‹ La vie et les œuvres de Voltaire (volume 2)Chapitre 43 sur 48 · I. — Querelles diverses · texte numérisé non relu

I. — Querelles diverses

Poursuites contre un curé de village. — Son premier acte, comme seigneur, avant même qu'il eût pris possession de son domaine, fut une querelle suscitée à un curé de ses terres. Prévenu d'une haine, qu'on peut qualifier de maniaque, contre tout ce qui portait le caractère ecclésiastique, et se promettant plaisamment, comme il l'a écrit, de aire pendre quelques prêtres de Baal aux créneaux de son château, il n'avait pas encore signé son acte d'achat, qu'il se hâtait de prendre parti contre lecuré de Moens, village voisin de Ferney. Ce curé, nommé Ancian, avait obtenu du parlement de Dijon (14 août 1758), un jugement contre les gens de Ferney, au sujet d'un droit de dîme contesté. C'était un homme

dur et violent ; il fit valoir ses droits avec la dernière rigueur. Le nouveau seigneur de Ferjiey prit fait et cause pour ses pauvres paysans.

L'ÉvÊQUE d'Annecy. — Il adressa d'abord à l'évêque d'Annecy, M. Biort (1), une lettre contre le curé ; et cette lettre était conçue comme une remontrance sur les devoirs de l'Église : l'auteur, tout en citant doctoraleraent les Pères, avait soin de faire ressortir malignement la supériorité de conduite des pasteurs protestants sur le clergé catholique. Il pouvait bien s'être flatté d'imposer, par son titre et par son savoir, à un petit prélat d'un diocèse de montagnes, tout en lui faisant la leçon méchamment. Mais s'il crut s'en faire un instrument, comme il y réussissait avec tant d'autres personnes, il se méprit. L'évêque Biort, fils de son maçon, (à ce que prétend le noble seigneur) (2), n'était pas un sot ; le comte de Tournay et de Ferney ne se rendit pas son maître : mais il devint son ennemi, et nous en verrons les suites.

Quant à l'affaire du curé Ancian avec les paysans de Ferney, le seigneur la termina de la façon la plus honorable pour lui-même, en avançant (sur de bons gages), les sommes que ces pauvres gens ne pouvaient pas payer (3). Mais il ne perdit pas de vue le curé de Moens, et deux années après, il mit en train contre lui un procès criminel, que ce prêtre peu respectable encourut par sa violence. Voltaire employa tousses moyens pour

(1) Lettre du 15 décembre 1739.

(2) Ailleurs, il dit pelit-fils d'un maçon ; et cnûn V évéque-maçon : c'est ainsi que son imagination [ait peu à peu avancer les gens en dignité. Mais se croit-il lui-même issu de Pliaramond ?

;3) Desnoiresterres, Voltaire etJ.-J. liousseau,p. ^6'

le faire condamner aux galères (1761.) Mais il ne paraît pas qu'il y ait réussi, malgré tout le zèle qu'il y déploya : le curé, accusé d'assassinat par Voltaire (1), fut seulement condamné à une indemnité pécuniaire, soit par faveur, soit que les magistrats eussent apprécié l'affaire autrement que lui.

Voltaire et J.-J. Rousseau. Écrits pessimistes ; Candide, etc. — Le lecteur se souvient sans doute d'une lettre où Voltaire reprochait plaisamment à J.-J. Rousseau d'avoir composé un livre « contre le genre humain ». C'était son fameux discours sur l'Inégalité. Mais comment qualifierons-nous le roman de Candide, écrit en grande partie à Schwetzingen, chez l'électeur palatin (juillet 1758), et achevé en arrivant à Ferney ? Cette merveille de bonne humeur désespérante formait, avec les poèmes de la Loi naturelle et du Désastre de Lisbonne, une sorte de trilogie, dont le dessein général n'était pas sans doute de rendre les hommes contents de leur condition et du gouvernement de la Providence, ni même de leur inspirer du respect et du goût pour leurs semblables.

Rousseau n'était donc pas trop mal fondé à écrire à l'auteur des deux poèmes ci-dessus (2) : « Je ne «< puis m'empêcher, monsieur, de remarquer une oppo- «. sition bien singulière entre vous et moi... Rassan sié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous « vivez libre au sein de l'abondance ; bien sûr de votre « immortalité, vous philosophez paisiblement sur la

(1) DesDoircsterres, Voltaire et J -J . Botisseau,p. 56.— Voir QEirr. c.di- Voltaire, (éd. Hachctle in-18, t. XXV. p. 114), la d<inonciaUon rédigée par Vollairc, sous le nom du père de la vicliuie.

(S) Lettre du 18 août 1756.

« nature de l'âme ; et si le corps ou le cœur souffre, •« vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous « ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, « homme obscur, pauvre, et tourmenté d'un mal sans « remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et « trouve que tout est bien. D'où viennent ces contra- « dictions apparentes ? Vous l'avez vous même expli- « que : vous jouissez, mais j'espère ; et l'espérance «< embellit tout. »

Uespérance ! c'était en effet le dernier mot, le terme de consolation, par lequel Voltaire avait conclu son acte d'accusation contre la Providence, dans le poème du Désastre de Lisbonne. Mais Rousseau parlait assurément d'une espérance au-delà de la vie présente ; et c'est ce que Voltaire n'avait nullement envie d'entendre. Il répondit à l'éloquente lettre de Rousseau d'une manière évasive, avec une pointe de raillerie :

« Votre lettre est très belle ; mais j'ai chez moi une « de mes nièces qui, depuis trois semaines, est dans un « assez grand danger : je suis garde-malade, et très- « malade moi-même. J'attendrai que je me porte mieux, « et que ma nièce soit guérie, pour penser avec « vous (1). »

Le Pessimisme dé Voltaire. — Au fond, l'apologiste de la Providence lui paraissait un auteur assez impertinent, de prétendre lui vanter la bonté de Dieu au lendemain du désastre de Lisbonne, et quand lui. Voltaire, venait d'écrire en beaux vers tout ce qu'on devait dire, à son avis, sur ce sujet. Il n'avait pu en effet garder le silence à la nouvelle du tremblement de terre du 1er no-

(1) Lettre du 12 sept. 1756.

VIE DK VOLTAIRE. — T. I. 22

vembre 1755, et des terribles effets qail produisit. Ne pouvant, ou n'osant s'en prendre franchement au gouvernement de Dieu, il l'atteignit en composant une très habile satire contre les philosophes optimistes.

a L'axiome Tout est bien^ dit-il dans la Préface de son t poème du Désastre de Lisbonne, paraît un peu étrange « à ceux qui sont les témoms de ce désastre. Tout est t arrangé, tout est ordonné sans doute par la Provi- « dence ; mais il n'est que trop sensible que tout n'est € pas arrangé poar notre bien-être présent. >

Il ne crut pas avoir assez fait en réfutant sérieusement en vers Leibniz, Pope, et les tenants de la maxime Tout est bien : il voulut faire plus, et c'est contre eux encore qu'il composa le conte satirique de Candide ou l'Optimisme (1759). ravissant et effrayant persiflage à l'adresse de quiconque ne pense pas que tout est mal et dans l'œuvre du Créateur et dans l'ensemble des choses humaines; tout, hormis l'indifférence en philosophie, et les soins qu'on donne à la culture de son jardin.

Prévoyant bien le scandale que devait produire cette sorte de pamphlet universel, il prit la vaine précaution de le publier comme «traduit de l'allemand du docteur Ralph, mort, disait-il, àMinden, l'an de grâce 1759»; et, tout en répandant son ouvrage à profusion, il affecta de ne pas même le connaître (1). Mais, comme il arrivait toujours aux ouvrages sortis de sa plume, tout le monde le lut et personne ne s'y méprit.

Candide brûlé a Genève. — Le 2 mars 1759, Candide fut dénoncé au Conseil de Genève par la Vénérable

(1) Voir la Vie itUime de Voltaire, p. 213.

Compagnie, et aussitôt il fat arrêté que le livre serait brûlé par la main du bourreau (l).

L'auteur se vengea de cette exécution en inondant la ville de pamphlets irréligieux, mal déguisés sous des titres édifiants. Tout cela ne rendait pas sa situation meilleure dans ses rapports avec le Consistoire. Ce fut bientôt, entre lui et le gouvernement de Genève, une petite guerre de tous les jours.

Théâtre de Châtelaine. — Une troupe dramatique, après avoir joué pendant deux années à Carouge, sur le territoire de Savoie, obtint du prince de Condé, gouverneur de la province de Bourgogne, un privilège en vertu duquel elle crut pouvoir s'établir à un quart de lieue de Genève, sur le territoire de France, à Châtelaine. Voltaire paraissait avoir cause gagnée. Mais le Magnifique Conseil, par la plume du docteur Tronchin, s'entremit si énergiquement et si habilement, que la permission accordée à la troupe de M^e Lemoine fut révoquée (1). On peut juger quelfutle déplaisir de Voltaire, qui avait compté qu'il aurait un théâtre public à deux pas de chez lui, et à la porte de la ville réfractaire.

Tangrède. — Une fois de plus il retourna son esprit vers lascène parisienne, et y chercha de nouveaux succès pour se dépiquer et pour narguer les malveillants. Quoiqu'il eût déclaré qu'il ne voulait plus faire de tragédies après « ce que le grand Jean-Jacques avait écrit sur les spectacles j),et que la peinture de la passion de l'amour ne convenait plus à son âge ; à peine eut-il appris la réforme que le comte de Lauraguais avait accom-

(1) La Vte inlime de Voltaire, p. 244.

(2) Uid., p. 248.

plie à la Comédie française (23 avril 1759) (1), en faisant disparaître les banquettes du plancher de la scène, qu'il se mit à composer une tragédie qui devait, dans sa pensée, renouveler les émotions de Zaïre et offrir aux spectateurs les agréments et la surprise d'un tableau des temps de la chevalerie. Cette pièce s'appelait Tancrède. Elle fut terminée au mois de juin 1759 (2). L'auteur, charmé tout le premier de ce qu'elle renfermait de nouveauté, la dédia à la marquise de Pompadour, à qui il faisait habilement sentir l'heureuse révolution dont cet ouvrage était le commencement (3).

Marmontel aux Délices. — Il terminait sa tragédie, lorsqu'il reçut aux Délices la visite de Marmontel (4). C'était un de ses plus fervents admirateurs, qui venait lui apporter ses adorations. Voltaire lui prodigua toutes les grâces de son hospitalité et de son esprit. 11 lui donna à lire le manuscrit de Tancrède, qu'il venait d'achever ; et content des larmes que cette pièce avait tirées des yeux de son confrère en tragédie, il lui demanda à qui il pouvait confier le rôle d'Aménaide. — ^ A Clairon, lui

(1) Voir, en tête de la tragédie de Tancrède, Vépitre dédicatoire à J/*» de Pompadour.

(2) « Tancrède a tHc fait comme Zaïre, en trois semaines, écrit-il à

< M"» d'Argental (18 juin 1759; ; nous en avons des témoins, et à l'heure où

< nous faisons celle dépêche, nous attestons le ciel que tout est corrigé i « peu près suivant vos divines intentions, que nous avons k moitié devinées c et à moitié suivies. >

(3) Il écrivait a ce propos au comte d' Arpentai (23 juin) : « Madame la mar- « quisc a su que je faisais un drame, et moi je lui ai écrit galamment que je c le lui enverrais, que je le soumettrais k ses lumières... Que faut-il donc « faire, mon cher ange ? le donner à M. le duc de Choiseul et que M. le doc

< de Choiseul le donne à madame la marquise comme un secret d'Ktat. Elle « fera ses observations, elle prott-gera notre Sicile. Je suis Suisse, il est

< vrai ; mais je Hais mon monde, et je veux que les prêtres sachent que je « suis bien en cour. >

(4) Mémoires de ^nrmonwl, 1. Vil.

< répondit Marraontel, à la sublime Clairon ; et je vous « réponds d'un succès au moins égal à celui de Zaïre. • Mais le poète avait chez lui mieux que cette grande tragédienne : c'était Mme Denis. On riait bien un peu de son admiration pour cette grosse femme toute ronde et quinquagénaire, qui jouait mieux, disait-il, que les meilleures comédiennes des rôles de jeunes femmes ; mais elle était son élève, c'est tout dire. Il était donc résolu à faire jouer Aménaide par cette incomparable nièce, avec son propre concours et celui de la troupe qu'il avait recrutée à Genève (1), et sur le théâtre qu'il avait préparé dans son château de Tournay. C'était, dit-il, un théâtre de marionnettes ; mais il était fier d'y pouvoir faire tenir sur la scène neuf personnes en demi-cercle, avec tout l'appareil qui accompagnait les chevaliers. Ainsi, il pouvait se moquer du tripot tragique de Paris, et des hésitations de Mme de Pompadour ou de M. de Malesherbes : il était maître chez lui. Là, tout le monde l'admirait autant qu'il pouvait le souhaiter, hormis peut-être l'auteur d^Aristomène, qui, régalé de ces spectacles privés, réserva prudemment pour la postérité ses observations critiques sur les vers « lâches et difïus >, de Tancrède, sur la décadence du génie du poète, et sur son débit déclamatoire dans la tragédie. En revanche, il fut enchanté de la manière dont Voltaire lisait les ouvrages badins : car le poète le favorisa de la lecture de nouveaux chants de la Pucelle.

Opinion de Voltaire sur J.-J. Rousseau. — On s'entretint beaucoup des absents dans les deux ou trois

(1) Sur les personnages de cette troupe d'amateurs, voir des renseignements intéressants dans la Vie intime de Voltaire, \>. 253.

jours que Marmontel passa aux Délices. Il fut fort question de Jean-Jacques Rousseau, qu'on ne ménagea point, f Rousseau, dit Voltaire, est connu à Genève « mieux qu'à Paris. On n'y est dupe ni de son faux « zèle, ni de sa fausse éloquence. C'est à moi qu'il en « veut, et cela saute aux yeux. Possédé d'un orgueil « outré, il voudrait que, dans sa patrie, on ne parlât t que de lui seul. Mon existence l'y offusque ; il m*en- « vie l'air que j'y respire, et surtout il ne peut souffrir « qu'en amusant quelquefois Genève, je lui dérobe à lui « les moments où l'on pense à moi (li ».

Paroles peut-être vraies; mais que Rousseau aurait pu aussi bien appliquer à Voltaire, presque sans y rien changer. Il est certain que c'était trop de deux hommes tels que ceux-là pour la seule ville de Genève : on le verra de plus en plus clairement.

Nouvelles de Mm« de Pompadour. — Voltaire questionna aussi son hôte sur Madame de Pompadour : « Elle « vous aime encore (répondit Marmontel, qui pouvait « être bien instruit sur ce point), elle me l'a répété sou- « vent; mais elle est faible, et n'ose pas ou ne peut pas t tout ce qu'elle veut; car la malheureuse n'est plus 0 aimée, et peut-être elle porte envie au sort de maa dame Denis, et voudrait bien être aux Délices. — « Qu'elle y vienne, dit Voltaire avec transport, jouer a avec nous la tragédie. Je lui ferai des rôles, et des t rôles de reine ; elle est belle, elle doit connaître le jeu « des passions. — Elle connaît aussi, lui dis-je, les « profondes douleurs et les larmes amères. — Tant « mieux! c'est là ce qu'il nous faut », s'écria-t-il, comme

(1) Marmonlel, Mémoires, 1, VU.

enchanté d'avoir une nouvelle actrice (1). Et là-dessus, voilà le poète combinant, comme une scène de drame ou de roman, la rencontre, dans son château hospitalier, de la maîtresse disgraciée du roi de France avec son ennemi le roi de Prusse, dont Voltaire espérait encore voir la ruine définitive, et qu'il avait invité par avance à venir chercher une retraite philosophique dans son ermitage. Mais les événements ne "s'arrangent pas toujours dans le monde comme dans la tête d'un poète, même philosophe; et la charité fort équivoque de Voltaire n'eut pas^^à s'exercer en faveur de la marquise, non plus que de Frédéric.

Privilèges seigneuriaux de Voltaire. — En attendant, le poète philosophe profita de l'amitié retrouvée de « Madame la Marquise '> pour solliciter et se faire délivrer. les brevets authentiques des privilèges de ses deux terres de Ferney et de Tournay.

« Je ne veux point mourir, écrit-il au duc de la Val- « lière (2), sans avoir envoyé une ode pour M™ede Pom - « padour. Je veux la chanter fièrement, hardiment, « sans fadeur ; car je lui ai obligation. . . Elle a eu la « bonté de recommander à M. le duc de Choiseul « un mémoire pour mes terres, terres libres comme « moi, terres dont je veux conserver l'indépendance « comme celle de ma façon de penser : » (indépendance, comme on voit, fondée sur la faveur) .

