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LA CARRIÈRE DE LA MÉDECINE

Deux hommes déjà remarquables et destinés à devenir célèbres, Lavoisier et Fourcroy, faisaient, à la même époque, un séjour à Avignon. Marin de Laprade les rencontra, en visite, dans les meilleures familles de la cité et dans les salons mêmes du légat. Or, Tun et l'autre possédaient, avec le savoir qui s'impose, un don merveilleux de parole et en particulier un talent d'exposition qui faisaient, dans leur auditoire, presque autant d'adeptes que d'admirateurs. Le jeune homme les écouta, se laissa enthousiasmer et prit la résolution de consacrer sa vie à l'étude de la chimie, des sciences naturelles et de la médecine. A deux pas de là se trouvait Montpellier, avec son Ecole aussi bien pourvue de professeurs éminents que riche de mémorables souvenirs. Il s'y rendit sans hésiter, suivit avec une ardeur croissante

les cours de l'Ecole de médecine et ne songea à reparaître dans son cher pays de Forez qu'après avoir obtenu le diplôme de docteur.

Marin de Laprade avait donc en main l'instrument de sa fortune ; je dois ajouter, d'une fortune qui ne fut jamais que modeste, et que d'ailleurs il fallait presque songer à faire en ce moment. La terre de Laprade lui avait donné un nom, il est vrai, mais peu ou point de patrimoine, et c'était avec les ressources de son art et l'énergie de sa volonté qu'il devait présentement pourvoir aux exigences matérielles de la vie.

Il vint se fixer à Montbrison, la tranquille capitale du Forez à cette date. « La petite ville, a écrit M. R. Chantelauze, est située au pied des montagnes. Ces cimies, les plus élevées du plateau central avec celles de l'Auvergne, bordent, au couchant, une longue plaine que traverse la Loire ; d'autres montagnes moins hautes, mais de formes élégantes, l'entourent au levant et au midi, et en font un vaste amphithéâtre arrondi en forme d'ellipse, terminé au nord par des collines assez basses pour laisser le regard s'étendre à l'infini. Malgré son étendue, cette plaine, moins vaste que la Limagne d'Auvergne, qui lui est parallèle, n'est point assez large pour que l'œil d'un chasseur, d'un touriste, ou d'un poète, ne puisse saisir tous les contours de ce vaste cirque, à certaines heures d'une belle journée. La chaîne occidentale — les vraies montagnes du Forez qui s'étagent au-dessus de Montbrison— est de beaucoup la plus haute et la plus belle. Pour qui revient à pied du milieu de la plaine

vers la petite ville, elle forme, au soleil couchant, un merveilleux spectacle. Les sommets foréziens ne montent pas brusquement; ils s'élèvent par e'tages,de hauteurs et de formes varie'es, mais tous d'un profil harmonieux. Vallées profondes, rudes escarpements de granit, détails pittoresques vous saisissent à chaque pas, aux flancs de ces montagnes d'où se précipitent plusieurs rivières, parmi lesquelles le fameux Lignon, rendu si célèbre, au xvn'^ siècle, par Honoré d'Urfé. Mais la beauté particulière de cette chaîne, c'est la majesté, la lenteur du mouvement qui, des collines couvertes de vignes, les porte, d'étage en étage, jusqu'à la région des .«apins, que dépassent quelques sommets dénudés. Ces formes ont une grandeur douce et solennelle; les divers gradins, au soleil couchant, sont séparés l'un de l'autre par de larges ombres. Rien de brusque et de saccadé dans leur ascension : l'œil arrive aux plus grandes hauteurs, sans se heurter à rien de disproportionné et rien de disparate, (i) »

Cette belle description n'est pas ici un hors-d'œuvre. Outre qu'elle nous fait faire d'avance, pour ainsi dire , connaissance avec les lieux que notre poète aimera de toutes les tendresses de son patriotisme, elle nous explique fort bien le choix qne le jeune docteur en médecine y fit de sa résidence : Montbrison lui rappelait les forêts et les prairies au milieu

(i) Voir l'intéressante Notice consacre'e à V. de Laprade, par M. Chantelauze, dans la Revue de France du 25 décembre 1879.

desquelles il avait vu le jour et où il aVait grandi. Les montagnes qui se dressaient devant lui confinaient aux montagnes d'où émergeait le vieux manoir de ses pères; et, s'il faut tout dire, Montbrison, par son calme devenu le'gendaire, c'était encore, dans une certaine mesure, la retraite de Pontempeirat. Avec cela, il était aisé — ce qui ne gâtait rien — de s'y faire quelques relations des plus agréables. Il s'y posa donc, dès le premier jour, en savant et en gentilhomme, et c'est à ce double titre qu'il obtint bientôt la main de M"^ d'Airaud, chez qui l'absence- des dons de la fortune se trouvait largement compensée par une rare distinction de manières et par les qualités réunies de l'esprit et du cœur.

Il s'était installé dans une petite maison, sise rue Tupinerie, n° 27, dont le souvenir devait être cher à ses descendants. C'est de là que le docteur rayonnait pour visiter ses malades ; c'est là qu'il revenait partager son temps entre les douces joies du foyer et les plaisirs plus graves de l'étude. -Le zèle qu'il avait apporté naguère à creuser les problèmes de la chimie trouva, à proximité de Montbrison, dans les sources minérales de Sail et de Saint-AIban, un champ d'investigations aussi riche qu'inexploré. Marin de Laprade l'exploita avec passion, et il eut vite fait d'attirer sur ses recherches non seulement l'attention du public, mais, ce qui valait mieux en l'occurrence, celle des savants et jusqu'à celle du Roi. Aussi, dès 1774, entre-t-il de plain-pied dans l'Académie de Lyon, qui était et qui est demeurée, comme on sait, la pre-

micre des Sociétés savantes de province. Peu après, il reçoit le titre honorifique et envié de médecin ordinaire de S.M.Louis XV; enfin, le traité original qu'il publie à Lyon, en 1778, sous ce titre: Analyse et j'ertu des eaux îni?iéraîes du Foî^e:{^ lui vaut une récompense nouvelle, celle d'être créé Intendant général des eaux minérales du Forez et du Vivarais.

Au milieu de tous ces travaux, les jours s'écoulaient rapides pour le jeune médecin. Dieu, d'ailleurs, avait béni son union et l'avait rendue féconde : quatre enfants étaient venus successivement élargir le cercle de son fo3^er, et les deux aînés, deux fils, avaient pu être placés chez les Oratoriens de Tournon, pour commencer leurs études sous ces habiles maîtres. Tout paraissait donc favoriser ses rêves, et ce n'était vraiment pas de sa part trop de présomption d'envisager maintenant l'avenir avec calme, quand éclata, plus terrible encore et plus prompt qu'on ne devait s'y attendre, l'orage révolutionnaire qui allait frapper jusque dans ses racines notre vieille Société française. Nobles et bourgeois s'en trouvèrent également atteints : ajoutons que bourgeois et nobles surent également bien faire leur devoir.

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