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CHAPITRE V

Alsace et Suisse.— Voltaire et les Encyclopédistes

Mayence, Mannheim. — En dépit du zèle sauvage des agents du roi de Prusse, Voltaire put enfin quitter Francfort, le 7 juillet 1753, après cinq semaines d'une captivité fertile en incidents odieux et burlesques. Le soir même, il arrivait à Mayence. Là, il retrouva l'accueil enthousiaste auquel Tavaient accoutumé les villes capitales de l'Allemagne. L'aventure de Francfort avait fait grand bruit partout, mais non pas à la gloire du despote prussien : Voltaire recueillit donc les témoignages de l'intérêt public.

Après avoir passé trois semaines à Mayence, où il poursuivit ses Annales de l'Empire, il se rendit à Manneim, où l'électeur palatin, Charles-Théodore, l'attendait. La réception qui lui fut faite au château de Sobwetingen compte parmi les plus brillantes dont il ait joui dans sa vie. On fit jouer devant lui quatre de ses pièces, ce qui remit le poète tragique en

haleine, si bien qu'il entreprit aussitôt une nouvelle tragédie, l'Orphelin de la Chine. Enfin, le 16 août, il arriva à Strasbourg, et se retrouva en France.

Rentrée en frange. — La question était de savoir s'il serait supporté par le gouvernement de son pays. Il en doutait un peu. Frédéric II avait pour réprésentant en France le fameux lord Keith, ordinairement désigné par les écrivains du temps sous le titre de Milord Maréchal, parce qu'il avait été maréchal d'Ecosse, avant d'être obligé de quitter son pays, où il encourut la peine de mort par son attachement aux Stuarts. Réfugié en Prusse, il entra dans l'intimité de Frédéric II, et c'est là qu'il connut Voltaire. Devenu ambassadeur de Prusse à Paris, il fut sollicité par Mme Denis, pendant la captivité de Francfort, d'intervenir en faveur de son oncle ; mais il répondit en homme avisé, qui craignait de se compromettre (1). Il semblait donc probable que si Frédéric (ainsi qu'on le craignait, quoique sans raison), cherchait à poursuivre son ressentiment contre Voltaire auprès de la cour de France, il trouverait dans son ministre un instrument docile. Cependant M™*' Denis, qui de Francfort était retournée directement à Paris, écrivait à son oncle : « Il n'y a personne en France (je dis personne t sans aucune exception) qui n'ait condamné cette « violence mêlée de tant de ridicule et de cruauté. Elle « donne des impressions plus grandes que vous ne le « croyez. Milord Maréchal s'est tué de désavouer à Ver- « sailles et dans toutes les maisons, tout ce qui s'est

(1) Dosiioircslorrcs, VoU. ri trcd, p. -IGO.

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t passé à Francfort. Il a assuré de la part de son « maftre, qu'il n'y avait point de part (1). »

Mais elle ajoutait qu'elle avait reçu de Fredersdorf, l'homme de confiance de Frédéric, une lettre contenant ces mots: « Tout ce qui vous est arrivé à Francfort a été fait par ordre du roi. »

On pouvait donc tout redouter de l'animosité d'un prince qui étaitsi chaudement servi par ses agents. D'autre part, on ne savait guère à quoi s'en tenir sur les dispositions du gouvernement français (2). La prudence de Voltaire lui conseillait donc de ne pas se rapprocher trop vite de Paris.

SÉJOUR A Strasbourg. — Les Annales de l'Empire. — A Strasbourg et dans les environs, il pouvait jouir à la fois des plaisirs de la société et de ceux de l'étude, Ses travaux, d'après son témoignage, n'avaient pas été interrompus par tant de déplacements et d'aventures : « Depuis Gothajusqu'à Strasbourg, de princesen Yangois « et de palais en prisons et en cabarets, j'ai tranquille- «< ment travaillé cinq heures par jour au même ouvrage « J'y travaille encore avec mes doigts enliés « (3).

Cet ouvrage, qui l'occupait tant, n'était autre que les Annales de l'Empire. Il trouva à Strasbourg, dans le savant professeur Schœpflin, historien de l'Alsace, l'homme qu'il lui fallait pour revoir cet ouvrage hérissé de difficultés ; il neut qu'à se louer de son obligeance et de son zèle.

Du côté du monde, il n'avait pas non plus à se plain-

(l) Lettre (le M"- Denis, 26 août 17ô3 — Nous savons d'ailleurs que ce désaveu ne pouv-iil ô ro sincôre de la pirt du roi de Pru>-se, (i) L. de V(dlairc h M«" Drnis. !) juillet 1753. (3) L. à d'.Vigcnt^l. 10 aoiii 17ô3.

(li'e. Le maréchal de Coigny lui oQrit un appartement dans son hôtel ; la comtesse de Lutzelbourg, amie do Mn'e de Pompadour, qu'il avait connue à la cour de Lorraine, le reçut dans l'Ile Jar, sur le Rhin, où elle demeurait. Il fit différentes rencontres dont il tira plus tard un grand parti, notamment celle de M. Dupont, avocat au Conseil souverain de Colmar, qui devint son conseil dans bon nombre d'affaires embarrassantes. Une se lia pas moins étroitement avec toute la famille de M. de Klinglin, ancien préteur royal, père de la comtesse de Lutzelbourg. Or, il savait se faire rendre des services à l'occasion, surtout en justice. Car cet incorruptible citoyen nedoutait nullement que les corps judiciaires ne fussent établis principalement pour rendre des services (surtout à lui), en rendant des arrêts.

L'Orphelin de la Chine. — C'est dans cette période de déplacements fréquents que Voltaire concevait, achevait, refaisait ses Magots: ainsi désigne-t-il sa tragédie de V Orphelin de la Chine. Etant encore à Strasbourg, il écrivait au comte d'Argental (1): « L'électeur palatin (qu'il avait vu à Schwetzingen au commencement du mois courant), m'a fait la galanterie de faire jouer quatre de mes pièces. Cela a ranimé ma vieille verve, et je me suis mis, tout mourant que je suis, à dessiner le plan d'une pièce nouvelle, toute pleine d'amour. J'en suis honteux; c'est la rêverie d'un vieux fou. »

Qui ne croirait, d'après ces paroles, que Y Orphelin de la Chine est une sorte de pendant de Zaïre, par la peinture, de la passion de l'amour? Cependant l'intérêt est d'un genre bien différent, et repose sur le sacrifice

(1) 19 août 1753

qu'un père et une mère font de leur propre enfant pour sauver l'unique héritier d'une dynastie massacrée. L'émotion, qui est certainement plus poignante que dans beaucoup d'autres tragédies de Voltaire, est excitée par ce sacrifice, et non par certaine passion ancienne qui se réveille dans le cœur du barbare conquérant Gengis-Khan (1). Ce n'est point là un drame de l'amour: Voltaire a fait une tragédie beaucoup plus neuve qu'il ne paraît le croire. C'est du moins un des plus tragiques sujets qu'il ait jamais traités. Mais on croirait qu'il en veut dissimuler l'inspiration héroïque.

On prétendit (nous nous ne saurions dire sur quel fondement), que tel passage de VOrphelm pourrait donner lieu à des allusions malignes contre des personnages puissants (2). Il fallut remanier des vers et des situations. L'auteur se crut obligé à exagérer même la prudence : car il ne se trouvait pas dans des relations aisées ni avec la Prusse ni avec la France. Cette tragédie l'occupa donc longtemps.

Editions furtives de la Pucelle. — Pendant qu'il était éloigné de Paris, il s'y savait victime de ces fraudes de librairie auxquelles il était accoutumé, et dont il savait mOme tirer parti. Le manuscrit de l'histoire des Campagnes de Louis A'K était vendu à un libraire. Le Prieur. Ce n'était qu'une copie incomplète et très fautive, dérobée dans son cabinet de Paris entre divers brouillons, et par qui? Par le marquis de Ximénès, ami très intime de Mme Denis. L'auteur en fut

(I) Voltaire lo reconnaît lui-môme : « 11 y a de l'amour, et cet amour, ne défliirant pas le rcrur.lf laisse languir. > (L. à d'Argtntal, 21 septembre 1754). (i Desnoirestcrres, Voltaire aux Délices, p. 85, ll'J.

justement indigné, et remua ciel et terre contre le libraire Le Prieur.

Ce n'était pourtant rien en soi que le larcin de cet ouvrage, s'il n'eût coïncidé avec les bruits qui couraient touchant l'impression prochaine du poème de laiPucelle, sur lequel le ministère et toute la policeavaientles yeux. L'auteur lui-même s'était hâté d'en faire répandre à profusion des copies, afin de se préparer un moyen de tout désavouer. Car les textes de ces copies étaient divers; et l'industrieux poète avait eu soin d'y faire insérer, ici et là, des platitudes et des turpitudes qui ne venaient pas de sa main. Le poème courant partout, chacun s'avisait d'y ajouter des facéties, qu'il était aisé d'introduire dans ce plan si bien préparé pour recevoir toutes les inspirations bouffonnes, burlesques ou ordurières, qui venaient à l'esprit des plaisants d'ordre inférieur.

Ce sont justement ces sottises qui devaient servir de défense à l'auteur véritable du poème. Il s'apprêtait à les signaler comme des inepties qu'on ne pouvait en vérité lui attribuer, et qui prouvaient bien qu'il n'était pas responsable de ce misérable ouvrage ; comme si des interpolations indignes de son goût démontraient sûrement que le fond de l'œuvre ne pouvait pas lui être imputé, quand tout le monde savait depuis bien des années ce qu'il en était. Voltaire paraît quelquefois un peu naïf dans ses finesses : il compte trop sur la simplicité des hommes qui sont au pouvoir, surtout d'hommes tels que le comte d'Argenson et M. de Malesherbes, personnages bien intentionnnés à son égard, mais qu'il fatiguait par ses stratagèmes trop connus.

La Pncelle^ sur laquelle il badinait tout en tremblant, le poursuivit jusqu'en Suisse. Un certain Grasset, libraire

au moins suspect, vint lui offrir aux Délices, en 1755, une copie qu'il avait achetée, et qu'il voulut lui vendre sous la menace de la faire imprimer. Voltaire usa, contre cet aventurier, de son crédit auprès des magistrats de Genève (1). Sur sa requête, Grasset fut emprisonné, relâché le lendemain, et banni de la ville (2). Un certain Maubert, ex-capucin, dit Voltaire, était le complice de Grasset (3). 11 fut chassé comme lui; mais il emportait la copie ; il la livra à un libraire de Bàle; et bientôt l'ouvrage se trouva partout en Hollande et en Allemagne. Mais Voltaire tenait son bouc émissaire : tout ce qui pouvait compromettre l'auteur fut mis par lui sur le compte du capucin Maubert. Ainsi, quand on rencontre dans le poème des passages plus scabreux que les autres, on est bien averti : c'est l'œuvre d'un capucm défroqué. On en croit ce qu'on veut. Pendant ce temps, tous les grands personnages, amis de l'auteur, recevaient des exemplaires corrects de l'ouvrage, et pouvaient, s'ils le voulaient, comparer le texte avoué avec ceux que l'auteur n'avouait pas. Ils ne furent peut-être pas entièrement édifiés par cette confrontation, s'ils ont pris la peine de la faire ; mais qu'importe ?

Représentation de L'Orphelin de la Chine. — Enfin, VOrphelin de la Chine se trouva en état d'affronter les périls de la scène. Il fut représenté le JOaoùt 1755, grâce

(1) Lettre «le Voltaire à M. le Premier syndic du Conseil de Genève, 2 août 1755 ; h .M. Polier de Hotlons, .') août.

('2) Lettre »lc Vollain' a M"" de Fontaine, 23 août 175"».

(:{) Lettres de Voltaire à M. de Brenics, 5 août, 12 août ; au comte d'Arffenson, 2(1 août ITôô ; a .M. Boriranii, 12 se|Jtcmbre; i M. de Breules, 24 octobre.

(4i Desn(»iresterres. V allai ir aux Dt'lices. p. KW-lUi. — L. de Voltaire à M. l'olier de Bottcns. U iu»vembrc 1"55. — L. du prince L. Ku^. de Wurtemberg a Voltaire, 27 novembre 1755.

aux soins des d'Arorental. Le succès en fut tel, que l'auteur n'en avait pas obtenu de pareil depuis J/erope. Mn« Clairon s'y surpassa, et l'auteur résolut dés ce moment d'écrire des rôles pour elle, quoiqu'il se fût vanté autrefois de ne pas composer des tra<iédies pour les acteurs* Mais ses fieras prétentions ne tinrent pas contre l'espoir du succès assuré 'avec une f^jrande tragédienne. M"e Clairon avait acquis tant d'autorité. qu'elle imposa, dans cette pièce, la suppression des paniers, que les actrices risquèrent pour la première fois. C'était encore une heureuse réforme accomplie sur la scène, grâce au prestige du génie de Voltaire (1).

De la ville, VOrphelin passa à la cour. Il y trouva d'abord une petite cabale montée contre lui : la reine même s'y laissa peut-être prendre un moment. Mais enfin, la tragédie fut applaudie à Fontainebleau ainsi qu'à Paris. Louis XV et Marie Leczinska sentaient également, l'un par instinct monan^hique, l'autre par sentiment religieux, que Voltaire n'était pas un écrivain selon leurs vœux; mais les situations tragiques et les beaux vers de la pièce l'emportèrent, pour un moment, sur les préventions les mieux fondées.

Voltaire était assez bien instruit des sentiments de la cour à son égard, pour savoir qu'on ne voulait point de lui à Paris, qu'on le laisserait en repos s'il se tenait dans le voisinage des frontières ; et qu'enfin il avait la permission c de voyager. »> D'autre part, le désir de s'établir quelque part le préoccupait. Il voulait se voir enfin maître chez lui, dans une résidence stable et digne du grand écat qu'il désirait tenir en raison de sa fortune,

(Ij Dcsnoiresterres, Voltaire aux Délices, ^. 118.

de ses titres et de sa renommée. Ce qu'il lui fallait n'était pas moins qu'un domicile seijineurial.

Il eut envie d'abord d'acheter un domaine que le duc de Wurtemberg possédait dans les Vosges : c'était le château de Horbourg, entouré de vignobles. Mais l'affaire lui parut bien loin d'être avantageuse: il chercha donc ailleurs.

Les jésuites d'alsace. — L'Alsace ne lui sembla plus un pays à son gré. lorsqu'il eut éprouvé quelques tracasseries de la part des Jésuites, très puissants dans cette province. Il chercha cependant à se mettre bien avec eux au moyen de quelques cajoleries, et surtout en faisant avec ostentation ses pâques à Colmar, (avril 1754) (1). Mais cette manifestation ne pouvait guère profiter à un homme dont les sentiments réels étaient trop bien connus. On en fut plutôt scandalisé qu'édifié.

L'Histoire générale. — On plaisanta aussi beaucoup sur un séjour d'un mois qu'il fit à l'abbaye de Senones, auprès de Dom Calmet, (juin 1754.) Mais il apprit aux railleurs qu'il s'était fait bénédictin pour profiter de l'excellente bibliothèque de cette abbaye, dans l'intérêt de son Histoire générale (2), dont un premier volume avait déjà paru dans une édition frauduleuse, composée sur un manuscrit incorrect et dérobé à l'auteur (3).

Etablissement en suisse. — Il demeura assez longtemps incertain sur le lieu où il devait fixer sa résidence. Enfin son choix s'arrêta sur la Suisse, et en par-

di Dcsnoiresterres, Voltaire aux Délices, p. -27.

(sJ) C'est le livre publié depuis sous if lilrc A'Esxai fw Ut im4rurx,ele.

(3) Leilrc à d'Argemal, là juin 1754, et suiv.

ticulier sur Lausanne. Il y avait déjà songé lorsqu'il était encore à Berlin ; il avait pris des informations pour savoir à quelles conditions un étranger pourrait obtenir le domicile sur les terres de la République de Berne, dont Lausanne relevait à cette époque.

La margrave de baireuth. — Il était prêt à prendre sa direction de ce côté, lorsqu'il reçut à l'improviste, à Colmar, la visite de la margrave de Baireuth et de son époux.

La sœur de Frédéric II semblait prendre à tâche d'effacer, dans le cœur du poète offensé, le souvenir des violences commises par l'ordre de son frère à Francfort. Elle lui donna encore rendez-vous à Lyon, par où il devait passer pour se rendre en Suisse, et où il devait rencontrer aussi son ami, son héros, le maréchal de Richelieu.

