‹ La vie et les œuvres de V. de LapradeChapitre 14 sur 51 · JACQUES RICHARD DE LAPRADE ASSURE PAR SON ÉNERGIE · texte numérisé non relu

JACQUES RICHARD DE LAPRADE ASSURE PAR SON ÉNERGIE

l'avenir DE SA FAMILLE

Madame de Laprade restait donc veuve avec quatre enfants: l'aîné avait vingt-deux ans; le cadet atteignait sa seizième année : deux sœurs plus jeunes complétaient le groupe de la famille (i).

Mais il fallait vivre, et les temps désastreux que l'on venait de traverser n'avaient guère permis au docteur de laisser aux siens les ressources d'une modeste fortune.

L'aîné des fils occupait, il est vrai, un emploi dans l'un de ces bureaux de justice où l'on expédia, au petit bonheur, les affaires courantes pendant toute

(i) Voici leurs noms: Marie-Marthe-Marguerite de Laprade, née en 1788, et mariée à M. Gaugnelin ; — Elise de Laprade, née vers 1790.

cette période de désorganisation judiciaire. Mais ses appointements étaient dérisoires : suffisants tout au plus pour le mettre lui-même à l'abri du besoin, ils étaient loin de pouvoir assurer l'existence de su mère, de son frère et de ses sœurs.

Ce fut Jacques de Laprade qui, malgré ou peutêtre grâce à ses seize ans, eut l'audace généreuse d'inventer un moyen de salut. Tout enfant, il s'était passionné pour son père d'une tendre admiration, laquelle s'était traduite à la fois par une docilité extrême, à l'entendre, et par une curiosité insatiable à s'instruire des secrets de la chimie et des sciences. De son côté, son père avait eu pour lui une affection toute particulière; il espérait retrouver en lui quelque jour son successeur. Le moment parut donc opportun à Jacques de Laprade pour mettre à profit les connaissances précieuses acquises à l'école paternelle.

Sans trop regarder aux préoccupations du lendemain, il ouvre, à Montbrison, en compagnie de son frère aîné, une petite pharmacie, et au bout de quelques semaines il réussit à se faire agréer comme pharmacien des hospices. Et, tandis qu'avec une ardeur toute juvénile, il organise et perfectionne son propre laboratoire, tandis qu'il initie sa mère et ses sœurs à la préparation des remèdes et au service du client, il poursuit, avec cette énergie de volonté qui révèle une nature d'élite, ses études littéraires brusquement interrompues par les récents malheurs, et ses études médicales encore à peine ébauchées.

Peu à peu, l'aisance, à défaut du bien-être, renaît au foyer : la réalisation de quelques petites économies permet, pendant les longues soirées d'hiver, d'échafauder de beaux rêves pour un avenir que l'on croit déjà entrevoir; et, en effet, le jour où Jacques de Laprade estime sa mère et ses sœurs à peu près à la hauteur de la position, il leur donne un long baiser d'adieu, et il s'en va, en hâte, au collège de Tournon, frapper à la porte de ses anciens maîtres qui venaient précisément d'y rentrer eux-mêmes.

Sur le seuil de cette maison doublement hospitalière, la Providence lui fait rencontrer un de ses camarades d'avant la dispersion, un de ces amis dont la rare affection ne se démentit jamais : j'ai nommé M. de Magnan. Les deux jeunes gens arrivaient là pour un but identique : terminer leurs études, et alléger les charges matérielles de leur propre éducation en obtenant l'autorisation de se faire, au collège, les répétiteurs des plus jeunes enfants.

Les Oratoriens avaient gardé de l'un et de l'autre un trop bon souvenir pour ne pas les recevoir à bras ouverts : ils rentrèrent donc, à la fois maîtres et élèves, dans cette maison où naguère ils avaient vécu simples écoliers. Là, tandis que leur amitié devenait de jour en jour plus étroite, ils arrivèrent au terme des études classiques.

