CHAPITRE PREMIER
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE AVEC LE COMTE DE CHAMBORD. PAMPHLETS POLITIQUES
lEN ne servit mieux que cette destitution les intérêts de la gloire de V. de Laprade : elle lui créa en effet des loisirs qu'il sut mettre à profit pour des études nouvelles et pour de nombreuses publications. Dans une lettre qu'il écrivait, au commencement de 1870, à son ami M, E. Grimaud, il en a fait explicitement l'aveu : « Je n'ai jamais aimé, dit-il, le métier d'orateur et d'examinateur universitaire. Je savoure, dans ma gêne, le bon-
heur d'en être exempt et j'en ai souvent béni Dieu et Napoléon III. Si j'étais resté professeur pendant ces huit ans, je n'aurais fait ni Pernette^ ni Harmodius^ ni les Voix du silence^ ni mes deux volumes sur le Sentiment de la nature^ ni deux volumes de satires et poésies politiques, et deux ou trois essais et notices que j'ai dans mon tiroir. Ma destitution m'a mis un peu au pain sec ; mais, en somme, c'est une des rares "* choses complètement heureuses qui me soient arrivées. Je suis assez ingrat pour n'en être pas très reconnaissant à ses auteurs; mais, au fond, je m'en applaudis. »
Rappelons d'abord brièvement un détail biographique des dernières années.
Quatorze mois avant sa révocation, V. de Laprade avait eu le malheur de perdre son père : le bon docteur s'était éteint, le 19 octobre 1860, au château de la Sextia, en Provence, entre les bras de son ami M. de Magnan. Ce fut un rude coup pour le poète. Il ne devait pas moins à son père qu'à sa mère. Si celleci avait été pour lui l'ange consolateur, celui-là avait été son guide bienfaisant et l'inspirateur de ses œuvres. Avec quelle touchante sollicitude il avait mêlé sa vie à la vie de son enfant ! Avec quelle joie, en particulier, il venait s'asseoir, auditeur attentif, sur les bancs de la Faculté des Lettres, pour écouter les leçons du jeune professeur de littérature française ! Et combien était juste le délicat éloge que Villemain lui adressait en i858, lorsqu'il se rendit à Paris pour y remercier les membres de l'Académie Française qui
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avaient récemment accueilli V. de Laprade parmi eux : « Les enfants sont la moisson des pères, l'Académie se félicite de recueillir ce que vous avez semé ! » On se rappelle que le poète, après avoir dédié à son père sa thèse latine de doctorat, avait inscrit encore son nom sur plusieurs pages de ses poèmes. Dans la pièce Pro ar^is et focis^ il montre, en termes où débordent l'émotion et la tendresse, la place considérable que l'aïeul occupait au foyer. « Je montre à mes fils », s'écrie-t-il, à s'aimer entre eux comme on les aime,
Et, sans trop me hâter, dans leur folle saison,
Je sème, en quelques mots, le grain de la raison.
L'aïeul, à leur propos, s'égaie et nous contemple;
En mes leçons, toujours je le prends pour exemple ;
Mon récit en appelle à ses récits anciens;
Il parle, et de mes bras on vole dans les siens.
Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse,
A toute question répond une caresse,
Vers leurs lèvres son front se penche avec douceur,
Et moi 1 tous ces baisers, je les sens dans mon cœur.
Ah 1 prenez de l'aïeul votre âme héréditaire,
Enfants; gardez-la bien sans que rien ne l'altère;
Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajouté,
Mais je vous ai transmis sa ferme loyauté, (i)
Le D'' Richard de Laprade revit tout entier dans ce passage. Et s'il manque, au gré de quelques-uns, quelque chose encore à la vérité du portrait, voici
(i) Poèmes civiques, Pro Aris et Focis, au T. III des Œuvres poétiques.
SyO LA VIE ET LES ŒUVRES
d'autres beaux vers pour compléter la ressemblance :
Egaré dans ce siècle, entre ses dieux croulants, Je vais où j'aperçois briller vos cheveux blancs. Toujours, dans votre foi ferme comme la roche, Je vous ai vu debout, sans peur et sans reproche ; Jamais, au vent du jour, sous le commun niveau Votre fidèle main n'abaissa son drapeau; Jamais l'ambition, dont chacun suit les ondes, Ne vous fit dévier dans ses courants immondes. Quand il fallut céder une part au vainqueur. Vous avez, sans fléchir, tout livré, fors l'honneur ! Aussi pur que l'acier des antiques armures, Votre cœur ignora la haine et les murmures; Fier en face du sort, mais combattant loyal, Vous n'avez jamais eu d'ennemi que le mal. (i)
On a vu comment V. de Laprade avait, lui aussi,
tout livré, fors l'honneur!