Voltaire a lyon. — Parvenu à Lyon, le 15 novembre 1754, Voltaire y retrouva en effet la princesse, qu'il appelait familièrement sœur Guillemette. Il fut accueilli dans cette ville à bras ouverts par le maréchal, comblé d'honneurs par l'Académie lyonnaise, salué avec enthousiasme au théâtre. Il n'y eut qu'une tache à cette brillante réception. L'archevêque, cardinal de Tencin, s'excusa de le recevoir à dîner, en alléguant qu'il était < mal vu à la cour. » Voltaire, offensé d'abord, s'apaisa néanmoins, en considération des neveux du cardinal, qu'il appelait « ses anges. » Il eut même la galanterie de corriger, dans son Histoire générale, un petit mot qui fâchait M. de Tencin.

Arrivée de voltaire a genève. — Les tronchin. — Enfin il se remit en route poui' Genève, où il arriva le

jour de la commémoration de V Escalade, 12 décembre. Quoique l'heure fût avancée, il trouva les portes ouvertes : c'était l'effet d'une attention très flatteuse qu'eut pour lui le conseiller François Tronchin (1). Dès ce jour, Voltaire devenait l'hôte, l'ami, l'obligé de l'importante famille des Tronchin, l'une des plus considérables de la cité de Genève.

Nous mentionnerons seulement, après le conseiller d'État François, le célèbre médecin Théodore, le procureur général, Jean -Robert, auquel J. J. Rousseau réplique dans ses Lettres de la Montagne ; enfin le banquier Robert Tronchm, établi à Lyon, et à qui Voltaire, avant son départ de cette ville, avait confié ce qu'il appelait « son magot. >»

Deux jours après, Voltaire allait, avec M™« Denis et son secrétaire, s'installer au vaste château de Frangins, mis à sa disposition par le propriétaire, ami, dit-il, de sa famille. Mais il ne s'y trouva pas à son gré, et n'y demeura que le temps de se procurer ce qu'il cherchait.

MoNRiON ET LES DÉLICES. — Il loua d'abord une maison à Monrion, entre Lausanne et le bord du lac : voilà pour l'hiver. Il acheta ensuite, pour l'été, aux portes de G'.'nève, le charmant domaine de Saint-Jean, qu'il a rendu célèbre sous le nom des Délices (1 1 février 1755) (2).

(-e n'était pas une petite affaire que d'obtenir de la république de Genève, pour un étranger de religion catholique, la permission d'acquérir et de demeurer sur son territoire. Mais le conseiller François aplanit toutes

(1 Lr Conseiller François Tronchin. par Hoiiry Tronrhin, 1 ?ol. Paris, Pion «'l Cie. IhOf).

(2) Le Consi'illrv François Tronchin, p. 44.

les difficultés. On allégua, pour lu sieur de Voltaire, « l'état de sa santé et la nécessité de se rapprochor de son médecin», le docteur Tronchin. Enfin, Tavis du Conseil d'Etat (du le«- février 1755), fut « de permettre audit « sieur de Voltaire d'habiter le territoire de la Répu- € blique sous le bon plaisir de la Seigneurie. »

Voilà donc notre errant poète fixé et tranquille chez lui. Tranquille? c'est ce qu'il faudra voir. Fixé? pas encore.

Voltaire et Genève. — Voltaire était si peu né pour vivre en paix que, dans le pays où il était allé chercher la tranquillité, il ne tarda pas à provoquer une agitation extraordinaire et une sorte de révolution morale. Tels furent les effets de son humeur remuante, de son naturel entreprenant, et en un mot, des inspirations de ce démon intérieur qui le poussait à se mêler de tout, et à vouloir façonner tout le monde à son goût et à son image, bon gré mal gré.

,I.-J. Rousseau. — En s'installant sur le territoire de Genève, il ne songea même pas qu'il y avait par le monde un homme de lettres qui se parait avec une certaine affectation du titre de citoyen de Genève, et qui ne vivait pas dans sa patrie : par quelles raisons ? C'est ce que Voltaire aurait peut-être bien fait d'examiner à fond. Mais il ne prévoyait pas qu'il pût jamais être obligé de compter avec Jean-Jacques Rousseau. Celuici était un citoyen obscur, et M. de Voltaire, qui jouait déjà au grand seigneur, n'avait guère de relations qu'avec des gens importants de la cité. Rousseau n'était pas encore un homme considérable, même dans les lettres. Ce fut dans le temps où Voltaire s'établit en

Suisse, que le lauréat de l'Académie de Dijon perça brusquement, par le retentissement de ses discours académiques (1), l'obscurité où il avait jusqu'alors vécu, et devint en peu d'années un des principaux objets de l'attention du monde philosophique. Voltaire avait déjà rencontré ce personnage dans une petite affaire de théâtre et de divertissements royaux (2) ; mais il ne le considérait guère que comme un musicien et un poète subalterne, bon pour un genre de travaux que lui, premier poète dramatique du siècle, faisait mine de mépriser, sans renoncer aux faveurs qu'il espérait en tirer. Car lui-même, en ce temps-là, écrivait des opéras, des divertissements pour la cour, et se donnait un mal infini pour atteindre à la gloire et aux bonnes grâces des princes par la représentation de ses drames t de la foire», en même temps que par tant d'autres moyens.

Quand il vit le citoyen de Genève prendre rang parmi les philosophes français, écrire dans l'Encyclopédie, et s'annoncer comme un réformateur ardent et audacieux des mœurs, des arts, de la société tout entière ; il fut plus choqué de ses paradoxes et de ses exagérations qu'émerveillé de son éloquence; d'autant plus que ce réformateur indépendant et soUtaire ne craignait pas de signaler les philosophes eux-mêmes à la défiance du public. Le caractère et les tendances de Rousseau furent bientôt jugés dans l'esprit du chef du parti philosophique. Cet homme n'était qu'un misanthrope, un ennemi des arts et des plaisirs, un sauvage, un fou, un Erostrate. un Diogène, même un chien enragé, à chas-

(T Publiratinn dti di^roursjtnr lex Sciencfx et les Arts, 1750, tienèvc : du Discours sur /On ./»»<• dr l'incijalili-, 1755, Amslcrdam. 8' Voir page IHl.

VOLTAIRE ET LES ENCtCLOPÉDISTES 27l

ser de toute société. Il le prit en haine avant de le connaître, quoiqu'il n'eût personnellement rien à lui reprocher. Mais il devinait en lui, non pas sans doute un rival de gloire, mais un ennemi déclaré de toutes ses idoles.

Sa haine ira toujours croissant, et deviendra fureur, à mesure qu'il découvrira l'antipathie naturelle qui existe entre un épicurien tel que lui, et un stoïcien, tel que Rousseau croit bienôtreet surtout voudrait être. Que sera-ce, lorsque Voltaire sera obligé de reconnaître que ceCaton se piqued être chrétien, et qu'en dépit de la défiance des ministres de sa communion, il voudrait retourner effectivement à la foi et aux pratiques de la religion de son pays natal et de ses parents ? Alors Jean- Jacques lui paraîtra un Tartuffe mâtiné de c^^nisme ; les plus ingénieuse^ injures suffiront à grand peine à traduire l'aversion qu'un tel caractère inspire à un philosophe dépouillé non-seulement de tout préjugé, mais de toute clémence à l'égard des dissidents, à plus forte raison, des prétendus renégats de sa secte.

De son côté, Jean-Jacques sentira très bien la haine de Voltaire, dissimulée sous des affectations de courtoisie, et paiera celles-ci de la même monnaie, avec des excès d'humilité. Son humeur chagrine et ses rêves de persécution lui feront concevoir Voltaire comme un ennemi perfide de son repos, comme un mauvais démon offensé de sa vertu, exaspéré par sa candeur, acharné contre sa foi patriotique et religieuse, et toujours éveillé pour le faire chasser de Genève, de toute la Suisse, de la société de tous les gens de bien. Il soupçonnera la main de Voltaire dans toutes les persécutions dont il se croira victime, jugera, non sans quelque fon-

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demeni, que cet homme est un faux philosophe, un corrupteur ingénieux des ruœurs, et l'homme le plus méchant qui se puisse voir.

Les dissentiments entre les deux philosophes commencèrent à se manifester justement dans le temps où Jean-Jacques Rousseau, secrètement attristé de se voir éloigné do sa patrie, sentait son chagrin s'accroître en voyant Voltaire prendre possession de cette patrie, et y préparer son règne.

Ce fut à propos du Discours sur VOrigine de l'inégalité etc. L'auteur de ce discours pensa peut-être d'abord que le philosophe qu'il croyait voir en Voltaire, devait applaudir avec enthousiasme aux théories qu'il avait émises sur les abus qui régnent dans la société humaine. Il s'empressa de lui envoyer ce chef-d'œuvre d'éloquence réformatrice. Il dut être étonné au fond de son cœur et froissé dans son amour-propre, quand il reçut une réponse qui commençaitpar cette phrase moqueuse :

« J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain (l). »

Quoi ? c'était un livre contre le genre humain,(\\\Q cette pathétique déclamation contre Tinégalité des conditions? L'auteur s'imaginait avoir plaidé pour le bonheur des hommes ; et son ouvrage était pris en dérision par un philosophe ! Rousseau, comme tous les hommes mécontents de n'être pas des premiers dans le monde, croyait que le plus désirable des biens est de n'avoir personne au-dessusdesoi;et il voyait un homme qui ,sans doute, avait soulïert aussi de l'inégalité des conditions, en prendre aisément son parti, depuis qu'il était riche,

(1) Lclire (lu 30 août 1755.

titré, influent, et qu'en somme il pouvait regarder d'en haut les humbles et les malheureux ! On a lieu de croire que, dès ce jour, Jean-Jacques sentit bien qu'il y avait un abîme entre Voltaire et lui.

Tout le reste de la lettre était un persiflage, exquis pour tout autre que pour fauteur du Discours^ mais cruel pour un homme qui s'était fait une doctrine contraire à celle de tous les gens de lettres, et qui fondait sa renommée sur la position qu'il avait adoptée, celle de censeur de la civilisation et d'admirateur des vertus élémentaires, qu'il supposait se rencontrer dans l'état de nature.

« On ne peut peindre, (continuait le malin compli- " menteur,) avec des couleurs plus fortes les horreurs '« de la société humaine, dont notre ignorance et notre « faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a « jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre • bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes, « quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a < plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je Œ sens malheureusement qu'il m'est impossible de la « reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux « qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux « non plus m'embarquer pour aller trouver les sau-

« vages du Canada Je me borne à être un sau-

« vage paisible dans la solitude que j'ai choisie près de « votre patrie, où vous devriez être. »

Sur ce ton de fine raillerie, le très mondain philosophe se donnait le plaisir de tourner en ridicule chacun des paradoxes anti-littéraires dont Rousseau avait formé sa philosophie, et dont il avait composé sa morale quasi ascétique, ou, pour mieux dire, pseudo-spartiate.

VIE DE VOLTAIRE. — T. I. Jg

274 ^lE DE VOLTAIRK

Voltaire, après avoir fait très adroitement son propre éloge, et dit beaucoup de mal de tousses ennemis, terminait courtoisement sa lettre par cette invitation qu'il supposait irrésistible :

< M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien « mauvaise ; il faudrait la venir rétablir dans l'air « natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de « nos vaches et brouter nos herbes. »

« Je suis très philosophiquement et avec la plus tendre estime, etc. . »

Après avoir écrit cette lettre, qui dut piquer Rousseau par beaucoup d'endroits, Voltaire lui écrivit de nouveau pour lui demander la permission de la faire imprimer, et de « s'étendre un peu sur les injustices qu'on lui faisait » au sujet de ses ouvrages (I). Le défiant Jean-Jacques ne vit peut-être là dedans qu'une envie dissimulée de répandre dans le public une satire contre son Discours. Quoiqu'il en soit, il répondit par une lettre très travaillée, très respectueuse, et souvent fort ingénieuse, où il justifiait ses théories (2). Quant à l'invitation quelque peu ironique de la fin, il s'en dégageait de la façon suivante :

«< Je suis sensible à votre invitation ; et si cet hiver « me laisse en état d'aller, au printemps, habiter ma '< patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerais « mieux boire de l'eau de votre fontaine que du lait de « vaches ; et quant aux herbes de votre verger, je « crains bien de n'y en trouver d'autres que le lotos,

(1) St'iilcinbrc 175').

(2) 10 Septembre 17r)5.

« qui n'est pas la pâture des bêtes, et le moly (1), qui « empêche les hommes de le devenir. »

Le citoyen de Genève son^çeait sans doute dès lors à retourner dans sa patrie, projet qu'il n'exécuta qu'un peu plus tard ; mais il est bien permis de douter si la présence de Voltaire à Genève était propre à l'y attirer ou à l'en éloi^^ner. D'autres incidentsallaient donner une tournure décisive à ses sentiments.

Situation de Voltaire a l'égard des gens de lettres. — Essayons d'abord de préciser l'état d'esprit de Voltaire à cette époque importante de sa vie. C'est le moment où il vise par tous les moyens à établir sa domination dans le monde des lettres. Qui pouvait à cette heure lui disputer l'empire ? Jean-Jacques Rousseau n'était pas pour lui un compétiteur à redouter : il se montrait même bien humble dans sa correspondance.

« En vous offrant, écrit-il au souverain poète du « siècle, l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point « cru vous faire un présent digne de vous, mais m'ac- « quitter d'un devoir et vous rendre un hommage que « nous vous devons tous comme à notre chef. » Chef de qui ? De tous les gens de lettres, des philosophes, et en particulier de la légion qui se serre en ce temps-là sous l'étendard de V Encyclopédie. Voltaire aurait bien

(3) Lotos, moly, allusions à deux passages d'Homère :

Odyssée, ch. ix, v. 94 : <r Celui d'entre eux qui mangeait du fruit déli- « cicux du lotos ne voulait plus revenir sur ses pas : 11 voulait demeurer la, « parmi les Lotopliages, à se nourrir du lotos, et ne plus penser au retour. »

Od. X, V. 30-J. « Le meurtrier d'Argus me présenta un simple, qu'il avait < arraché de la terre, et m'en lit connaître la naiure. La racine était noire et « la lleur semblable à du lait. Les dieux l'appellent moly : il est dillicile aux c mortels de l'arracher, mais tout est possible aux dieux. » (Les commentateurs pensent que le moly est le symbole delà science.)

voulu les attirer tous dans ce royaume qu'il s'était fait disait-il, au seiu d'une république. Il n'aurait pas été fâché de tenir le sauva^çe Jean-Jacques au nombre de ses courtisans. Mais le sauvage, comme c'était naturel, se déroba.

Mort de Montesquieu. — L'auteur de VEsprit des Lois aurait pu, par sa renommée, contrebalancer celle du poète de la Henriade. Mais Montesquieu mourut fort à propos pour la royauté de Voltaire (10 février 1735). Les deux maîtres, l'un de la prose, l'autre des vers, ne s'étaient jamais beaucoup aimés. « Voltaire, dit Mon- « tesquieu, {\) n'est pas beau, il n'est que joli. Il serait « honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, et il lui « sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été. » On voit bien que ces mots étaient écrits avant le mois de mai 1746. Mais le président disait encore : « Voltaire « n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les « moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, '• mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour " son couvent. »

Celui-ci n'est pas en reste avec son sévère censeur. Quelques jours après la mort du président, il écrit à son ami Thiériot (2) , et, faisant une allusion un peu folâtre aux soins généreux dont la duchesse d'Aiguillon avait entouré les derniers moments de Montesquieu, il ajoute : • Elle aurait bien dû fournir à l'auteur de l'Esprit des ' Lois de la méthode et des citations justes... Ce livre " m'a toujours paru un cabinet mal rangé, avec de beaux <' lustres de cristal de roche. Je suis un peu partisan de

(l) Pensées diverses. (Œuvres corapl. de Monlesquieu, cil. Laboulaje. I. vu, p. it;-2.^ ^2) 27 lévrier 1755.

« la méthode, et je tiens que sans elle aucun grand « ouvrage ne passe à la postérité. »

Voltaire a reproduit vingt fois en différents termes la critique adressée ici à r^5pn7 des Lois, et l'on ne saurait prétendre qu'elle n'est pas fondée. Les contemporains, surtout quand il y a entre eux quelque émulation de gloire, sont de très clairvoyants observateurs des défauts de leurs émules. A en juger par une certaine malice, qu on surprend dans lo fond de leurs critiques, ces deux grands hommes sentaient bien qu'ils n'étaient pas des amis l'un pour l'autre. Montesquieu avait commis un crime impardonnable pour Voltaire : il avait témoigné, une certaine indifférence pour les vers. Voltaire l'en punit en refusant à M"^ d'Aiguillon une inscription en quatre vers pour V Esprit des Lois. Il se réservait de châtier autrement plus tard, et à maintes reprises, Thérésie de cet idolâtre de la prose.