« Je me suis fait un drôle de petit royaume dans mon « vallon des Alpes ; je suis le Vieux de la Montagne, à « cela près que je n'assassine personne... Savez-vous

(1) Marmontel, Mémoires, 1. vu.

(2) Juin 1759.

34'l VIE DE VOLTAIRE

« bien, monsieur le duc, que j'ai deux lieues de pays, t qui ne rapportent pas grand chose, mais qui ne doi- « vent rien à personne? »

Et, ce qui lui fait, en vérité, le plus grand honneur, il ne laissait pas ses terres, comme tant d'autres seigneurs, sans utilité pour le public : «Je m'occupe à en- « semencermes terres, aies rendre fécondes; et les filles « aussi, non pas en les semant, mais en les mariant; je « suis bon citoyen. Oh ! le roi le saura, monsieur le duc, « et je vois d'ici qui lui en fera ma cour. » En effet,

Cet ermite aux vizirs savait faire sa cour (1).

Il demandait sans relâche des faveurs. Voulant former un haras sur son domaine, il obtint que des étalons lui fussent envoyés des haras du roi. D'autres foi?, c'était de jeunes arbres pour des plantations; et ainsi de tout. Il savait mieux que personne qu'en demandant hardiment, on obtient, et l'on se fait considérer : il ne s'agit que de savoir demander; et dans cet art, il était sans égal, étant né courtisan au moins autant, sinon plus, que philosophe.

Le Franx de Pompignan. — Mais il n'était pas clément envers ceux qui se paraient des faveurs de la cour, sans y jouir d'un crédit réel : rivalité de métier. C'est une expérience que fit le malheureux Le Franc de Pompignan, dont le nom rappelle toujours ce vers cruel :

Et l'ami Pompignan pense être quelque chose ! (2).

(1) La Fontaine. Fables, XI, 4.

f3) A la lin de la salin- de la Yanile.

Pamphlets contre les Jésuites.— Il faut reconnaître que le pauvre marquis avait eu la témérité de s'attaquer à plus fort que lui, et dans un temps où la guerre des opinions se faisait sans pitié. Nous avons vu Voltaire, exaspéré de la suspension de V Encyclopédie^ faire feu de toutes pièces contre les adversaires du parti des philophes.

Il s'en prit d'abord aux rédacteurs du Journal de Trévoux, et en particulier à son chef, le père Berthier. Il lança contre ce membre de la Société de Jésus, pour commencer, le plus outrageant et le plus comique pamphlet, sous le titre de Relation de la maladie, de la coU' fession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier ; puis, après l'avoir enterré, aux éclats de rire du public, il lança. Aine Relation du voyage du frère Garassise, neveu de frère Garasse^ successeur de Berthier; et dès lors, il ne cessa de cribler de ses traits les jésuites, qu'il avait si longtemps ménagés ou courtisés. Il n'était plus désormais capable de modération, mais seulement de la plus cruelle malice.

C'est ce moment que Jean- Jacques Le Franc de Pompignan prit, à son dam, pour entrer en scène avec une présomption qui fut peut-être, de tous ses torts, le plus funeste pour lui. C'était un gentilhomme de province, né à Montauban, et qui avait fait son chemin dans la magistrature par une sorte d'hérédité. D'abord avocat général à Montauban, il s'attira une disgrâce, peut-être par une traduction en vers français de la Prière universelle de Pope, où Ton vit à tort un scandale; mais plus vraisemblablement par des remontrances un peu déclamatoires sur les abus publics et la misère des peuples. Il fut cependant réintégré à la tête de la même cour, à

titre de premier président, en 1745. Son amour pour les lettres Tentraîna à tenter la voie des succès dramatiques.

Dès 1734, il crut avoir atteint à la gloire avec sa tragédie de Didon^ qui fut beaucoup trop vantée; et nous l'avons vu un moment disputer à Voltaire quelque privilège au théâtre. Celui-ci l'accusa même, sans aucun fondement, de lui avoir dérobé le sujet de son « américaine Alzire. >> Une réconciliation était survenue entre ces deux rivaux de mérite trop inégal ; et Voltaire, pendant plusieurs années, enivra son présomptueux compétiteur deces compliments flatteurs qui ne lui coûtaient rien, et qui tournaient sûrement les têtes un peu faibles. A partir de 1751, Pompignan publia des Poésies sacrées^ que Voltaire a frappées pour jamais d'une note de ridicule, quoiqu'elles soient loin de ne mériter que des railleries; car on y rencontre parfois de fort belles inspirations, et l'on a dit avec raison que le Franc de Pompignan fut, après Jean-Baptiste Rousseau, le premier de nos poètes religieux. Ses succès réels etleslouangesoutrées qu'il reçut enflèrent sa vanité naturelle, au point d'égarer absolument son jugement.

Il fut enfin élu membre de l'Académie française en remplacement de Maupertuis, et reçu le 10 mars 1760.

Pompignan a lacadémie. — C'est là que la tête lui tourna. Il se crut appelé aux plus hautes destinées. Aspirant à devenir sous-gouverneur des Enfants de France, il s'avisa de se signaler par une manifestation éclatante de ses sentiments. Quels étaient-ils au juste ? Il s'était, semblait-il, prononcé comme déiste, en traduisant la Prière universelle dePope;commo philosophe. en faisant entendre au gouvernement de dures remontrances sur les abus ; puis comme homme religieux, en écrivant

des poésies sacrées. A cette heure, il crut bon de se déclarer ennemi des idées nouvelles et de leurs représentants ; il tenta de se mettre à la tête de ce qu'on appelait, dans l'Académie, le parti des dévots^ et qui était certainement celui de la Cour, au moins de la reine et du dauphin. Son discours de réception parut une provocation aux Encyclopédistes et à tous les gens de lettres qui se nommaient philosophes. Avait-il trop présumé de ses forces, ou l'ardeur de sa foi l'avait-elle emporté ? Quoi qu'il en soit, son discours offensa d'abord les philosophes, déjà prépondérants dans l'Académie, et souleva contre lui tous ceux du dehors. Il s'était conduit comme un homme qui, sans précautions, bouleverse un nid de guêpes. Mais, aux ressentiments qu'il avait provoqués il ajouta le ridicule,parsa fatuité. Présenté au roi, suivant l'usage de l'Académie, il en reçut le meilleur accueil, et fit connaître à tout l'univers que Sa Majesté avait été très contente de son discours. 11 ne touchait plus à terre.

Les Quand, les Si, etc. — On lui fit bien vite expier son audace et sa forfdinier le. Le solitaire des Délices était promptement informé de tout ce qui se passait dans le monde des lettres. Le marquis de Pompignan lui parut un homme à châtier d'une manière exemplaire : il se mita l'œuvre sans retard. Une petite brochure ne tarda pas à circuler dans Paris : elle était intitulée : « Les Quand; notes utiles sur un discours prononcé devant l'Académie française, le 10 mars 1160 » ; elle commençait par ce paragraphe :

t Quand on a l'honneur d'être" reçu dans une compa- « gnie respectable d'hommes de lettres, il ne faut pas « que la harangue de réception soit une satire contre

« les gens de lettres; c'est insulter la compagnie et le « public. »

Et l'auteur continue sur ce ton, avec le mot quand en tête de chaque paragraphe.

Sur ce modèle, tout le monde philosophique s'acharna contre ce pauvre marquis. C'était des Si, des Pourquoi, des Qui, des Quoi, des Ah\ Ah\ etc. On le fit, comme dit un contemporain, t passer par toutes les particules, » ainsi que, dans une armée, un soldat condamné passait par les verges de tout le bataillon. La première fustigation était delà main de Voltaire ; la seconde partit de l'abbé Morellet (1), surnommé, par ses amis les philosophes, l'abbé Mords-les, surnom qui peint assez bien son caractère et le rôle qu'il joua dans le parti. Puis chacun voulut en être : c'est ainsi que, dans une bande d'écoliers, quand un d'eux s'est avisé d'un vilain tour à jouer à un plus faible, tous sont pris d'émulation et s'acharnent à l'envi contre la victime.

L'auteur des Quand saisit d'ailleurs l'occasion d'allonger des coups de côté à Maupertuis et à Fréron, dont les noms se trouvaient, malheureusement pour eux, associés à celui de Le Franc de Pompignan ; il étendit même sa rancune jusqu'au frère de sa victime, 1 evêque du Puy, que Dupré de Saint-Maur, directeur de l'Académie, dans son discours, avait assez ridiculement uni au récipiendaire, en comparant les deux frères à Moïse et Aaron. L'académicien, sous le nom de Moïse, et le prélat, sous celui d' Aaron. devinrent les objets d'une multitude d'écrits ou d'allusions sarcastiques, propres à réduire au désespoir les caractères les mieux trempés.

1) < Je fi<;. dit-il, les Si, et ensuite les Pourquoi ». (Desnoireslerres YoH. aux Uf lices, p. ASt&\

Les deux frères, incessamment criblés des traits les plus acérés, au grand amusement de la galerie, ne surent bientôt plus quelle attitude se donner.

La guerre aux sots. —La malice diabolique de l'ermite du mont Jura, stimulée par l'immense et trop naturel succès de ses redoutables espiègleries, se donne dès ce moment carrière sur tous sujets et sur toutes personnes, dès quelle est piquée par quelque ressentiment. Voltaire offre à ses amis et au public le merveilleux spectacle d'un feu d'artifice toujours renouvelé, en lançant, selon son expression, ^ des fusées qui vont éclater sur la tète des sots ». C'est un nouveau ministère, dont il s'est chargé spontanément, et dont il s'acquittera en conscience. Dès lors, pour emprunter un vers de Boileau :

On ne fut plus ni fat, ni sot impunément ;

et ce fut la fâcheuse destinée du marquis de Pompignan, d'avoir contribué à révéler à Voltaire sa vocation pour cet emploi terrible, quoique parfois salutaire, de fléau général de la sottise.

Satires : la Vanité, le Pauvre Diable, etc. — Pendant plusieurs années, il réserva, dans chacune de ses satires, ou dans les notes, une place d'honneur au mar" quis « natif de Montauban, » même quand la pièce n'était pas directement à son adresse. Il écrivit exprès contre lui celle de la Vanité ; il le logea dans celle du Pauvre Diable {\lbS) il revint à la charge dans le i?i/555 à Paris (1760), et dans les notes ajoutées à cette satire. Il ne se lassa jamais de le persécuter; et certes il ne l'oubliait pas lorsqu'il frappait sur son frère, Jean-Georges,

évêque du Puy-en-Velay, et ensuite archevêque de Vienne. On a déjà vu combien ses rancunes étaient vivaces.

Fréron. — Il ne manquait pas non plus une occasion ou un prétexte pour lancer ses traits un peu usés contre Maupertuis (1) :

Le tombeau contre vous ne le peut-il défendre ?

aurait encore dit Boileau (2).

Mais il y avait un personnage dont le nom l'importunait plus que tout autre, car il le rencontrait toujours à côté de ses adversaires : c'était Fréron. Aussi s'applique-t-il à le couvrir non-seulement de ridicule, mais d'infamie, selon ses procédés habituels:

Grand écumeur des bourbiers d'IIélicon, De Loyola chassé pour ses fredaines, Vermisseau né du c. de Desfontaines, Digne en tout sens de son extraction, Lâche Zoïle, autrefois laidGiton:

Cet animal se nommait Jean Fréron (3).

Voltaire savait mieux que personne (et il le dit même), que Fréron ne s'appelait pasJm/i, mais Caîerm. 11 l'affuble du prénom qui lui plaît, comme propre à la satire. Par la liberté qu'il se donne sur ce point peu important, on sent bien qu'il n'est pas scrupuleux sur la biographie

(1) Voir le Ru<!xe à Paris et les notes. Celte pièce est de 1760 : Maupertuis était mort en 1759.

(2) Boileau, Sa/. IX, — Frédéric II, de son coté, écrivait à Voltaire, (17 nov. 1709) : « Pensez que les rois, aprt-s s'être longtemps battus, font en- « fln la paix. Ne pourrez-vous jamais la faire? Je crois que vous seriez capac ble, comme Orphée, de descendre aux enfers, non pas pour fléchir Pluton, « non pas pour ramener la belle Emilie, mais pour poursuivre dans ce séjourde c douleur un ennemi que votre rancune n'a que trop persécuté dans ce monde.»

(3) Le Pauvre Diable.

YOLTAIRE A FERNEY 351

de son ennemi. D'ailleurs il se répète sans pudeur : de tous ses ennemis il fait, hormis (quelques variantes, à peu près le même portrait abominable. De telles audaces chargent en vérité sa mémoire plus que celle de ses victimes. C'est, en général, le nom qu'on devrait appliquer à ceux qu'on a nommés les ennemis de Voltaire (l). S'ils sont, en somme, assez peu dignes de sympathie, on serait d'autre part bien léger de s'en rapporter sur eux à son seul témoignage : il en faut souvent rabattre.

La guerre entre les gens de lettres. — Il est vrai que la guerre entre les gens de lettres prenait de jour en jour un caractère plus personnel et plus odieux. A qui la faute? c'est ce que nous laissons à juger à ceux qui veulent bien prendre connaissance des faits sans prévention .

En l'année 1760, on eut un exemple déplorable de cette animosité. Le théâtre devint un lieu consacré à la haine et à des ressentiments pires peut-être que ceux qu'Aristophane avait satisfaits, sur le théâtre d'Athènes, avec la licence de l'ancienne comédie.

Palissot. — « PahssotdeMontenoi, écrit Voltaire (2), « fit jouer par les comédiens français une comédie « intitulée les Philosophes, le 2 mai 1760. 11 a eu le mal- « heur, dans cette comédie, d'insulter et d'accuser plu- « sieurs personnes d'un mérite supérieur ; et il se « reprochera sans doute cette faute toute sa vie. On « voit par la lettre qu'il a donnée au public en forme de a préface, qu'il a été trompé par de faux mémoires

(1) Voir le livre de M. Charles Nisard : les Ennemis de Voltaire. On y trouvera un grand chapitre sur Fréroti.

(2) Dans les noies du Russe à Paris.

« qu'OQ lui avait donnés. Il justifie sa pièce en rappor- « tant plusieurs passages tirés de V Encyclopédie , et la « plupart de ces passages ne se trouvent pas dans YEn- « cyclopédie; » etc.

On sait que la comédie des Philosophes fut encouragée par la cour, et qu'elle faisait partie d'un système nouveau de police, lequel consistait à employer les gens de lettres les uns contre les autres. Mais le comique de cette pièce n'était pas très fin : on y voyait Jean- Jacques Rousseau marchant à quatre pattes et dévorant une laitue toute crue : le reste à l'avenant. Au fond, et dans certains traits, du moins en ce qui regarde Rousseau, c'était du Voltaire traduit en grosse bouffonnerie : aussi le philosophe des Délices fut-il plus indulgent envers Palissot qu'envers Le Franc de Pompignan. La pièce des Philosophes fut un vrai spectacle de la foire, donné à la multitude sous le patronage de quelques grandes dames. Palissot était l'homme de la cour du roi Stanislas et du ministère deChoiseul : on ne pouvait s'y tromper. Apparemment Voltaire le crut inattaquable (1); mais il profita de l'exemple, lorsqu'il vit qu'on pouvait employer la comédie à déshonorer ses ennemis. C'est à Fréron qu'il réserva ce fouet, emprunté à l'antiquité athénienne.

Nous avons d'abord à revenir sur Palissot, qui ainsi que nous l'avons déjà remarqué, lui avait plu. Ce jeune écrivain était au mieux avec des personnages à qui

(1) Il prétend cependant que M. de Choiseul lui avait écrit : « On peut don- € ner des coups de bâton a PaMssol, je le trouverai fort bon. • (L. à D'Alembcrt, 24 juillet 17G0.) Evidemment il avait commencé par demander la permission, doutant qu'elle lui fût donnée. Il ménagea donc Palissot, sans oublier qu'il avait un compte » régler avec lui.

Voltaire faisait sa cour. M. de Ciioiseul l'employa même dans une vengeance politique.

Guerre poétique avec le roi de Prusse. — La guerre se prolongeait entre la France et le roi de Prusse. Celui-ci se servait de toutes armes, lançant des vers satiriques contre nos généraux, qu'il battait, et contre notre gouvernement, dont il déjouait la politique par ses victoires. Il ne s'avisa pas d'abord qu'on pût songer à le payer de même monnaie, et que d'autres princes que le Salomon du Nord pussent se servir de la plume du satirique contre leurs ennemis. En ce point il fut trompé. Il ne connaissait apparemment pas M. deChoiseul, et ne soupçonnait pas, d'autre part que, dans la personne de Voltaire, il possédait un ami altéré de vengeance (1).

