LA FAMILLE DE LAPRADE PENDANT LA TERREUR
Lorsque, dans l'année terrible 1793, le Comte de Précy, qui commandait Lyon, appela, au secours de la cité assiégée par les soldats de la Convention et désireuse d'échapper aux horreurs de la tyrannie, les hommes de cœur de la province, partout des héros se levèrent pour porter aux Lyonnais le secours de leurs bras et faire, avec leurs poitrines, un rempart contre les excès de la Terreur : le Forez ne fut pas , on le pense bien, le dernier à se mettre en marche. A Montbrison en particulier, les secours s'organisèrent très vite, et, parmi ces défenseurs de la vraie liberté, nous trouvons, non sans quelque orgueil, le fils aîné du docteur, Pierre-Dominique de Laprade, âgé de dix-huit ans.
Blessé, dans une escarmouche, avant d'arriver à Lyon, le jeune homme échappa ainsi à la mort probable qui l'attendait, s'il eût pénétré dans la ville.
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Quant à son père et à ses parents, ils allaient de leur côté avoir longuement à souffrir. Lyon avait succombé le 9 octobre. , Quatre jours plus tard, les représentants du peuple, Couthon, Châteauneuf-Randon, Delaporte et Maignet, prenaient un arrêté, d'après lequel ils formaient une commission de justice populaire chargée de juger tous les individus prévenus d'avoir pris part à la contre-révolution de Ljon^ autres que ceux qui avaient été pris les armes à la main. Cette Commission, àWisét en deux sections, devait siéger, la première à Commune-AJfranchie (i), et la seconde à Feurs.
Saisi avec une quarantaine des plus honorables citoyens Montbrisonnais, le docteur Marin de Laprade fut traduit devant le tribunal de Feurs. Pour la seconde fois, il voyait la mort face-à-face. C'en eût été fait de lui, sans aucun doute, si un officier républicain, qui avait été son hôte et qui resta son ami, ne se fût interposé à propos. Mais, si d'anciens services rendus le conservèrent à sa femme et à ses enfants, il eut la douleur de voir la mort semer à pleine faux le ravage dans les rangs de ses proches.
On me permettra d'insister sur ces douloureux souvenirs. Outre qu'il s'en dégage toujours une leçon, il y a là, pour le Poète dont je me propose d'écrire la vie, un héritage de vertu et de vaillance sur lequel je ne saurais trop projeter la lumière.
(i) C'est le nom que les hommes de la Convention imposèrent à Lyon, à la place du sien, au milieu de leurs féroces vengeances. Saint- Etienne s'appela Armes-Commune.
Or, parmi ses onze parents ou alliés, victimes de la guillotine ou des fusillades, l'un d'eux, Antoine Ghavassieu, « avoué à Montbrisé » (i), mérite une mention spéciale, car c'était son grand-père maternel.
J'emprunte au beau travail de M. Edmond Biré (2) les premiers détails de mon récit :
« M. Ghavassieu, dit-il, habitait une maison ou plutôt une série de petites maisons couvrant un vaste espace de terrain ; il existait, dans ces constructions de date très ancienne, plusieurs cachettes d'un accès difficile. Grâce à ces cachettes, connues des seuls membres de la famille et de deux ou trois domestiques fidèles, il échappa pendant plusieurs mois aux perquisitions des révolutionnaires venus pour l'arrêter. On avait fini par le croire réfugié dans la montagne, — la montagne de Pernette^ où trouvèrent asile, pendant la Terreur, une foule de proscrits. Un jour, M. Ghavassieu entend un grand tumulte dans la rue. Il s'informe ; il apprend que l'on vient d'arrêter et que l'on conduit en prison M. de Meaux, son ami. Avant qu'on ait eu le temps de l'en empêcher, il se précipite hors de la maison et va se jeter au cou de M. de Meaux. A la vue de cette proie inespérée, la orde sauvage pousse des hurlements
(i) C'est le nom que la Convention avait substitué à celui de Montbrison.
(2) V. le Correspondant du 25 janvier 1884, et les numéros suivants.