L'Encyclopédie. — Montesquieu mort, si l'on passait en revue les illustres parmi les gens de lettres français, pourvu qu'on laissât de côté l'auteur de ÏHistoire natu- ^^'' relie, on n'apercevait guère que des hommes enrégimentés, en quelque sorte, dans l'armée de Voltaire, c'est-à-dire les Encyclopédistes.

Le grand ouvrage de VEîicijclopédie, conçu, entrepris, et en partie dirigé par Diderot et D'Alembert, avait commencé à se répandre dans le temps où Voltaire semblait ne savoir en quel lieu établir son domicile (1).

(1) Les deux premiers volumes furent publiés en 1751. A la un de la même

année, survint ravontuie de la tlièse de i'abbé de Prades, qui donna lieu à la

célèbre et éloquente Apoto<ùe écrite par Diderot pour cet abbé. Celui-ci ayant

quitté la France, Voltaire lui procura remploi de lecteur du roi de Prusse,

Cependant il s'y intéressa tout d'abord avec la plus vive passion, et de tous les lieux où il lui arrivait de s'arrêter un moment, il envoyait au chef de cette colossale entreprise ses encouragements, ses conseils et quelques contributions de sa plume. Etant encore auprès du roi de Prusse, en 1752,11 avait engagé dans la ligue philosophique l'entourage de Frédéric et le roi lui-même (1) ; il avait réussi à placer près du prince, avec une pension, l'abbé de Prades ; il avait écrit un article sur Abraham, destiné à donner le ton à cet ensemble de concertants, dont il songeait dès lors à former une légion pour attaquer tout ce qui lui paraissait contraire aux vœux et aux idées des philosophes, c'est-à-dire, à son propre esprit et à sa domination.

Le Dictionnaire encyclopédique, bien qu'il s'annonçât avec des airs pacifiques et modestes, ne tarda pas. dès son apparition, à faire l'effet d'une batterie d'artillerie qui, après s'être avancée en silence, se fait connaître de l'ennemi par un feu général- Il était impossible de s'y méprendre : quiconque portait intérêt à la lutte des idées, sut bientôt à quoi s'en tenir. Il est évidemment nécessaire, d'âge en âge, de renouveler les connaissances et les opinions humaines, et par conséquent d'en faire un inventaire critique. Mais ici, il y avait un dessein qu'on se gardait bien d'annoncer, soit dans l'ample Discours préliminaire^ rédigé par D'Alembert, soit ailleurs. C'était l'établissement de la philosophie antireligieuse. Les volumes de l'Encyclopédie étaient bien

(1) Desnoircslorrcs, Voltaire rt Frédéric, p. 303. — LcUrcs de Voltaire au roi de Prusse, ITô-J, (sans indicjlion de quanliimc). A propos do VEncyrlopcdie, il Ocril ceci au roi: «Jugoz silo temps n'est pas venu de porter les derniers coups h U snper>liii(>n... Ce livre, honoré de quelques articles de votre main, ferait du bien au monde... >

autre chose nue des livres d'instruction universelle c'était des naachines de j^uerre, chargées de toutes sortes de projectiles contre le clergé, contre les croyances chrétiennes, contre les puissances civiles et politiques^ contre les doctrines vraies ou fausses qui avaient jusqu'alors fait autorité dans le gouvernement, dans les lois, dans les mœurs, non seulement de la France, mais de la plupart des états européens, tous ou à peu près tous monarchiques et chrétiens. Les coups étaient plus ou moins mesurés, selon les sujets, selon les circonstances, selon la vivacité des passions, ou le degré de prudence ou de dissimulation que les assaillants ju. geaient à propos d'apporter dans leurs attaques. Presque tous possédaient l'art d'atténuer leurs expressions, de faire entendre plus qu'ils ne disaient, et de ruiner une forteresse en ayant l'air de ne s'en prendre qu'à un ouvrage extérieur. Mais ces précautions prises pour la sûreté de l'entreprise, et surtout des rédacteurs, ne trompaient personne. Si les écrivains de V Encyclopédie étaient, pour la plupart, consommés dans l'art de dire les choses sans en avoir l'air, les lecteurs étaient bien ingénieux pour comprendre plus qu'on ne faisait semblant de voulior dire. Ce fut, pendant la durée de plus d'une génération, comme un jeu de société, où l'on ne parlait que par énigmes transparentes, que tout le monde devinait sans se donner l'air d'en pénétrer toute la signification. Jeu d'esprit où la société se discrédi. tait tout entière, parties par parties, avec la gaieté de gens qui s'amusent fort d'être du secret, que tout le monde connaît. Le rideau qui dissimulait toutes ces batteries peu cachées, était l'explication savante et méthodique de toutes les connaissances humaines. En

effet, tout s'y trouvait, et il fallait, disait-on, qu'ua gouvernement fût tout à fait barbare, pour s'opposer à la divulgation des secrets de tous les arts et de toutes les sciences. Au moins tel était l'argument dont les encj'clopédistes, et surtout Voltaire, se servaient pour exciter l'indignation contre les mesures de prévention par lesquelles l'ordre établi essaya d'abord de se défendre.

Voltaire, par les habiletés merveilleuses de sa plume, par les ressources de sa sophistique personnelle, par sa science des manœuvres de toute sorte, était bien l'homme né pour présider à une pareille entreprise, dont il n'eut pas la première idée, mais dont il sut bientôt se rendre le chef ou apparent ou occulte.

Nous ne rappellerons que sommairement les péripéties de la publication des premiers volumes de VEncyclopédie, qui se produisirent pendant les années où Voltaire fut absent de France ou à la recherche d'un domicile définitif. Les deux premiers volumes de cet ouvrage colossal avaient paru, en 1751, sous la protection dissimulée de Lamoignon de Malesherbes, devenu directeur de la librairie à la fin de l'année précédente (1).

Malesherbes. — L'avènement de ce magistrat, éclairé et très libéral, au gouvernement des atTaires des gens de lettres, inaugurait, pour les philosophes, une période de liberté aussi grande que pouvait le comporter l'esprit de l'ancienne monarchie. Les droits de la libre pen • sée ne furent jamais reconnus officiellement ; mais la tolérance adroite et les égards ingénieux du ministre suppléèrent souvent au silence des institutions. Au fond,

(1) 14 décembre 1700.

c'était toujours l'arbitraire eu principe et en fait; mais, dans la pratique, c'était le bon sens et le tact qui réglait les rapports du pouvoir avec les écrivains, et leur permettait d'exposer leurs opinions dans la mesure imposée par les défiances et les inquiétudes des puissances. La situation du directeur de la librairie était donc pleine de difficultés : il y fallait un homme éminent en toutes sortes de qualités; et cet homme se trouvait dans la personne de Malesherbes. Il eut l'art, en certains cas, de fermer les yeux, en d'autres, de rendre secrètement de bons offices à des gens de lettres qui couraient à leur perte; à tout moment, de tempérer unesévqrité nécessaire par une bienveillance judicieuse. Son administration dura environ treize années (jusqu'à la fin de l'an 1763) ; ce fut un temps heureux pour les lettres et la philosophie, qui n'étaient guère, à cette époque, qu'une même chose. Aussi se trouve-t-elie marcjuée, dans l'histoire, par le plus brillant développement que la littérature ait obtenu dans ce siècle. L'apogée de la philosophie du dix-huitième siècle peut, en elTet, être rapporté à l'année 1761. Nous expliquerons plus loin pourquoi.

Les Philosophes. — Ni Malesherbes ni personne ne pouvait empêcher qu'une guerre à outrance se poursuivît entre les deux partis qu'on désignait alors sous les noms de « dévots » et de « philosophes. >» Ceux-ci, déjà presque constitués comme une petite armée, pouvaient compter pour eux la plus grande partie du public éclairé, ou se piquant de l être ; mais contre eux ils avaient la majorité de la nation, et à sa tête la famille royale et les parlements, sans parler de toutes les puissances ecclésiastiques.

282 vu: de voltaire

Une nuée d'écrits anti-philosophiques, c'est-à-dire portant l'enseigne du zèle religieux, fondit sur les deux premiers volumes de V Encyclopédie, presque aussitôt après, et déjà même avant leur apparition, f.e roi crut devoir donner satisfaction à ce zèle effarouché : un arrêt de son Conseil (du 7 février 1752) supprima l'ouvrage incriminé. Mais bientôt on toléra qu'il fût continué, et il se poursuivit jusqu'au tome VII sans nouveaux incidents. Il avait un protecteur secret, mais très puissant, dans M"'^ de Pompadour, qui secondait le bon vouloir de Malesherbes, en contrecarrant à la cour l'influence de la famille du roi :

Sœpe, premenie deo, fert dcus aller opem.

On sait que, dans ce gouvernement fantasque de Louis XV, tout n'était qu'intrigues rivales, raines et contremines, et que le plus despotique de nos rois fut le moins obéi, souvent avec sa propre connivence. Voltaire le savait mieux que personne, puis[qu'il entretenait auprès de toutes les puissances des intelligences et des manières d'agents secrets, qni le servajent souvent mieux (]ue le roi lui-même n'était servi par ses ministres et ses magistrats. Il n'y avait à sauver que la forme, et Voltaire s'y entendait à merveille.

Correspondance de Voltaire et de Frédéric II. — Une des préoccupations principales du seigneur des Délices (et ensuite de Ferney), pendant la période que nous envisageons, fut de réconcilier la France avec ce roi de Prusse dont lui-môme avait tant à se plaindre. Il n'avait rien oublié de tes rancunes; mais tout en servant son pays. l'humanité et ses propres intérêts pécuniaires, ])ar la conservation ou le rétablissement de la paix,

il eût été bien aise, de donner une leçon à son ancien persécuteur, de lui montrer que M. de Voltaire n'était pas un personnaj]îe à dédaigner ; et enfin de l'humilier au fond du cœur en lui rendant le bien pour le mal. En conséquence, avec l'autorisation de la cour de France, il noua des relations, se rapprocha de Frédéric par des câlineries, et poursuivit des sortes de néj^ociations politiques non officielles, qui, si elles avaient réussi, auraient fait du poète philosophe un personnage diplomatique, sinon nécessaire, tout au moins précieux aux tètes couronnées, qu'il n'estimait guère, mais qu'il courtisait dans l'intérêt de ses propres alïaires ou de fortune; ou de vanité, ou de parti.

Dès le temps de son séjour à Strasbourg, et presque au lendemain de l'aventure de Francfort, le poète outragé s'était efforcé de rentrer en grâce auprès de Frédéric par l'intermédiaire de la duchesse de Gotha, et surtout de la margrave de Baireuth (1). Frédéric lit d'abord la sourde oreille. Il affectait de croire que son ancien chambellan aspirait à rentrer sous sa loi ; mais il n'en voulait plus entendre parler : « Le ciei m'en préserve, (écrivait-il à « Darget, qui vivait alors à Paris) ! Il n'est bon qu'à « lire et dangereux à fréquenter (2). » Quand il le mentionnait sans le nommer, c'était le fou, comme si Voltaire, à ses yeux, n'avait jamais été que le bouflbn de Potsdam. Dans une lettre à Darget (datée du 25 février 1754), il se plamt de la dispersion de son entourage et de la tristesse de sa vie: « Notre société s'en est allée « au diable ; le fou est en Suisse ; lltalien (c'est Alga- « rotti) a fait un trou à la lune; Maupertuis est sur le

(i; Dcsnoircsicrrcs, Voltaire aux Dclicea, p. 31) et suiv. (2) Lettre de Frédéric II h Dargei, Potsdam, 22 mars 1754.

t grabat ; et d'Argens s'est blessé le petit doigt, ce qui « lui fait porter le bras en écharpe... »

Mais plus le roi philosophe se sentait solitaire, avec sa goutte pour toute compagnie intime, plus il aurait désiré ressaisir ce fou, auquel il faisait semblant de ne tenir nullement. Il ne manquait donc qu'une occasion pour rétablir la correspondance entre deux hommes qui se convenaient si bien, tout en ayant quelques raisons de se haïr mutuellement. Leur malice et leur incrédulité formaient entre eux des liens que rien ne pouvait rompre, et que le premier hasard pouvait resserrer (1).

L'occasion se présenta, lorsque FrédéI■i(^ menacé et enveloppé par la coalition de la France, de la Russie et de l'Autriche, parut sur le point d'être écrasé, après sa défaite de Kollin (juillet 1757). « Tous les chasseurs, « écrit Voltaire, s'assemblent pour faire une Saint-

* Hubert à ses dépens. Français, Suédois, Russes se t mêlent aux Autrichiens ; quand on a tant d'enne- « mis et tant d'efforts à soutenir, on ne peut succomber

• qu'avec gloire. C'est une nouveauté dans l'histoire,

* que les plus grandes puissances de l'Europe aient été

• obligées de se liguer contre un marquis de Brande- « bourg (2). »

Mais ce fut une nouveauté bien plus grande et plus inattendue, que la supériorité prise par ce marquis de Brandebourg sur tant de puissants adversaires, la défaite ignominieuse des armées françaises et impériales à Rosbach (novembre 1757), et la déception de tous ces alliés mis en déroute par l'héroïsme d'un ennemi qu'ils

(1) Duc de Broplic, Voltaire avant la guerre, ot le Secret du Hui. (2; L. «le Voltaire à M. rie Cidcville, 15 juillet 1757.

croyaient à leur merci (l).Tel fut le prodige qui déconcerta Voltaire dans le moment où il éprouvait une double joie, celle de se voir vengé de son persécuteur, et de je sauver par ses bons offices (2). D'une part, il répétait partout que Frédéric ne pouvait trop expier l'outrage subi par Madame Denis, outrage grotesque, dont il se plaîtmémeàfaire un étalageun peu cynique.Peu s'enfal. lait qu'il ne se représentât toute l'Europe comme liguée pour effacer l'injure reçue par sa nièce; il trépignait de joie quand il croyait le monarque prussien détruit sans ressource. D'autre part, il voulait se donner le mérite de l'arracher à sa perle en négociant la paix pour lui.

Il était sans doute ému encore par les angoisses de la margrave de Baireuth, de cette bonne sœur Guillemetle (comme elle s'appelait elle-même), qui lui avait écrit, dans le moment des plus vives alarmes (3) : « Je suis •< dans un état affreux, et ne survivrai pas à la destruc- « tion de ma maison et de ma famille. C'est l'unique c consolation qui me reste. Vous aurez de beaux sujets « de tragédieà travailler.» Dans le même momentet par la même voie, Voltaire avait écrit aussi au roi de Prusse engagé dans ces mortels périls ; et celui-ci lui avait répondu, comme du temps de leurs amours, par des vers français; mais un accident empêcha le philosophe de recevoir cette réponse.

Quoi qu'il en soit, Voltaire prit sur lui d'amorcer des négociations pour la paix. On sait qu'elles n'aboutirent pas. Frédéric II n'était pas d'uncaractère à se résigner au

(1) Voir une lettre de Voltaire à Thiériot, du 20 novembre llôl.

(2) Sur ci'S affaires, nous ne saurions trop recommander la lecture de Voltaire après et avant la guerre de Sept Ans par le Duc de Broglie. 1898; p. IW-suiv. ; et surtout la correspondance de Voltaire lui-mC-me.

(3) 19 août 1757.

rôle d'un vaincu ; et son épée lui fit obtenir d'autres conditions que celles qu'on lui proposait quand il semblait perdu. On peut lire le détail de ces singulières négociations dansleshistoiresdiplomaiiques(l).Mais cequi nous importe le plus en ce moment, c'est qu'elles remirent Voltaire en relation épistolaire avec ce prince extraordinaire par son courage, autant que par le méchant tour de son esprit.

Il y eut un moment où Frédéric crut devoir annoncer à ce confident suspect,(sans doute pour le faire redire à tout l'univers), que son dessein était de se dérober à l'opprobre par le suicide. Voltaire lui écrivit, pour le détourner d'un tel dessein, deux lettres datées d'octobre 1757 (2), où il plaide éloquemment et surtout ingénieusement contre cette solution désespérée, et donne à son royal correspondant des leçons de résignation philosophique, mêlées d'arguments politiques plus persuasifs sans doute, et de considérations d'intérêt personnel qui faisaient assez l'alTaire du roi des incrédules : « Croyez- moi, si votre courage vous portait à cette " extrémité héro'ïque, elle ne serait pas approuvée ; vos « partisans la condamneraient et vos ennemis en triom- (( pheraient. Songez aux outrages que la nation fanati- « que des bigots ferait à votre mémoire. Voilà tout le prix » que votre nom recueillerait d'une mort volontaire; et, « en vérité, il ne faudrait pas donner à ces lâches * ennemis du genre humain le plaisir d'insulter à votre « nom si respectable... Ce sera une consolation pour « moi, en quittant la vie, de laisser sur la terre un roi t |)hilosophe. »

(1) Voir aussi. pfl.ç.îiw, le volume de M. Desnoircslcrrcs, intitulé Voltaire aux Deluea.