La margrave de Baireuth. — Comment Taurait-il deviné? La correspondance, entre les deux anciens amis de Potsdam, était renouée et se poursuivait avec de vifs témoignages d'affection réciproque. Voltaire y glissait bien quelques impertinences calculées ; mais le roi le réprimandait sur un ton de supériorité encore bienveillante; et il croyait toujours si naturel de tirer parti de ce merveilleux génie, qu'il lui commanda expressément d'écrire une pièce de vers sur la mort de sa sœur bien aimée, la margrave de Baireuth, dont le poète avait luimême éprouvé la généreuse amitié et la familiarité gracieuse. « Sœur Guillemette» mourut le jour de la bataille de Hochkirch (Il octobre 1758) (2), après avoir été cruel-

(1) « Il entre un peu de haine contre Luc dans ma politique. » (L. de Voltaire à D'Argental, 3 août 1760.)

(2) « Je fus battu à Hockirk le moment que ma digne sœur expirait >. (Lettre de Frédéric à Voltaire, du 22 avril 1759) .

lement éprouvée par les infortunes de son frère. Cette perte fut pour le prince l'épreuve la plus cruelle de cette période si tragique de sa vie. Il compta que le Virgile moderne saurait donner au nom de la margrave un éclat digne de son mérite ; et Voltaire s'y employa de tout son cœur. Cependant ni le poète ni le roi ne furent satisfaits des premiers vers que le cœur lui inspira (1). Frédéric voulait « un monument pour éterniser cette vertu si pure, si rare, et qui n'a pas été assez généralement connue », disait-il (?].

« Il faut, écrivait-il encore (3), que toute l'Europe

« pleure avec moi une vertu trop peu connue Il faut

« que tout le monde sache qu'elle est digne de l'immor- « talité, et c'est à vous à l'y placer ».

Ode sur la mort de la margrave de Baireuth. — Le poète se remit courageusement à l'œuvre, et produisit enfin VOde sur la mort de S. A. R. Madame la princesse de Ba/reith (avril 1759). Frédéric la trouva très belle ; mais en dépit de son attente et du zèle du nouveau Virgile, on peut douter que personne ait jamais versé, sur ce deuil philosophique, autant de larmes qu'en ont fait couler quelques vers du poète romain sur la mort du jeune Marcellus. On dut y être frappé surtout du ressentiment et des menaces deVoltaire contre ses ennemis littéraires.

Le poète se souciait assurément plus, en ce momentlà, de ses querelles personnelles que des malheurs de la famille du roi de Prusse : les notes de son Ode le prouvent surabondamment.

(1) On peut k's lire dans une lettre de Voltaire h Fréd<5ric II. (décembre 1708* (V) Lettre de Frédéric II îi Voltaire, du 2 mars 1759. (1) Lettre du 23 janvier 1759.

Vengeance contre Frédéric. — Mais il n'avait pas non plus oublié ses rancunes contre Frédéric. On a lieu de conjecturer qu'il ne resta pas étranger à la publication des Œuvres du philosophe de Sans-Souci, qui fut faite en France,avec la connivence, sinon par l'ordre môme de M. de Choiseul, (décembre 1759) (1), dans l'intention de rendre autant que possible odieux l'auteur de tant de pièces insultantes pour une multitude de personnages, et surtout pour Louis XV. Frédéric fut indigné de cette publication de ses œuvres secrètes, comme d'une trahison; mais il affecta de la prendre très philosophiquement, comme un homme habitué à tout, et détaché de tout amour-propre littéraire.

Tandis que les deux philosophes échangeaient, avec des caresses hypocrites, des lettres fort piquantes, souvent même blessantes, le Salomon du Nord ne s'attendait pourtant pas à ce qui se préparait contre lui. Il avait envoyé à Voltaire son Congé des Cercles et des Tonneliers, raillerie envers très outrageants contre les armées françaises et leurs alliés (2). Voltaire lui répondit par des vers badins, dont le style était bien assorti à ce genre de plaisanterie brutale qu'affectait Frédéric. Ils ne marquaient pourtant aucune susceptibilité nationale, Voltaire en étant tout à fait incapable. M. de Choiseul voulut faire mieux, ou pis, contre ce triomphateur insolent. Il n'était plus question de décence à l'égard d'un prince qui n'en avait la notion que pour en faire un joug aux autres, en se donnant à lui-même toute liberté (3). On ne songeait plus qu'à la vengeance, et on

(1) Voir Desnoiresterres, Voltaire aux Délices, p. 376-378.

(2) Duc (le Broglie, Voltaire etc., p. 240, etc.

(3) Voir quelques extraits de ses poésies dans Desnoiresterres, Voltaire aux Délices, p. 356, 358. « 11 semble, écrit Frédéric à Voltaire, (11 avril

la voulait sanglante. Frédéric prétendait qu'on l'obligeait à devenir un vaurien ; il ne sentait pas qu'il avait commencé par là. On le lui fit bien voir en lui faisant parvenir la narration de sa conduite depuis le début des hostilités.

Le duc de Choiseul, dit Voltaire, « paya le roi de t Prusse en même monnaie, il m'envoya une ode contre a Frédéric aussi mordante, aussi terrible que l'était € celle de Frédéric contre nous. »

Quel était l'auteur de cette ode ? On a su, après bien des conjectures, que c'était le poète de la maison de Choiseul, Palissot, qui l'avait écrite sur Tordre du minisnistre, donné au nom du roi (1). Voltaire eut encore sa part dans cette pièce et dans ce bon tour joué à Luc. Il avait reçu de Frédéric, au commencement de mai 1759, une ode signée en toutes lettres, et accompagnée d'un paquet énorme de vers et de prose (2). 11 fut, dit-il, transi de frayeur en lisant dans Tode les vers suivants :

Quoi! votre faible monarque, Jouet de la Pompadour, Flétri par plus d'une marque Des opprobres de l'amour, Lui, qui détestant les peines, Au hasard remet les rênes De son empire aux abois, Cet esclave parle en maître !

Ce Céladon sous un hêtre Croit dicter le sort des rois 1

€ 1759), qu'on oublie dans celte guerre-ci ce que c'est que les procédés cl !a € bienséance. Les nations les plus policées fonlla guerre en bôlcs féroces. < J'ai honte de l'humanité; j'en rougis pour ce siècle... > (£l pourquoi pas pour lui-même ?)

(1) Dcsiioireslerres, Voltaire aux Délices, p. 363 elsuiv.

(2) Mémoires de Voltaire sur lui-même, novembre llbd.

« Le paquet, continue Voltaire, a été ouvert en che- « min, les vers transpireront dans le public, le roi de « France les croira de moi, et me voilà criminel de lèsef majesté, et qui pis est, coupable envers Mme ^q Pom- « padour. >

Dans cette perplexité, il s'adressa au résident de France à Genève et, sur son avis, envoya le paquet à M. le duc de Choiseul. On sait déjà la suite. M. de Choiseul laissa croire à Voltaire qu'il était lui-même l'auteur de la réplique, (1) où Voltaire lut avec délices surtout la dernière strophe :

Jusque-là, censeur moins sauvage, Souffre l'innocent badinage De la Mature et des Amours.

Peux-tu condamner la tendresse, Toi qui n'en as connu l'ivresse Que dans les bras de tes tambours ?

Il n'est pas du tout invraisemblable que Voltaire luimême ait quelque peu remanié cette ode terrible (2) ; mais en somme elle ne fut pas envoyée ; et cela grâce à la sagesse de Voltaire, s'il en faut croire son témoignage (3). Il obtint du roi de Prusse qu'il ne publiât pas son ode, et la réponse ne fut pas imprimée. « Il ne « tenait qu'à moi, écrit ce sage politique, si j'avais voulu « me réjouir, de voir le roi de France et le roi de « Prusse faire la guerre en vers : c'était une scène nout velle dans le monde. Je me donnai un autre plaisir, « celui d'être plus sage que Frédéric... »

MÉMOIRES DE Voltaire. — En somme, il se donna

(1) Voir les Mémoires susdits.

;2) Desnoiresterres, Volt, aux Délices, p. 365 et soiv.

(3) Mémoires. — Voir CDCOre sa Lettre an roi de Prusse, du 19 mai 1759.

bien des plaisirs ; et c'est à cela qu'aboutissent pour lui toutes les affaires de ce monde, même cette horrible guerre de sept années, et les négociations pour la paix, qu'il poursuivait pendant ce temps-là, et dont il s'est chargé, dit-il, « avec d'autant plus de plaisir qu'il « voyait très bien qu'elles ne réussiraient pas (1). >» Ceci est évidemment écrit après les événements.

Mais comment prendre tout-à-fait au sérieux ce qu'écrit un témoin qui se peint ainsi lui-même ? Ses Mémoires, qu'il continuait à cette époque (1759-1760), nous présentent l'idée la plus déplorablement comique d'un siècle où des affaires si graves et si terribles pouvaient être, pour quelque partie, dans les mains d'un personnage de son caractère (2). Mais dans quelle mesure fautil ajouter foi aux joyeuses narrations d'un homme qui trouve tant de sujets de plaisir dans la folie de ceux qui président aux malheurs publics ? N'est-il pas encore quelque peu poète satirique, lorsqu'il fait l'historien ?

Histoire de la Russie sous Pierre-le-Grand. — Historien ! c'est ce qu'il prétend être pour l'exemple de tous. Ce n'est pas seulement son histoire générale qu'il écrit et remanie sans cesse dans ce temps-là. Il s'est constitué historiographe de l'empire russe, entraîné sans doute par son admiration pour l'impératrice Elisabeth, l'une des tètes couronnées qui avaient conspiré la ruine de Frédéric H, et aussi pour les armées russes, qui avaient plusieurs fois mis en péril l'existence du monarque prussien.

(1) Mémoires.

(2) M. le duc de Broglic, dans l'ouvrage déjà raeniionné i Voltaire, avant et après...), donne une idée beaucoujt plus favorable des servire.-» <]u«' Voltaire t rendus ou aurait pu rendre dans les affaires delà jruerrc de vr/»/ anw. Mais nous pcDsous que le témoignage de Voltaire lui-Dième n'est pas a négliger.

« Un comte Shouvalof, chambellan de l'impératrice « Elisabeth, (dit-il dans sa Préface de VHistoire de VEm- « pire de Russie), l'homme de l'empire peut-être le plus a instruit, voulut, en 1759, communiquer à l'historien « de Pierre les documens authentiques nécessaires; et « on n'a écrit que d'après eux. »

Voilà, dès lors, le solitaire du mont Jura en correspondance assidue avec la cour de Russie. Sa liaison avec cette cour ne fera que se resserrer, quand la fille de Pierre-le-Grand, Elisabeth, sera remplacée par Catherine IL Voltaire ne sera pas seulement l'historien enthousiaste de la Russie, mais le courtisan, et pourquoi ne pas dire l'amoureux de deux de ses souveraines ? Il fallait toujours à ce philosophe une idole royale, pourvu que ce ne fût pas son souverain naturel. Il a transporté son culte à l'impératrice de Russie ; et, à la place du Salomon du Nord, il a adoré une Sémiramis. Le point capital de sa religion était d'être lui-même encensé par une main portant sceptre. Et, chose extraordinaire, cela ne l'empêchait pas d'amasser des documents pour écrire l'histoire en philosophe. Mais sa philosophie, par un effet très naturel, se montrait singulièrement indulgente, et même enthousiaste, pour quiconque lui témoignait de l'admiration, surtout si c'était des têtes couronnées.

Le moment vient où nous l'allons voir beaucoup plus bienveillant à l'égard des princes que des républiques, parce qu'il sera cajolé par les souverains, et réduit aux termes de la loi commune par les citoyens d'un Etat libre. Or la liberté que Voltaire estime avant tout, est la liberté de Voltaire lui-môme, qu'il verra contrariée par l'esprit de la république de Genève : faire et impo-

ser toutes ses volontés fut toujours le principe fondamental de sa politique.

Affaires avec le gouvernement de Genève. -— Il avait pensé, et il avait quelque sujet de l'espérer, qu'il viendrait à bout de l'antipathie de la cité de Calvin pour le théâtre. Pouvait-il croire que des gens d'église, qu'il se piquait de mépriser comme tels, oseraient s'élever contre une société d'acteurs pareils aux siens, qui comprenaient des personnes du meilleur monde de Genève, et de plus un fils de maréchal de France, le duc de Villars, un ambassadeur partant pour Turin, M. de Chauvelin, avec sa femme ; et successivement divers personnages de la plus haute condition ? Il se croyait donc parfaitement en sûreté. Il donnait la tragédie et la comédie, même à Saint-Jean ; il improvisait des fètes,où l'on dansait jusqu'au matm, soit aux Délices, .soit à Tournay ; il se flattait hautementet ironiquement de pervertir toute la jeunesse genevoise, jusqu'à des fils de syndics (1), en répandant le goût, non-seulement du théâtre, mais aussi du luxe et de tous les plaisirs.

Les pronostics de J.-J. Rousseau étaient vérifiés comme par bravade. Les représentations (2) dramatiques entraînaient des dépenses exagérées dans toutes les classes, comme l'avait bien prédit le citoyen de Genève; elles amenaient, par occasion, des intrjgues galantes, et certains rendez-vous nocturnes dans les bosquets du seigneurde Tournay. Il y eut même quelques scandales (3): Voltaire ne se sentait pas d'aise d'avoir inoculé à la ville de Calvin les mœurs de Versailles ou de Trianon.

(1) Voir la Vie intime de Voltaire, p. 254- suiv.

(2) Desnoircsterros, Volt.atu Delicex, p. 401.

(3) La vie intime de Voltaire, p. 200-262

Mais le Consistoire ni ne s'endormait ni ne désarmait ; et des dénonciations venues de différents lieux n'au. raient pas laissé sa vigilance se relâcher. A la date du 20 octobre 1760, on lit sur les registres de la Compagnie : (i).

« Rapporté que dans le public on est fort surpris que « le Consistoire ne fasse aucune démarche pour répri- « mer l'indécence que commettent plusieurs personnes « de l'un et de l'autre sexe de cette ville, qui sont acteurs « dans les comédies qui se représentent dans notre voi- « sinage, faisant observer qu'il importe d'autant plus « d'y pourvoir que, outre le théâtre établi en terre étran- « gère, le sieur de Voltaire fît représenter hier une pièce « à Saint-Jean, territoire de la RépubUque, contre la « promesse qu'il avait faite, au mois d'août 1755, que « cela n'arriverait plus. »

Un mois après, c'était un nouveau rapport : le Magnifique Conseil était prié de rendre un arrêt pour interdire « expressément à toutes personnes de l'Etat de € représenter aucune pièce de théâtre, tant sur le territ toire de cette ville que sur les terres étrangères qui « sont dans notre voisinage. »

On voulait enlever à Voltaire sa troupe dramatique. Des menaces fort sérieuses furent publiées (24 décem. bre 1760), par le Magnifique Conseil. Mais ces menaces ne furent suivies d'aucun effet : le mal se trouvait déjà trop étendu pour que l'autorité des corps constitués y pût remédier. Voltaire était réellement devenu plus puissant dans la place que les magistrats eux-mêmes. On s'en tint d'une part à des promesses, de l'autre à des mena-

(1] Desnoiresterres, V. aux Déliceft,p. 401 ; /a Vie intime de Voltaire, f. 283.

ces Stériles; on garda d'un côté ses inquiétudes, de l'autre ses rancunes; on s'observa mutuellement; mais ce fut la discipline austère de Genève qui demeura vaincue, en attendant que la cité expiât, par des conséquences plus graves, l'opposition qu'elle avait tentée vainement contre les desseins d'un homme qui avait la passion et le talent de se rendre maiire partout où il s'établissait.

S'il y eut jamais un intérêt qui primât les autres dans cet esprit incroyablement propre à mener mille affaires de front; on peut dire qu'à l époque où nous sommes arrivés, ce qui lui tenait le plus au cœur, ce n'étaient pas les murmures de Genève contre ses représentations dramatiques ; ce n'étaient pas ses négociations secrètes avec Frédéric II pour la paix générale; ce n'était pas même le sort de sa tragédie de Tancrède^ qui ne fut jouée à la Comédie française que le 3 septembre 1760 : c'était la résolution et l'espoir d'écraser à tout jamais l'auteur de Y Année littéraire, le critique Fréron.

La guerre contre Fréron. — L'Ecossaise. — Nous passons sur toutes les escarmouches qui précédèrent l'action décisive (l). Voltaire prétendait que Fréron était < depuis longtemps son ennemi, » et par conséquent il estimait toute vengeance bonne contre lui. Celui-ci répondait fort sensément : t II (M. de Voltaire) « est trop judicieux pour penser, avec une foule de pe- « tits auteurs, qu'un critique est l'ennemi de ceux « dont il censure les ouvrages; c'est le refrain ordi- « naire et pitoyable de l'amour-propre blessé ! On au-

(1) Voir Cil. Nisard, les Ennemis île Voltaire; cl Dcsiioircslerres, VolUùre aia Délices, p. 17-2 cl suiv.

