‹ La vie et les œuvres de Jean-Sébastien BachChapitre 91 sur 122 · DERNIERES ANNEES · texte numérisé non relu

DERNIERES ANNEES

(lkipzig, 1747-1750)

Nous avons réservé pour cette huitième période l'examen de VArt de la fugue [Kxmst der Fuge) parce que Bach l'a écrit en 1749, dernière année de sa vie, et que c'est, en quelque sorte, son chant du cygne, le dernier legs de son génie à la postérité. VArt de la fugue n'est pas un traité contenant des règles et des préceptes sur la manière de conï^truire une fugue; la théorie pure n'avait point d attraits pour Bach. S'étant instruit lui-même par la seule pratique, c'est surtout par la pratique qu'il inculquait ses doctrines à ses élèves. ]JArt de la fugue est une explication par exemples (et quels exemples !) de l'art du contrepoint fugué, exposée dans vingt et une compositions : quinze fugues ou

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conlfej)otn/s, aiii^i que Bach les a[)i)el;ul , (jKalre canons, et deux fugues pour deux clavecins, toutes fondées sur un seul sujet, ou au moins rattachées au sujet unique que voici :

Cet ouvrage appartient à une catégorie d'anivres d'un caractère spécial, comme Bach seul en a inventé et dans lesquelles il a épuisé le sujet traité. On peut considérer comme tels les quarante-huit préludes et fugues dans tous les tons du Clavecin bien tempéré, l'air avec trente variations contenant des canons à tous les intervalles, XOffrande musicale, dans laquelle Bach a si diversement traité le thème que lui avait donné le grand Frédéric, et les helles variations en canon, trop peu connues, sur l'hymne de Noël que le maître consentit à écrire pour prouver sa compétence lors de son admission dans la Société des sciences musicales de Mizler. Mais il faut placer VA7't de la fugue en tête de la liste des ouvrages qui ont traité jusqu'à son épuisement une idée principale'.

Ces fugues peuvent se grouper de la manière suivante : les quatre premières sont en contrepoint

1 . Voyez The Art of the Fugue, par M. Jauies Higgs, dans les Proreediny.s of t/ie Musical Assoriatlou. Londres, 1876-77.

:ill VIE ET ŒUVRES DE J.-S. BACH

simple, sans contre-sujets réguliers. Les trois suivantes sont construites sur une forme modifiée du sujet et offrent des exemples de réponses par mouvernent contraire, c'est-à-dire que la cinquième étant en notes de valeur égale, la sixième en notes de valeur raccourcie, et la septième ayant comme sujet la forme diminuée du thème, elles démontrent l'emploi de réponses augmentées et doublées. Le troisième groupe, composé des n°^8, 9, 10 et 11, présente le sujet en sa forme modifiée, combiné avec un autre sujet. Dans les n°^ 8 et H, ce nouveau sujet se combine avec une autre forme de sujet original, selon les lois du contrepoint double à l'octave, tandis que le n° 9 emploie le contrepoint double à la douzième, et le n° 10 le même contrepoint à la dixième.

Le groupe suivant, comprenant les n*"* 12 et 13, manifeste l'effet de l'inversion et de la réversion appliqué au contrepoint entier. Le n" 14 est une forme légèrement variée d'un numéro précédent; lesn°' 15 et 16 sont des fugues pour deux clavecins; les n"** 17, 18, 19 et 20, quatre canons à deux voix, et le n" 21 une fugue incomplète. Chacun de ces morceaux a son originalité propre et bien maj'quée ; on est étonné de l'unité sans monotonie qui prévaut dans ces compositions, et on ne peut qu'admirer les immenses ressources du génie de Bach quand on considère les moyens de développement auxquels il s'est resti'eint.

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VArt de la fugue est, sans contredit, la plus parfaite des productions de Bach. Cette oeuvre était encore à la gravure en 1750, à la mort du maître. Pour en terminer l'édition, on la confia à des mains peu expérimentées qui ne surent pas en tirer parti. C'est dans une forme mal équilibrée qu'elle a été livrée au monde musical et qu'elle est venue jusqu'à nous. Il s'y trouve des morceaux que leur auteur n'avait assurément pas destinés à ce recueil. Ainsi nous y voyons une fugue à trois sujets, à laquelle il travaillait un peu avant sa mort, et encore deux fugues pour deux clavecins. Si l'on retranche ces éléments étrangers, il reste une œuvre composée de quinze fugues et de quatre canons sur le thème en ré mineur, dont l'exemple précède.

Marpurg, alors à la tête des critiques musicaux de l'Allemagne, écrivit pour cette édition une préface qui contient d'excellentes observations sur la valeur et l'utilité d'ouvrages do cette espèce. Après avoir manifesté son admiration pour l'auteur et ses œuvres, il cède au besoin d'exprimer son regret de voir la fugue moins goûtée qu'autrefois. « Primitivement, dit-il, la fugue était considérée comme une œuvre d'art tellement essentielle que pas un compositeur n'aurait pu devenir organiste s'il n'avait pu travailler un sujet donné dans toutes les formes les plus variées du contrepoint et de la fugue. Personne, à cette époque, n'aurait eu l'audace de vouloir passer pour musicien en pi'oduisanl un

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fouillis de sons incohérents, tout au plus dignes des chanteurs des rues. Il importe de savoir qu'on rencontre plus de science dans une simple fugue de vingt-quatre mesures que dans un concerto de plusieurs lieues de long. On entend encore des fugues à l'église, mais elles ont disparu depuis longtemps delà musique de chambre... C'est ainsi que toute vérité tend à s effacer de la musique. Il est certain qu'un compositeur aj^ant fait une étude spéciale de la fugue et du contrepoint, donnera à ses ouvrages une saveur vigoureuse et imposera ainsi une digue à cet envahissement de chants efféminés qui dégénèrent en véritable caquetage'. » Ces derniers mots sont à l'adresse de la musique italienne d'opéra, qui avait alors envahi tous les pays de l'Europe.

Malgré le grand nom de Bach, malgré sa supériorité incontestée, VArt de la fugue ne trouva que peu d'acheteurs; il ne se vendit pas un nombre d'exemplaires suffisant pour payer la valeur des planches employées pour la gravure, qui furent vendues comme vieux cuivre. Triste! triste! Le manuscrit autographe de YArl de la fugue se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque royale de Berlin. En 1824, après la mortde Schwenke, auquel appartenait ce manuscrit, il fut vendu aux enchères

1. On trouvera lo texte de cette ]in''fnee de Marpnrj; dans Bitter, ouvr. rite, I. IV, ]>. 2:}2-2:î.i.

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