Ci) Corresp. de Voltaire, éd. Haclielte. in-1-2, l. xxxvii; p. 42 et 48.

Ea définitive personne ne se tua, ni Frédéric luimême, qui avait écrit ces beaux vers :

Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en alFrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi (1) ;

ni sœur Guillemette, qui avait, au même moment, renouvelé pour elle-même des menaces semblables : « Adieu, souhaitez-moi la mort, c'est ce qui pourra « m'arriver de plus heureux (2). »

La journée de Rosbach, redoublée par celle de Lissa (5 décembre), les délia tous deux de ces engagements tragiques ; et enfin, Madame Denis ne fut jamais vengée; mais Voltaire demeura l'ami du roi de Prusse, sans contribuer en rien à la paix, dont il aurait bien voulu rédiger les conditions, autant au moins par malice que par patriotisme.

Et puisque nous avons parlé depatriotisme, remarquons que, dans toutes ces affaires, ce qui perce, chez Voltaire, c'est le ressentiment d'une offense personnelle, bien plus que la douleur des revers et humiliations subis par la France. Il veut beaucoup de mal à Frédéric, par une rancune qui n'a rien de commun avec l'amour de la patrie. Il lui souhaiterait même des succès contre la France, s'il n'était pas ofïensé par lui. Sa politique n'a jamais d'autre fondement que son intérêt purement individuel. Quant à l'amour du pa^'s, il ne le sent guère que dans les moments où sa fortune priv^ée subit des atteintes, par l'effet des désastres qui atteignent la F'rance tout entière. Alors il lui arrive de se

(U Lettre à Voltaire, du 9 octobre 1757. (2) L. à Voltaire du 8 octobre 1757.

trouver un cœur français, et il s'en étonne; comme il peut arriver à des fils, qui n'ont guère de piété filiale, de constater avec surprise qu'ils gardent au fond et dans l'arrière-fond du cœur, des sentiments qu'ils n'avaient pas soupçonnés en eux-mêmes (I).

Au reste, il offre à Frédéric, en cas de malheur, un refuge en France ; non par un bon sentiment, mais plutôt par une malice raffinée.

« Je m'étais livré au plaisir de dire à Votre Majesté « combien elle est aimée dans le pays que j'habite; mais « je sais qu'en France elle a beaucoup de partisans... <- Permettez-moi seulement de penser que, si la fortune •< vous était entièrement contraire, vous trouveriez une « ressource dans la France (2)... »

On peut s'imaginer quel plaisir Voltaire, écrivant cette sorte d'invitation, éprouvait en se représentant la physionomie de Frédéric II la lisant. Il en concevait sans doute une joie plus que maligne : Frédéric réduit à implorer la générosité de la France : quel spectacle délicieux ! Mais Voltaire n'eut pas cette jouissance. Que la France fût d'ailleurs dégradée dans son honneur militaire, il en prenait philosophiquement son parti, pourvu qu'il vît matière à glorifier son héros, le maréchal de Richelieu. Que notre pays eût à payer les frais de la guerre, il s'en serait bien consolé, s'il n'avait pas dû y contribuer de sa fortune. Il perdit beaucoup dans la guerre maritime ; et il fallut bien que la France payât de toutes façons sa défaite. Les impôts et moyens de trésorerie employés pour subvenir à tant de besoins pesèrent longtemps sur tout le monde, et principale-

(1) Voir, rnlre autres, sa Icllre à d'Arscnlal, du 2 diccmbrc 1757. ^2) Lullre de Voltaire à Frédéric, octobre 1757.

ment sur les riches. Voltaire en fera mille plaintes. Mais il saura bien se faire exonérer, en quelque partie du moins. Les amis qui se trouvent au pouvoir sont bons à quelque chose. Et pour qui donc seraient les privilèges et les faveurs, si ce n'était pas pour les personnes riches et titrées comme lui ?

Le Théâtre a Genève. — Tirons le rideau sur ces images fâcheuses, et songeons qu'apparemment Voltaire devait, dans le même temps, poursuivre beaucoup d'autres objets. Le théâtre avait-il cessé d'occuper, dans son esprit, le premier plan ? Non certes ; au contraire, il y trouvait des plaisirs nouveaux et bien piquants. Le premier était la douceur du fruit défendu à Genève, et la joie diabolique d'y amener des gens à qui le théâtre était interdit par leur religion et par leurs lois civiles ; de bouleverser les mœurs de la cité qui l'avait accueilli ; enfin de réduire à l'impuissance la magistrature et l'église d'un pays huguenot. Il n'aurait jamais pu goûter de plus exquises jouissances eii pays catholique.

Desseins de Voltaire sur Genève. — La rigidité des mœurs que Calvin avait imposées à la république de Genève est bien connue. Un véritable tribunal était établi pour la maintenir. C'était le Consistoire, composé de la Compagnie des pasteurs et de douze laïques, appelés Anciens, choisis parmi les personnages éminents de la ville (1). Ce tribunal mettait en mouvement la Chambre de la Réforme, qui elle-même déférait au Petit Conseil les auteurs des infractions faites à la discipline instituée

fl) Lucien Percy et Gasion Maugras, La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney, p. m et suiv.

Vlli DE VOLlAlUt;. — T. I. 19

par les lois somptuaires et autres, concernant les mœurs, i^a vie des citoyens était sévèrement réglée, de façon à exclure de la cité le luxe et les plaisirs mondains.

Le théâtre était au nombre de ces choses interdites, et d'autant plus recherchées par les personnes qui manquaient de goût pour la discipline austère de Calvin. A plusieurs reprises, les pouvoirs constitués avaient cru de leur devoir de resserrer cette discipline, qui se relâchait. Ce fut pour Voltaire une tentation irrésistible, que celle de dissoudre des institutions si contraires à sa morale personnelle, à ses intérêts de poète dramatique, et à ses goûts dominants. Nous avons déjà remarqué que, partout où il pouvait s'installer, il se faisait une obligation de tout réformer, pour accommoder tout à ses propres sentiments. Il fallut donc que Genève se transformât à la guise de Voltaire :

Régis ad exemplar totus componitur orbis.

Il s'y prit habilement, comme toujours, insinuant des nouveautés, gagnant des amis ou des complices intluents, séduisant les réfractaires par le plaisir, tournant les obstacles avant d'essayer de les renverser. La partie engagée par lui n'était pas moins qu'une révolution à opérer dans la république : il y déploya toutes les ressources de son esprit aussi souple qu'opiniâtre.

Lekain aux Délices. — En bon stratégiste, il commença par s'emparer des approches de la place, comme sans dessein et par accident. Lekain lui ayant annoncé sa prochaine arrivée à Lyon, il lui manda aussitôt de pousser jusqu'aux Délices :« J'attends Lekain ces jours-ci,

u écrit-il à Thiériot (1) ; nous le coucherons dans une « galerie, et il déclamera des vers aux enfants de Cal- « vin. Leurs mœurs se sont fort adoucies... »

Zaïre fut représentée aux Délices par Lekain, assisté d'une troupe admirable, (selon Voltaire), puisqu'elle com prenait avec le poète lui-même, j\Jra« Denis, actrice supérieure (de l'avis de son oncle) aux meilleures comédiennes de Paris, et quelques amis : « Lekain, écrit « Voltaire à d'Argental (2), a été, je crois, bien étonné ; « il a cru retrouver en moi le père d'Orosmane et de « Zamore, et il n'a trouvé qu'un maçon, un charpen- « tier et un jardinier. Cela n'a pas empêché pourtant « que nous n'ayons fait pleurer presque tout le conseil « de Genève. La plupart de ces messieurs étaient venus ft à mes Délices; nous nous mîmes à jouer Zaïre pour « interrompre le cercle. Je n'ai jamais vu verser plus « de larmes ; jamais les calvinistes n'ont été si ten- « dres. »

Ce n'était donc, au moins en apparence, qu'un hasard qui avait amené cette infraction aux lois de Genève ; mais tout le Conseil y avait pris part. Voltaire avait donc victoire gagnée sur ce début. Il écrivait en même temps à Tronchm (de Lyon) : « Nous avons joué presa que toute la pièce de Zaïre devant les Tronchin et les « syndics : c'est un auditoire auquel nous avons grande « envie de plaire. Calvin ne se doutait pas que des ca- ;< tholiques feraient un jour pleurer des huguenots dans « le territoire de Genève. » «... Monsieur, je vous sais bon « gré d'aimer la tragédie. Les Tronchin ont leur raison

(1) 24 mars 1755.

(2) Des Délices, 2 avril 1755.

« pour cela, et tous les beaux-arts sont de leur res- « sort(l). »

François Tronchin. — En effet, le conseiller François Tronchin était un ami passionné des beaux-arts: il avait formé uneprécieuse galerie de tableaux ; et, ce qui importait beaucoup plus à Voltaire, il avait été de tout temps possédé du démon tragique. Dès Tannée 1734, il avait obtenu un certain succès avec une Marie Stuart, qui fut représentée au Théâtre-Français, et ensuite devant le roi, à Fontainebleau (2). Depuis cette époque, il ne cessa de rêver d'ouvrages de ce genre ; et à l'époque où nous sorames,il travaillait à une tragédie de Nicéphore le Botoniate, pour laquelle il obtenait le patronage de l'auteurde Zaïre (3). Le conseiller Tronchin était donc, pour Voltaire, un auxiliaire assuré, quoique dissimulé, dans son entreprise contre les mœurs genevoises.

Et déjà Voltaire et M"'e Denis songeaient à faire représenter aux Délices, avec l'aide de Lekain, VOrphelin de la Chine, et faisaient, à cette fin, construire dans leur maison une salle de spectacle. < Nous le jouerons, écrit Voltaire (4), dans ma cabane des Délices ; nous y bâtissons un petit théâtre de marionnettes. Genève aura la comédie, malgré Calvin. »

Mais il n'était pas si aisé d'endormir la vigilance des pasteurs de Genève (5). Ils étaient alarmés depuis longtemps de l'empressement des habitants à fréquenter les théâtres, s'il s'en offrait par accident à leur curiosité.

(1) I-ellrc (lu 2 avril 1755. — Henry Tronchin, Le Conseiller Françoig Tronchin, p. G8 ; — Desnoireslcrrcs, Volt, aux Délices, p. 78.

(2) Le Conseiller François Tronchin p. 201 et suiv.

(3) L. (le Voit. iid'Argentai, lOdC'c. 1735.

(4) A il'ArKcnlal, 18 juillet 1755.

(5) Desnoiri'i^terres, Volt, aux Délices, p. 171-suiv.

Quelques troupes de comédiens parcouraient les campagnes et donnaient des représentations, tantôt dans un fenil à Carouge, sur le territoire de Savoie, tautôt dans une grange à Châtelaine, sur le territoire de France. La Vénérable Compagnie fit tous ses eirorts, en stimulant le zèle des pouvoirs religieux et civils, pour empêcher les Genevois de serendreàces théâtres (1). Mais ces efforts furent vains. L'on se représente donc l'affliction de la Vénérable Compagnie, lorsqu'elle apprit, le 29 octobre 1751, « que des filles de pasteurs avaient été à la « comédie dans le voisinage ».... « Cette catastrophe la plongea « dans une telle consternation qu'elle ne put décider « autre chose, sinon qu'il y a lieu d'y réfléchir (2) ».

Que fut-ce donc, lorsqu'on sut que M. de Voltaire avait donné une représentation dramatique dans sa maison de Saint- Jean, aux portes delà cité, en présence des plus notables de la ville, et qu'il s'apprêtait à en donner d'autres ? Le philosophe n'était que trop suspect, pour cause de religion, aux pasteurs zélés. Il avait eu, sur ce point, une correspondance aigre-douce et assez ironique de sa part, avec le ministre Jacob Vernet (3). Plus d'un sans doute, dans la cité puritaine, regrettait qu'on eût laissé un homme si dangereux s'établir aux portes de Genève. La Vénérable Compagnie lui fit exprimer, par l'intermédiaire du conseiller Tronchin, quelques inquiétudes au sujet du théâtre. Le poète sentit bien que la permission qu'il avait reçue de fixer son domicile en ce lieu, « sous le bon plaisir de la Seigneurie », pouvait

(1) La Vie intime de Voltaire, p. 34 et suiv.- Desnoircsterrcs, Volt. aux Délices^ p. 122 et suiv.

(2) La Vie intime de Voltaire, p. 3G.

(3) Corresp. de Voltaire, 9 fév. 1755. — Cf. L. Percy et 0. Maugras, La Vie intime de Voltaire, p. 53-54. — Desnoireslerres, Volt, aux Délices, p. 75.

être révoquée aussi facilement qu'elle avait été accordée. Il s'empressa de répondre par une déclaration malicieuse de soumission : « Il est le très humble « serviteur de la Compagnie ; il ne permettra pas qu'on « représente dans sa maison, devant dix personnes, une « pièce pleine de morale et de vertu, si cela déplaît à la « Compagnie (1) ».

Voltaire a Lausanne. — Son parti était sans doute déjà pris, et il était résolu à s'absenter de cette cité pédante et intolérante, jusqu'à ce qu'il s'y fût rendu inattaquable par le poids de ses amitiés. Il alla donc passer l'hiver à Lausanne, sous prétexte que le climat y était beaucoup plus doux qu'à Genève, mais probablement parce qu'il s'y sentait lui-même plus en harmonie avec l'esprit des habitants. Le 16 décembre 1755, il était à Monrion, et avait chez lui * presque tout Lausanne. > Il se réjouissait là, à l'abri du vent du nord. « Jy suis « bien chaudement; MM. de Lausanne viennent dîner « avec moi, le reste du temps m'appartient. Ma maison a est simple et propre, j'y fais bonne chère. » Il écrit au pasteur Bertrand (de Berne) : « Je ne dois penser n qu'à vivre obscur et tranquille, et à mourir avec con- « fiance dan? la bonté infinie de notre commun maître, « dont vous parlez si noblement. En vérité, je suis « un peu de votre religion ; je suis indulgent comme « vous, j'aime Dieu et le genre humain, et je ne damne • personne (2). »

Les Pasteurs de Lausanne. — Il était fort content des ministres de Lausanne : « Il en vient quelques-uns

1) Vie intime de Volt. p. 55.

(2) La Vie intime de Voltaire, p. 119.

« dans mon petit ermitage à Monrion. Ils sont fort « aimables et très instruits. 11 faut avouer qu'il y a plus " d'esprit et de connaissances dans cette profession que « dans aucune autre. Il est vrai que je n'entends point « leurs sermons; mais, quand leur conversation ressemff ble à la vôtre, je vous assure qu ils me plaisent beau' • coup plus{l). s

Il est vrai pourtant que tous les vœux de Mme Denis, (qu'on ne suppose pas au moins que c'était ceux de Voltaire!) ne sont pas satisfaits. Elle a été « très fâchée qu'on ne bâtît pas un théâtre à Lausanne. » Mais cela ne l'a point « brouillée avec les ministres. » Ils sont si tolérants ! Cependant, parce qu'on a joué Nanine à Berne, « pour expier ce crime affreux, on a indiqué un jour « de jeûne. > Rien n'est parfait en ce monde.

Mais ces petites contrariétés n'empêchaient pas M. de Voltaire et son incomparable nièce de jouir à Lausanne de toutes les douceurs de la vie mondaine. Leur « petit ermitage » ne désemplissait pas. Que de visiteurs, de conviés, de compagnons de divertissements dramatiques ! C'était M. de Brenles, celui qui avait attiré Voltaire à Lausanne, et sa famille, dans laquelle le philosophe s'offrait à tenir un nouveau-né sur les fonts de baptême (2) ; c'était le do\-en Poher de Bottens, collaborateur de r Encyclopédie pour les articles de religion; c'était tout un groupe de ministres protestants, derrière lesquels Voltaire se cachera mainte fois pour lancer au catholicisme ses traits les plus acérés ; c'était enfin une société nombreuse de personnes de la meilleure éducation, parmi lesquelles on cite plusieurs jolies

(1) Lettre à M. Vorncs, 29 janvier 1~ÔG. (2 La Vie intime de yoitaire,p. 119.

femmes et des hommes d'un nom connu, qui avaient servi dans les armées étrangères et fréquenté les cours. (1). \oltaire trouvait là une troupe dramatique trop à son gré pour ne pas l'employer. Il l'instruisit à représenter ses pièces, où il joua souvent son rôle. Un voisin complaisant fit construire sur sa terre de Monrepos un petit théâtre, où l'on arrivait de plain-pied en quittant le salon du philosophe. Voltaire ne se possède plus de joie : « On vient de trente lieues pour nous « entendre. Ensuite on soupe chez moi ; nous avons un « excellent cuisinier; nous mangeons des gelinottes^ e des coqs de bruyère, des truites de vingt livres ! > Il célèbre souvent ces gelinottes et ces truites ; mais il parle aussi souvent de ses indigestions. C'est là un article fréquent dans la correspondance du monde élégant du dix-huitième siècle. Voltaire recommande à tous ses amis la sobriété, en faisant la confession de sa gourmandise. Et voilà une des raisons pour lesquelles il est ou se dit toujours mourant.