« rait dû plutôt dire à M. de Voltaire que je suis depuis « longtemps son ami ; car je l'ai beaucoup plus loué « que critiqué. Mais je ne suis ni son ami ni son en- « nemi, n'ayant pas l'honneur de le connaître person- « nellement; jesuis son admirateur, son panégyriste e^ « son critique. »

Nous savons déjà que Voltaire n'admet pas le droit de la critique sur les ouvrages publiés, au moins sur les siens. Quoique toujours empressé à consulter ses amis sur ses œuvres en manuscrit, et à déférer à leurs avis ; il s'indigne de voir un écrivain, dans une feuille publique, exercer, sans y être invité, une sorte de censure sur ses écrits imprimés; il traite cette sorte de critique de libelle, de satire, etc. «Il est un peu hardi, dit-il, «r de s'ériger en juge de tous les ouvrages, et il vau- « drait mieux en faire de bons. La satire en vers, « et même en beaux vers, est aujourd'hui décriée, à « plus forte raison la satire en prose, surtout quand on « y réussit d'autant plus mal qu'il est plus aisé d'écrire « en ce pitoyable genre. »

Et il assure qu'il ne connaît même pas l'auteur de V Année littéraire^ et encore moins son recueil.

On croira ce qu'on voudra de cette déclaration, insérée 3iU Journal encyclopédique {\^^ jeinvïev 1760); surtout on pourra s'étonner du mépris que professe pour la satire, soit en prose, soit en vers, l'auteur de la Relation de la mort du P. Berthier^ des Quand, du Pauvre Diable^ du Russe à Paris ^ et de tant d'autres écrits dont la malice, non plus que la gaîté, n'a jamais été égalée par personne. Mais on sait aussi à quoi s'en tenir sur l'équité de Voltaire, quels droits il s'arroge quand il se juge offensé; et qu'il ne se met jamais de pair avec les autres hommes.

L'Ecossaise. — Donc Fréron étant son ennemi, il a tout droit sur lui; et n'ayant pas à son service des assassins, comme le Vieux de la Montagne, dont il prend le titre, il se sert de sa plume, plus redoutable qu'un poignard empoisonné. L'exemple de Palissot lui ayant montré quel usage on peut faire de la comédie, il écrit le Café ou VÉcossaise, où il met en scène un personnage qu'il appelle Frelon, lâche coquin, libelliste effronté, horreur de tous les honnêtes gens, et digne de tous les supplices. Puis il publie cette comédie comme traduite dun auteur anglais, M. Hume (1), et il la fait précéder d'une adresse à Messieurs les ParisieJis par Jérôme Carrée le prétendu traducteur ; enfin il manœuvre si bien, que VEcossaise est annoncée par les Comédiens français pour le 26 juillet 1760 ; et que son ennemi se trouve déjà déshonoré avant de paraître sur la scène. L'auteur, par prudence et sur le conseil de ses amis, changea le nom de Frelon en celui de Wasp {guêpe, en anglais), malgré les instances de Fréron lui-même, qui demanda aux comédiens de conserver ce nom, indice irrécusable des intentions hostiles de l'auteur.

Représentation de UEcossaise. — Le jour de la représentation de VEcossaise est une date mémorable dans l'histoire du théâtre. La curiosité du public avait été excitée par la publication anticipée de la pièce et de VAdresse aux Parisiens. On sentait que ce serait une soirée de bataille, non de bataille purement littéraire, mais de rencontre entre deux partis dont la querelle occupait depuis longtemps tous les esprits, celui des

n Qui sont donc les malintentionnés qui prétendent que ce n'est pas une « traduction et qui veulent la mettre sous mon nom, pour la faire tomber? € Ah, le$ méchantes gens ! > vL. de Voltaire à D'Argental,6 juillet 1760.)

philosophes et celui des dévots. Point n'est besoin dédire que les deux partis se pressèrent au rendez-vous. Si la soirée fut orageuse, on le devine assez. Les philosophes, avec leurs chefs, firent rage pour la pièce. Les amis de Fréron ne manquaient pas dans la salle, mais ils se trouvèrent les plus faibles. Fréron en personne se tenait présent au milieu de l'orchestre. Comme autrefois Socrate, à la représentation des Nuées d'Aristophane, il affronta courageusement les insultes de l'ennemi. Il paraît cependant qu'il ne put conserver son sang-froid pendant toute la pièce. Il y eut des moments où, sous les outrages d'une cabale enragée, il ne put dissimuler des marques d'émotion. Le lendemain, (27 juillet 1760), il fit paraître, dans son journal, une Relation d'une grande bataille, récit comique et ingénieux (1), où le beau rôle n'est pas assurément pour la bande des philosophes, qui, la veille, avaient remporté la victoire par la force des poumons. On a relevé quelques inexactitudes peu importantes dans les faits rapportés par lui . Mais la contre-partie peut être lue dans V Avertissement que Voltaire fit imprimer en tête de VEcossaise. C'est là qu'il faut voir toute la distance qu'il y a entre la malice presque inofïensive de Fréron et la méchanceté pleine de génie de son adversaire. Chez celui-ci, la calomnie, même la plus effrontée, en partie fabriquée de concert avec D'Alembert, est exquise ; et la tartufferie semble candeur, à force d'imiter l'air de la nature (2). Certes

(1) Desnoiresterrcs, Volt, aux Délices, p. 488. — Ch. Nisard, Les Ennemis de Voltaire, p. 226.

(9) Veut-on un exemple de sa bonne foi ? « Il (Jérôme Carré) ignorait abso- € lument qu'on eût jamais parlé d'envoyer le sieur Fréron aux galères ; c'est « le sieur Fréron lui-même qui a appris cette anecdote au public... y> (L. à Damilaville, 29 aug. 1760). — Non, c'est Voltaire lui-même qui a semé ce propos dans une cour d'Allemagne ; il l'a répété dans l'adresse aux Parisiens, et il triomphe maintenant de la réponse trop modérée de Fréron, comme d'un aveu du fait que Voltaire a effrontément inventé.

la pièce de l'Écossaise était une vilaine action ; mais les commentaires qu'y a joints Fauteur en centuplent l'effet ; et tel qui, après avoir lu sa comédie, ou l'avoir vu jouer, pouvait ne trouver là-dedans qu'une bouffonnerie moins plaisante peut-être que blâmable, devait, après avoir lu les additions, se représenter Fréron comme étant véritablement le plus abominable des hommes.

Voltaire pouvait se réjouir encore une fois du succès de ses méchantes intentions; car son adversaire paraissait bien perdu de réputation et hors d'état de se montrer nulle part. Cependant ni lui ni ses fidèles n'étaient encore satisfaits : car Fréron continuait à leur tenir tète. Ils ne se reposeront que quand ils auront réussi à lui faire interdire d'écrire, et. par la suppression de son journal, à lui ôter son pain et celui de sa famille, enfin à le réduire à mourir de désespoir, (10 mars 1776) (1). Telle fut la tolérance et la clémence de la secte philosophique et de son chef devenus tout-puissants ; et telle fut la (Clairvoyance du gouvernement de Louis XV ; il fit comme ce berger de la fable qui, sur la requête des loups, tue ses chiens, coupables d'aboyer au loup.

Après son triomphe de l'année 1760, le grave Solitaire des Alpes se tint quelques semaines en repos, soit par maladie, soit pour d'autres raisons (car on sait que ses maladies, toujours mortelles, disait-il, ne faisaient qu'accroître sa verve) ; mais il écrivait ces paroles qui donnaient à penser : « Mon vieux corps, mon vieux tronc a « porté quelques fruits cette année, les uns doux, les « autres un peu amers ; mais ma sève est passée ; je < n'ai plus ni fruits ni feuilles ; il faut obéir à la nature

U) Voir Ch. Ni.»ard, les Ennemis de YoUaire, p 295.

« et ne la pas gourraander. Les sots et les fanalicjues « auront bon temps cet automne et l'hiver prochain ; f mais gare le printemps (1) ! »

Il était dans sa soixante-septième année, âge heureux, quand on s'appelle Voltaire, pour se lancer dans la guerre tête baissée, et pour y faire tous les jours des prodiges.

La guerre a L'Infâme. — A l'en croire, lorsqu'il lui plaisait de renier ses œuvres (ce qui lui arrivait souvent), Voltaire n'était qu'un paisible cultivateur, étranger à tout ce qui se passait dans le monde, et uniquement appliqué à l'amélioration de ses terres et au bien-être des pauvres habitants du pays de Gex et lieux circonvoisins. Par ses capitaux, par son ingénieuse activité et par sa protection très efficace, il leur procurait des moyens d'existence, et leur ménageait la tranquillité de la part de leurs oppresseurs de toute sorte, gens d'administration, clergé, et envahisseurs de biens sous des titres quelconques. Ce qu'il y a de merveilleux en lui, c'est qu'en effet il accomplissait exemplairement toutes ces fonctions d'excellent seigneur, sans interrompre un instant ni sa prodigieuse production littéraire ni ses divertissements dramatiques, ni les soins de son opulente hospitalité. On est tenté de dire : Voltaire n'était donc pas un homme, mais une légion d'hommes ! Kt pourtant c'était un malade perpétuel, qui passait une partie considérable du temps dans son lit (2). De quelle agilité

(1) Lettre à d'Argcntal, 28 aug. 1760.

(2) « Mes anges n'imaginent pas, » écrit-il à Vange d'Argcntal (l»»" sopt.l7G0), « quel est le fardeau d'un homme très faible et un peu vieux, qui a quatre cam- « pagnes à gouverner à la fois, qui s'avise de bâtir un i-liàteau et une église, « qui ne peut sullirc à une correspondance forcée, qui, pour l'achever de « peindre, se trouve assez embarrassé avec l'empire de toutes les Kussies... >

d'esprit, de quelle fécondité, de quelle souplesse de mouvements intellectuels la nature avait-elle doué ce personna^^e unique, toujours mourant et toujours plu? vivant que les sujets les plus valides du monde ? Une personne tant soit peu religieuse lui aurait conseillé de remercier la Providence, qui l'avait comblé de ses dons, au lieu de lancer sans cesse contre elle des épigrammes, à cause d'une mauvaise santé dont il était vraisemblablement le principal auteur, comme le lui remontrait son excellent médecin, le docteur Tronchin.

L'ÉGLISE DE Ferney. — Nc croycz pas d'ailleurs que Voltaire voulût passer pour un homme sans religion. Il n'était ennemi que de celle des autres, mais il avait la sienne ; et pour preuve, il éleva, dans son domaine de Ferney, une église avec cette inscription : DEO ERE- XIT VOLTAIRE, qu'on peut traduire ainsi sans infidélité : Au Dieu de Voltaire. Peut-être est-ce surtout à titre de seigneur qu'il tenait fort à avoir sa paroisse, pour confondre les malveillants, et en même temps pour se donner le plaisir d'inaugurer un culte de sa façon. Dans tous les cas, il ne parle pas très sérieusement de sa chapelle, quand il écrit à ses amis :

« Oui, je bâtis une église; annoncez cette nouvelle « consolante aux enfants d'Israël ; que tous les saints « s'en réjouissent. Les méchants diront sans doute que « je bâtis cette église dans ma paroisse pour faire jeter « à bas celle qui me cachait un beau paysage, et pour « avoir une grande avenue ; mais je laisse dire les t impies, et je fais mon salut. » (1).

Il se pourrait bien que ces propos des t méchants t

(1) L. à Thiérot, 8 avril, 1763.

fussent les vraies raisons de Voltaire lui-môme, qui veut s'excuser, devant ses confrères, de cette concession à la religion. Mais il est certain qu'il faillit s'attirer une mauvaise affaire en faisant abattre une croix ancienne, qui masquait la vue de son église nouvelle ; qu'on lui attribua un mot irrévérencieux, mais très vraisemblable au sujet de cette croix (1), qu'une procédure fut ouverte, et qu'il aurait eu à répondre de cette irrévérence devant le Parlement de Dijon, si l'affaire n'eût été arrêtée par son crédit, et surtout parles démarches du conseiller François Tronchin. Il s'empressa, aussitôt après, de s'adresser au pape par l'entremise du duc de Choiseul et du cardinal Passionei, un de ses correspondants romains; sur sa demande, le pape lui envoya des reliques pour son église nouvelle, c'est-à-dire, le cilice de saint François d'Assise, patron du philosophe. L'intention était sans doute piquante; mais ce ne fut qu'un commencement de badinages échangés entre le Saint- Père et Voltaire : celui-ci trouva ce genre de plaisanterie si divertissant, qu'il finit par se faire affilier à la confrérie des franciscains, à titre de protecteur de l'ordre dans la province de Gex; et à un certain moment on le voit signer: « Frère François, capucin indigne. » (2) (février 1770).

De la religion de Voltaire.— Mais jouer ce genre de comédie malséante n'était pas l'objet qu'il s'était pro-

(1) « Enlevez-moi celte potence ! dit-il aux ouvriers, à ce qu'on prétondit. {La Vie intime de Voltaire, p.2'J6). Pour saisir toute l'indécence voulue do ce propos, il faut savoirqu'avecD'AleinbertVollaireapiJclait Jésus-Christ le « pendu. ■>

Notons inômo que le respectable François Tronchin a écrit, dans ses notes, que Voltaire se mit àcrier:«Otez-moi ce pondu do lii.<i {Le conseiller François Tronchin, par Henry Tronchin, p. IGO), Pour les suites de cette alîaire.voir le môme ouvrage, p, IGO et 100; cl la Vie intime de Voltaire, p. 296 61298.

(2) Desnoiresterrcs, Voltaire et Genève, p. 'i80-suiv.

VIK DK VOLTAIRE. — T. 1. 24

posé en construisant une nouvelle église à Ferney. Dans ses moments de sérieux, il concevait le culte religieux comme une affaire de police,ou comme un simple enseignement de morale ; et il se flattait de diriger cet enseignement à titre de seigneur de paroisse. C'est ainsi qu'un jour, en plein office, à l'instant du prône, il se leva de son banc, et adressa une harangue à ses vassaux, à propos d'un vol qui avait été commis chez lui. Il ne fut pas mécontent de lui-même, comme prédicateur; mais il fut bien étonné, ou feignit de l'être, quand son curé (car il le regardait bien comme étant à son service), et par suite l'évêque d'Annecy, traitèrent de pro fanation cette intervention d'un laïque dans les offices religieux ; jamais il ne se rendit aux observations qui lui furent faites à ce sujet ; il fallut que le roi intervint pour lui interdire d'empiéter sur les fonctions ecclésiastiques. Il entendait bien que tout était à lui, église, fidèles, pasteur et prélat, et que son titre de seigneur lui donnait tout cela pour servir î\ ses desseins, à ses intérêts et à sa philosophie. On n'oserait pas dire qu'il ait eu sur ce point des mécomptes (car il savait à merveille ce qu'il faisait) ; mais il rencontra de la résistance et, selon son habitude, s'entêta pour demeurer le maître et avoir le dernier mot : entêtement d'enfant gâté, qui aurait pu amener d'assez graves conséquences, s'il n'avait su se procurer des appuis et des instruments de toute sorte. Il ne se passa tous ses caprices que lorsqu'il se fut assuré que désormais il s'était rendu plus fort que tous les adversaires qu'il lui plaisait de provoquer et de pousser à bout.

Voltaire et le Président de Brosses. — Les querelles étant nécessaires à sa santé, ainsi qu'il le témoigne

lui-même, il fallait bien qu'il s'en fit une avec son vendeur, le président de Brosses. Ce fut au sujet d'une provision de bois à brûler (janvier 1761). Il ne voulut pas payer une somme de 281 livres, qu'il devait à un paysan nommé Charles Baudy, pour quatorze moules dehois{\), qu'il s'était fait livrer indûment sur les coupes non vendues du domaine de Tournay. Il s'engagea donc dans un différend avec le président àce propos. Tout habile et retors qu'il était, il trouva dans M. de Brosses à qui parler. Il n'eut pas l'avantage dans la correspondance ; mais il s'en vengea quelques années plus tard, en empêchant le président d'être élu à l'Académie française. C'est ainsi qu'enfin il gagna la partie (2). Quant aux quatorze moules de bois, nous ne savons s'il les paya, mais cette ridicule affaire montre bien la ténacité de son caractère et son entêtement à ne jamais céder, quelque tort qu'il pût avoir.

Heureusement il a fait preuve de cette même opininiâtreté dans des affaires plus glorieuses pour lui; et il ne dépensait pas toute son énergie dans de misérables chicanes ou de blâmables ressentiments. Son naturel était généreux autant qu'intraitable, et une bonne œuvre l'intéressait aussi passionnément qu'une mauvaise. Cependant, le plaisir le plus exquis pour lui fut toujours de molester ou d'humilier, en rendant service à quelqu'un, les classes de gens qu'il avait en aversion, comme les gens d'Eglise ou de robe.

Querelles diverses. — Les Jésuites d'Ornex. —

(1) On appelait moule une certaine mesure pour le boisa briiler, comme aujourd'hui le stère.

