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La vie et les oeuvres de Voltaire

Les troubles politiques de Genève. — Voltaire et J.-J. R,oussEAU. — Tandis que les visites des adorateurs de Voltaire se succédaient à Ferney, la république de Genève ressentait des agitations politiques auxquelles le remuant patriarche n'était pas aussi étranger qu'il faisait semblant de lètre. Il avait été très fortement recommandé au Magnifique Conseil par le duc de Clioiseul, dès 1759(1) ; ce qui, son caractère étant donné, lui

(1) Voir Icà fil'c.es, apud Dcsnoircslcrri'S, Volt, et ].-.!. Kousscau, p. 299.

VIE DK VOLTAIHE. — T. II. 1

constituait un titre, sinon pour s'ingérer dans les affaires de l'Etat (il avait trop de finesse pour s'y prendre ouvertement),du moinspour exercer une inflaence,qu'il jugeait discrète, sur les esprits des citoyens, avec le double prestige de ses relations dans l'élite de la société genevoise et de la faveur dont il était supposé jouir dans les conseils du roi de France.

Il avait toujours entretenu des rapports presque familiers avec les résidents de France à Genève : c'est dans son château de Ferney que l'un d'eux, M. de Montpéroux, avait célébré son mariage (19 sept. 1760) (1). M. Hennin, qui lui succéda en 1765, devint un correspondant assidu, et une sorte d'ami intime du patriarche de Ferney. Voltaire se regardait comme chez lui dans la maison des représentants de la France ; et des faits positifs prouvèrent bien que M. de Choiseul et M. de Praslin, son beau-frère, l'écoutaient en certaines occasions. Le patriarche prit donc petit à petit l'air d'un agent ofticieux du roi auprès de la parvulissime, et put quel(]uefois lui faire ou du bien ou du mal. Il ne lui en fallait pas davantage pour se rendre in)portant, quoique sans aucun litre officiel. Les (Genevois d'ailleurs voyaient passer chez lui tant de personnages considérables par leur qualité ou leurs fonctions, qu'il était bien difficile qu'ils ne lui accordassent pas toute l'importance qu'il pouvait se donner ou se laisser attribuer.

Jean-Jacques Rousseau condamné a Genève. — Mais ce fut d'abord par l'etfet de ses querelles littéraires qu'il eut une certaine part dans les émotions de la république de Genève. Nous ne parlerons pas des troubles de la

(1) La \'if iiiliiiie de Voltaire, p. 275.

cité antérieurs à ceux dont Jean-Jacques R.ou?seau fut la cause première.

Emile, qui parut peu de semaines après le Contrat Social (1), (en mai 1762j, avait à peine été frappé à Paris par le Parlement, sur le réquisitoire d'Omer Joli de Fleuri, l'ardent ennemi des philosophes, (9 juin 1762), que le livre était condamné par les magistrats genevois à « être brûlé avec infamie », et qu'un décret de prise de corps était lancé contre l'auteur, (18 juin). C'était comme un écho des sentences de Paris. Mais pourquoi le gouvernement de Genève se comportait-il comme un simple suppôt des pouvoirs de France? Il y avait dans ce fait un mystère que la postérité a pu pénétrer mieux que les contemporains (2). Nous avons tout lieu de croire qu'une pression fut exercée par le ministère des affaires étrangères de France, pour mettre en mouvement les autorités genevoises. Il est hors de doute que cette condamnation, prononcée sans examen, et si rude, était une violation des lois et des mœurs d'un pays libre, et qu'elle ne pouvait guère manquer de soulever des protestations, qui en effet se firent jour.

Rousseau, heureusement inspiré, (sinon exactement averti), lorsqu'il s'enfuit de France pour éviter une arrestation, s'était bien gardé de se rendre à Genève, où le même sort lui serait infailliblement échu. « Je savois, « dit-il, que le ministère de P>ance, encore plus puis- « sant à Genève qu'à Paris, ne me laisseroit pas plus « en paix dans une de ces villes que dans l'autre, s'il

(1) Le t'on/ra/ Soff'û/, (iil Rousseau {Confessions P. 11, I. xi, KCS,, « paroi un mois ou deux avant VEmile. 2 (î) Voir Desnoircslcrrcs, Voltaire et J -J Uo>isseau.\\. 30S.

« avoit résolu de me tourmenter (1). » Que ne savait-il pas, à en juger par ses soupçons rétrospectifs ? Cependant, il n'articule rien de précis. Mais nous savons qu'il accusait résolument Voltaire, ainsi que Grimm (2), de mener contre lui une énorme conspiration, formée de tous ses ennemis de Paris et de Genève. Son génie romanesque et soupçonneux a bien pu lui faire voir comme en pleine lumière des choses qui n'existaient pas. A la vérité, si le seigneur de Ferney eût pris la résolution de traduire en actes toutes les méciiancetés qu'il a écrites sur l'auteur de la Nouvelle Héloise et d'Emile, les moyens ne lui auraient pas manqué pour le faire chasser de partout. Mais rien ne prouve qu'il ait jamais eu un pareil dessein (3) : il y a souvent loin, même chez Voltaire, des paroles à l'action.

Quoiqu'il en soit, Jean-Jacques fit bien de ne pas atlïonter les périls qu'il aurait courus à Genève. « En « partant de Montmorency pour la Suisse, écrit-il (4), « j'avais pris la résolution d'aller m'arrêter à Yverdun « chez mon bon vieux ami M. Roguin. » Et c'est ce qu'il fit : là il était sur le territoire de Berne. Il y apprit la sentence prononcée contre lui à Genève. « Je trem- « blai, dit-il, qu'une si manifeste et criante infraction « de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens, « ne mit Genève sens dessus dessous. J'eus de quoi me « rassurer, tout resta tranquille (5). »

Emotions a Genève. — Pus très tranijuille ! Les mur-

(1) Confessions, P. U.iiv. xi (1762).

Ci) Confessions, V. 11, liv. x, (1758).

(3) Voir DesnoircsUTiYS, Voltaire et J .-J . Koiisseau, p. 307-suiv.;318suiv.

(1/ Confessions, II, xi iT.) Confessions,!'. \l, 1. xii

mures furent d'abord assez discrets; mais Jean-Jacques avait des amis à Genève, et même dans le Consistoire ; une grande partie de la bourgeoisie était pour lui ; on s'indignait que les doctrines de ses livres lui eussent attiré des peines si disproportionnée.-, tandis que les ouvrages manifestement impies de M. de Voltaire s'imprimaient librement à Genève, au su et vu de tout le monde; on s'étonnait que la faveur du Conseil ne fût que pour un homme qui, disait quelqu'un d'assez considérable (1), « a fait à Genève plus de déistes que Calvin « n'y a fait de protestans ; » pour un étranger auquel on « a accordé une retraite dans un temps où toute l'Eu- « rope la lui refusait; etc. » (2).

Ces plaintes auraient pu être signées par Rousseau lui-même : elles impliquent cette opinion, peut-être gratuite, que la cabale de l'homme de Ferney a pu seule pousser leConseil à prendre dételles mesurescontre* un « citoyen de la Républi(]ue qui a jusqu'à présent bien « mérité d'elle par ses démarches et par ses écrits. »

Le Conseil, par sa sévérité, intimida ceux qui l'accusaient d'être de connivence avec Voltaire ; Rousseau attendit toute une année le soulèvement des citoyens, qu'il avait espéré, quoi qu'il en dise. Las de l'attendre, il écrivit, le 12 mai 1763, une lettre, par laquelle il abdiquait ses droits de bourgeoisie et de cité dans la ville et la république de Genève.

Les représentants et les négatifs. — Cet acte mit le feu aux poudres. Des représenlations furent adressées

(1) Lettre du colonel Pictot, apwrf. Dcsnoireslerrc, Voltaire rf J .-J . Boufseati, p. 317.

(3) Desnoiri'stcrrc?, Vullaire et J .-J . liousscau, p. 317.

au Conseil des Vingt-cinq par les partisans de Rousseau : on y demandait la convocation d'un Conseil général» pour examiner la condamnation portée par le Petit Conseil. Celui-ci répondit qu'en matière criminelle, il possédait un droit souverain ; et opposa aux réclamations des représentants le droit négatif, qui lui permettait de ne laisser porter devant le Conseil général que les questions qu'il jugeait à propos de faire débattre en cette forme. Deux factions se formèrent, celle des Représentants et celle des Négatifs (1). Le procureur général, Robert Tronchin, publia, en faveur des Négatifs, des Lettres écrites de la Campagne, qui obtinrent le plus grand succès. Rousseau répondit, quelque temps après, par ses célèbres Lettres écrites de la Montagne (1765).

Il regardait avec raison les Troncbin comme unis do sentiments avec Voltaire; mais il se trompait en les considérant comme les instruments de sa méchanceté. Cette supposition Tentraîna à dire ou à écrire des choses regrettables: ses imputations mal fondées attirèrent sur sa tête les foudres de l'implacable |)atriarche de Ferney. Quant à la haine qui régna dorénavant entre eux, rien de plus avéré ; quant aux torts respectifs, rien de plus difficile et de plus inutile à débrouiller. Il demeure pourtant établi que Voltaire fit quelques démarches pour se rapprocher de Rousseau (2). Etaient-elles bien sincères ? C'est ce que nous ne pouvons affirmer ; mais Jean-Jacques ne les crut pas telles; et sa hauteur rendit toute réconciliation impossible. D'ailleurs, dans ses Lettres de la Montagne, en attaquant très fortement les ministres genevois, ce qui dut faire grand plaisir à

'D La Vie intime de Voltaire, p. 301.