Or, l'honneur ne reste jamais infécond. 11 appelle l'honneur et il provoque la sympathie des plus grandes âmes. Touché de l'attitude si digne que le poète avait prise après le coup qui les frappait, lui et sa famille, le comte de Chambord lui fit proposer par deux de ses amis, MM. de Barberey et de Belleval, de devenir son correspondant littéraire, et il lui offrit, avec toute la délicatesse à laquelle on pouvait s'attendre, un traitement pour cette fonction. V. de Laprade accueillit
(i) Les Symphonies, Dédicace, T. II des Œuvres poétiques. — Quand, au mois de juin 1862, le poète fut admis, à Lucerne, dans l'intimité du comte de Chambord, il écrivait à M™» de Laprade : « Je pense, à chaque minute, à la joie qu'aurait eue mon pauvre père de me voir ainsi reçu ! »
ces ouvertures avec bonheur : il accepta de renseigner le prince sur le mouvement intellectuel, mais à la condition expresse qu'on ne parlerait pas d'e'moluments. Ce fut le tour du comte de Chambord d'être touché et plein de gratitude. Aussi écrivait-il de Venise, le 2 avril 1862, à V, de Laprade, pour le remercier et préciser l'idée du programme qu'il lui proposait : « Une correspondance qui présente le tableau Jidèle de la littérature contemporaine^ et par conséquent de la société dont elle est l'image, ne peut manquer d'être pleine de charme, d'utilité, d'intérêt, et nul n'est mieux placé que vous pour remplir cette tâche.» Deux mois plus tard, le poète et le prince se rencontraient à Lucerne, et celui-là rendait compte à M'"^ de Laprade de la joie qu'il avait goûtée dans ces entrevues et des témoignages de haute estime dont il avait été
l'objet : « J'ai été », dit-il dans sa lettre du 26
juin 1862, « j'ai été comblé de marques de faveur. Au grand couvert de dimanche, où il y avait les plus grands noms de France, le roi m'a donné la place d'honneur : j'étais à la droite de la duchesse de Parme... Madame m'a demandé de venir lui dire des vers. Le roi l'a su, et, quoique accablé de besogne (on lui présente six à huit cents personnes par jour), il s'est échappé de ses audiences pour venir m'entendre chez la duchesse. Le lendemain, mardi, il m'a donné une audience particulière, où il m'a dit les plus belles et les plus nobles choses; et, comme je voulais lui baiser la main qu'il me tendait au moment de sortir, il m'a pris dans ses bras et m'a donné une bonne et vigou-
reuse accolade... Je suis si bien traité par lui que cela me fait jouer le rôle d'une puissance, à Lucerne. Ceux qui font bon marché de mes vers m'honorent pour les futures destinées qu'ils me supposent. » (i)
Entre temps, il laissait libre cours à sa veine satirique et il écrivait une série de pièces qui prendront place, dix ou douze ans plus tard, soit dans les Poèmes civiques, soit dans Tribuns et Courtisans.
Ses attaques les plus vives furent encore dirigées contre l'Empire, soit dans le Procès de Thraséas, soit dans UnCojiseil de famille. Elles le furent même au point de dépasser la limite des allusions vraisemblables : c'est ce qui sauva V. de Laprade de la prison et le Correspondant de la ruine. Ni M. Troplong ne se retrouva sous les traits de Pacuvius, ni l'empereur ne se reconnut sous la toge de Néron. Qu'on juge, par cette simple échappée, de l'intensité des couleurs du tableau :
AVIOLA
C'est mon avis : César a des raffinements Qui le font passé maître en divertissements. Tout s'usait, tragédies et courses de carrosses, Grands combats de vaisseaux ou d'animaux féroces.
(i) On s'étonnera peut-être devoir aujourd'hui, comme correspondant du comte de Chambord, le même homme qui, le 11 mars 1848 — 'V. ci-dessus, p. 274 sq. —, avait fait, dans sa chaire de la Faculté des Lettres, l'éloge de la République. Mais la contradiction n'est qu'apparente; elle tient moins aux choses qu'aux mots. Lorsqu'il parlait de la République à son auditoire, V. de Laprade songeait à la République telle qu'elle lui apparaissait alors, c'est-à-dire honnête, généreuse, en un mot personnifiée dans l'auteur des Méditations et des Harmonies. Il croyait, le plus sincèrement du monde, à la possibilité, en France, d'une démocratie chrétienne.
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Gladiateurs, captifs mangés parles lions... On nous en redonnait plus que nous n'en voulions. La nouveauté manquait ; c'était vraiment fort triste ! César nous a trouvé du neuf, le grand artiste 1 Vous savez bien, seigneurs, cette chasse aux chrétiens Habillés de peau d'ours et courus par les chiens? Dans ses jardins, ouverts au bon peuple qui l'aime, Néron sonnant du cor la conduisait lui-même. Le soir, pris tout vivants et bien enduits de poix, Ces gens-là nous servaient de flambeaux dans le bois ; Au milieu des cris sourds, des hurlements funèbres, Cette chair crépitante éclairait les ténèbres. Voilà du neuf au moins 1 Ce jeu n'est pas usé 1... Jamais le peuple, aussi, ne s'est tant amusé.