(2}Desnoiresterres, Volt, el J.-J. Rousseau, 139-152. — La Vie intime de Voltaire, p. 301 et suiv.

On a déjà vu comment il poursuivit le curé de Moens. Après le curé, gare aux jésuites, dont il était devenu l'ennemi juré depuis quelques années !

11 y avait, près de Ferney, à Ornex, une maison de cet ordre. Voltaire vécut d'abord avec ces voisins, au nombre de quatre, en parfait accord. • Ils m'ont, dit-il, « abandonné frère Berthier ; je leur fais de petits plai- « sirs, et ils me disent la messe quand je veux bien € l'entendre (1). » Mais les jésuites d'Ornex avaient trouvé moyen de se rendre acquéreurs d'une propriété appartenant par héritage aux frères Desprez de Crassy, terre engagée par ceux-ci à des prêteurs genevois, pour une somme qu'ils ne pouvaient rembourser. Làdessus, Voltaire s'indigne comme d'une abominable spoliation, quoiqu'il s'agît tout simplement d'un achat régulier. Il faut le voir s'enflammer pour ces six frères, de noble naissance, tous officiers du roi au régiment de Deux- Ponts, dépouillés par l'infâme avidité des jésuites. Il se met en tête de chasser ceux-ci à leur tour. Il s'empresse de consigner au gref du baillage de Gexla somme nécessaire pour désintéresser les premiers créanciers; puis il obtient, du parlement de Dijon, un arrêt par lequel les six frères sont remisen possession du domaine paternel. « Voilà, écrit-il (2), une bonne victoire de phi- « losophes. Je sais bien que le frère Kroust cabalera, n que le frère Berthier m'appellera athée; mais je vous « répète qu'il ne faut pas plus craindre ces renards que * les loups de jansénistes, et qu'il faut hardiment chas- « ser aux bêtes puantes, lisent beau hurler que nous « ne sommes pas chrétiens, je leur prouverai bientôt « que nous sommes meilleurs chrétiens qu'eux ».

(U L. à D' Aleiubcrl, 'J5 août 17ô9.

;2) L. à HcIviHius. 2 janvier 1761.

Mademoiselle Corneille. — Il était, en apparence, tout occupé des soins à donner à sa tragédie de Tancréde, qu'il remaniait, après la représentation, sur les avis des uns et des autres, lorsqu'il entendit, avec la plus vive émotion, un appel adressé à sa générosité par le poète Lebrun, en faveur d'une jeune personne qui portait le nom de Corneille. Son imagination en fit aussitôt ia petite-fille de l'auteur de Rodogune, quoiqu'elle ne descendit pas de lui, mais d'un frère de son père, dont elle était l'arrière-petite-fiUcElle n'était donc que la petite-cousine, au sixième degré, du grand Corneille. Tout cela ne ferait rien à l'affaire, si Voltaire ne se plaisait à fausser les notions en l'appelant tantôt la petite- fille ^ tantôt la petite-nièce du grand tragique, avec sa facilité à changer les choses selon son bon plaisir, soit qu'elles aient de l'importance, ou non.

Le faitest que cette jeune fille portait un nom qui intéressa beaucoup de personnes à son sort (1). Mais parmi ces personnes qui essayèrent de subvenir à son dénûraent (car son père n'était qu'un très chétif employé de la petite poste à Paris), il faut au moins mentionner Fréron, qui mit les comédiens français en demeure (ce qu'ils firent avec empressement), de donner une représentation à son bénéfice.

Quoi qu'il en soit,elle n'obtint rien de solide, jusqu'au jour où Voltaire s'en mêla. Lebrun lui ayant adressé à ce sujet une ode très flatteuse, l'auteur de Tancrède lui répondit sans retard (2) : « Il convient assez qu'un vieux « soldat du grand Corneille tâche d'être utile àla petite- « fille de son général. Quand on bâtit des châteaux et

(1) Voir Desnoiresterres, Voltaire et J.-J. Rousseau, p. 20-suiv.

(2) 7 nov. 1760.

€ des églises, et quand on a des parens pauvres à souf tenir, il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait « pour une personne qui ne doit être soutenue que par « les plus grands du royaume. »

Enchanté de faire pour cette jeune fille ce que n'avaient fait ni les plus grands du royaume, ni son parent Fontanelle, il offrit aussitôt de se charger d'elle entièrement : Mme Denis lui tiendrait lieu de mère, et lui-même « chercherait à lui servir de père.> Il se chargeait de toute la dépense, et prenait tous les arrangements pour la faire venir à Ferney : « Une partie de « l'éducation de cette demoiselle, serait, ajoutait-il, de a nous voir jouer quelques pièces de son grand-père, et a nous lui ferions broder les sujets de Cinna et du Cid. ■

Voltaire ne doutait pas qu' une telle perspective ne dût ravir tous les amis de Mlle Corneille. Cependant il se trouva des esprits difficiles, qui, ne partageant pas son idolâtrie pour le théâtre, avaient pu rêver autre chose pour l'éducation dune fille de dix-huit ans, et à peine sortie du couvent. CommeVoltaire n'oublia pas de mettre le monde entier au courant de son bienfait (1), Fréron, qui avait quelques titres pour s'occuper encore de son ancienne protégée, saisit l'occasion de pincer un peu son implacable ennemi; il écrivit là-dessus quelques mots fort piquants, terminés par ceux-ci : « Il faut « avouer qu'en sortant du couvent, Mlle Corneille va c tomber en de bonnes mains.

Nous reconnaissons que Tonde et la nièce n'étaient pas les tuteurs les plus graves qu'on put souhaiter pour une personne de son âge. Ils se croyaient pourtant bien à

(1) Voir, CBur. de Voltaire (éd. Hachette in-18, t. ht, p. 113) et l'iru qu'il fit insérer dans les joarnaux, à la date do IS janTier 1761.

VOLTAIRE A FERNEY Mo

l'abri de tout reproche, d'autant plus qu'ils ne comprenaient nullement ce qu'on pouvait avoir à dire contre leurs opinions, leur caractère et leurs habitudes. Mais d'ailleurs ils faisaient de leur mieux.

M'ie Corneille étant parvenue à Ferney dans la seconde quinzaine de décembre (1760), Voltaire, très joyeux de cette nouvelle compagnie qui lui arrive, et se prenant presque pour un véritable père, écrit à sa vieille amie M°>eDuDeffand (1) :

t Je me trouve très bien d'av^oir à gouverner les dixn sept ans de M"e Cornpille. Elle est gaie, vive et douce, « l'esprit tout naturel : c'est ce qui fait apparemment « que Fontenelle Ta si mal traitée ».

Et au père de la demoiselle (2) :

« Ma nièce , M™e Denis, en prend soin comme de sa « fille. Nous lui trouvons de très bonnes qualités, et « point de défauts. C'est une grande consolation pour « moi, dans ma vieillesse, de pouvoir un peu contribuer « à son éducation. Elle remplit tous ses devoirs de chré- « tienne, etc ».

A M. Le Brun encore (3) :

... c II faut que je vous dise qu'elle remplit exacte- « ment tous les devoirs de la religion, et que nos curés « et notre évéque sont très contents de la manière dont i on se gouverne dans mes terres. . . »

A M. Dumolard enfin (4) :

. . .« Elle est très bien servie ; on a lui a assigné une femme de chambre, qui est enchantée d'être auprès

(1) 22 Décembre 1760.

(2) 25 Décembre 1760.

(3) 2 janvier 1761.

(4) 15 janvier 1761.

d'elle. . . Je ne dois point omettre que je la conduis moimême à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple, et nous le donnons. »

Vengeances contre Fréron. — On peut donc juger quel accès de fureur éveilla chez lui le trait malin lancé par Fréron. « Il est bien honteux, dit-il, qu'on laisse «« aboyer ce chien. Il me semble qu'en bonne police on a devrait étouffer ceux qui sont attaqués de la rage » (1).

Une fois de plus, il jugeait Fréron digne du carcan ; et il ne se contenta pas de le penser. Il souleva tout ce qu'il put de monde contre lui, avec le dessein de lui intenter un procès au Parlement (2). Mais on était un peu las de ses éternelles affaires. M. de Malesherbes lui-même se sentait excédé de ses rapports avec ces philosophes, qu'il ne pouvait jamais contenter tout en s'exposant pour eux (3). Voltaire fit adresser, par la jeune fille, un mémoire très énergique à M. de Saint-Florentin, à l'avocat général Séguier, et à M. de Sartines, lieutenant général de police. Elle se plaignait que Fréron compromit son avenir en décriant son éducation. Là-dessus, le lieutenant de police lava la tète au journaliste, et ce fut tout. Alors Voltaire chercha sa vengeance là où il était sûr de la trouver toujours entière et à son gré ; il la demanda à sa terrible plume. Il écrivit et lança ses Anecdotes sur Fréron (1761) (4), ramassis de

(1) Ibidem.

(2) Dcsnoirosterres, Volt, et J. J. Rousseau, p. Hi.

(3) Son équité ne lui était pas pardonnôc par ces messieurs. Paraissait-il un article <ie leurs adversaires ? < Voilà, écrivait U'Alenibcrt, ce que M. « de Malc>lierbcs, le protecteur déclaré de toute la canaille littéraire, laisse « imprinuT avec a|>probation et privilt^^ge». (Lettre à Voltaire,23 janvier 1757).

(4) Voici le titre : Anecdotes sur Fréron, «: écrites par un homme de lettres « à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme. > 11 vi sans (lire (pie la principale source de ces anecdotes était le bon et honniHc D'Alenibcrt. (.Voir sa correspondance avec Voltaire).

propos diffamatoires qu'il s'était fait adresser de partout, libelle odieux dont il aurait jugé l'auteur digne de nnille supplices, si c'eût été un autre que lui-même. Mais il ne l'avoua jamais, et il l'attribua à qui bon lui sembla, et nommément à La Harpe, jeune auteur encore inconnu (1).

Epitre sur l'agriculture. — Toutes ces affaires ne l'empêchaient pas d'écrirt^ une épître sur l'Agriculture, adressée à Mme Denis, où l'on aurait cru lire les confidences d'un sage retiré du monde, si l'auteur n'y avait semé, à côté de ses propres louanges, des allusions à toutes ses querelles, des épigrammes contre les objets de ses haines et, entre autres, contre l'abbé Trublet, qu'il enrageait de voir élu à l'Académie, quoiqu'il l'eût déjà bafoué dans le Pauvre diable ; puis contre les moines de l'ordre de Saint-François, contre tous les moines en général, et enfin contre le sot mari d'Eve : toutes choses assez étrangères à l'agriculture. D'Alembert luimême crut devoir adoucir deux vers de cette épître avant de la faire lire à la reine ; il trouvait ses corrections bien plates ; « mais,dit-il,cela est encore trop bon f pour Versailles (2) ».

On ne saurait dire si des œuvres de ce genre étaient une récréation pour un esprit toujours obsédé de ses haines ; à l'en croire, la guerre contre ses ennemis lui faisait seule du bien. 11 est vrai qu'il y trouvait beaucoup de matière à rire. Rire ou ricaner (c'est aussi son mot), était, de son aveu, la principale hygiène de sa vieillesse.

(1) Desnoircstcrrcs, VoU. el J.-J . Rousseau, p. 37.

(2) Lettre à Voltaire, 9 avril 1761.

La Nouvelle Héloïse et J.-J. Rousseau. — Et voici qu'un nouvel objet se présente à ses ricanements : c'est La Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau. Le succès éclatant de ce roman, tant à Paris qu'à Genève même, remue la bile de l'auteur de Candide. Les rapports entre les deux grands écrivains étaient devenus fort aigres ; et Ton était sûr de plaire au seigneur de Ferney en lui disant du mal du citoyen de Genève. Ni Marmontel, dans une rencontre d'un jour, ni D'Alembert,. dans ses lettres, ne manquent à flatter le ressentiment de cette âme vindicative contre l'homme qui s'est permis de lui écrire : « Je « ne vous airse point, monsieur... Vous avez perdu Ge- « nève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous « avez aliéné de moi mes concitoyens, etc (1).» Aux yeux de Voltaire, Rousseau, « est devenu tout à fait fou, » c'est « le bâtard du chien de Diogène ; » etc. D'Alembert fait l'écho à sa manière, c'est-à-dire en aggravant sous prétexte d'atténuer: « Jean-Jacques Rousseau qui pense « être cynique, et qui n'est qu'inconséquent et ridi- « cule... > (2). Cependant il se hasarde à conseiller au fougueux philosophe un peu plus de modération, dans l'intérêt de la ligue philosophique, dont il ne veut pas séparer ce membre qui ne tend que trop à s'en détacher : « Jean-Jacques, dit D'Alembert, est un malade de beau- « coup d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la « fièvre. Il ne faut ni le guérir ni l'outrager. »

Cependant Voltaire ne peut se contenir en voyant l'engouement du public pour la Nouvelle Héloise, dont il saisit les défauts avec la double clairvoyance du bon goût et de la haine. Il faut qu'il écrive quelque chose

(1) Voir toute cette lettre de Rousseau à Voltaire, 17 juin 1760.

(2) Lettre à Voltaire, 0 avril 1761.

pour détromper le public, lui qui ne peut souffrir que les gens de lettres écrivent les uns contre les autres (c'est-à-dire contre Voltaire). Mais comment publier ce que, chez tout autre, il appellerait d'abominables libelles? Il trouve son homme sous sa main. C'est le marquis de Ximénès, ce galant de M™e Denis, qui lui a joué à lui-même quelques tours de fripon, mais qui est venu faire sa cour à Ferney ; qui enfin se pique d'être auteur dramatique. Il faut que le marquis endosse les Lettres sur la Nouvelle Héloise^et ii s'y prête volontiers. Mais Jean-Jacques ne s'y trompe pas : « Les Ximénès et les Voltaire, (écrit-il à Mme la maréchale de Luxem- « bourg) (1), peuvent critiquer la. Julie k leur aise: ce « n'est pas à eux qu'elle est curieuse de plaire... »

Le nom de Voltaire excite en lui des transports décolère, comme le sien chez son extraordinaire rival, (car on se voit réduit à employer ce mot) :

« Vous me parlez de ce Voltaire ! écrit-il à M. Moul- « tou (de Genève) (2). Pourquoi le nom de ce baladin « souille-t-il vos lettres? Le malheureux a perdu ma « patrie ; je le haïrois davantage si je le méprisois moins. « 0 Genevois ! il vous paye bien de l'asile que vous lui (( avez donné. Il ne savoit plus où aller faire du mal ; « vous serez ses dernières victimes. »

Il était impossible qu'une pareille haine entre deux hommes de ce caractère n'éclatât pas un jour ou l'autre, au grand divertissement du public, pour qui les querelles des gens de lettres sont à peu près ce qu'étaient pour les Romains les combats de gladiateurs, et ce que sont, pour d'autres, les combats de coqs.

rij26 avril (?) 1761.

(2) 29 janvier 1760.

Le Commentaire sur Corneille. — Mais Voltaire fat un moment distrait de ce sujet par une entreprise où l'on aime mieux le voir exercer cette plume toujours prête pour tous les genres d'ouvrages. Le 10 avril 1761, il écrivait au secrétaire perpétuel de l'Académie française, le philosophe Duclos:

f Je vous assure, monsieur, que vous me faites grand « plaisir en m'apprenant que l'Académie va rendre à la « France et à l'Europe le service de publier un recueil € de nos auteurs classiques, avec des notes qui fixeront « la langue et le goût, deux choses assez inconstantes « dans ma volage patrie. Il me semble que Mlle Corneille « aurait droit de me bouder, si je ne retenais pas le grand t Corneille pour ma part. Je demande donc à l'Académie « de prendre cette tâche, en cas que personne nes'ensoit « emparé. »

On juge bien que personne ne disputa cette tâche à l'écrivain qu'on regardait comme le vrai successeur, sinon comme l'émule de Corneille. Et tout de suite, il se mit à l'œuvre, avec la louable pensée de faire du fruit de ce travail une dot pour la personne qu'il appelait agréablement la sœur de Rodogune. Car il songeait sérieusement à la marier, et, il disait même que le maudit article de Fréron lui avait fait manquer un mariage honorable, qui était tout prêt. Mais il réparera cet accident, et de fait, il fera épouser un peu plus tard à la « sœur de Rodogune, » dotée par lui, un officier de dragons d'une très bonne famille (1).

Le lecteur étant rassuré sur l'avenir de cette jeune personne, nous pouvons parler à notre aise du Commen-

(1) Voir Lettres de VolUirc au comte d'Argenttl, 23 janvier 1763 ; k Damilaville, 34 jaBvier ; à Cidevillc, 26 janvier.

VOLTAIRE A FEKNEY 381

taire sur Corneille, écrit à son intention, au moins en apparence.