(2) Voir Dcsnoirestcrrcs, Vollaire cl J.-J. Rou.iseau, p. 332-suiv

Voltaire, il ne se refusa pas la satisfaction de lancer une épigramme contre les philosophes, crinie irrémissible aux yeux du chef de la secte philosophique.

« Je ne sais, écrivait Rousseau (1), pourquoi l'on veut « attribuer au progrès de la Philosophie la belle morale » de nos livres. Cette morale, tirée de rÉvangile, étoit « chrétienne avant d'être philosophique. Les chrétiens » l'enseignent dans la pratique, je l'avoue; mais que (( font de plus les Philosophes, si ce n'est de se don- « ner à eux-mêmes beaucoup de louanges, qui, n'étant ■< répétées par personne autre, ne prouvent pas grand' « chose, à mon avis, i

A ce passage, il en faut ajouter un autre, qu'on lira dans la Cinquième Lettre, et qui commence ainsi : « Ces « Messieurs voient si souvent M. de Voltaire. Comment « ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance (ju'il « prêche sjns cesse, et dont il a quelquefois besoin? S'ils « l'eussent un peu consulté dans cette affaire, il me pa- « rait qu'il eût pu leur parler à peu près ainsi. » Suit un discours sur la tolérance, prêté par Pwousseau à Voltaire, et qui dut provoquer, chez le malin personnage, plus d'une grimace de mécontentement.

Rousseau ne pouvait donc s'accorder ni avec les catholiques, ni avec les protestants, ni avec les philosophes. Comme il était jaloux de conserver à l'égard de tous les partis, ainsi que de toute personne, son indépendance ombrageuse; rien n'était plus facile que de le faire passer pour un homme insociable, pour l'ennemi du genre humain: c'est à quoi Voltaire s'applicjua; et l'on n'a pas besoin dédire s'il y réussit.

iW Troisième Lellre [sur les miracles'.

La vie de Rousseau y prêtait bien quelque peu. L'exiguité de ses ressources, entretenues seulement par un travail assidu, et son goût pour une extrême simplicité, qu'il regardait comme très philosophique, le mettaient assez naturellement de pair avec les gens de la campagne et les petites gens, dont il ne fuyait point la société, et dont il se faisait aimer par son alTabilité et ses modestes bienfaits Tout cela formait un contraste éclatant avec la vie opulente du seigneur de Ferney et avec la variété des plaisirs qu'il offrait à la foule brillante attirée par lui dans ses châteaux. Chacun de ces deux personnages prêchait sa morale par son exemple, l'un une morale stoïcienne ou Spartiate, l'autre un épicurisme de grand seigneur. La vie de chacun des deux semblait un reproche tacite à la vie de l'autre : Rousseau, par ^es mœurs, paraissait condamner le faste du patriarche de Ferney, comme peu philosophique; et l'autre qualifiait hautement de cynisme Ja pauvreté respectable et l'austérité un peu déclamatoire de l'auteur de la Lellre à D'Alemhert. Voltaire n'estimait donc pas qu'il eût encore réglé son compte avec l'apologiste du puritanisme genevois, bien qu'il se vantât, en ricanant, d'avoir pcTueriHes mœurs de la cité de Calvin.

Aventures de J.-J. Rousseau en Suisse. — Rousseau ne put, comme il en eut l'envie, fixer son domicile à Yverdun. Il en fut expulsé par un ordre du sénat de Berne, excité, à ce qu'il pense, par les dévots calvinistes (l), mais où il croit toujours sentir l'action de M. de Choiseul (2). Alors il s'avisa de passer dans le comté de

(1) Confession)!, P. II, 1. XII (1762).

(•2) < Je voyois la France inilucr en secret sur tout ce qui m'arrivoit à

Neufchàtel, qui appartenait au roi de Prusse. Il s'y vit eneouragé par le représentant du roi, Georges Keith, ordinairement dési^iné sous le titre de Mylord Maréchal, et chargé du gouvernement de Neufchàtel. Il se transporta donc à Motiers, dans le Val-Travers, et y jouit, tant qu'il y demeura, de l'amitié quasi paternelle du gouverneur, et de la protection déclarée du roi philosophe. 11 y reçut même des lettres de naturalisation, qui lui firent croire qu'il avait trouvé une seconde patrie et un refuge assuré (1). En même temps, il éprouvait la plus grande joie en se voyant admis à la communion par le pasteur MonlmoUin (2).

Lettres de la Montagne. — Mais cette paix fut troublée par la publication des Lettres de la Montagne (1765); et, quoi qu'en pense l'auteur, onn'estpas surpris qu"un ouvrage d'une telle vigueur de principes et d'une si grande force de raisonnement, lui ait attiré Tanimadversion non-seulement des pasteurs, mais de tous les fervents protestants. Il se vit donc bientôt en butte à des persécutions populaires, et insulté toutes les fois qu'il sortait de sa maison. Cette maison finit môme par n'être plus pour lui un abri sûr. Il raconte éloquemment une attaque nocturne dont il fut l'objet, et qu'il appelle résolument sa lapidation (sept. 17G5) (3). Nous ne nous arrêtons pas sur les doutes légitimes que soulève le récit de cette aventure, où assurément l'imagi-

* Berne, à Genève, à Neufchàtel, et je ne croyois avoir en France aucun cn- <c ncmi puissant, que le seul duc de Choiscul.» Ibid. (1765). On peut reinar<|uer, a ce propos, que .M. île Choisi'iil pouvait être truvailié par Voltaire; mais nous ne trouvons pas de laits précis

(1) t'on/"(?*,v!o«.^ P. II, I. XII (1765*,

(21 Ibid.

3) Confessions, II, xii.

nation de Rousseau lui a causé plus de mal que les pierres dirigées contre lui. Mais il crut nécessaire de quitter Motier-Travers, après y avoir passé deux ans et demi.

Il se transporta dans l'ile de Saint- Pierre, c'est-àdire en un ilôt d'une demi-lieue de lour. situé dans le lac de Bienne, et qui ne renfermait qu'une maison, celle du régisseur. La description célèbre qu'il a laissée du bonheur dont il jouit en ce séjour (1), nous dispense d'en parler. Il en fut encore chassé, sur Tordre du gouvernement de Berne, dont on a peine à s'expliquer l'acharnement contre un homme assurément inoffensif, surtout quand on rapproche ce fait de la tolérance du gouvernement de Genève à l'égard d'un autre écrivain, dont les ouvrages étaient, sans aucun doute, plus nuisibles à la religion, et même à la paix publique, que ceux de Rousseau. Il est donc naturel de soupçonner, avec ce dernier (■2), que les recommandations malveillantes de Voltaire n'étaient pas sans exercer quelque influence dans un pays où cet homme séduisant comptait de nombreux et importants amis (3).

Au moins Voltaire en personne poursuivit-il avec une sorte de rage l'auteur des Lettres de la }lo)itagne. A côté des écrits polémiques auxquels ces lettres donnèrent

(1) Confessions, II, m.

(2) Voir Desnoircsterres, Voltaire et J.-J Rousseau, p. a'.6.

(3) < Rousseau est un giand fou, écrit Voltaire (â d'Argental, 24 janvier « 1766);, et un bien méchant fou d'avoir voulu faire accroire que j'avais assez « de crédit pour le persécuter, et que j'avais abusé de ce prétendu crédit. Il « s'est imaginé que je devais lui lairc du mal. parce qu'il avait voulu m'en

< Jaire Parlez, je vous prie, de celle extravagance a Tronchin, il vous...

c fera voir que Rousseau est non seulement le plus orgueilleux de tous les <■ écrivains médiocres, mais qu'il est le plus mallionnête homme. > On voudrait n"a>oir point de raisons pour se défier des démentis de Voltaire, comme de SCS accusations.

LES PllOGRÈS DE FERNEY 11

occasion (1), il faut signaler une brochure intitulée Le Sentiment des citoyens (1764J, où Rousseau ne balança pas à reconnaître la main du pasteur Vernes, à qui il fit une querelle à ce sujet (2). Le pamphlet était de Voltaire.

Le sentiment des citoyens. — Il débutait en ces termes :

'> On a pitié d'un fou; mais quand la démence devient « fureur, on le lie. La tolérance, qui est une vertu, sert rait alors un vice.

