NAISSANCE ET PREMIERES ANNEES DE VICTOR DE LAPRADE
C'est dans la maison d'où son aïeul maternel , M. Antoine Chavassieu , était sorti pour tomber martyr de la foi, de l'honneur et de l'amitié', que naquit, le i3 janvier 1812, Victor de Laprade. Cette « vieille maison » où les siens avaient vécu,
Laborieux et fiers, obscurs, mais sans remords... Et marchant le front calme à d'héroïques morts (i),
il l'a aimée et il l'a chantée, comme il a chanté et aimé ce beau pays de Forez, duquel il devait rêver toute sa vie et où il voulut dormir son dernier sommeil.
Il y grandit sous l'œil vigilant du meilleur des pères et dans la bienfaisante atmosphère de tendresse dont trois femmes , sa mère , M"""^ Jacques de Laprade,
(i) Idylles héroïques, Dédicace au pays de Forez.
« et ses aïeules saintes » (i), M"^ Marin de Laprade et M*"^ A. Chavassieu, s'étudiaient à l'envi à l'entourer. Tout ce que la foi peut inculquer de plus fort et de plus sincère, tout ce que la bonté peut insinuer de plus doux, il l'apprit, dès le bas âge, à cette école.
« Non », disait-il plus tard, avec sa grande expérience des hommes et des choses de la vie,
....la bonté ne périt pas, Et l'être en qui Dieu l'a placée L'emporte au delà du trépas.
Elle vit comme la pensée (2).
M. F. Coppée a délicieusement retracé l'histoire intime de ce foyer. « La famille, dit-il, une famille de cadets, déjà médiocrement pourvue avant 89, est absolument ruinée ; elle ne possède plus guère que la vieille maison (3), débris d'une demeure seigneuriale, avec sa tourelle d'angle et son mur où les saxifrages détruisent, en les fleurissant, quelques vestiges d'anciens ornements sculptés. Le père, médecin comme l'aïeul, est loin d'être encore devenu le professeur de clinique qui fera plus tard de savants élèves à l'Ecole de médecine de L3'on ; à l'heure qu'il est, il ressemble beaucoup au bon docteur de Pernelie. C'est un prati-
(1) Dédicace de Pernette.
{■>.) Le Livre d'un père , le bon cheval gris.
(;•!) La maison dont parle M. Coppée est celle où naquit V. de Laprade (V. p. -29). Elle appartenait, je l'ai dit, à la famille Chavassieu. L'oncle du poète, à qui elle revint dans le partage, la vendit il y a fort longtemps. Mais la famille de Laprade possède toujours l'autre « vieille maison », celle de la rue Tupinerie, où le D' Marin de Laprade était venu s'installer en quittant Pontcmpeirat.
DE VICTOR DE LAPRADE Sy
cien de province qui va, dès le matin, visiter ses malades, au trot d'une jument paysanne. La mère et l'aïeule consacrent les longues heures de la journée aux soins du logis, mais surtout au nouveau-né. Quand le ciel sourit, elles l'emportent dans la campagne, qui est tout proche, au bout de quelque ruelle solitaire. On fait halte bientôt, sur la lisière d'un bois, devant un large horizon. Là, l'enfant se roule dans l'herbe, essaye ses premiers pas sous les chênes , tourne vaguement ses regards du côté des cimes lointaines. On ne revient qu'au coucher du soleil, pour le repas du soir; et lorsque le père rentre à son tour et présente à sa jeune femme une poignée de fleurs alpestres, qu'il a cueillies, en conduisant son cheval par la bride, le long d'un chemin escarpé (i), la mère les pose en souriant sur le berceau du petit garçon, endormi déjà, et le futur poète des sommets respire jusque dans ses premiers rêves l'enivrant et salubre parfum des montagnes. »
Enfant, il ne dédaignait pas les demeures plus humbles qui avoisinaient la sienne, et il se faisait des amis de tous ces petits camarades qu'il devait retrouver plus tard,
Tendant leur main calleuse à l'enfant du pays (2).