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de joie. On le saisit, on le garotte, on le traîne en prison aux cris de Vive la république ! « L'idée de la « résistance ne lui était pas venue, non plus qu'à aucun (( des braves gens d'alors», me disait Victor de Laprade, un jour qu'il me racontait cet épisode; et il ajoutait : « A sa place, j'aurais déchargé sur la bande, par la «fenêtre, tous les fusils de la maison, et un coup de «feu aurait peut-être sauvé M. de Meaux (i) et mon « grand-père; mais ils se laissèrent emmener comme « des moutons. »
« M"^^ Ghavassieu, femme pleine d'énergie, comme il y en eut tant pendant la révolution, résolut de tout tenter pour sauver son mari.
« Ayant obtenu la permission de lui porter à manger dans sa prison, elle eut l'habileté de préparer pour lui et M. de Meaux (ils étaient tous deux dans la même chambre), des moyens d'évasion qui présentaient de grandes chances de réussite. Lorsque toutes les dispositions furent bien prises, elle prévint son
(i) Arrière-grand-père de M. le Vicomte Camille de Meaux, l'ancien ministre de l'agriculture et du commerce. — Ce dernier a commencé, par une touchante allusion à ce dévouement de l'amitié, le magnifique Eloge qu'il a prononcé, le i6 juin 1884, à l'assemblée de la Diana : « Messieurs, a-t-il dit, en lygS, le chef de la magistrature dans notre province était traîné en prison à travers les rues de la ville oii ij avait longtemps rendu justice et imposé respect. Comme il passait devant la demeure d'un homme de bien, son ami, celui-ci ne put se contenir. Il sortit du réduit où. il restait depuis quelque temps caché, car il avait aussi plus d'un titre à la proscription, ne fût-ce que l'asile donné dans cette même demeure à des prêtres proscrits et il vint dans la rue embrasser le prisonnier. On le saisit, on l'emmena avec lui, et ils périrent emsemble. De ces deux prisonniers le premier était mon bisaïeul ; le second, le grand-père de M. de Laprade. Dix autres de ses parents eurent, vers le même temps, pareil sort... »
mari, pour qu'il se tînt prêt, au jour et à l'heure, ainsi que M. de Meaux. Ce dernier, que son titre de lieutenant-géne'ral au bailliage de Forez plaçait, avant la révolution, à la tête de la magistrature dans sa province, refusa de chercher son salut dans la fuite. « Madame Chavassieu, dit-il, il faut qu'on nous juge: « nous sommes de bons citoyens ; d'honnêtes gens « comme nous ne doivent sortir de prison qu'avec un « jugement. » Le lendemain, les deux amis étaient transportés à Feurs. »
L'heure approchait des irrémédiables désastres de famille. Le 17 décembre, deux parents de Marin de Laprade, le comte de Rochefort et son fils Beauvoir avaient été exécutés avec tous les raffinements d'une cruauté barbare. Ce jour-là, il y avait, à Feurs, quatre condamnés (i). Trois sont abattus par la première décharge. Le quatrième, Beauvoir de Rochefort, émeut la foule par son malheur et par sa jeunesse : il avait seize ans ! « Grâce ! grâce pour lui ! » crient les spectateurs attendris au représentant du peuple, à l'impassible Javogue. Touché à son tour, celui-ci accorde la grâce ; mais déjà le pauvre enfant s'est précipité sur le corps sanglant de son père : il l'étreint; il l'embrasse; et, jetant un dernier défi au triste organisateur de ces lugubres saturnales : «Non ! non ! s'écrie-t-il, point de grâce ! plus de votre vie ! je veux la mort ! Je suis royaliste ! vive le roi ! » Et il tombe en héros, en martyr.
(i) Les deux autres victimes furent M. Thoinet de Bigny et M. de la Chaize.
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Le 28 décembre, ce fut le tour de M. de Meaux, et huit autres victimes partagèrent son sort.
Enfin, à un mois et demi d'intervalle, le 8 février 1794 (20 pluviôse, an II), une exécution plus douloureuse encore devait laisser à Feurs de plus poignants et de plus ineffaçables souvenirs. Vingt-huit condamnés, après avoir comparu devant le tribunal révolutionnaire, furent dirigés vers la grande allée de tilleuls du château de Rozier (i) où ils devaient subir leur sentence. Parmi eux se trouvaient MM. Antoine Chavassieu; Leconte, père et fils; la Pierre Saint-Hilaire; Levet, avoué (2); Bouchetal-Lachaumette (3); Arnoux (4)-, Deladret, père et fils ['] ; le P. Aymé (6); M. Rouger (7), et cinq autres ecclésiastiques.