« Nous avons plaintJean-JacquesRousseau, ci-devant « citoyen de notre ville, tant qu'il s'est borné dans '< Paris au malheureux métier d'un bouffon qui recevait i< des Hasardes à l'Opéra, et qu'on prostituait marchant '( à quatre pattes sur le théâtre de la Comédie. »

Ce début permet de deviner le reste, i\m n'est qu'un tissu d'injures et de calomnies atroces contre Rousseau. Citons au moins la conclusion :

■• Il suffit d'avertir que la ville qu'il veut troubler le « désavoue avec horreur. S'il a cru que nous tirerions « l'épée pour le roman d'Emile, il peut mettre cette '( idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. « Mais il faut lui apprendreque si on châtie légèrement «un romancier impie, ou punit capitalement un vil < séditieux (3). »

En écrivant cet odieux factura, Voltaire s'est-il jamais rappelé ce qu'il avait écrit tant de fois contre les au-

(1) Di'snoircsterrcs, p. 330.

(2) Ibid., p. 350.

(3) Voltaire prétendit même pronvcr que Rousseau avait organisé un complot contre le s;ouvernenicnt di- (J'nfcvc. C'était a(iparcminoiit pour lui attirer cette peine capitale dont il est ici fait mention. (VoirDesnoiresterrcs, p. 349.

teurs de libelles ? Non sans doute ; car tous les droits existent naturellement pour lui, sinon pour les autres. Cependant cet abominable pamphlet ne satisfit pas l'humeur vindicative de l'apôtre de la tolérance. Il composa encore contre Rousseau un poème héroï-comique intitulé La Guerre civile de Gaiève. qui ne fut publié qu'en 17(8, nous dirons tout à l'heure comment.

La guerre civile de Genève, poème. — Ce poème burlesque fut écrit, au moins en partie, pendant que Rousseau était encore à Motiers-Travers : le texte et les notes en font foi, quoique les faits dépassent cette date.

Jean-Jacques y est peint sous les couleurs les plus affreuses :

Pétri d'orgueil et dévoré de fiel,

Il fuit le monde, et craint de voir le ciel.

Il vit dans un antre sauvage avec « une hideuse sorcière », (c'est la pauvre Thérèse Levasseur) :

L'infâme vieille avait pour nom Vachine ; C'est saCircé, sa Didon, son Alciiie.

L'aversion pour la terre et les deux Tient lieu d'amour à ce couple odieux.

Tous deux se repaissent

Du seul plaisir de nuire au genre humain.

Nous ne prendrons pas la peine d'analyser cebadinage, imité, prétend l'auteur, de la Secchia rapita deTassoni, mais où les intentions haineuses tiennent lieu des grâces grivoises de la Piicelle. Pour la méchanceté. Voltaire seul était capable d'écrire ce poème; pour l'élégance dans le dévergondage, on n'y retrouve pas tout le génie

de l'auteur. Il ne l'avait certainement pas écrit sans avoir le dessein de le publier : cette retenue aurait été trop contraire uses habitudes. Cependant il ne jugeait pas le moment opportun, pendant les troubles qui menaçaient d'ensanglanter Genève.

La Haiu'E a Ferney. — Mais il reçut en ce temps la visite du jeune La Harpe, qui devint son disciple et comme son enfant de prédilection. Celui-ci, avec sa femme, demeura longtemps à Ferney, dans la fin de Tannée 1767. et y revint au commencement de 17G8. L'auteur de la Guerre de Gemve ne put se retenir de lui lire son nouvel ouvrage; et quelques mois après, Voltaire apprenait que des copies de cette œuvre circulaient à Paris et à Genève, où elles faisaient scandale (1). La Harpe avait tout simplement dérobé le manuscrit avec un autre encore (-2), et vraisemblablement par la connivence de M'"^ Denis, qui avait déjà sur la conscience d'autres péchés de ce genre. Le patriarche, justement irrité, fit maison nette (3j. La IJarpe, sa femme, et mêmeM^e Denis, furent congédiés sans cérémonie. La nièce emmena avec elle « la petite Corneille » et son mari, M. Dupuis. Le vieillard resta seul, abandonné de toutes ces personnes qui n'avaient depuis longtemps vécu que de ses bienfaits. On lui laissaitsonsecrétaireWagnièreetsonaumônier.le P. Adam, jésuite qu'il avait recueilli après la déconfiture de la Société, pour lui dire la messe, faire sa partie d'échecs, lui rendre toute sorte de petits services, et spécialement lui servir de plastron. Ainsi abandonné, à l'âge de soi-

(1) La Vie inlime de Voltaire, \t. 413.

(2) Ci'lui (I. .s Meiiioire.i du Voltaire (3, La Vie inlime île V. p, 415 cl suiv.

xante-quatorze ans, Voltaire se trouva d'abord joyeux de sa liberté : il allait pouvoir, sans être dérangé, se livrer à ses travaux d'apostolat anti-religieux. Il fut assez longtemps avant de se raviser et de rappeler les exilés, c'est-à-dire Mme Denis, qu'il entretenait, pendant ce temps, fort généreusement à Pans (1). Sans elle, en effet, comment travailler, tout en recevant l'Europe entière dans son château et à sa table? Il était d'ailleurs l'homme le moins sujet aux susceptibilités rancunières, à l'égard des gens qu'il aimait, comme le moins capable de pardonner à ceux qu'il avait pris en aversion. Ce n'était pas en général son naturel de se conduire par raison et par justice. Son goût et ses passions étaient ses seules lois. Jura negat sibi nata, dit le poète Horace en parlant d'Achille.

Les troubles de Genève. —Toutes ces aventures, et d'autres encore, se passaient pendant que Genève était déchirée par la guerre civile, si l'on peut appeler ainsi des agitations où il n'y eut pas une goutte de sang versée. Mais si les dissentiments des citoyens n'eurent pas de conséquences plus tragiques, il faut sans doute l'atribuer à l'interv^ention des puissances étrangères.

La médiation. — D'après une convention datant de 1737, lorsque les troubles nés dans la cité n'j- pouvaient être apaisés p.ir les moyens réguliers, les puissances garantes, (à savoir la France et les cantons de Berne et

(1) Ces affaires snnl ix|)OS(''CS en (ii'tail dans la Vie intime de Voltaire, avec la rnircspondanco de M"" Denis el de M. Hennin, dom elle lit son ho niniede conliancc. M"' Denis revint à Ferney au mois d'octobre 17G9, après une absence d'au moins huit mois. (Dcsnoire^ierres, Voltaire el Génère), p. 292). Tout fut aussitôt oublié

LES PROGRÈS DE FERNEY lû

de Zurich), étaient appelées à y jouer le rôle de médiatrices. En 1765, les désordres parurent as?ez graves pour Justifier le recours à une médiation (l).*.Le résident de France, M. de Montpéroux, vint à mourir (9 septembre); M. Hennin le remplaça (J).

Interventiox de Voltaire. — Mais en attendant son arrivée, le seigneur de Ferney se constitua pacificateur, de son autorité privée. Il écrit à son ami d'Argental (3) :

« Plusieurs membres du conseil de Genève et plu- « sieurs citoyens sont venus tour à tour chez moi, et " m"ont exposé les sujets de leur division. J'ai pris la « liberté de leur proposer des accommodements... J'ai " mis par écrit un petit plan de pacification qui me pa- « raît clair et très aisé à entendre par ceux qui ne sont • pas au fait des lois de la parvulissime république de f Genève...

« Mon seul mérite, si s'en est un, est de jouer un rôle " diamétralement opposé à celui de Jean-Jacques, et de « chercher à éteindre le feu qu'il a soufflé de toutes les « forces de ses petits poumons...

« Si M. le duc de Praslin approuvait ce plan, je le pro- « poserais alors au Conseil de Genève, et ce serait un pré- « liminaire de la paix que M. Hennin ferait à son arri- « vée. Je ne me mêlerai plus de rien, dès que M. Hennin » sera ici; je ne fais que préparer les voies du Sei- ' gneur {\}. »

(1) Voltaire la demandait nu minisliTC de M. de Praslin, pnr l'entremise "de son ami d'Ar!?cnlal. (Voir ses Lettres du mois de décembre 1705, - it celle du 17 janvier 17CJ).

(2) l.a Vie inlime",de Vollaire, p. aCô.

(3) 27 iiov. 1705.

(I) Vuir littres au même, du 28 novemb e, et des jours suivants.

Dans les lettres suivantes, il fait valoir sa propre sagesse et sa discrétion, donne des conseils, et souhaite surtout que ses efforts soient approuvés de M. le duc de Praslin, alors ministra des affaires étrangères. Il offre de bons dîners aux deux partis, fait boire ensemble les adversaires (1), et ne néglige pas de vanter modestement ses bons offices.

« Tout ce que je désire, c'est que M. le duc de Praslin I me regarde comme un petit anti-Jean-Jacques, et « comme un homme qui n'est pas venu apporter le glaive, '< mais la paix. Cela est un peu contre la maxime de « l'Evangile (2) ; cependant cela est fort chrétien (3). »

DèsqueM.Henninfut arrivéà Genève, Voltaire entreprit d'en faire un commensal ordinaire de son château : « Quand vous serez las, lui écrit-il (4), des cérémonies « et des indigestions de Genève, vous serez bien aimable « de venir chercher la sobriété et la tranquillité à « Ferney . Je vous remettrai un mémoire de deux avocats <( de Paris » (c'est le sien) « sur les tracasseries de Ge- « nève... »

Le 21 décembre il écrit : « Berne et Zurich sont près ■' d'envoyer des médiateurs à cette pauvre république « qui ne sait pas se gouverner elle-même. »

Pour le choix du médiateur français, il suggère des noms, ce qu'on ne lui demande pas.