Il prenait aussi volontiers le chemin de l'église, de cette vieille et magnifique église Notre-Dame, la perle
(0 « Toujours de l'action, point d'excès », telle e'tait l'hygiène du bon docteur.
(2) Ah pays de Fore^.
de l'art gothique au pays de Forez ; sa dévotion à la Vierge et à saint Aubrin, patron de la ville, s'y donnaient naïvement carrière, et telle est la persistance des premières impressions, que l'une de ses grandes joies dans la suite, était de revenir s'agenouiller, comme aux jours d'antan , sous les voûtes de Notre-Dame. « Chrétien de cœur et de raison », s'écrie-t-il quelque part,
Et Français de toute mon âme,
Je prie encore, à Montbrison,
Par saint Aubrin et Notre-Dame (i)
Enfin il s'attachait à sa terre natale, à ses prairies, à ses montagnes, avec cette passion précoce qui nous expliquera un jour ses grandes émotions en face de la nature alpestre. On sait que, devenu homme, une de ses prétentions les plus chères était d'être un campagnard, ou, pour parler la langue en faveur aujourd'hui, un rural. Il se vantait, avec une sorte d'ostentation, de n'avoir que des ruraux pour ancêtres (2), et il n'hésitait pas à déclarer qu'il tenait d'eux son amour de la nature. Mais il faut reconnaître que cet amour qu'ils lui avaient transmis, il le développa singulièrement de bonne heure, en Forez, par ses épanouissements d'enfant et ses précoces admirations pour la belle nature.
(i) Varia : La petite patrie.
(2) Dans un discours prononcé à Quimper, le 17 août i885, par un confrère de V. de Laprade à l'Acade'mie française, je trouve une revendication analogue et j'en signale l'expression pour la curiosité du fait : « Je suis, dit M. Renan, Vaboutissant de longues files obscures de paysans et de marias ».
DE VICTOR DE LAPRADE Sg
« Les suprêmes hauteurs de la chaîne fore'zienne, dit M. R. Chantelauze (i), reservent à celui qui les atteint une merveilleuse surprise. On s'imagine qu'à partir de ces sommets on verra des valle'es descendantes, et, tout à coup, on se trouve en face d'un immense plateau couvert de bru3^ères roses, entrecoupé çà et là de ravins verdoyants, peuplé de vaches et de chèvres, et de ce plateau surgissent de nombreux pics ou entassements de roches basaltiques dont le plus considérable, Pierre-sur-Haute^ est plus élevé que le Puy-de-Dôme. C'est même avec le Pujr de Sancy et le Plomb de Cantal., le plus haut sommet du centre de la France. C'est au pied du colosse que Victor de Laprade a placé la plus gracieuse scène de Pernette.
« Cet immense plateau de bruyères, les pyramides de basalte qui le dominent, les forêts de sapins qui l'entourent, les gorges profondes par où descendent les torrents, voilà le Lycée, le Portique, l'Académie où il a fait ses meilleures études de philosophe et de poète. C'est là qu'il a passé son enfance et tous les meilleurs jours, les jours rêveurs, les jours féconds de sa jeunesse et de sa virilité... C'est de ces magnifiques paysages, trop peu connus et que Pernette rendra célèbres, que le poète a reçu toutes ses premières impressions du monde extérieur, toutes ses inspirations les plus vives... C'est en contemplant les cimes foréziennes au coucher du soleil, au retour de ses longues
(0 Op. cit.
chasses à travers la plaine, qu'il a appris les grandes harmonies de la ligne et de la couleur. »
Dans les dernières années de sa ^■ie, il ne revenait jamais, sans un nouveau plaisir, sur ce que j'appellerais volontiers les souvenirs à travers champs de son premier âge et de son adolescence.il s'oubliait alors à raconter le charme qu'il éprouvait, dans ses promenades rustiques comme dans ses excursions de chasseur, à contempler le paysage, à causer avec les gens du pays, et à écouter les bouviers foréziens jetant négligemment aux vents la note gaie des chansons populaires, ou encore disant à pleins poumons, avec l'harmonieuse lenteur du pas de leurs boeufs, la mélancolique ballade de Pernette.
