maître du célèbre Quant/,. Celui-ci demeurait alors par hasard à l'ambassade française de Gonstantinople et raconta plus tard le fait à Sébastien. On ne sait si, en se dirigeant vers la Suède, Jean-Jacques s'arrêta en Thuringe pour voir ses parents. Ce qui est certain, c'est que de 17i3 à 1721 il fut musicien de cour à Stockholm, où l'on croit qu'il mourut en 1722, à peine âgé de quarante ans.
Depuis cinq ans déjà Bach habitait Cœthen et espérait ne jamais quitter ce coin hospitalier et tranquille où il avait eu le bonheur de trouver un prince amoureux de son art. Un motif grave devait seul l'engager à s'en éloigner. Ce motif se produisit après le mariage de Léopold. La femme de ce prince, très indifférente pour la musique, ne voulut pas permettre à son jeune époux de lui dérober un seul des instants qu'elle prétendait lui appartenir exclusivement. L'ardeur artistique du prince se refroidit considérablement et Bach comprit que sa place n'était plus à Cœthen. Les termes de sa lettre à Erdmann, que l'on trouvera plus loin, sont très clairs et très explicites à' ce sujet. Cependant, son départ de Cœthen a du être provoqué par une autre cause que le refroidissement du prince pour la musique, caria duchesse Aynusa mourut le 4 avril 1723, et Bach ne se rendit à Leipzig qu'en mai. Léopold se remaria le 2 juin !725 avec Charlotte Wilhehiiine,
liii VIE ET LE U VUES DE J.-S. BACH
princesse de \assau-Siegen, et quoique Sébastien eût quitté son service il le nomma son maître de chapelle honoraire [Von Haas aus). En cette qualité il composa, pour le 30 novembre 1726, anniversaire natal de la nouvelle duchesse, une cantale de félicitations sur un poème de Henrici, plus connu sous Je pseudonyme dePkander, et dont nous aurons occasion de parler plus longuement dans la suite. Cette cantate commence par un chœur à 3/4 en ré majeur : Steigt freudig In die Luft zu den erhabenen Hiihen (Montez joyeusement dans les airs, jusqu'aux sublimes hauteurs, etc.); puis, entre quatre récitatifs, viennent deux jolis airs, dont le second a sans doute été composé avec intention pour la voix de basse du prince. Le itout se termine par un chœur en rythme de gavotte. Plus tard Bach s'est servi de ce texte pour la célébration d'un autre anniversaire, et enfin pour une cantate du premier dimanche de l'Avent.
En 1728 il dut faire un nouvel appel à son art pour solenniser les obsèques de son cher protecteur, qui termina le 19 novembre sa trop courte carrière. Il composa une cantate funèbre qu'il fit exécuter à Cœthen, vraisemblablement au commencement do 1729. Picander lui en fournit le texte, qui comporte quatre sections, dans lesquelles intervient un double chœur. La musique, qui existait encore en 1811 et qui appartenait au docteur Forkel, a disparu sans retour après la mort de ce savant musicologue;
VIE hT ŒUVliES DE J.-S. BACH lii.S
perte d autanl plus regrettable que Bach dut mettre tous ses soins à rendre son œuvre digne du maître qu'il affectionnait.
Au nombre des œuvres écrites à Gœthen pour le clavecin, on doit classer deux de ses meilleures créations : les Suites françaises^ et le Clavecin bien tempéré. La traduction française de Wohltemperirle Clavier par le Clavecin bien tempéré est inexacte, car on sait pertinemment que Bach écrivit ce recueil pour le clavicorde, son instrument favori '.
Les Suites françaises - sont, en grande partie, contenues dans le premier Bûchlein d'Anna Magdalena, et le remplissent presque entièrement. Ce n'est pas Bach qui les a ainsi dénommées: elles ont reçu ce nom beaucoup plus tard à cause de leurs formes légères qui ressemblent aux danses alors en usage. Elles contrastent avec les formes pins larges et presque symphoniques de celles que l'on est con-
1 . Klavier, ou allemand, ost. un mot générique qui sert a désigner les instruments a clavier, et ce qui le prouve, c'est qu'aujourd'hui les Allemands nomment ainsi le piano, qui est cependant d'un mécanisme tout autre que le clavicorde et le clavecin. Klavier signifie donc aussi bien clavicorde que clavecin et piano.
2. Voyez Appendice u" 2, treizième année; vol. II des Œuvres pour le clavier.
ififi VIE ET ŒUVRES DE J.-S. BACH
venu d'appeler Suiles anglaises '. Les partie> constituantes des Suites françaises sont : l'Allemande, la Courante, la Sarabande et la Gigue ; entre les deux derniers morceaux on a intercale des intermèdes. Ces Suites n'ont point de préludes. La quatrième semble en avoir eu un à l'origini-. mais on l'a supprimé pour ne pas rompre l'unité de l'œuvre.