Le cabinet de Versailles nomma médiateur le chevalier de Beauteville. lieutenant-général des armées, déjà

(1) C'est parle iiu"me moyen (|iic, ilaiis son poème burlesque, la puix est rétablie.

(i Kv. Math. X, 3t : Non veut parent millcre. snl glailium. (3) 14 ilOreinbrc.

(1) 17 iléeembre 17U.'>.

ambassadeur en Suisse, (janvier 1766) (1). Voltaire applaudit à ce choix ; et bientôt il ajoutait :

« On dit M. le chevalier de Beauteville malade ; il « peut se donner tout le temps de raffermir sa santé, « rien ne presse ; il n'y a pas eu une patte de froissée « dans la guerre des rats et des grenouilles. » Il se hâta d'ailleurs de gagner le médiateur, comme le résident, par des cajoleries et des invitations ; et aussitôt il tira parti de la médiation.

Etablissement d'un théâtre a Genève. — Conformément aux précédents, il obtint, par l'intervention des médiateurs, que l'établissement d'un théâtre serait autorisé à Genève. C'était toujours sa principale affaire : « Le théâtre est dans Genève, » s'écrie-t-il dans la joie de son triomphe (2) ; « en vain Jean-Jacques a-t-il joué ï dans cette affaire le rôle d'une cervelle mal timbrée ; « les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une ma- « nière publique. Quant aux prédicants, ils n'osent « lever la tête ; lorsqu'on donne Tartufe, le peuple saisit « avec transport les allusions qui les concernent. » Il n'y avait peut-être lieu, à ce propos, de parler ni de Jean-Jacques ni de Tartuffe. Le gouvernement de Genève céda, comme il l'avait déjà fait en d'autres teraps^ aux demandes des médiateurs, qui pouvaient être prises pour des injonctions. Hennin lui-même se moque un peu de l'ardeur de Voltaire à braver des opinions établies. « Madame Denis, dit-il, a voulu faire voir à son oncle « des opéras-comiques, dont il n'avait point l'idée ; elle « a fait venir toute la troupe de Genève. » Et fai-

(1) Lettre de Volt, à d'ArKcnlHl, 27 janviiT HOC ; — au nirmc, 4 février.

(2) 28 août 176G.

VIE ttK VOLTAIRE. — T. II. "^

sant allusion aux passions du patriarche : « Je fais, con- « tinue-t-il, tout ce que je puis pour lui sauver des désa- « gréments ; mais ses ennemis sont bien puissants, et il « faut convenir qu'il leur donne quelquefois prise, quoi- « que beaucoup moins qu'on ne le pense (1). »

Ce résident s'était fait l'homme de Voltaire et de madame Denis, au moins autant que du roi de France : on en était avec lui aux plus grandes familiarités; et ce commerce intime se prolongea encore après sa mission. Voltaire s'entendait à gagner les gens, et sa nièce usait d'eux ensuite sans scrupule, en femme gâtée.

Incendie du théâtre. — Quant au théâtre, son existence à Genève était si précaire, qu'après le départ des plénipotentiaires, la troupe, au printemps, sur la requête du Consistoire, fut congédiée. Mais ce congé ne suffit pas aux vieux genevois, et le 5 février 17G8, le théâtre fut incendié. Voltaire, dans son poème burlesque, impute ce méfait à Jean-Jacques Rousseau : accusation gratuite, comme tant d'autres dans ces querelles ; mais on ne peut douter que l'incendie du théâtre n'ait été le fait des citoyens dont l'auteur de la Lettre à D'Alcmbert avait exprimé les sentiments (2). On devine la fureur de Voltaire. Mais on ne saurait accuser Rousseau d'avoir pris dans sa tête les idées qu'il avait développées dans cette lettre fameuse. Les citoyens de Genève étaient partagés sur la question du théâtre, comme sur la question politique.

En définitive, la médiation n'avait pas produit l'apaisement, en dépit des illusions de Voltaire, dont la mer-

ci) La Vie iiilime de Voltaire, p. 399. f-2) La Vie inliine île Voltaire, p. H\9.

veilleuse diplomatie ne sut pas triompher de quelques centaines de bourgeois, qui réclamaient en faveur des libertés publiques. C'est ce dont il se souciait d'ailleurs médiocrement : la liberté des bourgeois n'était pas son affaire (1).

Mais de la rupture des négociations le seigneur de Ferney sut tirer encore quelques avantages imprévus. Des forces militaires furent assemblées, sur la frontière de France, comme moyen coercitif ou au moins comminatoire, pour faire respecter la politique de la France, en temps que puissance garante. Le château de Ferney, ouvert largement par le maître, devint le quartier général de ces troupes, et sa table fut celle de l'étatmajor. Ainsi M. de Voltaire se constituait le bienfaiteur du roi de France, et croyait montrer à Louis XV comment une belle âme se venge des injures. Qu'on appelle tout cela comédie, si l'on veut ; une comédie bien jouée a plus d'elfet sur la plupart des esprits que toutes les vérités qui ne parlent pas aux sens et à l'imagination.

Pendant les troubles de Genève, Voltaire fit célébrer sa fête dans son château avec une pompe extraordinaire (4 octobre 1767). Le commandant des troupes françaises, M. de Virieu, y assistait. Une grand'raesse . suivie du Te Deum fut célébrée dans l'église de Ferney, en présence du régiment de Conti et de tous les notables du pays de Gex. Il y eut grand dîner, puis une représentation dramatique, suivie d'une apothéose de Voltaire, scène héroï-comique, composée en collaboration

(2) C'est dans les lellres de la Monlagne qu'on peut lire la disrussion éloquente des princi pes politiques et ri ligieux qui furent invoqués dans ces affaires.

par Chabanon et La Harpe, hôtes actuels du château : elle fut jouée par les auteurs et par toute la troupe ordinaire du seigneur de Ferney. Ont eut ensuite un grand souper, suivi d'un bal ouvert par le patriarche en personne. Il est aisé de comprendre que ces frivolités mondaines exaspérèrent l'humeur des puritains de Genève, et contribuèrent à provoquer l'incendie du théâtre, qui éclata quatre mois plus tard, comme une réplique aux fêtes de Ferney. Hennin écrivit au duc de Choiseul que c'était l'œuvre d'un cercle « composé d'environ deux cents bourgeois les plus fanatiques, et qui ont, dit-il, déjà voulu prendre les armes plusieurs fois. » (I).

Les passions ne se trouvaient donc nullement amorties dans Genève: car les brûleurs de théâtres étaient incontestablement du parti des représentants; et Voltaire leur paraissait l'âme de l'aristocratie genevoise, qu'il avait en effet conquise à ses goûts de théâtre et de plaisirs.

AFF.\iRESD'ÉaLisE. — Le patriarche faisait cependant tout ce qu'il pouvait pour se donner l'air d'un homme exemplaire dans sa vie.

« Vous saurez sans doute (écrit M. Hennin à la « Harpe (2) que M. de Voltaire a fait ses Pâques, rendu

« le pain bénit et même harangué les paysans Sa

<( communion n'a fait fortune nulle part. . , (3).

Persuadé que la religion de ses adversaires n'était qu'hypocrisie. Voltaire s'imagina qu'il suffisait de les

(1) La Vie intime de Voltaire, p, 400.

(9)ll>id.. p. 421.

(.1) Cellr communion pasclialc, qui eut lieu en 1768, fut renouvelde avec plus (l'ostentatioii cnenre en 1700. (DesnoircstoiTCs, Voltaire et Genève p. 205, 25>:} i-l suivantes^

payer de même monnaie, et qu'on n'aurait plus rien à lui reprocher, s'il accomplissait extérieurement les actes du culte, tout en détruisant de son mieux les fondements de la foi. Ce fut une des illusions de cet esprit si clairvoyant. Ses démonstrations de catholicité ne paraissaient que ce qu'elles étaient, le comble de la dérision et une insulte raffinée aux croyances générales. Les personnes pieuses en étaient scandalisées, comme de sacrilèges ; et les philosophes, ses amis, en riant de ces bouffonneries, l'accusaient de capucinade. Le profit de ces comédies, condamnables à tous les points de vue, était donc nul pour lui ; à moins qu'il ne regardât encore comme un avantage d'étaler l'impunité dont il jouissait en se jouant manifestement des choses saintes, et l'embarras où il mettait le clergé. Celui-ci ne savait plus comment se comporter envers un personnage qui avait trouvé le moj'en de le bafouer de toutes les façons (1). Si l'on veut prendre ces affaires légèrement, rien ne paraîtra plus divertissant que ses rapports avec son diocésain, l'évêque dWnnecy, qui n'était pourtant ni un sot, ni un homme violent, et à qui les roueries et les insultes ingénieuses et raffinées du seigneur de Ferney durent faire passer bien des nuits sans sommeil. Voltaire affectant de pratiquer la religion, se rendait encore bien plus incommode que Voltaire affectant lïrréligion. Il paraissait vouloir établir un culte officiel,