Le vrai triomphe pour li.;i était d'attirer à ses représentations théâtrales les ministres de Genève. Il obtint cette satisfaction. Voici en quels termes il invite M. Vernes, pasteur de Genève. à venir voir jouer V Enfant prodigue : t Vous pourriez, mon cher monsieur, en qua- « lité de ministre du Saint Évangile, assister à une pièce « tirée de l'Évangile même, et entendre la parole de « Dieu dans la bouche de madame la manjuise de « Gentil, de madame d'Aubonne, et de madame d'IIer- 0 menches, qui valent mieux que les ti-ois Madeleines, et « qui sont plus respectables. » Si M. Vernes fut dupe de

(•?) Ib'd , p. 110. 198.

VOLTAIRE ET LES ENCYCLOPÉDfSTES t?!)?

cette plaisanterie, il ne demandait qu'à l'être. Voltaire écrit une autre fois : «... Nous avons eu douze ministres « du Saint Evangile, avec tous les petits proposants, à < la première représentation (d'une tragédie nouvelle). « Il faut avouer que Lausanne donne d'assez bons " exemples à Genève. »

Cependant les gens sévères remarquaient avec chagrin l'influence malsaine que le philosophe exerçait dans la contrée. Un vieux général écrivait : « L'on m'a « assuré que, depuis que Voltaire s'est niché dans ce « pays, le goût militaire s'est éteint chez tous ceux que « la nécessité n'y force pas : tous ceux qui peuvent s'en « passer vivent dans la plus grande oisiveté, lisent des « romans, font des vers ; il n'y a pas jusqu'aux filles qui « ne parlent en bouts rimes et en chansons (1). » On se croirait à l'hôtel de Rambouillet, ou chez M'i'^ de Scudéry.

Voltaire a enfin rencontré ou formé, à Lausanne, la société qui lui convient, une société qui ne vit que pour le plaisir, et qui, apparemment, n'a pas besoin d'autre chose pour subsister. Le travail, les occupations sérieuses, sont faites pour les gueux ou les sots. L'homme véritable, le vrai philosophe, est celui qui ne connaît pas d'autre devoir que celui d'avoir de l'esprit pour son amusement et celui des autres. La société, selon son idéal, n'est que l'école des grâces et des amusements. Tant pis pour qui a le malheur d'avoir autre chose à faire ! Mais au moins que personne ne contrarie le philosophe dans ses plaisirs. Que les trouble-fètes soient écrasés, et que la vie ne soit qu'un perpétuel car-

(li La Vie intime de VuUuive, p. 136.

naval. Et c'était le plus actif des hommes qui prêchait cette morale, bonne seulement pour les inutiles du genre humain ! Il ne faut pas s'étonner si, non seulement les dévots, mais tous les gens de cœur regardaient cet homme comme dangereux.

Retour aux Délices. — Les visiteurs. — Voltaire se trouvait si bien à Lausanne, qu'il abandonna son « petit ermitage» de Monrion, pour acheter une belle maison rue du Chêne, au bout de la ville. Mais la saison des plaisirs était finie. Le 10 mars (1756), on le trouve de retour aux Délices. Cette maison va devenir un rendezvous pour la société brillante et pour toutes les personnes curieuses de voir le philosophe en personne.

Le docteur Tronchin. — Nous ne devons pas pourtant oublier que l'attraction exercée par Voltaire se combinait avec celle de son médecin, le docteur Tronchin, qui devint le conseil nécessaire et le sauveur de cette classe de gens qui prétendaient forcer la nature pour multiplier leurs jouissances. Genève, par conséquent, devint un lieu de pèlerinage pour le monde des philosophes et pour celui des énervés, qui souvent n'en faisaient qu'un. Voltaire offrait sa table, Tronchin ses soins aux uns et aux autres. Et souvent, au sortir de cette table délicieuse, on était obligé d'avoir recours au docteur, tout comme le maître de la maison lui-môme, et sa grosse nièce, M^e Denis (1).

Parmi les hôtes des Délices, nous citerons d'abord la seconde nièce de Voltaire, Mme de Fontaine, qu'il nous représente comme affligée, ainsi que lui-même, d'une

(1) Voir la Vif intime de Vollatrt\ p !4C.

extrême maigreur et d'un estomac débile, avec une notable gourmandise. L'oncle et ses deux nièces durent plus d'une fois la vie à Tronchin, si l'on veut les en croire.

Passons sur quelques grandes dames, qui ne lui durent guère moins. « Esculape-Tronchin, écrit Voltaire, « nous attire ici toutes les jolies femmes de Paris ; elles « s'en retournent guéries et embellies. »

Mme d'Épinay. — Une des cures les plus célèbres du fameux guérisseur de femmes fut celle de la « véritable philosophe des femmes (l), » comme Voltaire l'appelle sans malice. Mme d'Épinay, par l'effet d'un accident naturel dans la vie qu'elle menait, mais fort contrariant, (à savoir une grossesse inavouable), se crut obligée d'aller consulter l'oracle de Genève. « J'ai actuellement chez moi, écrivait Voltaire (2), M™e d'Epinay, qui vient demander des nerfs à Tronchin. » On connaît toute l'histoire de ce voyage de Genève, et comment les prétendus amis de Jean-Jacques Rousseau, Diderot, Grimm et autres, s'efforcèrent de l'obliger à accompagner Mme d'Épinay, vraisemblablement avec l'espoir de lui faire endosser la responsabilité d'une grossesse dont le pauvre homme se savait bien innocent (3). C'était en ce moment la fable du monde philosophique. Voltaire, qui se souciait des bonnes mœurs comme un poisson d'une pomme, ne vit jamais personne qui lui convînt autant que

(f) Lettre de V. à M"» d'Epinay, sans date, (novembre 1757): « Madamr, quAûd ']e \o\is Appelai \3i vérilable philosophe des femmes, cela n'empêcha pas que notre docteur ne lût le vcrilable philosophe des hommes. Il s'intitula fort mal à propos singe de la philosophie. Plût à Dieu que j'en fusse le singe !. »

(2) A d'Argental, 17 décembre 1737.

(3) V. J.-J. Rousseau, Confessions, Part. 11, 1. IX ; et lettre à Grimm, du 19 octobre 1757.

M™e d'Épinay. C'était, avec de très beaux yeux, la philosophie incarnée : « 11 n'y a point là de salmif^ondis : € cela est philosophe, bien net, bien décidé, bien ferme (1 ).» Entendez que les opinions de M^e d'Épinay sont très philosophiquement d'accord avec ses mœurs: chez elle, on n'a pas à craindre de ces sots retours de conscience qui troublent tous les plaisirs. Elle sait ce qu'elle fait, elle le veut et n'en rougit jamais. C'est une âme très forte dans l'impudeur parfaite (2). Voltaire lui fit une cour très empressée pendant qu'elle habita Genève : il n'en aurait pas fait davantage pour Ninon de Lenclos en personne, si elle était ressuscitée. Il n'estimait certainement pas la vertu de Ninon au-dessus de celle de Mme d'Épinay (3) : c'était à peu près la même chose.

Et tout cela se passait dans le temps même où Thôte des Délices entretenait une correspondance très active au sujet de la guerre et des négociations engagées avec Frédéric II au sujet de la paix. Mais, pensait-il, il faudra bien que tout ce monde-là finisse par venir dîner dans mon ermitage. En attendant, il y recevait fort bonne compagnie.

Visite de Palissot. — Parmi les gens de lettres, le premier qui montra à ses confrères le chemin des Délices fut Palissot, lequel n'était pas encore l'auteur de la comédie des Philosophes, mais s'était déjà signalé par des écrits satiriques contre Jean- Jacques Rousseau et contre les Encyclopédistes. Il fut fort gracieusement

(1) Letlreà d'Argenlal.lT déc. 1T57.

(8) Voir les lellres que VolUire lui adressa, dans sa correspondance de 1757.

(3) Voir la lettre qu'il lui écrivit de Lausanne, le i6 décembre 1757.

reçu par Voltaire (1), (jui lui prodigua encore pendant quelque temps ces cajoleries dont il n'était jamais chiche envers les moindres gens de lettres.

Avec lui se présenta un jeune poète, nommé Patu, qui sut plaire extrêmement au célèbre philosophe, mais qui mourut peu de mois après, au grand regret de Voltaire. Patu écrivit en Angleterre, au fameux comédien Garrick, une lettre pleine d'enthousiasme sur les grâces de l'accueil et de la personne de son hôte (2). Cette lettre contribua peut-être à l'empressement des Anglais pour visiter la séduisante retraite d'un homme qu'ils avaient toujours admiré plus peut-être que ses compatriotes, et non sans cause : car il les vantait sans cesse aux dépens des Français.

D'Alembert. — La visite de Palissot fut bientôt suivie de celle de D'Alembert. Ce grand géomètre, qui fut en même temps un des écrivains les plus ingénieux du xviii'' siècle, se trouvait en correspondance avec Voltaire au moins depuis le séjour de celui-ci en Prusse. On possède de lui une lettre datée du 20 août 1752 (3), où il recommande au poète, alors favori de Frédéric II, le fameux abbé de Prades, pour qui Diderot s'intéressait passionnément. On sait que Frédéric en fit son

fl) On peut rcmar(iucr une lollre de Voltaire à Palissot, datée de Monrion, mai 1757, où ce dernier n'est nullement traité cérame un ennemi des philosophes. On sent bien que Voltaire espère le gagner à son parti. — Voir cnrorc des lettres des Délices, 1" déc. 1755, 15 août 1757, etc.

(-2) Voir dans Desnoir^^sterres, Voll. aux Délices, p. 158, Li lettre de Patu h Gurrick.

{'S> Voir la Correspondance de D' Alemberl avec Voltaire, dans les Œuvres de D'Alembert. (Bclin, 1822), t. V, p. 46. — Nous ne parlons pas d'une préiendue lettre do D'Al. à V., datée du 1" mars 17J4. (même volume, p. 468) et qui paraît bien apocryphe. (Voir Desnnircsterres, Volt, aux Délices, p. 160).

lecteur, parce qu'il avait fui la France par suite de la condamnation de sa thèse de Sorbonne. Ce philosophe revêtu de l'habit ecclésiastique ne pouvait manquer d'être bien accueilli par le Salomon du Nord; c'était comme un représentant de la confrérie des Encyclopédistes à la cour de l'Incrédulité.

Depuis ce temps, Voltaire ne cessa de correspondre avec le second chef de l'armée de V Encyclopédie. Tout lui plut chez DAlembert, non seulement les compliments enthousiasmes qu'il en recevait, mais une «ingulière ressemblance et parenté d'esprit. Plus incrédule, plus tranchant, (à titre de géomètre et de phj'sicien), que Voltaire lui-même ; plus inaccessible que lui à toute transaction avec les préjugés et les puissances qu'il a pris en haine, D'Alembert n'eut pas moins de malice que lui la plume à la main, ni moins d'adresse pour porter, sans se déclarer, des coups mortels aux doctrines ennemies. Mais ce qui, chez Voltaire, faisait supporter et même admirer les blessures qu'il se plaisait à infliger à ses adversaires, c'était la grâce inimitable de la plaisanterie, une gaieté de génie, et un naturel passionné ; ensemble dont nul écrivain peut-être n'a donné l'idée ni avant lui ni après. On ne sait jamais, en le lisant, si ce qui domine en lui est la méchanceté ou la bonne humeur, ie bon sens ou l'entraînement bouffon. D'Alembert n'a ni les faiblesses de caractère, ni la souplesse féline et la fertilité d'invention qui étonne chez son maître en philosophie et en satire. Il est gai, mais froid ; piquant, mais très avisé. Il s'amuse assurément beaucoup des malices de sa plume, mais il amuse moins le lecteur. Il frappe si habilement que tous ses coups portent ; mais il ne paraît pas un virtuose en concep-

lions satiriques ; les incrédules mêmes le trouvent plus méchant et plus adroit qu'agréable. Enfin, son habileté même à blesser ne donne pas bonne opinion de son caractère. Quand on le compare à Voltaire, on sent que celui-ci est un terrible escrimeur, mais qui frappe avec passion ; et l'autre fait songer à ces fameux spadassins de l'ancien temps qui, à prix débattu, donnaient des coups de stylet si tranquillement, qu'ils n'enfonçaient pas d'une ligne plus qu'ils n'avaient résolu. C'est pourquoi D'Alembert parait à bien des gens plus haïssable que Voltaire. Il y a toujours émulation entre eux; mais l'un semble le capitaine, et l'autre seulement le lieutenant. Il faut dire cependant, pour ne rien omettre, que D'Alembert est plus sincère que son chef, qu'il n'a jamais dégradé son caractère par des tromperies et des actes d'hypocrisie bouffonne ; qu'il a su vivre indépendant au sein de la pauvreté, qu'il a refusé les libéralités des princes, dont Voltaire se fit le courtisan. Si les qualités morales et la concordance de la vie avec les principes sont des parties nécessaires pour acquérir le titre de philosophe, D'Alembert est beaucoup plus philosophe que Voltaire. Mais quand ils s'entretiennent familièrement, par correspondance, ils ont.bien l'air tous deux d'écoliers espiègles, qui s'amusent prodigieusement de leurs idées bouffonnes, de leurs affectations d'impiété et du cynisme même de leurs badinages. Si ces deux plumes avaient été des glaives ou des machines d'artillerie, elle? n'auraient rien laissé subsister de tout ce qui ne professait pas une soumission passionnée pour ce qu'on appelle, dans le parti encyclopédique, la raison, c'est à-dire, la manière de penser de Voltaire, D'Alembert, Diderot, d'une secte en un mot, aussi into-

lérante que pourrait l'être une église qui se serait fondée par la foi, par la souffrance, par le sang et les larmes.

Guerre a lInfame. — Le mot d'ordre adopté entre les adeptes, Écrasons l'infâme iccr. Vinf.), est une menace presque furieuse contre un ennemi qu'il ne serait pas aisé ni simple de définir. L'Infâme, en somme, c'est tout ce qui fait obstacle aux desseins du parti philosophique, les croyances, aussi bien que les puissances qui travaillent timidement à se défendre contre une invasion de destructeurs d'un nouveau genre. Les Encyclopédistes n'hésitent pas à dire : « Cette invasion est celle de la raison. » Mais qu'est-ce que cette raison, si ce n'est pas, au moins le plus souvent, le contraire des opinions et traditions séculaires du genre humain ? Faut-il donc admettre qu'avant les Voltaire et les D'Alembert, le genre humain n'a fait que déraisonner ? Est-on forcé de confesser que, jusqu'à ce moment-là, il n'avait existé que des bêtes ; et qu'en définitive la Raison est sortie hier miraculeusement des cervelles d'un certain nombre de philosophes issus de cette lignée de bétes, par une nouvelle bizarrerie de la nature ?

D'Alembert aux Délices. — La visite de D'Alembert aux Délices (1) amena des conséquences importantes dans l'histoire des lettres, par rapport à VEncyclopcdie et à la cité de Genève, et enfin aux progrès du parti philosopiii(]ue.

Voltaire n'avait cessé de s'intéresser à VEncyclo-

(1) AoiU iT.'.r,. Voir les lettres d.' D'Alembert. eS juillol 17:fi. de Voltaire, 18 août 173G.

pédie, non-seuleraent par des encouragements et des conseils, mais encore par une collaboration, tantôt de sa propre plume, tantôt de ses amis d^ Lausanne, et en particulier du pasteur principal, Polier de Bottens : les articles de cet auteur étaient expédiés h D'Alembert par Voltaire, qui sans doute y contribuait plus qu'il ne le dit. Il fut donc charmé de posséder chez lui, en personne, Tun des deux principaux ouvriers de la grande entreprise, celui qu'il appelle « Vencycloptde D'Alembert (1) ». Il le mit en relations avec tout ce qu'il connaissait, à Genève, de ministres protestants très coulants sur l'orthodoxie, c'est-à-dire plus ou moins gagnés aux sentiments de Voltaire lui-même (2). Il lui communiqua son désir passionné d'établir à Genève un théâtre permanent, et de conquérir la cité de Calvin à l'art dramatique (3). Le résultat de ces entretiens fut l'article Ge/?éi'^,. inséré par D'Alembert dans le tome VII de V Encyclopédie^ qui parut à la fin de novembre 1757, et qui donna naissance à une importante polémique.