Quant on lit de suite ce fameux Commentaire, qui a joui si longtemps d'une autorité incontestée dans l'enseignement des lettres françaises, on est souvent fâché de l'extrême sévérité, disons même de l'esprit de chicane qui paraît percer trop souvent dans les observations du commentateur ; on se demande si Voltaire a conçu cet ouvrage pour ou contre Corneille; s'il n'a pas cru de son intérêt de déposséder autant que possible l'auteur du Cid de l'admiration universelle ; on se rappelle qu'il a écrit lui-même : « Je traite Corneille tantôt comme un « dieu, tantôt comme un cheval de carrosse (1).» On est, en un mot, incliné à croire qu'il le traite comme un rival, avec la bonté qu'on lui connaît d'ailleurs. Et il est vrai qu'au fond de son cœur, nous le disons sans reproche, il est le rival de tous les grands noms, et qu'il ne s'en rencontre guère, hormis Racine, et encore? qu'il ait épargnés d'une manière constante, ayant toujours aspiré au premier rang dans tous les genres. En ce sens, il est le rival d'Homère, de Sophocle, de Shakespeare, du Tasse, de l'Arioste, de Boileau, non moins que de Corneille ; et il n'y a pas un de ces grands auteurs qu'il n'ait quelque jour noté d'une mauvaise encre.

Est-ce de l'envie? Non ; mais il a des doctrines littéraires intolérantes, étroites, et un goût qui, pour être le plus délicat qu'on puisse citer, n'en est pas moins injuste en bien des cas. Il représente exactement un siècle dont il n'est pas seulement le chef, mais l'auteur et le père. S'il a rempli ce siècle de sa gloire , s'il lui a imposé son autorité; ce n'est pas pour faire des conces-

(1) L. à d'Argonlal, 31 auguste 1761.

siODS à un autre esprit que celui dont il l'a rempli. Tout ce qui diffère de sa manière de voir est nécessairement erreur ou rouille des temps barbares.

Aussi nous est-il bien permis, à mesure que les connaissances s'étendent, que le goût s'agrandit et s'assouplit, de nous soustraire au joug de Voltaire, de braver sa férule, et de sourire de certaines décisions tranchantes, arbitraires, et trop souvent impertinentes, qu'on rencontre à côté de parties excellentes, et vraiment dignes d'un maître écrivain et d'un auteur consommé dans l'art du théâtre.

Le Commentaire sur Corneille^ dans son temps, parut un chef-d'œuvre. L'auteur affectait de ne vouloir rien affirmer sans avoir l'approbation de l'Académie ; mais il l'avait d'avance, et c'est à peine si quelqu'un de la docte compagnie se permit quelques timides représentations, dont il tint le compte qu'il lui plut, en quoi il eut sans doute raison.

Une nouvelle édition des CEuvres de Corneille, traînant à leur pied, comme une chaîne (1), ce commentaire peu bienveillant, sinon hostile, fut publiée avec luxe, moyennant les souscriptions que Voltaire provoqua en homme expert dans (^es sortes d'affaires. 11 fallait amasser une belle dot à W^^ Corneille. Le roi, l'impératrice de Russie, l'impératrice Marie-Thérèse et l'empereur Joseph 11, souscrivirent chacun pour deux cents exemplaires : pas n'est besoin de parler des courtisans. L'Angleterre souscrivit abondamment. Voltaire crut faire preuve de modestie en ne retenant pour lui-même

(1) «Je ne comprends même pas..., que, dans les éditions de Corneille, on condamne le vieux poêle à traîner à son pied, pour ainsi dire, le Commmtairc de Voltaire tout entier. »

{Ern. Havbt, Pensées de Pascal, Introd. p. XLI, note.)

que cent exemplaires. On fit de cet ouvrage des largesses aux gens de lettres qui n'étaient pas riches : exemple qu'on n'a pas beaucoup renouvelé depuis cette époque. Il fallait que tout ce qui savait lire, lût Corneille interprété et définitivement jugé par son émule.

CEuvRES DRAMATIQUES :5ocra^e, dom Pèdre, Olympie. — En relisant Corneille pour le critiquer, Voltaire sentit probablement plus d'une fois certaines secousses, qui réveillaient en lui le démon tragique. Avec Tancrède, il avait remporté sa dernière victoire au théâtre, mais il ne le croyait pas ; et le démon l'agitait de temps en temps, non sans effets véritablement surprenants chez un homme de son âge.

Nous n'avons pas parlé d'un drame de Socrate, qui ne fut jamais joué, et qui n'était en réalité qu'un pamphlet, d'art fort élémentaire, dirigé contre les adversaires habituels du philosophe, Berthier, Chaumeix, Nonotte, qu'il appelait presque par leurs noms, en les faisant figurer dans la compagnie d'Anytus et autres accusateurs de Socrate. Cette pièce, conçue dans le même dessein que V Ecossaise, et où le génie de Voltaire s'abaissait réellement trop, ne pouvait être jouée, et ne le fut pas ; elle servit seulement à l'auteur de matière à allusions dans ses correspondances familières, et à reproches contre l'intolérance de son siècle, qui cependant, comme on voit, supportait bien des choses.

Il mit bientôt sur pied une nouvelle tragédie intitutulée dom Pèdre (1), et une Olympie qu'il acheva en six

(1) Dom Pèdre ne fut jamais joué, mais donna à l'auteur l'occasion d'écrire une èpitre dédicatoireà D'Alenibert, où il put faire sa cour a l'Académie en y insérant un éloge raisonné de chacun des académiciens qu'il voulait attacher à ses intérêts.

jours. Par cette rapidité de travail, sinoQ autrement, il retrouvait les beaux temps de Zaïre. Mais ses préoccupations de polémique lui dissimulaient la pente sur laquelle il descendait de jour en jour, sacrifiant la poésie et l'art pour donner satisfaction à ces haines de parti qu'attisait malicieusement le bon compagnon D'Alembert. Voltaire ne sentait pas qu'il ne paraîtrait bientôt plus qu'un masque exprimant l'habitude de la dérision et de l'insulte. Il pensait écraser r infâme, et il dégradait son propre génie.

Mais ici encore son bon destin le releva, et lui fournit une occasion d'accomplir une œuvre mémorable et glorieuse, tout en donnant cours à ses passions du moment.

Affaire des Calas. —Un drame terrible, non d'imagination, mais de fait, s'était passé à Toulouse. Une honorable famille protestante, exerçant le négoce, se vit accusée du meurtre d'un fils, dont la mort n'était assurément pas naturelle. Marc-Antoine Calas, âgé de vingt-huit ans, fut trouvé mort chez ses parents, le soir du 13 octobre 1761. Comment était-il mort? Selon la vraisemblance, il s'était pendu. Mais l'opinion de la foule fut qu'il avait été étranglé par ses parents, mus par le fanatisme religieux, parce qu'il se préparait, disait-on, à abjurer le protestantisme. On répétait alors, dans le grossier public, que c'était une discipline prescrite aux protestants, de faire périr ceux de leurs enfants qui voudraient passer au catholicisme.

Un magistrat, dont le nom doit à Voltaire une place éminente dans la liste des juges imbéciles et féroces, le capitoul David de Beaudrigue, sans enquête, sans réflexion, fit aussitôt arrêter et emprisonner toute la famille

voi.tairp: a ferney 385

de l'iiomiue mort, à savoir son père, sa mère, son frère, la servante, et un jeune ami de la maison, qui avait eu le malheur d'y souper ce soir-là. C'était, selon l'étonnantjuf^e, écho de la fanatique multitude, l'atfaire la plus claire du monde : la famille Calas tout entière s'était unie pour mettre à mort le malheureux Marc-Antoine, de peur qu'il ne passât à la religion romaine. On sait combien les passions religieuses ont été ardentes pendant bien des siècles dans cette capitale du Languedoc. Elles n'avaient guère perdu de leur exagération en ce temps-là. Dans ces circonstances donc, rien ne parut à la plupart des gens plus naturel que la supposition d'un parricide, rien plus urgent qu'un châtiment exemplaire. Quant à s'informer méthodiquement delà vérité des faits, c'est à quoi il est évident qu'on ne songea pas. Toutes les formes de la justice furent foulées aux pieds. L'autorité de l'opinion publique s'était prononcée : que pouvaient faire des capitouls? Ils la ratifièrent, en bons magistrats municipaux ; et le 18 novembre 1761, un arrêt émané d'eux décida que Jean Calas, le père de famille, sa femme et son fils Pierre, subiraient la torture ; que la servante et le jeune Lavaysse, l'ami qui s'était trouvé là dans ce soir de malheur, seraient seulement présentés à la question. Enfin, pour le faire court, sur l'appel de ces malheureux accusés, ils furent traduits le 5 décembre devant le Parlement; et le 9 mars 1762, cette cour souveraine, confirmant, à peu de chose près, la sentence des capitouls, condamna Jean Calas à subir la question ordinaire et extraordinaire, faire amende honorable en chemise, avoir ensuite les membres rompus par le bourreau, expirer enfin sur la roue ; son corps devait être ensuite brûlé sur le bûcher, et ses cendres livrées au vent.

Jean Calas fut exécuté, conformément à cette horrible sentence, le 10 mars 1762; il supporta tous les supplices sans un moment de faiblesse ni d'emportement, et mourut en affirmant son innocence.

Le fils fut condamné au bannissement à perpétuité ; Mme Calas, Lavaysse et la servante furent mis hors de cour,au grand désappointement du capitoul Beaudrigue et de la multitude, qui espéraient quelque chose de plus(l).

Dans ce récit sommaire, nous nous en sommes tenu aux faits patents, parce que cette affaire épouvantable a été examinée et débattue dans tous ses détails par divers écrivains, dont nous n'avons pas lieu de contester les conclusions et les arguments (2).

Voltaire fut bientôt informé de ce qui s'était accompli à Toulouse. Quelle belle occasion d'exercer son ressentiment à la fois contre les dispensateurs de la justice et le fanatisme catholique etprotestant ! Car d'abord il crut bien au crime de Calas, et ne manqua pas de faire ses réflexions sur ce « bon huguenot » qui avait « immolé son fils à Dieu » pour imiter le sacrifice d'Abraham (3). Mais sur ce dernier point, il fut bientôt détrompé. Dès qu'il entrevit l'horrible réalité, à savoir qu'un père avait été absurdement condamné au supplice comme meurtrier de son fils ; il ne songea plus qu'à la réparation qu'exigeait cette affreuse iniquité, et se cons-

(1) Voir Dcsnoircsterrcs, Voltaire et J.-J. Rousseau, p. 155-200.

(2j Voir Atlianase Coquerel lils, Jean Calas et sa famille, élude historique d'après les documents originaux, Paris. 1858 ; et une ampe et très bonne analyse de l'affaire dans Desnoiresterrcs, Voltaire et J .-J . Rousseau, p. 15â-suiv.; 397-415. — M. Ford. Brunetière ne croit guère a l'innocence dt-s Calas.

(3) Desnoiresterrcs, Voltaire et J.J. Rousseau, p. 203. — Lettre Je Voltaire au conseiller Le Bault, du 23 mars 1763.

citua résolument l'avocat d'ane tamille innocente, contre ses juges.quels qu'ils fussent. Il y voua toutes ses forces, tout son génie, toutes les influences dont il disposait ; et par une activité merveilleuse, qui se soutint durant plus de trois ans, il réussit à surmonter des obstacles qui paraissaient insurmontables, et enfin à faire rendre justice à des opprimés. Si son zèle ne fut pas d'abord très pur, il est demeuré au dessus de tous les éloges (1). Il prit soin d'abord d'interroger et d'examiner à fond les deux frères de Marc-Antoine, Pierre et le jeune Donat, qui avaient réussi à se réfugier dans le voisinage de Genève. Il s'eff"orça ensuite d'intéresser à son enquête ses puissants amis, le maréchal de Richelieu, le cardinal de Bernis, le duc de Villars ; mais il n'obtint des uns ni des autres rien autre chose que des conseils, et des raisons pour ne pas se mêler de cette aff'aire. Le conseiller Tronchin releva son courage, en lui montrant le peu de fondement de leurs objections. Voltaire découvrit d'autres personnes pour le renseigner sur l'état de l'opinion publique à Toulouse au sujet du fameux jugement ; son admirable sagacité lui démontra les fautes qui avaient été commises par les juges de Calas ; si bien qu'il n'hésita plus. Il entraîna la veuve du supplicié à demander justice. Cette malheureuse femme était pénétrée d'une telle terreur, qu'il fut difficile de l'engager dans les démarches nécessaires. Voltaire non seule" ment la persuada, mais la fit partir pour Paris, lui assura dans la capitale des protecteurs, des moyens

(1) L. à d'Argental, 27 mars J762 : «Vous me demanderez peut-être..., « pourquoi je m'intéresse si fort à ce Calas, qu'on a roué; c'est que je suis » homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés ; c'est que tous vo-î << ofûciers même prolestants disent qu'ils ne combattront pas de grand « cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve. >

d'existence, pourvut à tout de sa bourse ou par ses recommandations, et lui ménagea le dévouement du jurisconsulte Mariette et des deux premiers avocats du temps, Elle de Beaumont et Loyseau de Mauléon. Il écrivit des mémoires pour les deux frères Calas. Il remua l'opinion publique en publiant VHi^toire d'Elisabeth Canning et des Calas (1762). Il fit si bien qu'en peu de temps la cause fut gagnée au tribunal du public, et si bien gagnée, que le pouvoir se trouva hors d'état de résister à cette pression du dehors. Les avocats firent le reste.

L'appel des Ca!as étant porté au Conseil du roi, des commissaires, choisis parmi les maîtres des requêtes, furent nommés pour réviser ce procès ; l'arrêt du Parlement de Toulouse fut cassé, et enfin, par un nouvel arrêt, rendu par l'assemblée générale des requêtes de l'Hôtel, le 9 mars 1765, la mémoire de Jean Calas fut réhabilitée, et ensuite tous les accusés. La famille fut indemnisée par la libéralité du roi. Voltaire aurait voulu faire payer cher aux membres du Parlement de Toulouse l'erreur qu'ils avaient commise ; il n*eut pas cette satisfaction (1) ; mais le capitoul David de Beaudrigue fut révoqué de ses fonctions (février 1765), et mourut fou.

Ce procès de révision n'était pas encore terminé, que Voltaire en commença un autre analogue. Mais ne perdons pas de vue ses œuvres dramatiques : car on ne saurait s'imaginer Voltaire en état de vacances du côté du théâtre. S'il ne travaille pas à une ou deux pièces tragiques ou comiques, (et il en a toujours en train), il est occupé du moins à en faire représenter quelqu'une.

(1) Oesnoircstcrres, VoU. elJ.-J. Rousseau, p. 4i7-siulv.

Olympie. — Il attendait merveilles de son Olympie, qu'il appelle Cassandre^ tragédie à grand spectacle, qui devait présenter un double attrait, par la guerre déclarée au fanatisme, et par un incendie allumé sur la scène.

Quant au premier point, la chose n'est, pour lui, pas difficile ; il suffit d'introduire dans l'action un grand prêtre, qui est un monstre d'hypocrisie et de férocité : Voltaire a dorénavant en magasin des personnages de ce genre tout faits, pour chacune de ses tragédies.

Mais un bûcher enflammé sur la scène, c'est une autre affaire : il faut un théâtre propre à ces grands effets de décoration. Eh bien, ce théâtre, on le possède, c'est celui de Ferney, construit sur le modèle de celui de Lyon, en miniature. On fait donc l'essai de la représentation, qui réussit à merveille. La perspective se trouve si bien ménagée, que les acteurs « paraissent éloignés de cinq cents toises. » Et quels acteurs ! c'est M™e Denis, qui joue « mieux que M'ie Dumesnil dans « Mérope; c'est M™e d'Hermenches, qui a la voix de « MiJ« Gaussin, avec des inflexions et de l'âme ; c'est « Gabriel Cramer, bien supérieur à Baron. M. Rilliet a « joué le grand prêtre, comme j'aurais voulu que Sara razin l'eût représenté. Antigone a été représenté par « M. d'Hermenches avec la plus grande noblesse. » Le bûcher même a mérité sa part d'éloges. « Je « ne reviens point de mon étonnement, >» s'écrie, dans son enthousiasme, ' l'heureux propriétaire, auteur et metteur en scène (1).