(1)11 est intéressant de lire dans Desnoireslerrcs (ro//ai><? el Génère], loul le détail de cesaiïaires de confessi on, de communion et de prédication ; la violence que le seigneur de Ferney fi t à son curé, en le menaçant de le traduire devant le Parlement de Dijon pour refus de sacrements ; et ses controverses avec l'évêque d'Annecy au suji- 1 des prétendus droits du seigneur de paroisse. Le gouvernement du roi fut mis en demeure d'intervenir, et il fallut que le mi lui-même prit la plume pour modérer les prétentions seigneuriales de M. de Voltaire.

dont il aurait été l'arbitre absolu, sous prétexte d'observer et de faire observer la religion de son pays. Il y a là un mélange de bouffonnerie et de politique, propre à déconcerter les meilleurs esprits, et dont jamais un autre homme n'aurait pu s'aviser. Mais quoi? M. de Voltaire était manifestement le protégé du duc de Choiseul : il pouvait tout se permettre impunément ; et il avait même à son service leparlementde Dijon, dont il se servait comme d'un épouvantail contre quiconque lui résistait; sans parler des autres parlements, qui tous redoutaient un homme si habile à soulever contre eux l'opinion publique, dans un temps où la magistrature tout entière se sentait en péril. Voltaire aurait donc pu dire, avec vérité: « Je me roule sur moi-même, et je me hérisse de toutes parts : malheur à qui essayerait de me toucher! »Ue n'est plus lui dorénavant qui doit vivre dans les transes, ce sont ses adversaires, quels qu'ils soient ; et il en va chercher pour s'entretenir en gaieté.

Guerre alx Évèques. — Il se divertit à donner la chasse aux évèques, pour son seul plaisir. C'est ainsi (}u'il poursuit l'évèque du Puy, Jean-Georges, frère du malheureux marquis de Pompignan, auteur d'une Ins- Iruclion pastorale où les Encyclopédistes étaient durement traités. Voltaire, pour ridiculiser le prélat, retrouve la verve qu'il a naguère montrée contre le marquis. Une Instruction pastorale de fhumble évêque d'Alétho- /jo/ù, bientôt suivie de la Lettre d'un quaker à Jean-Georges le Franc de Pompignan, puis d'une seconde Lettre du même au même, met au désespoir l'imprudent évêque :

(1) Desnoireslerres, Voit, et J.-J. Rousseau, p. 264.

les deux frères, hors d'état de se défendre contre cette noalice endiablée, en viennent, comme l'avait fait Maupertuis, à ne plus voir de recours possiblequedans la force de l'épée, et elle s'ofïre à eux : le poète entend dire qu'un troisième f)'ère, officier de carabiniers, a menacé de venir à Ferney lui couper les oreilles. Aussitôt il se met sous la protection du duc de Choiseu), dans une lettre fort comique, et fait fermer à tous inconnus les portes de son château. Il en fut quitte pour la peur; mais il n'échappa pas du moins à ce châtiment légitime de ses espiègleries; et les contemporains, les Choiseul entre autres, ont ri plus d'une foi de ses terreurs, qui d'ailleurs ne lecorrigeaint nullement.

Affaires DE Justice. — Sa lutte contre les corps judiciaires fut plus sérieuse et plus honorable pour lui. Dans ce déclin de la magistrature française, il eut la double satisfaction de décrier une puissance qu'il avait toujours eue en aversion, et de rendre service à des victimes de l'injustice, quelquefois peut-être jusqu'à s'échauffer pour de prétendues victimes, dont il épousa la cause assez à la légère. Il n'y eut fils de famille ruiné, vraisemblablement par sa faute, qui ne trouvât, dans le patriarche de Ferney, un ardent patron pour le sauver delà misèreetde l'opprobre en faisant réviser son procès. Témoin l'affaire du comte de Morangiès, qui ne nous parait nullement claire. Mais nous ne voulons parler que des causes dignes d'intéresser la postérité et tout le genre humain. De cegenreestcelledes Sirvcn,quifit suite à celle des Calas.

L'affaire des sirven. — Il .s'agit encore ici d'une famille de protestants du Languedoc, accusée de parri-

cide et condamnée avec une précipitation inexcusable par des juges imbéciles ou fanatiques (1).

Le 3 janvier 1762, le corps d'Elisabeth Sirven fut trouvé par hasard dans un puits banal, à Saint-Alby, vllage près de Castres. Cette fille, dont l'esprit était dérangé, avait disparu depuis trois semaines de la maison de ses parents, qui habitaient la ville susdite. Son père, Pierre-Paul Sirven, exerçait la profession d'arpenteur-géomètre et de feudiste, ou, comme dit Voltaire (2), de « commissaire à terrier », au pays de Castres. C'était un homme fort considéré, même des gentilshommes de la contrée. Sa fille Elisabeth avait disparu, le père étant absent pour ses fonctions ; et pendant trois semaines, on ne sut ce qu'elle était devenue.

L'esprit de cette jeune personne paraitavoir été troublé par les persécutions qu'elle avait éprouvées antérieurement chez des religieuses qui voulaient lui faire abandonner la religion de ses parents (3).

Dès que la funèbre découverte fut faite, le procureur fiscal de Mazamet, personnage fort ignorant, nommé Trinquier, s'empara de l'affaire, et commença une enquête qui fut menée en dépit de toutes les règles (4). C'était justement le temps où la famille Calas était dans les fers à Toulouse, et où l'on répandait le bruit que les familles protestantes étaient engagées à faire périr

(1) Sur ce point encore, on peut lire avec fruit un récit très complet et très bien discuté dansDesnoiresterres, Voltaire cl J.-J. Rouiseau, p. 428. suiv. Ajouter : Sirven, élude hislorique sur l'avènement de la tolérance, par Camile Rabaud. pasleur.S» édil., 1 vol. in-12, Paris, Fischbacher, 1891.

(2) Avis AU PUBLIC sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven, dans un ensemble de pièces jointes au Traité de la Tolérance.

(3) Voir G. Rabaud, Sirven, p. 25, suiv. (i) Uid., p. 38.

ceux de leurs enfants qui seraient tentés de passer à la religion catholique (1). Le misérable juge de village n'hésita pas avoir, dans cette funeste av-enture, la confirmation de cette opinion populaire. Sirven, sa femme et ses deux filles lui parurent aussitôt convaincus d'avoir tué la malheureuse Elisabeth, et de l'avoir portée ensuite dans le puits, quoique de nombreux témoignages et toutes les vraisemblances donnassent lieu de croire qu'elle était elle-même l'auteur de sa mort. La famille accusée n'eut que !e temps de s'enfuir, pour échapper à l'arrestation. La fuite de ces malheureux sans ressources, en plein hiver, par les montagnes couvertes de neige, et dans un état d'isolement amené par le péril même, présente les circonstances les plus émouvantes. Le père parvint enfin à Lausanne dans les premiers jours d'avril 1762. La mère et les deux filles, après avoir erré pendant deux mois et demi, le rejoignirent au mois de juin (2). Nous empruntons au récit de Voltaire les paroles suivantes : « Une des filles de Sirven, mariée « depuis un an, accouche sans secours dans le chemin, « au milieu des glaces. Il fautque toute mourante qu'elle * est, elle emporte son enfant mourant dans ses « bras (3). Enfin, une des premières nouvelles que cette « famille apprend, quand elle est en lieu de sûreté, c'est « que le père et la mère sont condamnés au dernier « supplice, et que les deux sœurs, déclarées également « coupables, sont bannies à perpétuité, que leur bien est

(1) Ibid., p. 69.

(2) Rabaud, Sirven, p. 43,

(3) Fait coiitrouvc par Voliaire et nié par Rabaiid, Sirven, p. 56, note. L'enfant vint au monde à Lausanne, Ibid., p. 110, suiv. Nous ne relevons ce fait que pour monlrcr que Voltaire n'est pas toujours un témoin irréprochable-

« confisqué, et qu'il ne leur reste rien au monde que <! l'opprobre et la misère. »

« La Providence (continue le même auteur), qui a « permis que les premières tentatives qui ont produit la « justification de Calas mort sur la roue en Languedoc, « vinssent du fond des montagnes des déserts voisins « de la Suisse, a voulu encore que la vengeance des « Sirven vînt des mêmes solitudes. »

Disons plus simplement que le même défenseur se chargea courageusement de cette nouvelle cause, quoiqu'elle offrit peut-être de plus grandes difficultés que la première, qui n'était pas encore terminée. Certes, si la vie et le caractère de Voltaire présentent beaucoup de points scabreux, bien des torts sont rachetés par ce zèle infatigable pour la justice, par un dévouement si courageux, si persévérant, aux intérêts des opprimés. Lorsqu'il jouira, presque à la veille de sa mort, à Paris, des honneurs d'un triomphe sans précédent, et des acclamations délirantes de tout un peuple; pour combien faudra-t-il compter, dans ces marques d'idolâtrie d'un public enthousiaste, le souvenir des prodiges accomplis par lui pour le salut des Calas et des Sirven (1) ?