L'article GENÈVE dans l'Encyclopédie. — Dans cet article, D'Alembert se proposait deux objets principaux: l'un de répandre son sentiment sur l'état religieux de Genève ; l'autre, de recommander l'établissement d'un théâtre dans cette ville. On peut bien croire que, sur ces deux points, il était l'organe de Voltaire.

Les Pasteurs de Genève.— Quant au premier point, il vante la tolérance religieuse qui régnait à Genève,

(1) L. à Thiériot, du 9 août 1756,

(2) La Vie intime de Vollaire,p. 165-SQiv.

(3) On peut lire sur ce sujet Léo» Fomainr : Lettre de J . -'. Roussetm à D'Alembert sur les spectacles, Iniroduclion.

pour l'opposer malicieusement à l'intolérance des pays catholiques, c'est-à-dire, de son propre pays. La raison qu'il donne de cette tolérance est bonne à noter, c'est qu'à Genève on est à peu près indifférent sur le dogme, la croyance étant réduite à si peu de chose, que les incrédules n'y peuvent guère différer des croyants. C'est ce que d'Alembert veut faire prendre pour un éloge de l'esprit de la cité et de ses ministres, et comme une preuve de l'empire que la raison a gagné sur eux . a On se plaint moins à Genève qu'ailleurs des progrès « de l'incrédulité, ce qui ne doit pas surprendre : la re- « ligion y est presque réduite à l'adoration d'un seul « Dieu, du moins chez presque tout ce qui n'est pas « peuple : le respect pour Jésus-Christ et pour les « Écritures est peut-être la seule chose qui distingue « d'un pur déisme le christianisme de Genève. *

Ainsi, au dire de D'Alembert, la cité de Calvin n tétait guère éloignée de la religion de Voltaire que par l'intervalle qui sépare le déisme pur du socinianisme. Si cette appréciation était exacte, que faisaient donc à Genève les ministres, avec l'approbation de tout ce qui n'était pas peuple? Leur fonction était donc de prêcher l'incrédulité ? Quant aux pasteurs, « plusieurs ne « croient plus la divinité de Jésus-Christ, dont Calvin < leur chef était si zélé défenseur, et pour laquelle il « fit brûler Servet... L'enfer, un des points principaux « de notre croyance » (de la croyance de qui, ô honnête D'Alembert ?) « n'en est pas un aujourd'hui pour « plusieurs ministres de Genève... Ils expliquent le « moins mal qu'ils peuvent les passages formels del'E- « criture qui sont contraires à leur opinion, prétendant « qu'il ne faut jamais prendre à la lettre dans les livres

« saints tout ce qui parait blesser l'humanité et la rai- « son... Pour tout dire en un mot, plusieurs pasteurs « de Genève n'ont d'autre religion qu'un socinianisme « parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystères, et « s'imaginant que le premier principe d'une religion v« véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte « la raison : aussi, quand on les presse sur la nécessité «< de la révélation, ce dogme si essentiel du christia- « nisme, plusieurs y substituent le terme cVutilité (1), qui « leur paraît plus doux : en cela, s'ils ne sont pasortho- « doxes, ils sont au moins conséquents à leurs princi- « pes. »

« Un clergé qui pense ainsi doit être tolérant, et l'est « en effet assez pour n'être pas regardé de bon œil par « les ministres des autres églises réformées. »

Nous ne saurions dire.si c'était de bonne foi que D'Alembert prétendait avoir fait l'éloge de l'esprit des ministres de Genève ; mais il n'était pas assez simple pour ne pas s'apercevoir qu'il les accusait implicitement de mensonge et d'hypocrisie, puisqu'ils ne déclaraient pas au peuple que la foi de Calvin, dont ils vivaient, leur paraissait une absurdité. Un éloge de ce genre, équivoque et perfide, était bien digne de D'Alembert ou de Voltaire; mais on ne devait pas supposer qu'il serait accepté sans protestation par ceux qui en étaient l'objet. Aussi ne le fut-il pas. L'auteur de l'article Genève pouvait bien vanter leurs mœurs, leur esprit pacifique, et leur soumission aux lois. Toutes ces louanges furent prises pour ce qu'elles étaient, des épigrammes à l'adresse du clergé français. Mais le reproche latent d'hy-

(1) Ceci était une allusion textuelle à un ca/échisiiie rédii;c par le professeur (le IhCologic Vernet, (Voir La vie intime de Vollaire, p. 175.)

pocrisie et d'imposture empoisonnait aa fond tous ces hommages rendus au clergé genevois, et devait provoquer au moins une réplique.

Le théâtre.— Sur le second point, qui tenait peut-être plus encore au cœur de Voltaire que le premier, D'Alembert n'est vraisemblablement, sauf restriction, que l'écho de Voltaire lui-même. On a même supposé que celui-ci était l'auteur de ces passages, quoique le style répugne à cette hypothèse (1). Maison ne peut douter qu'il auraitsouscrit presque à toutcequ'écrivaitsonami.

«« On ne souffre point à Genève de comédie, écrit Tau- « teur ; ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles « en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de pa- « rure, de dissipation et de libertinage, que les troupes « de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant « ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvé- <« nient par des lois sévères et bien exécutées sur la « conduite des comédiens ? Par ce moyen, Genève aurait « des spectacles et des mœurs, et jouirait de l'avantage « des uns et des autres : les représentations théâtrales «« formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient « une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il « est très difficile d'acquérir sans ce secours. Lalittéra- « ture en profiterait, sans que le libertinage fit des « progrès, et Genève réunirait à la sagesse de Lacédé- « mone la politesse d'Athènes. »

L'auteur s'élève contre « le préjugé barbare » qui déconsidère la profession de comédien, et rêve déjà, sous l'empire de bonnes lois, la constitution à Genève d'une troupe de comédiens (lui serviraient de modèles, même

(l) Voir Léon Fontaine, (//'. fi7., Introduction, p. 24-55.

pour la « régularité de la conduite », à tous les autres citoyens, et aux comédiens des autres nations.

Il est permis de douter que Voltaire ait jamais désiré, chez les comédiens, tous ces 'genres de perfection, et qu'il ait souhaité d'en faire des modèles des mœurs, à moins que ce ne fût des mœurs qu'il aimait exclusivement, et qu'on n'appelle pas, en général, les bonnes. A-t-il jamais, d'autre part, souhaité que la personne des comédiens fût assujettie à des lois spéciales, telles surtout que Genève en aurait pu imaginer pour régler leurs mœurs ? Il n'était pas tant ennemi de la liberté des gens, ni tant épris de l'ingérence du législateur dans la vie privée des citoyens. Le rêve que nous venons d'exposer est bien conforme au tour d'esprit des Encyclopédistes, mais non à celui de Voltaire. La seule idée qui pouvait lui plaire en ceci, était celle de réhabiliter la profession de .comédien, et d'exalter les mérites d'une classe d'artistes dont il ne pouvait se passer, et qu'il se piquait de combler de bienfaits, tout en se plaignant bien souvent de leurs procédés envers lui. Donc, il ne se fût point avisé de fonder, sous la tutelle de l'État, une sorte de couvent d'acteurs et d'actrices, pour édifier les rigoristes genevois ; mais il était bien aise que l'on glorifiât la profession des comédiens.

Quant à croire que les spectacles « en eux-mêmes » ne fussent pas l'objet de la réprobation des ministres calvinistes, c'est ce qu'assurément il ne pouvait faire, se trouvant trop bien instruit par les censures dont il avait été l'objet, lorsqu'il fit représenter, en petit comité, des pièces qu'il donnait pour des leçons de vertu et de grandeur d'âme. Ainsi point de doute pour lui : c'était les spectacles, en tant que spectacles, qui se trouvaient,

sans restriction, proscrits de Genève. S'il avait eu besoin d'être éclairé sur ce sujet, il n'aurait pas tardé l'être : car l'exposition complète et pathétique de la doctrine parut bientôt, en réponse à l'article de D'Alembert.

Lettre de J.-J. Rousseau sur les Spectacles.— Le fameux « citoyen de Genève », qui avait décliné l'invitation du seigneur des Délices, et qui semblait faire le mort dans sa retraite de Montmorenci, quoiqu'il fût un des collaborateurs assidus de l'Encyclopédie (1), se réveilla en lisant l'article Genève dans ce grand Dictionnaire. Touché des éloges décernés à sa patrie par l'auteur de l'article, il fut arrêté par les deux points que nous avons signalés, l'appréciation des doctrines religieuses des ministres genevois, et le conseil d'établir à Genève un théâtre régulier. Il crut de son devoir de protester ; et sans retard il se mit à l'œuvre, écrivant, s'il faut l'en croire, au courant de la plume, dans un donjon ouvert à tous les vents, où il n'avait, en plein hiver, pour se réchauffer, « que le feu de son cœur. »... « Mes compatriotes, dit-il (2), n'ont pas besoin de mes a conseils, je le sais bien ; mais moi j*ai besoin de « m'honorer en montrant que je pense comme eux sur « nos maximes. » Cette Préface est datée de Montmorenci, 20 mars 1758.

La lettre de J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, à .)/. D'Alembert. est au fond, et dans son inspiration principale, un manifeste anti-voltairien. Si l'auteur ne rencontre pas toujours l'expression exacte dans ses insinua-

(\) Voir la Vrcface tic sa Lettre sur lex xpeclacles, éd. de M. Léon Fontaine, p. IWi.

(2) Pré lace.

tions et ses imputations, il ne se trompe pas en croyant deviner d'où partent les coups. Il sent parfaitement l'artifice qui a pour objet de discréditer la foi des ministres en louant leur tolérance, et de transformer les mœurs genevoises, sous couleur de les polir, au moyen des représentations dramatiques. Tl voit clairement qu'il s'agit de détruire à la fois les croyances et l'austérité des mœurs dans la petite république ; et il sait bien quel est l'homme qui ne rêve autre chose, et qui a déjà fort avancé l'exécution de ses desseins. Voilà pourquoi, se faisant l'apôtre des maximes qu'il croit essen- *tielles à la conservation de sa patrie, il prend un ton de censeur et de Caton, qui ne serait guère supportable chez lui, si l'on ne sentait qu'un patriotisme sincère le met en alarme, et non sans juste cause. 11 est évident que Voltaire et D'Alembert conspiraient contre l'esprit de la république genevoise. Rousseau n'avait peut-être pas tort de croire que l'intégrité de l'État n'était point séparable des principes qui l'avaient régi depuis le temps de Calvin ; que la parvulissime république (tant raillée par Voltaire) n'aurait guère subsisté, entre trois grandes puissances, si l'amour de la liberté et l'héroïsme civique n'y avaient été entretenus par le zèle religieux, la vie modesteet lasévérité des mœurs. Lesphilosophesépicuriens. dont Rousseau combattait l'influence, auraient voulu faire de Genève un centre de plaisirs. Rousseau croyait, vraisemblablement avec raison, qu'une ville de plaisirs ne saurait demeurer longtemps une ville libre.

Et c'est pourquoi, d'accord avec ses concitoyens, il aurait voulu entretenir les habitudes de modestie, de travail, d'exercices militaires, qui lui paraissaient la sauvegarde de Genève. Voltaire se serait bien moqué

312 VIE DE VOLTAlTwE

que Genève fût, une fois de plus, escaladée par les soldats du duc de Savoie, ou par d'autres ; mais il était naturel (lue Rousseau, sur ce point, pensât tout autrement que lui.

DÉFENSE DES MINISTRES GENEVOIS. — Il répoud d'abord à D'Alembertsur le premier point, à savoir « la doctrine des ministres genevois en matière de foi. »

« Vous avez, dit-il, fait de ce corps respectable un « éloge très beau, très vrai, très propre à eux seuls 4 dans tous les clergés du monde..., en montrant qu'ils « aiment la philosophie, et ne craignent pas l'œil duphit losophe. Mais, Monsieur, quand on veut honorer K les gens, il faut que ce soit à leur manière et non pas ft à la nôtre... »

Faisant allusion au socinianisme que l'auteur de l'article impute à ces ministres: « Dépareilles imputations, « ajoute-t-il, rarement sans conséquence pour des t laïques, ne le sont jamais pour des théologiens. Je ne « vois pas où l'on peut prendre [des autorités] pour « prouver que les sentiments qu'un corps professe et « sur lesquels il se conduit, ne sont pas les siens... Je ne « prétends pas juger ni blâmer la doctrine que vous a leur imputez ; je dis seulement qu'on n'a nul droit de « la leur imputer, à moins qu'ils ne la reconnaissent, " et j'ajoute qu'elle ne ressemble en rien à celle dont ils « nous instruisent, w

Le débat, sur ce point, se trouvait donc réduit à une • luestion de fait. Les ministres de Genève étaient-ils, oui ou non, sociniens; et comment D'Alembert était-il autorisé à leur attribuer cette doctrine?

La Com[)aunic ti<j> pasteurs s'émut (l). On ^"avi^a d'a-

(1) Dcsnoiresicrres, Volt, aux Dtlices, p. 174.

VOLTAIRE ET LES ENCYCLOPÉDISiTEîi 313

bord de demander une rétractation à l'auteur de l'article, f't ce fut le docteur Tronchin qui lui écrivit à ce sujet. Mais D'Alembert éluda cette requête très courtoise (1). On mit en avant la proposition de s'adresser au gouvernement français pour obtenir satisfaction. Voltaire encourageait vivement D'Alembert à ne faire aucune concession (2), et se raillait avec lui des efforts impuissants des ministres genevois.

Ceux-ci se résolurent enfin à rédiger une déclaration officielle de leurs sentiments. Mais ils ne parvinrent pas à faire une profession de foi qui donnât un démenti catégorique aux assertions assez bien fondées du malin philosophe. Ils se virent réduits à employer, pour définir leur croyance, des termes atténués et enveloppés, qui donnaient prise à leurs adversaires, et qui prêtèrent aux railleries impitoyables de Voltaire et de son complice. Rousseau, dans une note de sdi Lettre sur les spectacleSy prétend que cette déclaration a été reçue par le public « avec applaudissement. » La vérité est que les ministres biaisèrent quelque peu, et que la victoire parut demeurer aux philosophes. Ce fut donc un succès remporté par Voltaire sur Téglise de Genève. Elle demeura convaincue, par les termes mêmes de sa déclaration, de n'oser affirmer dogmatiquement ni l'éternité des peines de l'enfer, ni la nécessité de la révélation, ni

(1) Voir, sur ce point, une correspondance Irès-inlôressanle, insérée dans la Vie intime de Voltaire, p. 173 et suiv.

(2) Il écrivait aussi a Diderot : « On vous engage aussi à demander uneré- « tractation à M. D'Alembert. Il se déshonorerait à jamais, lui et le diction- « naire... On touche à une grande rr-volulion dans l'esprit humain, et on vous < en a, Monsieur, la principale obligation. L'article dont on fait semblant de « se plaindre, est un coup important dont il r.e faut pas perdre le fruit. Il « iléinasfiuc les timemis de l'Eylise, et c'est be.mcoup; il les force ou à »*a- « vilir en reniant leur créance, ou à convenir racitcment qu'on ne les a pas « calomniés. >

celle de croire tous les mystères, ni même la divinité de Jésus-Christ (1). Non que. sur aucun de ces points, elle abandonnât la foi de Calvin ou celle des autres églises protestantes. Au contraire, elle affirmait, sur tous les points mentionnés, son attachement à la doctrine réputée orthodoxe dans les églises avec lesquelles elle était en communion. Mais cela était un peu vague ; sa prudence même, dans la déclaration de ses croyances, favorisait la malice de ses adversaires, qui mirent la Compagnie au défi de dire plus qu'elle ne voulait dire, et par là se donnèrent au moins l'apparence de la victoire. Il y avait d'ailleurs quelques dissentiments dans le corps des pasteurs, et nos philosophes ne manquèrent pas l'occasion d'en tirer un parti même abusif. Enfin Voltaire réussit à faire passer, aux j-eux des gens légers, l'église de Genève pour ce qu'il avait besoin qu'elle fût, pour irrésolue et peu sincère. Cela suffisait à ses desseins (2).