Au surplus, laissons l'enfant, devenu homme et
poète, s'expliquer lui-même sur cette terre de Forez
qui « sauva son enfance et l'emplit d'heureux songes ».
La citation aura d'autant plus de charme qu'elle se lit
dans une pièce précisément dédiée par V. de Laprade
à son « ami R. Chantelauze )) :
O terre de Forez, large et douce nature, J'ai bu ton lait paisible et suis ta créature : Chez toi je fus enfant aimé, tendre et joyeux ; J'ai tout connu d'abord à ta chaste lumière ; Sur l'œuvre du Très-Haut, c'est toi qui, la première, Ouvris mes faibles yeux.
J'ai vu, dès mon berceau, tes monts, en longues chaînes, Dérouler dans l'azur leurs couronnes de chênes, Monter d'un rythme égal et toucher jusqu'au ciel. J'ai fait mes premiers pas de l'un à l'autre étage. Et, des pêches en fleur à l'airelle sauvage, Cueilli mon jeune miel (i).
(i) Le Livre des adieux : Aux montagnes du Forez.
Tout cela, je crois, est concluant pour prouver que Victor de Laprade est « un produit original de sa terre natale, de sa famille, et du paysage où s'écoulèrent ses premières années ».
Du reste, si quelque chose manquait encore à la démonstration, au point de vue de l'influence de la « famille », il suffirait de se rappeler qu'il fut bercé aux souvenirs de la Révolution et de ses horreurs ; que ses aïeules et sa mère lui inculquèrent à l'envi les saintes traditions conservées au foyer comme le plus enviable des héritages; et que l'une de ces trois femmes, M™^ Chavassieu, se donna maintes fois avec l'enfant la pieuse consolation de lui relire la lettre de l'ancêtre, celle qu'elle gardait elle-même religieusement sur elle et où tout respirait, nous le savons, le courage le plus digne, le patriotisme le plus pur et la charité chrétienne la plus parfaite.
On imagine aisément l'impression qu'une telle éducation, et dans un tel milieu, dut exercer sur les idées comme sur les sentiments de Victor de Laprade (i). A cet âge où l'âme est une cire molle ; tout y pénètre et s'y grave. Quand, par surcroît, l'âme se trouve naturellement orientée vers le bien et déjà spontanément attirée par le beau, l'impression devient, on peut l'affirmer, définitive ; le problème de l'avenir,
(i) « Dès ses premières anne'es, les deux convictions qu'il conserva toute sa vie entrèrent dans l'âme du poète : il puisa dans la vue sublime des montagnes l'amour de la liberté, et dans les sinistres le'gendes du foyer l'horreur de la Révolution, w F. Coppe'e, Op. cit.
généralement si mystérieux et si complexe, se trouve dès lors aux trois quarts résolu.
Le poète l'a déclaré plus tard, avec l'accent d'une filiale reconnaissance, dans un hymne aux Aïeux :
Je pris d'eux le souci des vertus que je rêve ;
Je leur dois le plus pur de ce feu qui m'enHamme, L'ardeur de la justice et le mépris de l'or (i).
Et ailleurs (2) :
Ma mère! avez-vous su comme je vous aimais? Gomme en vous j'ai vécu, comme, dès mon enfance, Envers le monde et Dieu vous fûtes ma défense ?
C'est par vous que j'aimais, que j'essayais le bien 1
Rien de salutaire ne fit donc défaut à sa première éducation; et quand, après huit ans écoulés, il dut échanger les douces joies de la famille, à Montbrison ou à Lyon, contre la vie austère du collège, il avait l'âme bien trempée : on lui avait vraiment appris à
Rester pur sans orgueil, et doux avec courage.
(i) Pernette .-Dédicace.
(2) Poésies évangéliques : Consécration.