Cette nouvelle affaire dura neuf années. Neuf ans dans la vie d'un septuagénaire, c'est un espace de temps énorme; et Voltaire,sans interrompre ses innombrables occupations, remplit ce temps de démarches pour les Sirven, avec l'activité dévorante qu'il portait dans ses entreprises. Il trouva les mêmes secours que dans l'affaire des Calas, et en premier lieu celui du grand

(1) Rabaud, Sirven, p. 195, suiv.

avocat Elle de Beaumont, qui embrassa cette cause comme la précédente (1); mais elle ne put être conduite de la même manière. Voltaire fut toujours le premier moteur des proteiueurs de cette famille infortunée et n'en laissa reposer aucun, que l'affaire ne fut terminée selon ses vœux. Elle présenta de nombreuses péripéties. Sirven dut enfin purger sa contumace devant le juge deMazamet, qui le condamna de nouveau (15 nov. 1769). Mais il obtint définitivement gain de cause, en appel, devant ce même Parlement de Toulousequi avait fait rouer Calas; et il fut entièrement réhabilité (2.5nov. 1771) (2). Tout l'honneur de cette conclusion doit revenir à Voltaire.

Voltaire défenseur des Protestants. — Cependant d'autres clients, qui appartenaient plus ou moins à la même catégorie, partageaient son attention, sans la distraire de cette cause. On sait avec quelle iniquité les protestants étaient alors traités en France. Bien que la profession de la religion réformée ne leur fût pas légalement interdite (3), ils n'étaient supportés que comme

(1) Voltaire à Elie de Beaumont, !<"■ février 1766 : « Je vous assure, niou- « sieur, qu'un des beaux jours de ma vie a été celui où j'ai reçu le mémoire que < vous avez daigné (aire pour les Sirven. Jetais accablé de maux; ils ont « tous été suspendus. J'ai envoyé chercher le bon Sirven ; je lui ai remis ces « belles armes avec lesquelles vous défendez son innocence; il les a baisées « avec transport. »

' (2) Rabaud, S/nen, p. 187.

(3) Nous parlons ici d'après les raisonnements de Maleshtrbes, dans ses ilemoireu manuscrits sur le Mariage des proteslanis, que nous avons lus sans pouvoir les conférer avec le texte imprimé sous la rubrique de Londres, en 1787. Il faut remarquer que les édits de Louis XIV furent cruellement aggravés sous le règne de Louis XV : {Voir C. Rabaud, Siririi. p. 14, où scint rappelées les atroces ordonnances de 1745). C'est précisément celte jurisprudence sauvage que Malesherbcs combat dans ses ilemoircs. — Voir encore, sur ce sujei, dans le Dictionnaire philosophique de \ o\li\xs^ïiL\icS£ Matioee , secl. II. Vcdtaire a négligé de faire remarquer que la principale difficulté,

une classe de parias: leur état civil même manquait des sanctions légales ; leurs mariages n'étaient pas reconnus, parce qu'ils n'avaient pas la consécration des curés, seuls officiers de Tétat civil ; la plupart des professions réputées libérales leur étaient interdites; leurs assemblées, qui ne pouvaient être tenues que mystérieusement, devenaient des crimes, qui pouvaient donner lieu à la peine de mort contre les pasteurs, et à celle des galères contre leurs adhérents. En vain des hommes justes et sages, comme Malesherbes, réclamaient pour eux, non pas même l'exercice libre de tous les droits naturels, mais l'application équitable des droits qui leur étaient accordés par les édits de Louis XIV, aggravés par ceux de 172 'i et de 1745. Personne ne tenait compte de ces édits, si ce n"est dans ce qu'ils pouvaient avoir de plus cruel. L'arbitraire devint toute la jurisprudence des magistrats sur ce point, comme sur tant d'autres ; et la condition des protestants dépendait, au jour le jour, de l'état de l'opinion publique, interprétée par les corps souverains (1).

C'est ainsi que Voltaire fut amené à prendre sous sa protection les malheureux protestants, dont la religion d'ailleurs ne lui paraissait pas moins ridicule et haïssable que celle des catholiques. Il en arracha au moins un aux galères.

pour les protestants, venait de ce fait, que 1rs actes de l'état civil étaien exclusivement rédigés par les curés des iiaroisses, et (|ue par conséquent, les prottstints ne pouvaient obtenir la constatation ofliciclle de leur état civil qu'à des conditions que leur conscienc ne. pouvait acrcpler. Le remède indiqué par Malhesherbes est celui qui est entré dans nos lois: la tenue des actes de l'état civil par un ollicier muiiiri|ial la'M|ue

(1) 4 Virs l'an nc.O, on se relâcha lanout de l'extrême rigueur avec ia- * quelle on avait jusi|ue-lit sévi. Les lois, sans doute, ne furent pas amélio- « rées; mais l'inlulérancc, par le fait, diminua sensiblement... > iC. Rabaud, Sirven, p. 16).

« Je ne sais, écrit-il (15 février 1764, au frère Damila- « ville), si je lui ai mandé que cet ouvrage {la Tolérance) « avait déjà opéré la délivrance de quelques galériens « condamnés pour avoir entendu, en plein champ, de « mauvais sermons de sots prêtres calvinistes. » [Ces quelques galériens se réduisaient à un, car pour les autres, il ne put rien obtenir.]

«... M. le duc de Choiseul, (écrit-il le 16 février à « M. de Végobre, avocat) (1), a délivré des galères le « nommé Chaumont, dont tout le crime était d'avoir s entendu un sermon au désert. »

Ce fut une bonne fortune, pour ce pauvre diable, que le seigneur de Ferney eût tant de crédit auprès du ministre, et que la faveur pût ainsi, dans certains cas, porter remède à l'arbitraire. Tout, en efïet, dans le misérable régime de ce temps, n'est que caprice ; et Voltaire a mieux connu que personne la manière d'en tirer le bien qu'il pouvait produire. Car si le hasard portait au pouvoir un homme tel que le duc de Choiseul, accessible aux influences philosophiques, en revanche le parti contraire faisait rage pour arrêter le progrès des idées des philosophes. On le vit bien dans le procès du chevalier de la Barre; et ici ce n'est pas la chaleur des têtes méridionales qu'il faut accuser: l'aflaire se passa dans le Nord, en Picardie.

Voltaire chantait d'avance le triomphe des idées philosophiques (2), et disait des frères : « On brûle leurs ouvrages ; mais il faudra bientôt dire : Adora quod incendisti, incende quod adorasti. » Pendant qu'il faisait

(l)Desnoireslcrrcs. Voll.elJ .J . Rousseau, p. 459. (2i Lettre du 15 février ITGt, à Damilavillc,

ces rêves, d'autres bûchers que ceux qu'il voyait déjà s'allumer, se préparaient dans l'ombre.

Affaire de la Barre. — L'aventure tragique s'accomplit à Abbeville. Trois ou quatre jeunes gens, qui avaient pris l'habitude daffecter l'irréligion, et qui furent convaincus d"ètre grands liseurs de romans licencieux, d'écrits encyclopédiques, et spécialement d'ouvrages anonymes de Voltaire lui-même, se virent accusés de profanations et d'outrages au culte, qui avaient scandalisé et profondément ému la population de la ville et le clergé du diocèse (1). L'un d'eux, Gaillard d'Etallonde, qui était vraisemblablement le plus coupable, s'enfuit au premier bruit. Celui qui demeurait ensuite le plus en vue était le chevalier de La Barre. Petitfils d'un lieutenant-général des armées, il avait été recueilli à Abbeville par l'abbesse de Willancourt, sa parente. Au reste, c'était un adolescent fort peu ou mal instruit, et jouant, parmi la jeunesse, le rôle d'esprit fort. On trouva chez lui, pour toute bibliothèque, avec d'autres livres plus que suspects, la Pucelle, ÏÉpître à Uranie, et le diclionnaire philosophique portatif. Le procès fut conduit, parles juges d'Abbeville, d'une manière incorrecte et passionnée; mais ce qui excita un moument général d'horreur, fut l'atrocité de la sentence, laquelle ayant été confirmée par le Parlement de Paris, fut exécutée à Abbeville, (l^r juillet 1766). Le chevalier de La Barre, après avoir été conduit devant le portail de l'église pour y faire amende honorable, eut la tête tranchée, et son corps fut consumé dans les flammes avec le Dictionnaire portatif.

(1) Voir, sur cottn affaire réliiric Irî'S consciencieuse qui se trouve dans Desnoireslerrcs (To//. elJ.-J. Kotisseaii, p. 4C5 suiv.).

Effroi de Voltaire. — Cette cruelle exécution remplit Voltaire de stupeur, d'autant plus que ses propres ouvrages étaient mentionnés comme l'une des causes de l'impiété reprochée au condamné. Il affecta de ne voir, dans les motifs de la condamnation, qu'un fait accessoire, l'irrévérence de ces jeunes gens, qui avaient gardé leurs chapeaux sur la tête au passage d'une procession ; et il ne tint aucun compte des faits qui avaient tant ému le pays, à savoir des crucifix mutilés et souillés d'immondices. Frappé des rapports que le procès avait établis entre ses écrits et l'impiété affichée de ces jeunes énergumènes, il se crut menacé à son tour, et songea même à quitter Ferney pour se réfugier en pays étranger.