La question des Spectacles.— L'objet principal de la Lettre de J.-J. Rousseau à dWlemhert était de justifier l'exclusion donnée par la cité de Genève aux plaisirs du théâtre,et par conséquent de réfutera fond sur ce point les sentiments de Voltaire et les propositions de D'Alembert. La thèse n'était pas exempte de difficulté. Non

(1) D'Alembert écrit à Voltaire (28 janvier 1758) : « Proposez-leur à signer celte profession de foi de deux lignes : « Je soussigné crois, comme article € de foi, que les peines de l'enfer sont éternelles, et que Jésus-Christ est Dieu, c égal en tout k son P^re > ; vous verrez les pharisiens aux prises arec les c saducéens.et nous aurons les rieurs pour nous. >

(2) Voir dans les Œurre^f complètes de irAletni^erliPirh, Bolin, 1822), l. IV, p. 423 et suivantes, li DManlion de la Compagnie des Pasievrs, du 10 février IT.'iS, avec les noies tt observalions quy ont ajoutées D'Alembert et d'autres (?) critiques. Voir aussi la correspondance de Voltaire et de D'Alembert à la même époque.

seulement Rousseau se mettait en opposition avec le goût général du public lettré pour le théâtre ; mais encore il s'attendait à blesser, derrière D'Alembert, Voltaire lui-même, dont il n'avait nulle envie de se faire un ennemi déclaré. A l'égard de ce maître vivant de la scène française, il prit ses précautions : il eut soin de tempérer, par de brillants éloges à l'adresse de l'auteur de Mahomet et de tant d'autres ouvrages dramatiques, la censure générale du théâtre. Mais, à cela près, il soutint la doctrine la plus austère qu'on pût opposer aux idolâtres des représentations tragiques et comiques, et il y apporta toute la force de son génie et de son éloquence. Le public ne vit pas sans étonnement renouveler, au milieu du siècle de la philosophie, et par un écrivain connu comme auteur dramatique, au moins autant que comme philosophe, la guerre déclarée, soutenue au xvije siècle contre le théâtre par Bossuet, par le prince de Conti, et en général par les rigoristes de la foi catholique. C'était une morale janséniste, ou au moins stoïque ; disons, (si l'on aime mieux ce qualificatif), une morale calviniste, que l'auteur du Devin de Village développait, pour venir au secours du gouvernement genevois compromis par l'habile tactique de Voltaire.

Se plaçant au point de vue dominant de l'intérêt des mœurs, Rousseau examinait si la comédie, en général, contribue et peut contribuer à l'amélioration des hommes ; et si, en particulier, elle pouvait n'être pas nuisible aux mœurs de Genève (1). Son argumentation et ses

(l) On peut remarquer que le docteur Tronchin lui-même était bien d'accord sur ce point avec Rousseau et ses compatriotes. Car voulant prévenir, en 1759, l'établissement d'une troupe théâtrale aux portes de Genève, il écrit

analyses, tantôt très pénétrantes et très fortes, tantôt singulières et même paradoxales, plutôt que solides; ses exemples, choisis hardiment dans les chefs-d'œuvre du théâtre français du siècle précédent et du présent, quelquefois dans les ouvrages applaudis du second ordre; ses observations ingénieuses et souvent piquantes, peut-être misanthropiques, sur les effets produits dans les cœurs par les sentiments étalés au théâtre ; ses considérations sur le trouble apporté dans la vie d'un peuple laborieux par ces sortes de fêtes quotidiennes ; ses remarques sur les acteurs et particulièrement sur les actrices; ses digressions sur le naturel des femmes en général ; tout tendait à prouver que le théâtre ne remédie en rien aux vices ou aux faiblesses de la nature humaine, mais plutôt les aggrave en faisant illusion sur la vanité des bons sentiments qu'il peut produire ; et que, par la peinture séduisante des passions, il excite des émotions ou des tentations contraires au bon état des consciences et de la société. Si la vertu et l'incorruptibilité des mœurs sont les objets auxquels le législateur doit rapporter toutes ses pensées, on peut estimer qu'un gouvernement austère n'a pas grand parti à tirer du théâtre, parce que la scène, même quand elle représente le bien, ne l'enseigne pas d'une manière très efficace.

Quelques réformateurs, il est vrai, ont cru qu'elle peut devenir une école de morale, et prêcher tous les sentiments louables : Diderot était certainement de cet

à Mm» (le Marsan, gouvcni.iiile ili's Enfauls do France : >» Ma palrit*. Madame. < a hcurcu>ement pour elle encore des nuvurs, el c'est loal ce qu'elle a. Se> o meurs liimeiu peul-èlre a sa coiislilniion; mais son bonheur lient a ses € mœurs, dont la conservation est sans doute a' quelle a de plus précieux. > (Lettre du 21 avril 1759. dans La Vie intima de Voltaire, p. 247.

avis, et crut avoir démoutié le tait par l'exemple du Père de famille et du Fils naturel. M3l\^, dans la pratique, les effets de ce genre sont contestables, et le bien que peut produire le théâtre est toujours très mélangé, et de nature surtout imaginaire. Rousseau avait donc la partie belle contre ceux de ses adversaires qui exaltaient le fruit moral des représentations dramatique?. Ils auraient dû, pour ne pas sortir de la vérité, considérer simplement le théâtre comme un lieu de plaisir ou de divertissement, et les œuvres qu'il expose, comme des œuvres d'art, qui n'ont point d'autre utilité que la poésie, la peinture et la musique, et qui servent à cultiver l'esprit, comme tous les travaux des Muses, sans viser directement à rendre les hommes meilleurs. Encore faudrait-il savoir si le théâtre n'a pas des séductions qui lui sont propres, et s'il n'émeut pas le cœur et les sens d'une façon qui peut, en bien des cas, inquiéter les moralistes rigides. Là est véritablement le point délicat, que beaucoup évitent de toucher, parce qu'ils savent bien à quoi s'en tenir ; et Voltaire comptait assurément, pour assurer son triomphe, sur certaines émotions dont il ne parlait pas : il voulait séduire un peuple, et non l'éclairer. Rousseau le devine bien, et c'est pourquoi il s'efforce d'éloigner ses concitoyens du grand séducteur. Il consent bien à offrir les plaisirs du théâtre à un monde d'oisifs, tel que celui de Paris; mais non à un peuple de gens laborieux, économes et simples, comme il conçoit ceux de son pays. Il craint pour eux l'attrait du plaisir, les habitudes de dépense et d'oisiveté; et ses craintes ne sont certainement pas chimériques. Dira-t-on qu'il a tort; qu'il devrait laisser ses concitoyen? aller tout d'un flot vers Voltaire? Alors on

est du parti du séducteur, et l'on ressemble à celui qui, entendant crier au feu, disait tranquillement: « Eh bien, laissez le feu brûler: c'est un beau spectacle. »

Réponse de D'Alembert. — D'Alembert répondit à Rousseau par une lettre ingénieuse et piquante, où il persiflait supérieurement le « citoyen de Genève, » et se gardait bien d'envisager sérieusement la question par son côté moral.

Les pasteurs de Genève sentirent qu'ils avaient de toutes parts les rieurs contre eux. C'en était fait de la discipline de Calvin, comme de sa foi. En acceptant Voltaire sur son territoire, la république de Genève y avait reçu un poison mortel. Elle s'était crue plus sage que le gouvernement français : il ne lui restait plus qu'à payer son erreur. Il fallait que cet homme envahissant se rendît maître partout où il était toléré, et y détruisît tout ce qui le gênait ou lui déplaisait. Il n'y avait pas de puissance humaine capable de tenir contre lui, quand il avait résolu de la ruiner dans l'opinion publique. 11 fallait que ses passions fussent satisfaites et malheur à quiconque essayait d'y mettre obstacle !

Acquisition de Ferney. — Cependant il n'était pas sans appréhensions sur les effets causés par la querelle des spectacles. Il faisait quelques absences, et s'en allait jouer la comédie à Lausanne ; mais il savait qu'à Genève la lettre de Rousseau avait produit beaucoup d'émotion ; et en attendant qu'elle amenât des conséquences qu'on ne pouvait encore calculer, il jugea prudent de s'assurer une installation hors du territoire de la République. C'est ce qui détermina l'achat de Ferney.

« Il m'a fallu absolument être seigneur de Ferney

« et de Tournay, écril-il à Troncliiri (de Lyon), parce « qu'il arrivera infailliblement que les prêtres de Baal, « dans trente ou quarante ans d'ici, voudront me faire « brûler comme Servet et Antoine, et que je veux être M en état de les faire pendre aux créneaux de mes châ- « teaux. J'aime fort les pays libres, mais j'aime encore « mieux être le maître chez moi (1). »

« J'ai acheté, (écrit-il encore), moitié sur le territoire « de France, moitié sur celui de Genève, un domaine « assez agréable, dans le plus bel aspect de la na- « ture (2). »

Installation a Ferney. — Il fit une entrée seigneuriale dans son domaine le 24 décembre 1758 (3), et aussitôt s'occupa d'exercer avec éclat tous ses droits de seigneur, et en même temps de faire valoir ses terres en agriculteur de premier ordre.

Les aventures de l'Encyclopédie. — Pour achever de signaler les conséquences de l'article fameux de D'Alembert, il faut dire encore un mot de ï Encyclopédie. L'article Genève avait fait grand bruit en France, comme en Suisse. Le clergé français et ses amis sentirent bien que les éloges adressés aux ministres de Genève étaient autant de traits lancés contre lui. Les sujets de mécontentement s'amassaient contre ï Encyclopédie. Des grondements précurseurs de l'orage se faisaient entendre. D'Alembert éprouvait des dégoûts et prévoyait pis encore. Il avait envie d'abandonner cet ouvrage, qui lui imposait tant de travail et lui causait beaucoup de déplaisir.

(1) La Vie inlime de Voltaire, p. 209.

(2J Lettre à M. Pilavoine, 25 septembre 1758.

(3) La Vie inlimede Voltaire, p. 216.

Voltaire n'en était que plus ardent à pousser cette entreprise, dont il mesurait le succès sur le mécontentement et les alarmes de ses ennemis. Il allait au-devant des vœux des deux principaux auteurs du Dictionnaire encyclopédique ; il offrait d'écrire des articles sur tous les mots dont on voudrait le charger, et il s'acquittait de cette besogne avec sa diligence accoutumée. II ne prétendait qu'à servir comme manœuvre, comme garçon dans ce grand édifice. « Je vous répète que je « mettrai toujours avec grand plaisir des grains de «« sable à votre pyramide. » Mais aussi ne supporte-t-il pas que D'Alembert parle de se retirer de l'affaire : •< Mais ne l'abandonnez donc pas. ne faites donc pas ce " que vos ridicules ennemis voulaient ; ne leur donnez a pas cet impertinent triomphe (1). »

D'Alembert est indigné de voir l'Encyclopédie et ses auteurs attaqués, avec l'approbation et les encouragements manifestes du pouvoir, dans des articles du Journal de Trévoux, dans des pamphlets et des libelles violents et injurieux (2). Il en est scandalisé et offensé, comme si c'eût été un attentat monstrueux, que les puissances attaquées dans V Encyclopédie cherchassent à se défendre par la plume contre des outrages pertides, commis par le même moyen ; comme si le droit de ridiculiser et de dénigrer des opinions était le privilège exclusif du parti dont lui D'Alembert est l'un des chefs ; ou comme si ce groupe d'écrivains était sacro-saint, et

(I; L. de Volt, à D'Alembert. 19 janvier 1758.

(2^ D'Alembert à Voltaire. 28 janvier lTô8. etc. — An nombre des écrits publics contre les EiicyclopC'diiïtes avec l'appui du (:ouvernement, il Taut mentionner les Mémoires sur les i'acouacft, par lavocat Worcau. Le sornom do CoroMacv resta aux pliiloso|ihes }>cndani qaelqnef 3nn<^cs, et ils s'en amast'fenl beaucoup.

ne devait attendre, en échange des vérités, ou soidisant telles, dont il prétend accabler ce qui lui fait obstacle, que de la reconnaissance et des liommages de la part du roi, du clergé et des parlements. Si jamais une église a été intolérante, c'est assurément celle des Encyclopédistes: elle croit en elle-même d'une telle foi, qu'elle n'admet pas que personne, si ce n'est d'absurdes scélérats, puisse lui résister. Ses adversaires, dont elle ne parle que dans les termes les plus injurieux, sont indignes de toute considération, de toute pitié, de toute justice : il n'y a pas envers eux d'autre devoir que celui de les écraser (écrasons l'infâme !). D'Alembert dénonce les coupables à Voltaire, et celui-ci se charge de l'éci-asement. Le philosophe de Paris envoie à celui de Ferney des listes de proscription, et ce dernier exécute les vengeances communes dans des pamphlets qui seraient souvent atroces, s'ils n'étaient en même temps les plus gais, les plus ingénieux, les plus élégants que le monde ait jamais vus. La malice, portée à ce degré d'excellence, devient une Muse, que les anciens n'ont pas nommée : c'est le sublime dans la méchanceté. On n'avait pas encore reconnu qu'il est possible de porter une grâce presque surhumaine dans l'accomplissement des plus cruelles vengeances. Voltaire a si bien fait, qu'aujourd'hui encore on ose à peine plaider les circonstances atténuantes pour ses victimes, et qu'on s'expose à passer pour un sot et un fanatique, si Ton se permet d'insinuer que ses hautes œuvres ne sont pas toujours des œuvres de justice. Comment s'élever contre tant de force, de gentillesse, de grâce et de génie ? Ne semblet-il pas qu'un homme qui a tant d'avantages pour lui, doit nécessairement avoir aussi celui de la justice et du

bon sens ; et que des gens aussi haïssables et ridicules que ses adversaires (c'est lui qui les peint ainsi), ne méritent à tout jamais que les sifflets et Texécration du genre humain ? Ceux que Voltaire a tués, il les a bien enterrés ; et si parfois on s'avise d'exhumer leurs noms, ils ne paraissent à la lumière du jour qu'avec la marque ridicule dont il a su les affubler : ils sont cent fois plus difficiles à réhabiliter que les victimes de l'Inquisition et des jugements les plus barbares dont l'histoire ait gardé le souvenir. Toute sentence humaine passe pour réformable, excepté celles de Voltaire, comme si ce juge-là n'avait jamais failli.

Omer Joly DE Fleury. — Cependant, avant qu'on eût éprouvé la puissance formidable des coups portés par cet invincible athlète, on essaya de soutenir la lutte contre lui et contre son parti; et plus la secte paraissait redoutable, plus on crut devoir la réprimer par tous les moyens dont le pouvoir disposait. Puisque VEncyclopédie était manifestement un engin d'attaque, manié par une sorte d armée organisée (ce qui devint assez promptement sensible pour tous les gens attentifs) ; il fallait briser la machine pour jouir de la paix. C'est ce que comprit parfaitement un homme qui eut, entre tous, le privilège de s'attirer la haine implacable du redoutable chef du parti philosophique.

Ce petit singe à face de Thersite,

OU, pour l'appeler par son nom, Omer Joly de Fleury, avocat général au Parlement de Paris, prit sur lui de dénoncer au parlement les desseins, et en quelque sorte la conjuration des auteurs de VEncxjclopèdie (6 février 1759) : « On ne peut, disait-il, c se dissimuler qu'il n'y

« ait un projet conçu, une société formée pour soute- « nir le matérialisme, pour détruire la religion, pour « inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des « mœurs. » L'avocat général voyait peut-être les projets plus avancés et plus affreux qu'ils [l'étaient ; mais C'est le propre du zèle d'exagérer. Si les Encyclopédistes et les philosophes avaient été admis à plaider leur cause, ils [auraient sans doute forcé le ministère public à rabattre quelque chose de ses imputations. Mais le siècle ne comportait pas ces débats contradictoires : il ne s'agissait que de mettre, sans discussion, le pouvoir arbitraire en mouvement. L'Encyclopédie subit, au moins en partie, le sort du livre d'Helvétius sur VEsprit, et de plusieurs autres ouvrages, qui furent condamnés aux flammes : les sept volumes du Dictionnaire encyclopédique furent saisis. Le chancelier leur avait déjà retiré son privilège : l'ouvrage paraissait condamné à mourir.

D'Alembert n'y voulait plus travailler ; Voltaire luimême réclamait les articles qu'il avait envoyés pour le huitième volume. Il prétendait que les auteurs devaient se retirer avec éclat, et attendre que le gouvernement les priât de continuer un ouvrage si utile et si glorieux pour la France, en leur garantissant une honnête liberté. Il s'imaginait qu'on obligerait ainsi le gouvernement à entrer en composition ; il parlait encore de transporter l'entreprise en pays étranger, et se remplissait d'illusions que D'Alembert et Diderot avaient grand' peine à dissiper. Il ne lui était pas encore entré dans l'esprit que le gouvernement du roi ne regarderait jamais comme un malheur l'inachèvement d'un ouvrage qui lui causait tant de soucis ; et que le profit

des connaissances de tout genre développées dans VEncyclopédie paraissait acheté trop cher au prix de la destraction des croj'ances auxquelles on pensait que la conservation de la société était attachée. Comme les auteurs, et Voltaire tout le premier, tenaient plus encore à renverser cet antique édifice d'opinions qu'à propager des connaissances utiles sur les arts, les métiers, les sciences, et autres objets regardés comme indifférents, il était bien clair que la mésintelligence ne pouvait être dissipée entre le ministère et les philososophes ; et que la guerre durerait aussi longtemps que Touvrage dont il s'agissait. Voltaire d'ailleurs espérait bien gagner la victoire en formant un parti formidable par l'union des hommes qui marchaient avec lui. Cette ligue était toujours l'objet d'un de ses premiers vœux.