En quittant la prison, ils marchaient à la suite les uns des autres, liés par les poignets à une grosse
(i) Le Seigneur de céans, François du Rozier, ancien capitaine de dragons, était mort au mois d'octobre lygS, à la tête de sa cavalerie, pendant le siège de Lyon où il était venu s'enfermer. Sa veuve, dame Adèle Michon de Vougy, se hâta d'abandonner le château, tant pour se soustraire aux orgies de la soldatesque des villes voisines qui y avait organisé le pillage, que pour échapper aux persécutions de Charles Javogue. Elle n'y reparut, en 1796, que pour constater les tristes mutilations dont les bâtiments, comme le parc, avaient eu à souffrir. Elle quitta bientôt des lieux trop pleins de souvenirs navrants, et elle vint se retirer, avec son fils Théodore du Rozier, au château de la Varenne qui devint , des ce moment, la résidence de cette noble famille.
(2) Tous cinq Montbrisonnais.
{'i) De Saint-Bonnet-le-Château.
(4) De Boën-sur-Lignon.
(?) De Saint-Galmier.
(f)) Récollet de Sainte-Glaire, à Montbrison.
(7) Ci-devant Prieur de Marcigny.
corde. M. Rouger récitait le De profiindis, et tout le monde répondait à cet hymne des tristesses, devenu plus que jamais l'hymne des espérances divines et des suprêmes consolations. Arrivés sur la place de Feurs, on les parque entre la guillotine et la vieille église : c'était une situation à souhait pour entendre, dans le voisinage du Dieu vivant et à quelque pas de l'instrument de mort, la sentence que le greffier avait à leur lire, du haut de l'échafaud.
Ce n'était point toutefois sous le couteau de la guillotine que leurs têtes devaient tomber. Ils étaient trop nombreux, et la boucherie humaine eût duré trop longtemps. Javogue d'ailleurs était quelque peu jaloux des fusillades qui se perpétraient aux Brotteaux : il voulait avoir les siennes, des fusillades en masse, et l'occasion se présentait trop belle pour ne pas la saisir et en profiter.
Le funèbre cortège reprit donc sa marche à travers les rues de Feurs, ayant cette fois à sa tête le P. Aymé qui égrenait, au milieu de la foule terrifiée et muette, les versets du Miserere ; après le chant des espérances surhumaines, le dernier cri de l'âme dans le repentir ! « Quelques parents, raconte à ce propos M. Broutin (i), quelques amis leur tendaient une main qu'ils ne pouvaient presser, ou échangeaient
(i) Cf. Histoire de Feurs, et les Châteaux historiques du Forej, T. ii , p. 23oetsq. — Rapproché de ce qui précède, ce récit nous donne presque l'illusion de nous croire revenus au temps des martyrs des premiers siècles de l'Eglise. Tout au moins s'imagine-t-on, çà et là, lire une page détachée des Acta sincera de Dom Ruinart.
avec eux un dernier regard plein de larmes. Arrivés sur le lieu du supplice, ils furent attachés par ks deux extrémités de la corde à deux arbres, le long du mur, en face d'un peloton d'infanterie (i). Entre les victimes et les bourreaux, une large et profonde fosse était béante, prête à recevoir leurs corps. Un silence de mort régnait depuis quelques minutes, dans la foule anxieuse : l'ofQcier commandant le feu attendait, les 3TUX tournés vers le chemin de Feurs à Donzy. Une voiture parut : Javogue s'y prélassait entre deux déesses de la Raison. A ce signal, une immense détonation retentit, et les vingt-huit victimes sauf une tombèrent frappées de mort. M. Levet était seulement blessé et il se releva, mais pour retomber aussitôt sous les coups de sabre des exécuteurs... Aussitôt, la populace des quartiers pauvres de la ville se précipita sur les victimes, leur enleva les premiers vêtements et traîna leurs corps dans la fosse commune : on lui avait promis ces dépouilles pour acheter son impassible indifférence.... » (2)
(i) Remarquons, à la décharge des bandes républicaines de Feurs, qu'elles sollicitèrent et obtinrent la faveur de ne pas prendre part à cette horrible exécution. La lugubre besogne fut accomplie par un peloton de soldats Piémontais, que Javogue composa avec les prisonniers casernes dans le château du Rozier.