Le supplice du chevalier de La Barre devient pour lui une obsession continuelle. Il ne voit plus, dans ses compatriotes, que deux sortes d'animaux, des singes et des tigres. Dans d'autres moments, il s'amuse à les qualifier de Welches. On doit lire son Discours aux \Veli)lits,{\li'À), où il se divertit à rabattre l'orgueil national des Français par une série d'arguments très piquants, généralement bien fondés, mais dont l'accumulation, et surtout le ton, marquent plus d'humeur que d'esprit de justice. C'est un de ses chefs-d'œuvre dans le genre satirique; et l'objet de cette satire amère, ce sont ses compatriotes en général, comme s'il n'avait eu qu'à se plaindre d'eux. Il est vrai qu'il excepte de ses sarcasmes un petit nombre de « gens aimables » ; il appelle ceux-là seuls du nom de Français.

Il veut donc se transporter dans un pays où l'on trouve des hommes. C'est au roi philosophe qu'il songe d'abord. Il avait commencé par recommandera Frédé-

rie II le jeune d'Etallonde. Et en effet le roi de Prusse, sur ses instances, finit par pourvoir ce jeune homme d'une commission d'officier dans son armée. Mais le philosophe veut bien autre chose.

Projet d'une colonie de philosophes. — Il prétend arracher tous ses amis à la nation où il les voit persécutés ; il a conçu l'idée de fonder une colonie de philosophes sur les terres du roi de Prusse, à Clèves. Il obtint facilement de Frédéric la promesse de les bien accueillir. Mais il ne put obtenir de Diderot, de D'Alembert et des autres, qu'ils rompissent tous leurs liens pour s'exiler de Paris. Ceci prouve qu'après tout ils ne se sentent pas persécutés autant qu'ils veulent bien le dire. D'autre part, le roi philosophe n'a pas une confiance illimitée dans la sagesse de ces nouveaux sujets qu'on lui offre. Il connaît par expérience ces caractères-là : il n'en attend pas la paix dans son rojaume. a Vous n'avez pas « besoin, écrit-il à son ancien chambellan, de me re- « commander les philosophes : ils seront tous bien reçus, « pourvu qu'ils soient modérés et paisibles (1).» Voltaire sait, aussi bien que personne, que ce ne sont pas là des conditions réalisables, au moins pour lui ; et que Frédéric ne se laissera pas jouer comme un roi de France. Le projet de colonie philosophique s'évanouit donc, après l'avoir très sérieusement occupé. C'est pourquoi il continuera de pratiquer la philosophie à Ferney, jouissant de sa tranquillité que personne ne songe à troubler, tandis qu'il accomplit joyeusement en France les destructions qu'il a entreprises.

Le Dictionnaire philosophique portatif. — On a dû remarquer, entre les ouvrages que lisait habituelle- (1) Lettre du 13 septembre 1766.

menl l'infortuné chevalier de La Barre, le Biclionnaire 'philosophique 'portatif, qai fut, par sentence des juges, brûlé sur le nnême bûcher que le corps du supplicié. C'était une des œuvres favorites de Voltaire, quoiqu'il se fût bien gardé d'y inscrire son nom. Il s'était épris de l'idée de mettre ce qu'il appelait la « raison » en aU phabet, c'est-à-dire, de ramasser toutes ses railleries sur toute sorte de sujets, et surtout sur les croyances religieuses, en articles courts et disposés par ordre alphabétique.C'était une sorte de grenaille ou de mitraille de satire, qui portée par la terrible gaieté de l'auteur, devait produire des effets formidables dans tous les esprits auxquels il n'était pas possible de lire les énormes volumes de VEncyclopédie. On a vu qu'il songeait à cette entreprise dans les derniers temps de son séjour auprès de Frédéric II ; qu'il voulait dès lors former une association de philosophes pour l'exécution de ce dessein, et qu'il avait déjà donné l'exemple en écrivant l'article Abraham (1 ). Il ne perdit jamais de vue ce projet, qui exigeait d'ailleurs de vastes études. Il mit à contribution tout ce qu'il put consulter d'hommes instruits en diflerentes matières. Il présenta enfin son Dictionnaire, qu'il nomme familièrement le Portatif, et qu'il donne pour un recueil d'articles composés par une multitude de savants, entre lesquels il ne craint p;is de désigner, à juste titre ou autrement, des pasteurs des églises protestantes de Suisse (2).

Le Dictionnaire philosophique (auquel plus tard les éditeurs ont ajouté un grand nombre d'articles publiés

(1) L. de Voltaire à Frédéric II (1752, sans quanlicmc).

(2) Voir particuliÈrcment, dans le Dictionnaire philosophique, Tarlicle messig, attribué àPolierdc Bottons : et le préambule de cet article.

VIK I)K VOLTAinR. — T. II. 3

en différents temps sous des titres divers) parut en 1765, avec la mention de cinquième édition. Ce n'était certainement pas la première, car le Portatif se répandit d'abord clandestinement. Charles Bonnet (de Genève), écrivait à Haller, le 8 octobre 1764 (1) : « Vous appren- « drez avec plaisir que notre sénat a fait lacérer et brû- « 1er par les mains de l'exécuteur de la justice cet abomi- « nable Dictionnaire philosophique. 11 y a ce grand incon- « vénientà ces sortes d'exécutions, qu'elles accroissent « toujours le nombre des lecteurs et la réputation des « livres. Qu'y faire ? Il faut bien montrer son indigna- « tion et protester au moins contre l'impiété. Nous « verrons bien d'autres poisons préparés par ce fameux « empoisonneur... »

Voilà donc, selon Voltaire, une nou\'elle injure faite par le gouvernement de Genève au vindicatif philosophe. Mais patience ! Il fera expier à Genève ses offenses, comme à tout autre offenseur : la république ne perdra rien pour attendre : elle sentira qu'il aurait mieux valu accueillir la peste à ses portes qu'un voisin si entreprenant ; ou bien qu'il aurait fallu lui obéir en toutes choses. Les moyens de nuire ne lui manqueront pas.

Et d'abord les troubles de la cité lui en fournirent abondamment.

Les troubles de Genève, Voltaire et les natifs. — La médiation avait manifestement échoué. Les envoyés de Berne et de Zurich s'étaient retirés à Soleure ; l'ambassadeur français, M. de Beauteville, se préparait à rentrer en France. Il ne s'agissait plus seulement de ménager une conciliation entre les représentants et les négatifs,

(1) Apiiil Desnoircslcrns, Voltaire ctCenére. p. 1.1G.

au sujet des droits du Petit Conseil. Une sorte de guerre intestine se préparait. Les natifs . c'est-à-dire, les descendants d'étrangers qui ne jouissaient d'aucuns droits politiques dans la république, bien que, parleur industrie, ils contribuassent beaucoup à la prospérité de l'Etat, avaient saisi l'occasion de la médiation pour réclamer une condition plus avantageuse. Leurs chefs se mirent en rapport avec le seigneur de Ferney, qui adopta leur cause, tout en prétendant toujours qu'il ne se mêlait de rien. C'était tout simplement une révolution sociale qu'il s'agissait de provoquer dans la république.

On comprend bien que Voltaire ait été tenté déjouer subtilement le rôle de tribun des plébéiens, premièrement par esprit de justice et d'humanité, secondement pour le plaisir de faire pièce à ce gouvernement de bourgeois, dont il cro.vait avoir à se plaindre. Il accorda aux natifs ses bons offices ; mais il ne put les empêcher de faire des sottises, de compromettre leur cause, et d'aggraver les difficultés où S3 débattait la malheureuse cité. M. de Beauteville entretenait le duc de Choiseul des intrigues du seigneur de Ferney et du mécontentem.ent du Conseil, (6 mai 1766, (1) : « J'ai eu l'honneur de « vous faire part des inquiétudes que les mouvements « des natifs avaient causées à la magistrature... Le ressen- « timent du magistrat s'est... entièrement tourné contre « M. de Voltaire ; je ne saurais vous dire à quel point « on est irrité contre lui. On le regardecomrae l'ennemi ■< personnel des Conseils, et on l'accuse d'avoir cherché « pour satisfaire sa haine à causer une révolution dans « le gouvernement. . . t.

(1) Apud Desnoireslcncs. Voll. et Gciierr, p. r)6.

Voltaire se souciait bien du mécontement des Conseils ! Ne pouvait-il pas compter, en toute aventure, sur la faveur infatigable des ducs de Choiseul et de Praslin, et sur les forces militaires qu'il hébergeait, et dont il avait fait la conquête par ses prévenances ?

Cependant sa libéralité même n'était pas exempte d'inconvénients. Les troupes françaises avaient été disposées sur la frontière pour bloquer et affamer Genève, qui n'en souffrait pas, parce qu'elle faisait venir de la Sav'oie tout ce dont elle avait besoin. Mais, en revanche, rien ne venait plus de Genève à Ferney, et M^e Denis, (toujours Mme Denis !), était réduite à manger de « mauvaise vache », au lieu de « bon bœuf». On était même, au château, en danger de mourir de faim, avec une si nombreuse population civile et militaire à nourrir. Le gouvernement français, averti de ce mal, fit lever les interdictions, par privilège, pour M. de Voltaire. On eut du bœuf à Ferney. Mais on imagina de très ingénieux moyens de se venger de Genève. Le plus fin était de lui enlever sa population d'artisans.