Un homme du métier, maître émérite lui-même, a décrit d'une façon charmante la vie intime de ces écoles, à peu près improvisées, au sortir de la tourmente révolutionnaire : « Il y eut alors, dit-il.

dans les annales de notre instruction publique, une courte période des plus curieuses à étudier, et qui rappelle, avec une vérité saisissante, l'état de ces écoles du v^ et du vi^ siècle, que quelques rhéteurs ou quelques moines ouvraient timidement, au lendemain d'une invasion, dans nos cités gallo-romaines ravagées par les barbares.

« On allait au plus urgent : les professeurs étaient rares; le programme de la maison comprenait ce qu'il était possible d'enseigner, en tenant compte et des besoins des élèves et des capacités des quelques maîtres que le hasard y avait rassemblés. Souvent, les plus grands élèves s'y faisaient les répétiteurs des plus petits, et indemnisaientainsi le collège d'une hospitalité gratuite que la ruine de tant de familles rendait en bien des cas absolument nécessaire. L'économat s'en tirait commeil pou vait, et, en dépit de la proscription officielle du culte, le carême empiétait au réfectoire sur tout le reste de Tannée. C'est pourtant de ces collèges, dont l'organisation nous fait sourire, qu'est sortie la grande génération de la période de la Restauration; tant il est vrai que l'élévation du niveau intellectuel et même la force des études tiennent plus à des conditions toutes morales qu'à la multitude des examens et à la perfection des programmes, (i) »

La vie du collège, si bien remplie fût-elle à Tournon, ne faisait cependant pas perdre de vue à Jacques

(0 G. -A. Heinrich, Notice sur M. Victor de Laprade, lue à l'Académie de Lyon en 1884; p. 8 et g.

de Laprade le but ultérieur à poursuivre : ce but, je l'ai déjà expliqué, c'était la médecine, c'est-à-dire l'art qu'avait honoré son père, et en même temps la carrière qui lui était le plus naturellement indiquée, à ne tenir compte que de ses aptitudes et de ses goûts. Le docteur de Laprade avait laissé, à la Faculté de Montpellier, le nom d'un travailleur et la réputation d'un étudiant sérieux : il y avait là une sorte d'héritage à recueillir, ou, tout au moins, un souvenir dont il n'était point inutile de chercher à tirer parti. Après quelques mois d'études d'anatomie et de chirurgie, sous Cartier, à l'Hôtel-Dieu, en 1800, Jacques alla, comme d'instinct, à Montpellier, où il suivit les cours de Barthez, et se montra, selon le mot d'Hippocrate, moins préoccupé d'y être le plus savant, que d'acquérir la science la meilleure, 7ion doctior^sedmelioiH imbutus doclrijia. Quatre ans après, il présentait, pour thèse, une réfutation du système deBrown, où, dans un latin correct et facile, il vengeait l'homme, abaissé par le médecin écossais au rang de l'animal, et prouvait éloquemment sa spontanéité et sa liberté. Une dédicace touchante à la mémoire du docteur Marin de Laprade, ouvrait l'opuscule (1804).

Etabli à Montbrison, où il retrouvait, pour ainsi dire, une clientèle toute faite, il y rencontra, par surcroît, une de ces femmes d'élite comme la Providence en ménage aux hommes d'un caractère droit et d'un cœur pur (181 1). La famille Chavassieu, qui avait eu son martyr pendant la tourmente révolutionnaire, était digne de tout point de s'allier à la famille de Laprade :

le jeune docteur n'eut donc, pour l'obtenir, qu'à demander la main de la fille de l'ancien « avoué de

^'^i&SSeïi:

Maison où est né Victor de Laprade,

Montbrisé x^, dont j'ai raconté le triste massacre à Feurs. De cette union, contractée sous le regard de Dieu et bénie du haut du ciel par les ancêtres, nais-

3o LA VIE ET LES ŒUVRES

sait bientôt dans la maison des Ghavassieu, un premier enfant, Pierre-Marin-Victor Richard de Laprade, notre cher et grand Poète.