On sait avec quelle puissance magistrale Bach a traité la fugue pour orgue ; il ne s'est pas montr(' moins arand dans ses fugues pour le clavecin. Longtemps il eut l'idée de faire un recueil de morceaux de cette nature, et la réalisa en janvier 1722, dans un ouvrage des plus remarquables auquel il a donné ce titre- :
Le Clavecin bien tempéré, ou préludes cl fugues dans tous les tons et demi-tons, concernant aussi bien la tierce majeure ou ut, ré, mi, que Ja tierce mineure ou ré, vii,fa, à l'usage de la jeunesse
1. Voyez Appendice n° -1, treizièiiif année ; vol. II di-n Œuvres pour le clavier.
2. Das icohilemperirte Clavier, oder Praeludia und Fugoi, durcli allfi To7ie und Sertn'tonia, so wohl tertiam majorent, odf r Mf,.7'e, ?«î', anlaugend, als auch tertiam minorem, oder rr, mi, fa, betrefiend; zum, uutzen und Gebraucli der Lehrbegierigen musikalischeu Jngend, aïs auch derer in diesem ■ittulio schou fiahil seyendon besondern Zeitvertreib, aufgcsetzt nnd verfertiget von Johann Sébastian Bac/i p. t. Horlifiirstl. Anhalt-Coethenichen Capell-meistern und Directorc derer Ca.Gi\nev-musiquen. Anuo 1722. — (Voyez Appendice h" 2, quatorzième année; vol. III des Œuvres pour h- clavier.)
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sludieuse, ainsi que de ceux ([ui sunl déjà habiles en musique et qui ont du temps à y consacrer; composé et exécuté par Jean Sébastien Bach, maître de chapelle du duc d'Anhalt-Gœthen, et directeur lU: la musique de sa chambre, 1722. »
Ici, le but instructif et didactique est nettement et formellement déf^i : c'est une course par mouvement direct {In niotu i^ecto) et par mouvement contraire [hi moiu contrario] à travers les vingtquatre tons majeurs et mineurs, dont plusieurs étaient encore insolites, et auxquels, par son nouveau système de doigté et sa manière d'accorder le clavicorde et le clavecin, Bach ouvrit le premier l'accès dans la pratique musicale. L'examen de cette (Buvre démontre qu'il n'a pas coordonné les vingtquatre tons selon la loi de leur affinité intime, mais selon leur suite chromatique ascendante. « Quoique rempli d'incorrections et de bizarreries, ditFétis', cet ouvrage n'en est pas moins une des plus étonnantes productions musicales du xvni" siècle. Les préludes sont tous excellents; quant aux fugues, malgré les défauts qui viennent d'être signalés, on y trouve une abondance d'idées |)eu commune, des modulations inattendues et de grand efl'et, et, ce que
1. Biographie univers^elle des musiciejis, 1802, t. I, p. 137. 11 est certain que, malgré son immense talent et sa belle intelligence, Cherubini n'a [las compris la grandeur du génie de Bach, qu'il traitait de harharo Tedexro. tant pis pour Che^ rubini !!..
16S VI I-: ëT Œl'VRES DE J.^S. IJACH
Bach seul a su faire, les fugues à trois et à quatre parties conservent le même nombre jusqu'à la fin,
quels que soient les obstacles du doigté Au
surplus, ajoute encore Fétis, ce défaut de correction dont Chérubin i était choqué et qu'il ne pouvait s'expliquer de la part d'un si grand musicien, tient à ce que Bach exécutait en général ses préludes et ses fugues dans un mouvement rapide, et qu'il savait que les rencontres de dissonances non préparées ou non résolues régulièrement sont peu remarquables dans la vitesse. Il savait aussi que, dans la musique de cette espèce, toutes les incorrections sont absorbées parle sentiment tonal, quand celui-ci est bon. » Nous ne nous faisons, quant à nous, aucun scrupule de reconnaître que, dans la manière de traiter les voix et dans les effets de résonance produits par les dispositions vocales adoptées par Bach, nous ne soyons frappés quelquefois par des duretés inadmissibles qui arrêtent et étonnent un moment. Mais la résolution des dissonances ne se fait jamais attendre, et avant que notre sentiment du beau ait pu se sentir blessé, il est déjà satisfait par le charme d'une modulation inattendue qui se développe de ces duretés mômes. Nous nous sentons plongés au plus profond de l'idée que doit exprimer le morceau, et c'est à peine si l'imité nous semble avoir ' été interrompue un instant par des éléments dispaates ou étrangers.
Le Clavecin bien tempéré, qui , dans son en-
VIE ET ŒUVRES DE J.-S. BÂCli li.f)
semble, comporte quarante-huit préludes et fugues dans tous les tons et dans tons les modes majeurs et mineurs, est un des plus étonnants chefs-d'œuvre instrumentaux c[ue l'on connaisse. Ce qui, dans ce recueil, n'atteint pas le sommet de l'art, a cependant assez d'importance pour y occuper une place distinguée. S'il n'en était pas ainsi, tenons pour certain que le maître, qui se jugeait avec tant de sévérité, en aurait rejeté ce qu'il n'aurait pas trouvé digne d'y figurer. Ce que l'esthéticien remarquera avec une admiration et une surprise toujours nouvelles, c'est la variété infinie des vingt-quatre fugues Chacune difiere absolument de l'autre, même les moins soignées, et c'est sans doute pour cela que Bach a laissé ces morceaux dans toute leur juvénilité. On en peut dire autant des préludes, bien qu'ils soient tenus dans la forme unique que l'on avait adoptée pour ce genre de production.
Pour nous résumer, disons que cet ouvrage sans égal vivra, sinon éternellement, du moins aussi longtemps que dureront les fondements de l'art sur lequel Bach Fa édifié.