Le Droit du Seigneur, comédie. — De pareils succès

(1) Lettre à M. le duc de Villars, 25 mars 1762.

stimulant son génie et sa passion pour le théâtre, que n'entreprendra-t-il pas? L'année 1762 s'était déjà ouverte assez heureusement pour lui, à Paris, par la représentation d'une comédie, le Droit du Seigneur ou l'Ecueil du Sage, qui fut jouée le 18 janvier. Cette pièce, piquante et assez touchante, lui fut sans doute inspirée par sa qualité nouvelle de seigneur de terres et de châteaux. Il fit apparemment quelques réflexions légèrement grivoises sur un certain prétendu droit du Seigneur, dont on jasait beaucoup au sujet des nouvelles mariées ; etsongeantqu'iPne l'exerçait pas (et pour cause), il s'avisa de donner sur ce point une plaisante leçon de morale aux seigneurs contemporains, et de leur enseigner, en faisant l'abandon de ce prétendu droit, la justice et les bonnes mœurs, qu'il pratiquait (à son grand regret, dit-il.) C'est ainsi que se comporte le héros de sa comédie, mais de telle façon qu'une certaine équivoque un peu gauloise règne dans la plus grande partie de la pièce : on ne saurait douter, si l'on songe à Tesprit du temps, que cette intrigue d'un genre graveleux n'ait contribué à faire réussir une pièce où l'on s'attend toujours à voir des scènes plus ou moins libres, quoique Vécueil où sombre enfin le sage, ne soit qu'un amour fort honnête, et même un peu paradoxal, du seigneur pour une fille d'humble condition, comme dans Nanine. Le Droit du Seigneur tient donc du genre de la comédie sentimentale et romanesque, relevée par quelques pincées de sel gaulois : œuvre assez légère, qui ne manque peis de grâce, et que l'on pourrait comparer encore à une multitude de contes demi-badins demimoraux, réduits en actes. C'est du Marmontel assaisonné à la façon de Voltaire ; et cela ne méritait pas sans

douteautant de bruit qu'on en fit, puisqu'on prétendit qu'à ce propos M. de Choiseul venait d'obtenir le rappel de l'auteur à Paris, ce qui n'était d'ailleurs qu'une nouvelle en l'air.

On peut remarquer encore que Voltaire n'avait pas osé signer cet ouvrage de son nom, et l'avait rais sous celui d'un magistrat ou d'un académicien de Dijon, de M. Le Goux, ou de M. Picardet : cadeau qui ne parut pas convenable à tout le monde, mais que Voltaire se plaisait souvent à faire à des gens qui n'existaient même pas. Le pseudonyme devient à cette époque une de ses gentillesses habituelles, et il a plus d'une manière d'en user : tantôt c'est un nom forgé, tantôt un nom dérobé, toujours quelque chose de plaisant. Dans sa correspondance,l'auteur de chacun de ces ouvrages est,à l'en croire, « un jeune homme qui a besoin d'encouragement » ; et comme ce jeune homme n'est autre que celui qui s'appelle autrement le « Vieux de la Montagne », on aperçoit d'ici toutes les envies de rire que ce perpétuel badinage lui procure. Il était d'ailleurs persuadé (ou il le disait) que ces pseudonymes dépistaient la malice de ses ennemis, qui auraient fait siffler à coup sûr tout ouvrage annoncé sous son nom ; en quoi assurément il se faisait illusion. D'ailleurs ses précautions ne trompaient personne ; mais elles signalaient bien ses intentions malicieuses.

Le grand succès d'Ohjmpie sur le théâtre de Ferney fut encore interprété par lui comme une victoire remportée sur les mécontents de Genève : « Les ministres, « écrit-il, n'ont osé y aller, mais ils y ont envoyé leurs a filles. J'ai vu pleurer Genevois et Genevoises pendant « cinq actes.... Et puis un souper pour deux cents spec-

« tateurs, et puis le bal : c'est ainsi que je me suis « vengé. «

Ce vainqueur, on le voit, ne triomphe pas modestement.

Les rigoristes de Genève. — Mais aussi exaspère-t-il de plus en plus les rigoristes de Genève, qui se sentent impuissants contre cet homme qui les brave de toutes façons.Ce n'est pas qu'ils n'aient réussi en quelques occasions à lui faire sentir leur mauvaise humeur : il leur offrait tant de prises ! Comme il désavouait énergiquement ses ouvrages les plus compromettants, on ne pouvait rien sur sa personne ; mais le Consistoire s'en prenait à ses livres. La Pucelle fut d'abord brûlée, puis ce fut le tour de Candide (mars 1759) ; et l'auteur avait bien d'autres matières en réserve pour alimenter les bûchers des successeurs de Calvin.

Les haines que nous lui connaissons à l'égard de tout ce qui touche à la foi religieuse, vont sans cesse croissant, et deviennent décidément manie. Il ne saurait jamais, à son gré, faire assez de mal et d'injures à cette foi et à tous les croyants. Tous les moyens lui sont bons, parce que tout lui réussit, par les ressources de sa malice inépuisable et de son plaisant génie. Il ne garde même plus certaine réserve prudente, sous laquelle il déguisait autrefois, (assez mal, il est vrai,) ses méchantes intentions.

Ce n'est plus une philosophie perfide qu'il expose,

est l'irréligion affectée, c'est le sarcasme à découvert, c'est la dérision provocante.

La victoire des Philosophes. — Nous sommes arrivés au moment des luttes décisives entre les deux

(1) L. à D'Alembcrt,29 mars 1792.

VOLTAIRE A FERNEV

esprits qui se disputèrent la société du xviiie siècle. L'heure de la victoire des philosophes a sonné. Des faits caractéristiques marquent la défaite du parti contraire. Il est vrai que les parlements, inspirés en général de l'esprit janséniste, soutiennent obstinément la lutte contre l'esprit nouveau; mais leur autorité s'affaiblit dans de dernières violences ; et, sans y prendre garde, ils donnent eux-mêmes des avantages à leurs ennemis. L'affaire des Calas, et celles qui vont suivre dans le même genre, déconsidèrent ces cours souverraines, qui ont fait si souvent capituler la royauté même. Elles redoublent de rigueurs, et persécutent à la fois les philosophes, les protestants et les jésuites. Mais les premiers vengent tout le reste, avec la complicité d'une partie des parlements eux-mêmes ; et ils entraînent tout le corps à des actes qui le perdront. On reconnaît l'habileté de Voltaire dans l'art avec lequel les philosophes travaillent à ruiner tous leurs adversaires les uns par les autres. Quand on ne découvre pas sa main dans la conduite des affaires, on peut toujours deviner, sans se tromper, que son esprit règne au fond des intrigues, et anime ceux qui jouent en apparence les premiers rôles.

Suppression de la Société de Jésus. — L'acte le plus considérable par lequel le Parlement de Paris manifesta en ce moment l'inspiration venue des philosophes, fut la dissolution de l'ordre des Jésuites, décrétée ie 6 août 1762. Voltaire feint de n'en être qu'à moitié content. Il sentait bien qu'il y avait, auparavant, pour les philosophes, des avantages à tirer de la lutte constante des loups (jansénistes) et des renards (Jésuites). « Que « me servirait, dit-il, detre délivré des renards, si on

« me livrait aux loups ? (1) » et par les loups, il entendait surtout les hommes des parlements, qu'il accusait d'être gouvernés par les jansénistes. Quoi qu'il en soit, le parti religieux se trouva si fort abattu par la destruction de la Société de Jésus, que les philosophes respirèrent.

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau : le déisme. — Le Vicaire Savoyard; Jean Meslier. — C'est dans le même moment que Jean-Jacques Rousseau et Voltaire jettent à la fois le masque, et ne dissimulent plus leur antipathie pour la religion établie ; mais ils le font chacun selon leur génie et leurs préventions : .lean- Jacques, en homme qui a gardé au fond du cœur des restes de son éducation protestante ; Voltaire, en homme qui est l'ennemi né de toute religion positive ; tous deux en invoquant l'autorité suprême de la raison, et en essayant de se rattacher, par le raisonnement, à une prétendue religion naturelle, qui ne leur permet pas de rejeter la croyance en Dieu, et de se précipiter dans les excès du matérialisme et de l'athéisme, où d'autres philosophes contemporains, comme La Mettrie et d'Holbach, se lancent éperdument,

Écrits anti-religieux. — Jean Meslier. — Une sorte d'émulation se manifeste entre les deux philosophes pour réduire la foi des honnêtes gens aux vérités qui leur paraissent démontrées par les seules lumières naturelles. Jean-Jacques, dans sa Profession de foi du Vicaire

(1) Lettre à M. de la Chalotais, 3 nov. 17G-2. — On pourra lire avec intérêt, au sujet do la dissolution de la Sociéic, une très courte brochure de Voltaire, intiiulée Balance égale (17()2). où il fait semblant de tenir en effet la balancr égale entre les adversaires des Jésuites et leurs défenseurs, mais toujours aux dépens de ses anciens maîtres. — A celle brochure, on en peut joindre une autre non moins malveillante, intitulée Petil avis à un jésuite (môme date).

Savoyard, tout en s'attranchissantde l'autorité ecclésiastique, salue encorerEvangileet Jésus-Christ avec respect et même avec une sorte d'amour; Voltaire affecte d'estimer beaucouple vicaire savoyard, maisil lui oppose le curé Meslier, qui, « en mourant, a demandé pardon à Dieu d'avoir été chrétien (1); > et il répand dans le public (janvier 1762) un Extrait des sentiments de Jean Meslier. expression de l'incréduUté la plus dure, rédigée par Meslier et corrigée (pour le style au moins) par Voltaire.

Le Sermon des Cinquante. — Il a déjà fait précéder le Testament de Meslier par \e Sermon des Cinquante {2} ^ dont il n'est, bien entendu, pas l'auteur. Il écrit, d'un air innocent, à sa nièce, M°»« de Fontaine : « Je ne sais ce que « c'est que ce Sermon des Cinquante, dont vous me par- « lez ; c'est apparemment le sermon de quelque jésuite, « qui n'aura eu que cinquante auditeurs ; c'est encore « beaucoup : les pauvres diables me paraissent actuel- « lementbien grêlés. Mais si c'était quelque sottise anti- « chrétienne, et que quelque fripon osât me l'imputer. « je demanderais justice au pape, tout net. Je n'entends « point raillerie sur cet article : je me suis déclaré har- € diment contre Calvin, aux Délices, et je ne souffrirai « jamais que la pureté de ma foi soit attaquée. »

Le pape, quel qu'il fût , n'aurait pas eu lieu, non plus que Calvin, d'être édifié du Sermon des Cinquante. Laissons de côté la fiction relative à l'auditoire prétendu de ce prétendu sermon. Le discours tout entier n'est qu'un procès intenté directement à l'Ancien et au Nou-

(1) « 11 (Rousseau) introduit au troisième tome (d'Emile) un vicaire sa- « voyard, qui sans doute était vicaire du curé Jean Meslier. Ce vicaire fait « une sortie contre la religion chrétienne avec.beaucoup d'éloquence et de « sagesse. » (L. de Voltaire au M'» d'Argencc de Dirac,22 avrill7t>3).

(•2) Lettre à Mn^de Fontaine, 11 juin 1761.

veau Testament, au moj-en d'une critique malicieuse, qui n'épargne rien dans les fondements historiques de la foi chrétienne, non plus que de la juive. Ce n'est plus de rirrévérence, c'est une attaque ouverte et à outrance.

La religion de Voltaire. — Le prétendu prédicateur conclut en ces termes, où l'on peut lire la profession de foi de la nouvelle église, de l'église de Voltaire, qui n'est autre que celle de ces prétendus cinquante^ devant lesquels le sermon est censé avoir été prêché :

«' Le peuple n'est pas si imbécile qu'on le pense ; il « recevra sans peine un culte sage et simple d'un Dieu « unique, tel qu'on nous dit qu'Abraham et Noé le pro- « fessaient, tel que tous les sages de l'antiquité l'ont « professé, tel qu'il est reçu à la Chine par tous les let- « très — Nous voudrions que ces prêtres, qui se rail- « lent presque tous secrètement des mensonges qu'ils « débitent, se joignissent à nous pour prêcher la vé- « rite... On offrirait à Dieu, en paix, les prémices de ses « travaux ; il y aurait certainement plus de probité sur « la terre ; car un grand nombre d'esprits faibles, qui « entendent tous les jours parler avec mépris de cette « superstition chrétienne, qui savent qu'elle est tournée « en ridicule par tant de prêtres même, s'imaginent, « sans réfléchir, qu'il n'y a aucune religion ; et sur ce " principe, ils s'abandonnent à des excès. Mais lorsqu'ils « connaîtront que la secte chrétienne n'est en effet que •« le pervertissement de la religion naturelle ; lorsque la « raison, libre de ses fers, apprendra au peuple qu'il « n'y a qu'un Dieu ; que ce Dieu est le père commun « de tous 'les hommes, qui sont frères ; que ces frères t doivent être, les uns envers les autres, bons et justes ;

VOLTAIRE A FEIINEY 397

« qu'ils doivent exercer toutes les vertus; que Dieu, « étant bon et juste, doit récompenser les vertus et « punir les crimes; certes, mes frères, les hommes « seront plus gens de bien en étant moins supersti- « tieux. »

f. Nous commençons par donner cet exemple en secret, « et nous espérons qu'il sera suivi en public » (1).

On ne saurait nier que ce manifeste marque une date dans l'histoire des opinions humaines, puisqu'il est devenu une sorte d'évangile pour une multitude de personnes, qui se sont imaginé, en l'adoptant, faire preuve de lumières fort au-dessus du commun. En somme que contient-il ? 1° des imputations arbitraires d'incrédulité et de fourberie contre les prêtres en général ; 2<> des accusations gratuites contre la foi des chrétiens et contre leur chartié ; 3° la promesse, sans aucune garantie, de l'avènement de vertus qui devront être réalisées quand les hommes seront arrivés à secouer toute religion positive.

En fait, sur quoi reposent la première assertion et la seconde ? On sent bien que Voltaire n'a là-dessus d'autre autorité que le témoignage de Jean Meslier, appuyé des préventions d'un philosophe tel que Voltaire luimême, qui n'a jamais observé les croyances et les sentiments dont il s'agit qu'avec les yeux de la haine. Quant à la religion qu'il préconise, c'est-à-dire, une religion sans dogmes et sans culte, il est réduit à en chercher l'exemple chez les Chinois, nation pour laquelle on ne

(1) Après avoir lu cotte profession de foi, on lira sans doute avec intérêt rexamen de la « religion naturelle » dans Lamennais, Essai sur l'Indi/lcrrHce, inlroduclion, I^" parlie, chapitre V, (éd. Pagnerr»-, 1844, t. I""). Il est vrai que Lamennais examine de plus près Rousseau quf Voltaire ; mais la théorie de la c religion naturelle » est lu même chez ces deux philosophes.

se voit pas obligé de partager son admiration. Si c'était en effet la religion naturelle, on'la verrait sans doute établie en quelque pays, dans le présent ou dans le passé. La vérité est que la religion naturelle, non; plus que l'état de nature de J.-J. Rousseau, n'a jamais été observée nulle part, dans aucune nation. Ce n'est qu'une fiction philosophique, où l'on arrive en ridant la religion de tout ce qu elle contient, pour obtenir des idées simples, qu'on présente très clairement, parce qu'elles ne renferment presque rien à comprendre Et alors on appelle cela des idées primitives, quoiqu'elles ne soient venues qu'après bien des siècles, et qu'il leur manque encore la consécration de la pratique. — « Mais, dira-t-on, ne serait-il pas utile à l'ensemble de l'humanité que tous les hommes s'accordassent dans ces notions simples, et ne cherchassent, et surtout n'imposassent rien au-delà ? Ne serait-ce pas une garantie de paix entre les hommes ? » — Nous répondons : Dans quelle doctrine est-on sur que les hommes s'accorderont toujours ? Quand ils n'auraient d'autre sujet de discussion que les propriétés des nombres entiers, est-on sur qu'il n'en sortirait jamais des partis, des sectes, et des guerres civiles ou étrangères ? sans compter que les hom mes ne se détruisent pas entre eux seulement pour des idées métaphysiques ou religieuses, mais bien aussi quelquefois pour la possession de la terre, de l'argent, du pouvoir, par l'effet de la jalousie et par diverses autres passions. La guerre de Sept-Ans est-elle un effet des querelles théologiques ? Les guerres qu'a vues le dix-neuvième siècle, celles auxquelles nous assistons encore (1898), sont-elles l'effet des discordes religieuses ? Est-ce pour des questions do dogmes que les Etats-Unis

d'Amérique ont entrepris d'enlever à l'Espagne ses colonies du Nouveau-Monde? Lorsque Voltaire lui-même en venait aux querelles qu'on a vues avec le président de Brosses, était-ce pour des questions de foi religieuse ? Et lorsqu'il poursuivait avec tant d'acharnement Desfontaines, Fréron, LaBeaumelle, Maupertuis et les deux Rousseau; était-ce pour la définition d'un article de foi?

— « N'importe, dira sans doute quelqu'un ; ce sont les persécutions des théologiens dirigées contre sa personne qui lui ont révélé l'atrocité des haines religieuses.» — Il en a jugé, nous l'accordons, d'après la violence de ses propres haines; mais s'il accuse de persécutions atroces ceux qui ont essayé de défendre leurs croyances et celles du public, objets de sa malice et de ses outrages ; nous sommes bien près de penser que les rancunes philosophiques ne sont pas moins ardentes que les ressentiments théologiques. Et l'on ne tardera pas à en lire la preuve.