Cette maison, désormais célèbre, se trouvait à l'an^ gle de la rue Ghavassieu et de la Grande-Rue. Après la Révolution, le nom de rue Ghavassieu fut remplacé par le nom de rue de la Commune. Depuis 1884, la municipalité montbrisonnaise y a substitué l'appellation plus logique de rue Victor de Laprade. Il n'est personne qui ne connaisse ou qui n'aille voir, à l'angle des deux rues, cette maison que recommandent d'ailleurs son style Renaissance, sa belle fenêtre à meneaux, et la poivrière dont elle est flanquée.

Je n'ajoute ici que pour mémoire quelques détails, me réservant de parler encore dans la suite du docteur Jacques de Laprade, à mesure que j'expliquerai la Vie du poète par ses Œuvres., en descendant le cours des années.

La réputation du médecin et du savant n'avait pas tardé à franchir les murs de Montbrison et les limites étroites du Forez. Il avait été des premiers à y répandre la vaccine, de même que son père y avait déjà introduit l'inoculation variolique. Du reste, ardent au travail et conscient de sa valeur — sentiment qui n'est pas, quoi qu'on dise, toujours incompatible avec celui de la modestie — il se préoccupait de trouver un théâtre plus vaste pour y exercer à l'aise ses riches facultés. Malgré les maigres ressources d'études dont il pouvait user dans sa petite ville , il avait, en effet, à deux reprises, en 1806 et en 1809, écrit des

DE VICTOR DE LAPRADE 3l

Mémoires (i) que la Société de Médecine dQ Bruxelles (2) avait jugés dignes de ses couronnes, et que, depuis, les critiques spéciaux les plus compétents ont loués sans réserve, tant au point de vue des connaisnaissances techniques et même littéraires qu'on y relève, que sous le rapport des rares aptitudes médicales dont ces pages témoignent.

D'autre part, l'épidémie de fièvre typhoïde qui sévit dans la Loire, l'année même où lui naquit son fils, lui fournit l'occasion de faire preuve d'un dévouement sans limites et de montrer son incontestable habileté de praticien. Il vint courageusement s'établir au foyer

(i) Voici le titre exact de cette thèse de me'decine: Quaedam de systemate Browniano, spécimen inaugurale. L'auteur avait pris pour épigraphe ce vers de Juvénai :

Semper ego aiiditor iantum? Nunquamne reponam?

(2") Les sujets mis au concours par la Société de Médecine de Bruxelles e'taient les suivants : en 1806, De l'influence de la nuit sur les maladies; en 1809, Des effets produits par les orages sur P homme et les animaux. Le rapport rendait compte, en ces termes, du travail du D'' de Laprade : « Ce Me'moire est e'crit avec une élégance, une pureté rares ; sa logique est pressante ; sa marche est rapide; il ne dit rien de trop, mais bien tout ce qui doit être dit. »

La Société de Médecine de Bruxelles faisait alors autorité dans le monde savant. Quand Napoléon réorganisa l'Université, la Société usa de toutes sortes d'instances pour obtenir de l'Empereur l'érection d'une Ecole ou Faculté de médecine en Belgique, et à Bruxelles même. Celui-ci ayant feint de ne pas entendre, et ayant préféré à Bruxelles Turin et Mayence, la Société, sans se décourager, revint à la rescousse, et finit par obtenir de l'empereur, à la datedu 1 juillet 1806, un décret autorisant la « fondation de quelques cours pratiques près de l'hôpital Saint-Pierre ». Le programme d'octobre 181 3, que j'ai sous les yeux, mentionne six cours. L'Ecole devint peu à peu prospère, et quand, en 1834, l'Université libre de Belgique fut créée, l'Ecole n'eut qu'à changer de vocable pour se confondre avec l'Université môme. — Cf. Archives de Bruxelles, fonds relatif à l'Université Impériale.

du fléau et ne tarda pas à en être atteint lui-même. Sa forte constitution lui permit cependant d'échapper à ses étreintes; mais il ne se releva de maladie qu'avec un désir plus vif de faire désormais sur une plus large échelle de la théorie et de la pratique, et, dès lors, il songea sérieusement à s'installer à Lyon (i).