(2^ Une trentaine d'années plus tard, la ville de Feurs se souvint des victimes de gS, et un homme de cœur, M. d'Assier, maire de la ville, prit l'initiative de la réparation publique qui leur était due (i" janvier 1822). Le premier, en eftét, il eut Tidée de faire construire, sur l'emplacement même où elles étaient tombées, ime Chapelle expiatoire. Le propriétaire du lieu, M. Théodore du Rozier, offrit généreusement de faire la cession de tout le terrain nécessaire. De son
Notons ici un détail touchant et qui a pour nous un intérêt particulier. M. Antoine Chavassieu avait pu préparer et portait sur lui, en marchant au supplice, une lettre destinée à sa femme. La difficulté était de la lui faire sûrement parvenir. Mais la Providence servit son pieux dessein. Parmi les spectateurs
côté, M. le vicomte de Nonneville, préfet de la Loire, adressait, le lo du même mois, une circulaire à « MM. les maires du ressort », pour leur annoncer qu'une souscription était ouverte dans ce but, et les inviter à faire appel à leurs administrés. Connue en haut lieu, la souscription y fut chaudement approuvée, et l'on vit paraître, en tète de la liste, les noms vénérés de S. M. le Roi Louis XVIII, (5oo fr.) ; de S. A. R. Monsieur, frère du Roi, qui devait régner plus tard sous le nom de Charles X (400 fr.) ; de S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulème (3oo fr.) ; de S. A. R. Madame la duchesse de Berry (200 fr.), etc. La souscription ayant dépassé le chiffre de g. 000 francs, M. le Maire de Feurs réunit, à Montbrison, les membres de la Commission d'exécution du monument funéraire, le 22 novembre, et, après leur avoir lu son rapport, il fit nommer des experts pour étudier les divers projets présentés par les architectes. Celui de M. Dalgabio, de Saint-Etienne, et celui de M. Grangier, de Saint-Chamond, furent spécialement remarqués comme se distinguant « par un véritable talent de bonne école ». Enfin, après les lenteurs traditionnelles dans l'exécution de toute œuvre condamnée à passer par les mains d'une commission, le monument expiatoire put être inauguré et consacré au culte, le 16 novembre 1826. La chapelle, de forme quadrangulaire, représente un temple antique, élevé sur soubassement, avec péristyle à l'entrée. Deux colonnes en supportent le fronton, sur lequel se détache l'inscription suivante :
SACRVM. PIACVLARE HIC. VBI. PRO. REGE. ET. FIDE. FORENSES. NEFANDIS. TEMPORIBVS
CECIDERVNT. MDCCXCUl XVIII. REX. RBRVM. REPARATOR. PRINCIPES. AVGVSTISSIMI VNA. CVM. CIVIBVS. OMNIVM. ORDINVM
POSVERVNT. MDCCC.XXVI
L'autel figure un sarcophage surmonté d'une pyramide, et occupe le fond du sanctuaire. Un peu en avant se trouve, en forme de puits, le lieu renfermant les ossements retrouvés des victimes ; il est recou-
échelonnés sur sa route, il aperçoit un brave paysan de Montbrison dont il était connu. Il lui fait un signe; le paysan se rapproche, et le malheureux condamné réussit à glisser entre ses mains fidèles la précieuse lettre et, en même temps, la montre qu'il avait sur lui. Avec quelle émotion et quelle reconnaissance M""^ Chavassieu reçut et recueillit ce double souvenir, on le pressent. Jusqu'à sa mort, elle garda sur elle la lettre de son mari, ce testament de Louis XVI d'un bourgeois foréyien^ comme l'appelait V. de Laprade, pour l'avoir souventes fois entendu lire, avec larmes, à sa vaillante grand'mère (i^:. Or, c'est
vert par une pierre tumulaire de grande dimension, portant cette e'pitaphe historique :