Guerre de Voltaire contre les Écritures. — Une fois lancé dans la guerre contre la foi chrétienne et contre les témoignages qui lui servent de fondement, Voltaire ne s'arrêtera plus. Il voudra que chaque jour apporte, de sa part, quelque contribution à la ruine des croyances religieuses, par des attaques ou directes ou indirectes. Les livres de VÉcriture appelée sainte par les fidèles, lui paraissent des monuments à souhait pour y exercer sa fureur de destruction; d'autant mieux que rien ne lui semble plus fécond en matière de rire. Il a pris à tâche de rendre aussi exécrable que méprisable le peuple juif, d'où est sorti le christianisme. Tout y passera, la Genèse^ les Rois et les Prophètes : les Évan-

f)iles mêmes ne seront pas épargnés. Il trouve mille manières de satisfaire les sentiments violents dont il est possédé. On peut même admirer la variété des formes qu'il invente pour accomplir son œuvre, qu'il serait assez naturel d'appeler diabolique, si Ton entend par là une œuvre de méchanceté pleine de génie, où la haine ne s'interdit aucun moyen d'arriver à ses fins.

Saul, tragédie, — Un homme voué à la poésie dramatique ne pouvait négliger, dans son entreprise capitale, les moyens que lui offrait le théâtre. Il composa donc une pièce, une tragédie, si Ton veut, aux dépens du Roi-prophète, à savoir, de l'un des principaux oracles de la foi, non moins vénéré et glorifié dans les églises protestantes que dans l'Église romaine (1). Déshonorer le saint roi David, c'était vraiment, pour lui, faire un coup de partie. Tel fut le dessein de son drame de Saûl. On ne saurait nier que le portrait abominable qu'il trace des deux premiers rois d'Israël ne soit extrait des documents bibliques: l'intention seule fait le sel de ce drame, que l'auteur renie d'ailleurs avec cette indignation bien jouée, dont il nous offre souvent le spectacle, assez comique à force d'être répété:

X Ayant appris qu'on a imprimé à Paris et qu'on dé- « bite sous mon nom une prétendue tragédie anglaise « intitulée Saul et David, je prie mon neveu M. d'Hor- « noy, conseiller au parlement, de vouloir bien donner, « de ma part, un pouvoir au sieur Pinon du Coudray.

(1) Remarquez que c'est dans Bayle qa il a pris l'idée de re procès inlonié k la mcmoire du roi David. On peut lire, dans le Diclionnaire pMloxophiquf^ l'arlicle Philosophe, section 1, où Voltaire analyse les arguments de Baylc contre le roi des Juifs.

« procureur, de poursuivre criminellement les auteurs « de cette manœuvre et de cette calomnie (1). »

La pièce était en effet attribuée par l'auteur à un prétendu auteur anglais, « M. lluct, membre du parlement d'Angleterre. » Pour rendre cette fiction plus vraisemblable, il fait appeler David par ses officiers du titre de milord. En dépit de cette précaution, l'innocent solitaire des Délices aurait sans doute éprouvéquelques déplaisirs, s'il n'avait pas eu un neveu (et même deux, d'Hornoy et l'abbé Mignotj dans le parlement. Néanmoins, il en frissonne encore, quand il écrit : « Mes méchancetés à moi se terminent au Pauvre Dia- « ble, au Russe à Paris, etc., etc.; mais aller au criminel, « ah ! fi ! »

On devine bien que la pièce ne fut jamais représentée, et qu'il ne s'en plaignit pas au ciel et à la terre : on la lisait, c'était tout ce qu'il lui fallait ; et l'on savait à qui l'attribuer, ce qui ne lui déplaisait pas, pourvu qu'on niât hautement ce qu'on savait de science certaine. Il sut réduire au rôle de complices tout ce qu'il y avait de plus éminent dans la société de son temps Ce fut une conspiration contre la foi religieuse, menée à ciel ouvert par l'élite du monde contemporain.

Pour tout dire, ce redoutable esprit ouvrait souvent aux gens les yeux sur une foule de choses auxquelles ils n'avaient jamais songé : il y portait une clarté qui n'était pas toujours pure, mais qui enchantait les esprits trop paresseux ou trop obtus pour penser par euxmêmes. Rien ne séduit plus les sots que le plaisir de croire qu'ils ne le sont plus, et les intelligences bornées,

(1) L. à d'Argental, 14 auguste 1763.

que la persuasion d'être parvenues à tout comprendre. Sortir d'un genre de prévention pour tomber dans un autre, leur paraît une bien heureuse délivrance. Le dixhuitième siècle crut tout connaître, dès qu'il n'obéit plus à la religion traditionnelle. Quand il eut contracté le pli de la moquerie continue, il crut avoir appris à penser. C'est ainsi que Voltaire a entraîné le consentement de l'ancienne société à sa propre perte, par celle de ses principes.

Traité sur la Tolérance. — Ce funeste favori du monde soi-disant éclairé, lui donnait pourtant aussi des leçons salutaires. L'affaire des Calas lui inspira un Traité sur la Tolérance (1763), qui contribua sans doute indirectement au gain de la cause de ces infortunés, C) mais qui aurait pu faire beaucoup plus de bien, si l'auteur s'était appuyé sur les vrais. principes du respect et delà charité que les hommes se doivent entre eux, et non sur des ressentiments anti-religieux. Voltaire ne peut plus s'empêcher de souffler la haine en prêchant la paix. C'est qu'au fond, le but où il vise n'est pas l'établissement de la charité entre les hommes de croyances différentes, mais l'abandon méprisant de toutes les croyances. Il est bien vrai que, quand tous feront fi de toute foi religieuse, ils ne se querelleront pas pour leur foi. Mais il en serait de même de l'honneur, de l'amour de la patrie, et de tous les sentiments relevés, s'ils étaient une fois effacés du cœur humain. Quand les hommes en seront là, peut-être encore se querelleront-ils, comme les chiens, pour un morceau de viande ou pour un os ; peut-être même pour quelques avantages imaginaires.

C'est le dogmatisme que Voltaire prétend abolir,

parce que les dogmes sont des sujets de division entre les hommes. Qui le nie? Mais d'autre part, croire à des doctrines précises est un besoin de la nature humaine : si l'on n'épouse pas des croyances religieuses, on épousera des dogmes politiques ; et l'histoire ne prouve pas que le fanatisme politique soit moins féroce que le fanatisme religieux. Ou il faut retrancher aux hommes tout principe d'action attaché à une conviction, à un intérêt moral, et condamner les esprits à une indifférence qui les ferait tomber dans la léthargie ; ou il faut leur apprendre à se supporter mutuellement, malgré le désaccord des opinions: la charité seule, à savoir la vertu de l'humanité transformée en religion, peut atteindre à cet effet. Mais Voltaire n'a guère conçu la liberté philosophique autrement que comme une orthodoxie à imposer à tous les dissidents, qu'il appelle des imbéciles ; et quand il prêche la tolérance, cela signifie la domination arrogante de l'incrédulité.

Il ne voulait point que la foi religieuse fût oppressive : fort bien, mais il ne voulait pas souffrir de foi religieuse ; et en cela il se croyait parfaitement juste et bon, lorsqu'il n'était qu'intolérant. 11 pensait arriver par la persuasion à propager l'indifférence en fait de religion ; il est vrai que sur ce point il a fait d'innombrables conquêtes. Une vit peut-être jamais clairement que cette indifférence, interprétée par ses passions, tendait à devenir aussi oppressive que l'avait pu être la foi religieuse, et qu'il donnait naissance à une secte nouvelle, caractérisée par l'association de Tintolérance avec l'incrédulité.

Rien de plus sage pourtant que les réflexions suivantes, ajoutées en note à son Traîlé sur la Tolérance :

< Si l'on veut bien réfléchir attentivement à tout « cela, il n'y a point d'homme raisonnable qui ne con- '( due que nous devons avoir de l'indulgence pour les « opinions des autres, et en mériter. »

Traité de la Paix perpétuelle. — Plût à Dieu qu'il eût montré lui-même cette t indulgence > pour les croyances des chrétiens, qu'il exceptait seules de sa tolérance universelle !

Dans son petit traité De la Paix perpétuelle t par le docteur Goodheart, traduction de M. Ghambon » (1751), il écrivait ces paroles :

t La seule paix perpétuelle qui puisse être établie « chez les hommes, est la tolérance...

fc Pour obtenir cette grâce de la miséricorde divine, il t est nécessaire de détruire, chez tous les hommes qui « ont de la probité et quelques lumières, les dogmes « absurdes et funestes qui ont produit tant de cruautés. « Oui, parmi ces dogmes, il en est peut-être qui offensent « la Divinité autant qu'ils pervertissent l'humanité... »

t Le seul moyen de rendre la paix aux hommes est « donc de détruire tous les dogmes qui les divisent, et « de rétablir la vérité qui les réunit... Gette paix '( n'est point une chimère, elle subsiste chez tous les «c honnêtes gens, depuis la Chine jusqu'à Québec : vingt

• princes de l'Europe l'ont embrassée assez publiquc-

• ment; il n'y a plus que les imbéciles qui s'imaginent « croire les dogmes ; ces imbéciles sont en grand « nombre, il est vrai ; mais le petit nombre qui pense, « conduit le grand nombre avec le temps... ■

On est obligé de se rappeler que ces choses furent écrites à la veille de la guerre de Sept Ans; or ce n'est pas la foi religieuse qui a mis Frédéric II et l'Angleterre

aux prises avec la F'rance, l'Autriche et la Russie, et ce n'est pas le fanatisme qui a coûté à l'Europe tant de millions d'hommes. Peut-on être plus infatué que le clairvoyant Voltaire, avec sa théorie de la paix perpétuelle? S'ima^nne-t-il que cette guerre est encore une conséquence de la querelle du sacerdoce et de l'empire? C'est ainsi qu'une opinion préconçue peut égarer l'esprit le plus lumineux, quand il est d'ailleurs aussi superficiel que passionné. Voltaire croit donner une excellente leçon à ce « polisson o de Jean-Jacques Rousseau, qui se mêle de politique générale, sur les pas de l'abbé de Saint-Pierre (1) ; et il ne révèle que sa propre prévention et sa chimère personnelle. Mais « plus je vieillis, dit-il, et plus je deviens implacable pour Vinfdme. » Il se persuade de plus en plus qu'il aura rendu un grand service au genre humain, quand il l'aura ramené à la religion des Chinois, qui sont, à ce qu'il suppose, les gens les plus vertueux du monde. C'est ce qui n'est pas prouvé jusqu'à ce jour.

Olympie. — Le Triumvirat. — Quelques intermèdes dramatiques trouvent place au milieu de cette guerre acharnée contre Vinfdme. C'est Olympie^ enfin achevée pour la Comédie française, qui la représenta le 17 mars 1764. Le succès fut honnête, mais ne répondit que médiocrement aux espérances que l'auteur fondait sur cette tragédie à grand spectacle et à malicieuses intentions. C'est ensuite le r?'Àî/muïra^, joué le 5 juillet suivant, pièce entreprise pour achever d'enterrer la mémoire de Crébillon, mort le 7 juin 1702, et que Vol-

(1) Rousseau, de son coté, écrit ceci dans ses Confessions (P. II, 1. xi) (176i): (1 Si jamais il voit le jour (le jugeaient de Rousseau lui-même sur la Paii € perpétuelle), on y verra combien les plaisanteries et le ten sullisaiit de Vol- -ï taire à ce sujet m'ont dû faire rire, moi qui voyois si bien la portée de ce « pauvre homme dans les matières politiques dont il se mêloit de parler. >

taire ne croyait pas encore avoir suffisamment enseveli dans VEloge étrange consacré à son rival après sa mort, éloge le plus malveillant qu'on ait jamais écrit.

Voici en quels termes il y j)arlait de la dernière tragédie du vieux poète : « M. de Crébillon... fit le Trium- « virai à l'âge de quatre-vingt-un ans; mais le temps « de la compassion était passé. Ce temps est toujours € très court, et on ne peut obtenir grâce qu'une fois. » l.e rrmmmVa^ se sentait trop de l'âge de Tauteur : on « ne le siffla point : il n'y eut ni tumulte ni mauvaise « volonté; on l'écouta avec patience, mais bientôt la «« salie fut déserte. »

Etait-il donc bien urgent de refaire cette pièce? Voltaire, quoiqu'il ne fût pas encore tout à fait octogénaire, n'aurait-il pas pu s'appliquer en partie ce qu'il disait de la vieillesse de l'auteur du premier Triumvirat, lorsqu'il en composait lui-même un second à 1 âge de soixantedix ans? Mais il avait des raisons de ne pas se croire vieilli ; et il attendait du public tout autre chose que de la compassion. Il redoutait cependant toujours des cabales organisées contre sa personne ; et il pensait les déjouer en dissimulant le nom de l'auteur. Au reste, si cette nouvelle tragédie ne se rattachait pas directement, comme Otympie^ à la guerre contre l'infâme, elle témoignait au moins de l'esprit acrimonieux du poète, qui ne pouvait plus guère écrire que pour vouer quelque personnage, moderne ou ancien, à l'exécration publique. Cette fois, c'était Octave ; ce nom a le privilège de mettre toujours Voltaire en fureur (1). 11 n'avait, disait-

(1) « Je veux couler a fond la répulalion d'Aupusle ; j'ai une denl contre lui x depuis longleniiis |>our a\oir eu 1 insolence d'oxiler Ovide, qui valait mieux < que lui. »(L. à d'Argental, dtcimbre r65). On voit qu'il entait une affaire personnelle sous des noms d'emprunt,

il, « composé cet ouvrage que pour avoir occasion de « développer dans des notes les caractères des princi- « paux Romains au temps du Triumvirat, et pour placer a convenablement l'histoire de tant d'autres conspira- « tions qui effraient et qui déshonorent la nature hu- « maine, depuis la proscription de vingt-trois mille IJé- « breux en un jour, à l'occasion d'un veau d'or, et de « vingt-quatre mille en un autre jour, pour une fille ma- « dianite, jusqu'aux proscriptions des Vaudois du Pié- " mont (1). » Qu'avaient donc à faire les Hébreux et les Vaudois dans les proscriptions d'Octave et d'Antoine ?

La tragédie n'était plus pour lui qu'un prétexte à sorties violentes contre Vinfdme (2). Quant à la poésie même et à l'art dramatique, c'était devenu le dernier de ses soucis. Que pouvait-on attendre de lui désormais, sous la figure de poèmes dramatiques, si ce n'est des œuvres déclamatoires et des lieux communs de prctrophobie ? C'est pourtant ce qu'il ne se lassera pas de produire jusqu'à son dernier jour, encouragé par les applaudissements frénétiques des badauds du temps. Mais d'art sincère et profond, il n'en faut plus parler.

Il eut pourtant encore chez lui des jouissances théâtrales. Mlle Clairon lui fit une visite à Ferney, lorsqu'il venait de transformer son théâtre en lingerie et en

(1) Avertissement des éditeurs âc l'édition de Kchl. (Ces paroles sont de Voltaire lui-même).

(2j Quand il veut se mettre bien avec le gouvernement du roi, voici comment il délinit ce mot : « Le mot d'iiifâtiie a toujours signifié le jansénisme <r secte duro, cruelle et barbare, plus ennemie de l'autorité royale que le pn-s- <■< bytérianisme, et ce n'est pas peu dire, et plus dangereuse encore que les « jésuites, ce qui devient incroyable ; mais cependant c'est ce (|ui est. Si le « roi voit mon grimoire, il sait (|uc je n'écris jamais qu'en loyal >ujct à des « sujets loyaux. y> (L. ii d'Argcntal, déceabre 1705;. On voit, par les derniers mots, que Voltaire croyait biiii que ses lettres étaient mises par la posle sous les yeux du roi, ce qui n'est pas impossible.

appartements pour ses hôtes. Vite on rétablit pour elle cette salle de spectacle, dont il avait été si fier (juillet 1765). La grande tragédienne, très malade ellemême, donna à ce prétendu moribond le plaisir de voir réalisée la perfection dans son art. Et là-dessus, il lui adressa une Epître comme il en savait faire, où l'amour de la vérité ne retenait point son enthousiasme ; cependant il jugea lui-même l'éloge un peu exagéré sur quelques points délicats, notamment sur les vertus de la grande actrice (1).

Ce fut à peu près la fin du théâtre de Ferney. Voltaire n'avait plus rien à craindre du Consistoire ni du Magnifique Conseil, qui se voyaient désarmés à son égard. Mais d'autres affaires plus graves sollicitaient l'attention du gouvernement de Genève et de son embarrassant voisin.

(l)Dcsnoiresterres, Voltaire et J.-J. Rousseau, p. 296.

Page 1