Il faut bien le dire, des devoirs de famille, de hautes amitiés et son titre de membre de l'Académie de Lyon, dont il avait déjà l'honneur de faire partie, l'y attiraient depuis longtemps. Aussi, une place de médecin à l'Hôtel-Dieu étant devenue vacante à la fin de i8i5, il n'hésita plus à entrer en lice. Il l'obtint à la suite d'un brillant concours.

Convaincu alors, plus que jamais, que Savoir^ comme Noblesse^ oblige^ il eut à cœur de justifier le choix si flatteur de ses juges, et il travailla avec des ardeurs nouvelles à se faire dans le corps médical 13'onnais une place de choix. En même temps, il profita de ses amicales relations avec Ro3^er-Collard, alors président de la Commission supérieure de l'Instruction publique, pour lui suggérer l'idée de créer à Lyon une Ecole secondaire de médecine, et il eut la joie d'en voir doter sa ville d'adoption par une

(i) Le généreux dévouement du D'' de Laprade, en cette circonstance, fut apprécié à la fois par les populations à qui il prodigua ses soins et qui lui vouèrent leur reconnaissance, et par l'autorité civile. M. du Colombier, préfet de la Loire, signala sa conduite au Ministre de l'intérieur et demanda pour lui la croix. Malheureusement, en 181 2, l'attention du gouvernement se portait ailleurs, et les désastres du temps ne permirent pas qu'on songeât à lui accorder une distinction si noblement méritée.

ordonnance du 17 novembre 1821. On lui offrit et il accepta la chaire de clinique interne ; on lui confia même l'honneur de prononcer le discours inaugural. A cette occasion, le lettré et le philosophe se donnèrent carrière, autant au moins que le savant. Quand on relit à distance ce mémorable Discours sur Vinstitution du médecin^ suivant Hippocrate (i), on est frappé de l'élévation de vues avec laquelle le Jeune professeur proteste, au nom de ses idées spiritualistes et au nom de la science, contre les théories physiologiques de Broussais (2), dont l'enseignement attirait alors, autour de sa chaire du Val-de-Grâce, des élèves venus de toutes les parties de l'Europe. En développant ainsi, au grand jour et en face du public, les vues larges d'Hippocrate (3) sur l'institution du médecin, sur ses connaissances et sur les obligations qu'il contracte envers la société, il ne faisait rien moins qu'une profession de foi : il donnait là, de plus, une première preuve indéniable de cette indépendance d'esprit qui

(i) Détail curieux, ce Discours fut imprimé par Ballanche. C'est à la même enseigne, « chez Ballanche et Barret, imprimeurs aux Halles delà Grenette », que « P. S. Ballanche fils » avait publié, vingt ans auparavant, son premier livre intitulé : Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts.

{2) 11 attaquait à la fois les doctrines de Broussais et celles de Magendie. Or, il faut rendre témoignage à ces deux savants qu'ils se comportèrent avec une loyauté parfaite : après' avoir été combattus comme on sait, ils confirmaient eux-mêmes, dix ans plus tard, les opinions du D' de Laprade.

(3) Dans cette pièce, le D' de Laprade appelle, avec Hippocrate, la médecine, le plus noble des arts, omnium profecto artium nobilissima, et montre ainsi tout son amour pour cette science.

était, chez lui, une qualité de race. Il en fournira bien d'autres, dans la suite, et son fils ira, s'il se peut, plus loin encore, dans cette voie où se rencontrent en effet assez généralement tous les hommes de caractère. Mais il est temps de revenir sur nos pas, et de rentrer dans l'humble demeure de Montbrison pour y prendre le Poète à son berceau.

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