L'armée des encyclopédistes. — t Voilà, écrit-il au « comte de Tressant! , le temps où tous les philosophes « devraient se réunir. Les fanatiques et les fripons « forment de gros bataillons, et les philosophes dispert ses se laissent battre en détail: on les égorge un à un; « et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouil- « lent ensemble, et prêtent des armes à l'ennemi com- « mun. D'Alembert fait bien de quitter, et les autres « font lâchement de continuer. Si vous avez du crédit « sur Diderot et consorts, vous ferez une action de « grand général de les engager à se joindre tous, à « marcher serré, à demander justice, et à ne reprendre n l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur « doit, justice et liberté honnête. Il est infâme de tra- « vailler à un tel ouvrage comme on rame aux galères. »

(1). 13 (étrier 1758.

Sur le dernier point, la comparaison manquait de justesse : car l'Encyclopédie n'était pas une des galères du roi, et le prince ne forçait personne à y travailler.

Mme DE POMPADOUR ET LES ÉCRITS BIBLIQUES DE VOL- TAIRE. — Qui croirait que, dans ces mêmes années, Voltaire ait dû songer à une proposition de le faire cardinal, venue de la part de la favorite du roi, qui, en un sens, était aussi la sienne ? Cette aventure bizarre n'achèvet-ellc pas la singularité du caractère de sa vie ? Le fai^ semble pourtant vrai : c'est Condorcet qui l'atteste (1): pourquoi l'aurait-il inventé? L'infidèle épouse de M, Lenorraand d'Etiolés se sentait vieillir, et s'en apercevait au refroidissement de son royal amant. Elle essaya de se rapprocher de son mari, qui ne s'y prêta pas. Alors elle s'avisa de se faire dévote, (autant qu'elle pouvait l'être), sans quitter la cour. Elle voulut lire des ouvrages édifiants, mais qui fussent' de la main du seul auteur qui convenait à ses goûts. Elle fit donc inviter Voltaire à traduire les Psaumes de David. Tel avait été l'exercice de la vieillesse de plusieurs poètes passablement profanes, comme Desportes : on ne doutait pas que l'auteur de la Eenriade ne dût^beaucoup embellir les chants du roi prophète. Ces poésies auraient été imprimées au Louvre; la vie de la maîtresse du roi serait devenue fort respectable ; et l'auteur de la PuceUe aurait été fait prince de l'Eglise. Quoi de mieux combiné pour toutes les parties; et quelle piquante dérision des choses saintes ! Mais on dut se contenter à moins. Madame de Pompadour devint seulement dame d'honneur de la reine ; le poète se réduisit à mettre en vers à sa façon

(1) Vie de Voltaire, M. Dcsoor, t. I, p. 41.— Cf. Duc de Broglie, Voltaire avant la guerre... \). 190.

VEcclésiaste et le Cantique des Cantiques : c'était bien assez de poésie biblique pour la personne à qui ces ouvrages étaient destinés ; et le vieux Suisse préféra sa vie d'ermite, telle qu'il la menait sur les bords du Léman, à l'esclavage des plus hautes dignités ecclésiastiques. Mais ces promesses étaient-elles assez sérieuses pour le tenter ? Rien ne paraît impossible dans ce siècle, qui ne goûtait rien autant que le paradoxe dans l'indécence ; et personne peut-être ne jugea que la pourpre romaine convînt moins aux épaules de Voltaire qu'à celles de M. de Tencin ou de l'abbé de Bernis.

Il y aurait eu quelque chose de plus propre à le flatter que le chapeau de cardinal : c'eût été la liberté de revenir à Paris. Quelqu'un la lui fit espérer ; mais quand il demanda la permission de s'y rendre, seulement pour des affaires urgentes, elle lui fut refusée net parle comte d'Argenson lui-môme. Il n'y avait donc pas d'illusions à concevoir sur ce point-là (1).

Quant à ses traductions de livres bibliques, voici ce qu'en dit Condorcet (2) : f Lorsqu'ils parurent, les dé- « vots s'imaginèrent » (les dévots ne se trompaient « peut-être pas beaucoup), «qu'il n'avait voulu que paro- 0 dier ce qu'il avait traduit, et crièrent au scandale. Ils « n'imaginaient pas que Voltaire avait adouci et purifié « \e texte ; que son Ecclésiaste étsiit moins matérialiste, « et son Cantique moins indécent que l'original sacré. « Ces ouvrages furent donc encore brûlés. »

Poèmes philosophiques de Voltaire ; Candide, etc., — Ici, Condorcet fait allusion au sort d'autres écrits de

(1) Dcsnoiresterres, Volt, aux Délices, p. 202.

(2) Vie de Voltaire, p. 44.

Voltaire, qui sont de la même époque, et qui ne brillent pas par les intentions pieuses. Ce sont les poèmes sur /a Loi naturelle, sur la Destruction de Lisbonne, et le roman de Candide. Condorcet s'évertue à relever le mérite philosophique de ces ouvrages, étales disculper des reproches qui leur furent adressés. Ses apologies, fort ingénieuses, et superflues pour les philosophes, n'empêchent pas que Idi Loi naturelle ne soit un poème antichrétien, le Désastre de Lisbonne une accusation éloquente contre la Providence, et Candide la satire la plus cruelle en même temps que la plus leste qui jamais ait été composée contre la justice divine, contre tous les pouvoirs, contre les hommes en général, et contre la société telle qu'elle est. Que ces ouvrages, et surtout le dernier, soient des chefs-d'œuvre, chacun dans leur genre, qui le conteste ? Mais ce n'était certes pas des œuvres propres à calmer les ressentiments et les inquiétudes que l'auteur inspirait. Ce sont au contraire des œuvres maîtresses dans le genre auquel le nom de Voltaire demeure attaché, de celles qui ne peuvent être goûtées sans réserve que par les esprits qu'on peut appeler proprement voltairiens: c'est le déisme et le pessimisme, avec la malice, dans toute leur puissance; c'est cet esprit de révolte et de raillerie qui va renverser un monde, et mettre fin à une grande période des opinions et des institutions humaines, en un mot à tout ce qui^repose sur la docilité et la croyance, et qui va s'évanouir devant la crititiqueou la dérision. C'est justement là ce que Voltaire et ses amis appellent le progrès de la Raison.

Voltaire ingénieur militaire. — Pour ne rien omettre des faits invraisemblables qui mettent la vie et le génie de Voltaire hors de toute comparaison, il faut dire

encore que, pendant la guerre de Sept-ans, il se donna beaucoup de mouvement pour faire adopter une machine de guerre de son invention. « Je sais bien, écrit- « il au maréchal de Richelieu, que ce n'est pas à moi « de me mêler de la manière la plus commode de tuer « des hommes. Je me confesse ridicule; mais enfin, si « un moine, avec du charbon, du soufre et du salpêtre, « a changé l'art de la gueD-e dans tout ce vilain globe, « pourquoi un barbouilleur de papier comme moi ne « pourrait-il pas rendre quelque petit service incoa gnito ? (1) t.

Il s'agissait de chars de guerre (qu'il appelle assyriens), au moyen desquels il se flatte de détruire aisément, en plaine, des armées entières. Il en fait, à qui veut l'entendre, la description avec enthousiasme ; il en donne le plan à M. de Florian, oncle du futur auteur d'Estelle et Ncmorin ; il obtient du comte d'Argenson quelques essais de construction de sa machine: il recommande chaudement sa « petite drôlerie » au maréchal de Richelieu, son héros. Malheureusement pour lui, aucun homme de guerre ne partagea son enthousiasme pour son invention meurtrière ; et il demeura un vainqueur in petto, comme un pacificateur en imagination.

Le Théâtre de Monrion. — 'JjCs succès de théâtre restaient plus sûrs pour lui que tous les autres. Sur son théâtre de Monrion, où il rassemblait non-seulement des philosophes et toute la bonne société de Lausanne, mais encore «des ministres du saint Évangile» jusqu'au nombre de douze, < avec tous les petits proposants », il faisait représenter V Enfant proiliguc, pièce t tirée, disait-

(1) Lettre du 28 juin 17r.-.

il, du Nouveau Testament » (dont il n'y a pas trace dans cette comédie de pure invention) ; après quoi, il donne « pour dessert un opéra-boufre. » En même temps, il remaniait s<xZulime, autrefois abandonnée, et en faisait une Fanime, que Paris réclamait à grands cris, mais qu'il gardait pour son théâtre suisse, beaucoup meilleur, à son dire, que celui de Paris.

Les ministres de Berne n'avaient rien à lui refuser, non plus que ceux de Lausanne. Plusieurs s'étaient rendus ses complices dans l'œuvre de V Encyclopédie, et envoyaient pour ce Dictionnaire, sur des matières religieuses, des articles dont la hardiesse effarouchait même D'Alembert. Il n'était ni difficile ni dangereux, pour des pasteurs protestants, établis en pays étranger, de satisfaire leur animosité contre tout ce qui tenait au culte catholique : Voltaire jouissait de leurs articles comme s'il en eût été l'auteur; et quelquefois il l'était^ sous le pseudonyme, au moins dans une certaine mesure. Il faisait ainsi la guerre sans péril, et avec délices, au moyen de troupes auxiliaires. « Il faut, disait-il, « que le feu de la vérité porte la lumière dans les yeux a de tous les hommes honnêtes et brûle les yeux des « tyrans. » Mais il aurait aussi bien pu signer ces articles lui-même : il n'en aurait pas été accusé plus qu'il ne l'était, quoiqu'ils ne portassent point son nom.

L'amiral B^ng. — Mentionnons encore, parmi les incidents de sa vie à cette époque, un trait qui lui fait honneur en montrant que, si son génie inquiet l'obligeait à s'ingérer dans tout, c'était souvent avec les intentions les plus généreuses. On sait que le seul succès, à peu prcs, qui releva la France à ses propres yeux dans cette désastreuse guerre de Sept-ans, fut la

conquête de l'île deMinorque, accomplie par Richelieu après la victoire navale remportée sur les Anglais par Idmiral de LaGalissonnière.le20 mai 1756.L'orgueil britannique ne put se résigner à l'affront d'une défaite sur mer infligée par les Français.

Il fallut offrira la fureur populaire une victime expiatoire. Ce fut l'amiral Byng. Traduit devant une cour martiale, il devait évidemment perdre la vie. A cette nouvelle, Voltaire s'émut. 11 avait connu l'amiral en Angleterre : il entreprit de le sauver. Il intéressa dans son dessein son héros, le maréchal de Richelieu, qui écrivit, pour les juges de Byng, un très honorable témoignage de la conduite du malheureux amiral. Voltaire adressa aussitôt cette pièce^ avec un billet de sa main, à l'accusé. C'était tout ce qu'il pouvait faire. La sentence était prononcée d'avance. Byng fut en effet fusillé le 14 mars 1757; mais non sans avoir adressé ses remerciements au poète et au maréchal, « guerrier si généreux » {so gênerons a soldier (1). Voltaire pouvait dire de lui-même et de son héros : c L'honneur est sauf. »

Il était bien difficile qu'un homme de son caractère quittât le charmant pays de Lausanne, où il avait goûté des joies si diverses» sans y laisser le souvenir d'âpres démêlés, qui contribuèrent sans doute à l'en détacher.

Apologie de Saurin par Voltaire. — Il en eut

même avec son ami Polierde Bottens, premier pasteur

de Lausanne, à propos de la mémoire de Joseph Saurin,

mort en 1737, et dont il n'était pas obligé de s'occu-

(1) L. de VoUairc à Thiériot. 2 juin 17:>7.

per (1). Mais en songeant au Catalogue des Ecrivains du siècle de Louis XIV,'i\ s'avisa qu'il pourrait à la fois réhabiliter le nom de Saurin,morten philosophe aprèsavoir été pasteur dans le pays de Vaud, et porter de nouveaux coups à la mémoire du malheureux poète J. -Baptiste Rousseau, dont Saurin avait été l'adversaire dans le fameux procès des couplets satiriques (2). Il fit donc son enquête sur Saurin dans le pays où il avait vécu, et introduisit en sa faveur un carton dans les exemplaires non vendus de son Histoire générale.

L'historien est-il bien équitable dans tout ce qu'il a écrit à ce sujet? On a lieu de croire qu'il ne fut pas même honnête, s'il est vrai qu'il se permit des suppressions de pièces (3). Au moins il souleva une petite tempête dans le monde ecclésiastique de Lausanne, compromit trois pasteurs, et abusaprobablement de sa familiarité avec le premier, Polier de Bottens, pour lacérer un registre officiel, qui contenait des pièces contraires à sa thèse. De là sa brouille avec ce fidèle ami, laquelle fut suivie d'une rupture avec toute la famille de Polier,et ensuite avec celle de M. de Brenles(4).

Querelle avec Haller. — Une seconde querelle s'engagea entre lui et son voisin Haller,qu'on appelait, à cause de sa haute taille, le grand Haller. Ce fut à

(1)11 fut sollicité par le poète Saurin, fils de l'ancien pasteur, de prendre, dans sonHistoire géneraleM défense du père,. qui avait été cependant reconnu, de son propre aveu, coupable de larcins commis au château de Berchère, lorsqu'il était pasteur de la paroisse, au bailliage d'Yverdon [La Vie intime de Voltaire, p. 223, et suiv. — Lettre à M. Saurin, 1757. mois de mars.)

(2) Voir dans les Écrivains du Siècle de Louis XIV, les articles de La Motte-Houdart et de Saurin.

(3) Voir Voltaire aux Délica, p. 305, et suiv. — La Vie intime de Voltaire, p. 235, 236.

(4) La Vie intime de Voltaire, p. 237.

propos de Grasset, ce libraire très justement décrié, que Voltaire avait déjà fait, pour son intérêt personnel, bannir de Genève, et qui se trouvait établi à Lausanne. Voltaire eût voulu l'en faire chasser de même, pour y avoir publié (octobre 1758) un recueil intitulé La Guerre littéraire ou Choix de quelques pièces de M. de V*** (1). Ce recueil ne contenait en vérité que des pièces authentiques, mais habilement choisies pour nuire à l'auteur. Les démêlés de Voltaire avec Grasset nous intéressent médiocrement. Mais comment notre poète trouva-t-il, à propos de ce très peu estimable agent de publicité, moyen de se brouiller avec un homme tel que Haller, une des gloires de la Suisse ?

Il voulut que le poète des Alpes, le grand naturaliste, servît, à titre de notable personnage du pays de Vaud, son ressentiment contre Grasset, et pesât de tout son crédit sur les magistrats, pour accabler le malencontreux libraire. En vain Haller invoqua les principes de liberté qui régnaient dans son pays (2). Rien ne put calmer Voltaire. Il fallait qu'on épousât ses passions, et qu'on servit aveuglément ses intérêts dès qu'il le demandait. Haller se défendit ; une correspondance aigredouce s'engagea entre ces deux philosophes si dissemblables (3) ; la brouillerie commença presque avec les relations entre eux. Il demeure malheureusement prouvé que Voltaire ne pouvait se trouver bien que là où il ne rencontrait que des complaisants et des serviteurs enthousiastes. Si les deux célèbres écrivains parvinrent

(1) Voltaire aux Délices, p. 310 et suiv. — La Vie intime de Voltaire p. 226, suiv.

{2t Voltaire aux Délicex, p. 316 et suiv. — La Vie intimede Voltaire, p. 929.

(3) Voir cette correspondance chez Desnoiresterres. Volt, aux Delicet, p. 31.'), cl suiv: et dans La Vif intimede Voltaire, p. 22-2735.

à une apparence de réconciliation, ce ne fut qu'à titre d'émulés en agriculture.

Voltaire commençait, plus ou moins sincèrement, à ne priser entièrement que la culture de la terre : il feignait d'être avant tout gentilhomme agriculteur, sans renoncer au titre de gentilhomme ordinaire du roi de France, que M. de Bernis, devenu premier ministre, s'était empressé de lui reconnaître officiellement. Qu'était-ce aux yeux du fils du notaire Arouet, qu'un savant naturaliste et un poète suisse, en comparaison d'un comte de Tournay, gentilhomme de la chambre du roi très chrétien? (1) Qu'était-ce surtout qu'un gros bonnet de Berne, qui se dispensait d'obéir aux requêtes d'un si grand personnage offensé ? Décidément, il avait assez de Lausanne (1759).

Nous savons déjà par quelle prétendue nécessité Voltaire avait acheté Ferney : il lui restait à y jouer au complet le rôle de seigneur.

(1) Ce sont les titres dont il signe une lettre à Haller. [La Vie intime de Voltaire, p. 228.)

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