La VILLE DE Ferney et le port de Versoix. — Ces pauvres natifs, éconduitsdans leurs revendications, furent invités discrètement à transporter leur domicile et leurs industries à Ferney ; ainsi le seigneur du lieu eut la gloire de fonder une ville aux dépens de la cité voisine. Bientôt, M. de Choiseul, inspiré vraisemblablement par Voltaire, entreprit d'élever une autre Genève aux portes de la ville, en faisant construire un port à Versoix, sur le lac, et sur terre de France. On comptait bien, au moyen de Versoix, ruiner la cité bigote de Calvin. Il faut dire que l'entreprise fut mollement exécutée, et n'aboutit point ; mais ce ne fut pas par la faute du patriarche de

Fernej^ qui aurait mené à bien la fondation et les travaux de Versoix, pour peu qu'on l'eût laissé faire.

Les Scythes, tragédie. — Se considérant désormais comme brouillé avec la parvulissime, Voltaire ne se gêne plus en rien. Et d'abord, il rallume les lustres de son théâtre. « Durant les sept mois que je passai cette « année (1766-1767) à Ferney, écrit Chabanon(l), nous « ne cessâmes pas de jouer la tragédie devant Voltaire, « et dans l'intention d'amuser ses loisirs par le spectacle « de sa gloire. La première pièce que nous jouâmes fut « les Scythes, qu'il avait nouvellement achevée.... »

En effet Voltaire écrivait à ses anges 2i, le 19 novem- 1766 : « Je vous écrivis, je crois, le 8 de ce mois, que je « pourrais vous envoyer le premier acte de maiBergerie; « et avant que vous m'ayez fait réponse, 1 enceinte a été « construite. Une tragédie de bergers, et une tragédie « faite en dix jours, me direz-vous! aux Petites-Maisons, « aux Petites-Maisons, de bons bouillons, des potions « rafraîchissantes, comme à Jean-Jacques! »

« Mes divins anges, avant de me rafraîchir, lisez la « pièce, et vous serez échauffés. Songez que, quand on « est porté par un sujet intéressant, par la peinture des « mœurs agrestes, opposées au faste des cours orientales, » par des passions vraies, par desévénementssurprenants « et naturels, on vogue à pleines voiles..., et on arrive < au port en dix jours.. Zaire ne me coûta que trois « semaines. Mais cinq actes en vers à soixante-treize « ans (3), et malade ! J'ai donc le diable au corps? Oui,

(1) Apud Dpsnoireslerres, Voll. à Gtnéie. p. 169.

(2) L. à d'Argental.

(3) On peut noter qu'ici Voltaire, qui d'ordinaire joue avec son âge comme il lui plaît, ne se vieillit ni ne se rajeunit. Le 20 février 1700, il avait achevé sa soixante-douzième année, s'il est vrai, (ce qui est fort douteux) qu'il soit né le 20 février 1694.

« et je VOUS l'ai mandé. Mais les vers sont durs, rabou taux. chargés d'inutiles épithètes? Non, rapportez-vous « en à ce diable qui m'a bercé; lisez, vous dis-je. Maman « Denis est épouvantée de la chose, elle n'en peut « revenir. »

Chabanon témoigne pourtant que les « Scythes réussirent peu à Ferney », malgré le concours de spectateurs venus de Genève, de la Suisse et de la Savoie, auxquels se mêlaient tous les officiers des régiments cantonnés dans les environs du château, et même des grenadiers, que l'hôte régalait de son mieux, aprèsles avoir employés comme figurants.

La pièce fut jouée ensuite à Paris, le 26 mars 1767. La première représentation ne se passa pas sans bruit. « Il « y avait dans le parterre, dit Voltaire, des barbares « qui n'ont nulle pitié de la vieillesse. » S'il avait relu ce qu'il avait écrit lui-même peu de temps auparavant, à propos du Triumvirat de Crébillon (1), il y aurait vu la réponse à cette plainte. Mais on sait qu'il ne s'applique guère ce qu'il dit des autres.

Il avait voulu faire une tragédie d'un genre absolument nouveau, en empruntant ses personnages à un peuple de bergers; et il pensait faire honneur aux Suisses en les prenant pour modèles des bonnes mœurs et en les opposant au monde fastueux de la cour de France. Ses bonnes intentions ne produisirent pas sans doute l'effet qu'il avait espéré; mais il est certain qu'il donna, par cette tragédie, l'exemple d'une sorte de drame pastoral, qui, dans la suite, est devenu insipide par sa fadeur sentimentale et ses lieux communs de vertus champêtres.

(I) Voirloiiie 1, p. 4ii5-l07.

Préface des Scythes. — Voltaire, de son propre aveu, écrivait quelquefois une pièce de théâtre pour les notes ou pour la préface. li n'est pas invraisemblable que celle-ci ait été composée en vue de la dédicace, qui renferme un éloge emphatique, et pourtant assez mérité, des deux grands satrapes Elochivis et I^alrisp. Personne ne fut assez obtus pour ne pas lire Choiseul et Praslin. L'auteur ne devait pas moins que cet hommage aux deux ministres qui le rendaient invulnérable dans sa guerre contre tant d'ennemis de toute sorte. Il est certain que le ministère de ces deux illustres beauxfrères pourrait s'appeler le rèrjne de Voltaire. Au moins il faut lui rendre cette justice, qu'il payait largement, en monnaie de poète et d'historien, les bienfaits de ses protecteurs.

Il était regrettable que les fêtes dramatiques de Ferney se fussent terminées par le congé donné à La Harpe et par contrecoup à l'incomparable M^e Denis, qui était une si merveilleuse actrice. Mais la réconciliation était inévitable ; elle se fit vers la fin de 1769. Ferney revit ses jours de splendeur, où ladite dame tenait tête à vingt-cinq convives, pendant que le seigneur se réfugiait dans son lit, soit par l'efïet de son état maladif, soit pour préserver sa liberté de travail. On pourrait raconter à ce sujet des anecdotes sans fin, si l'on avait Ic.temps de s'y amuser (1).

Voltaire et Catherlne IL— Nous avons omis, pour cette période, ses rapports avec la couronne de Russie. C'est là qu'on peut observer mieux qu'ailleurs plusieurs

(1) On ne peut se dispenser de lire les huit volumes de M. Desnoiresterres, qui n'a rien nCgligé ni pour les recherches ni pour iexaclilude du détail. Rien de ce qui concerne Voltaire ne lui échappe.

traits de son caractère et de son génie : l'art de cultiver des amitiés princières, sa curiosité infatigable en matière d'histoire, et lïndiflFérence absolue sur la morale, quand il s'agit de personnes qui courtisent l'auteur.

Histoire de Pierre-le-Grand. — La mort de l'impératrice Elisabeth (9 janvier t76-2), parut d'abord devoir changer sa situation à l'égard de la cour de Pcussie. C'était chose bien flatteuse pour lui de pouvoir dire : « J'ai « une souveraine de deux mille lieues de pays dans a mon parti ; cela console des cris des polissons » (1). Cette souveraine non-seulement l'avait gratifié de bonnes pelisses de fourrure, mais lui avait fait parvenir des documents pour son Histoire de Pierre-le-Grand, qu'il composa sans jamais perdre de vue la fille de ce grand homme, et toutefois en se vantant de « ne sacrifier la vérité à personne. » Il écrivit donc cette histoire pour Elisabeth, autant que pour l'honneur de la vérité.

Il regretta certainement cette princesse, dont les mœurs n'étaient pas faites d'ailleurs pour lui déplaire. <i Mon impératrice de Russie est morte, écrit-il, et par « la singularité de mon étoile, il se trouve que je fais (( une très grande perte. Mais, (ajoute-t-il, dans uneau- « tre lettre), il faut se consoler de tout. » Et en elfet, cette perte fut bientôt réparée pour lui. Sa « singulière étoile » le prédestinait à jouir d'une faveur encore plus éclatante sous le règne de la nouvelle impératrice.

Avènement de Catherine II. — On sait, ou du moins l'on croit savoir comment Catherine II, surnommée la Grande, s'éleva au pouvoir absolu et s'y maintint. La mort tragique de son époux Pierre III, suivie de celle

(1) Lettre a Mme de Florinn, 1er février l"(il.

du malheureux Ivan VI, qui avait été couronné presque dès sa naissance, établit un règne qui fut ensuite gloi:?ux pour la souveraine et pour son empire. En effet, quel nom de princesse l'histoire pourrait-elle présenter pour le mettre en parallèle avec celui de Catherine II, depuis le temps de la fabuleuse Sémiramis, dont Voltaire ne pouvait guère manquer de lui appliquer le nom, puisque c'était son goût de faire de ces sortes de baptêmes ? Catherine ne fut pas seulement une grande souveraine, mais une femme desprit, merveilleusement apte à tout genre de travaux, d'un génie étendu, facile, élégant, très cultivé, capable de grâce et de naïveté, éminemment propre à séduire, au moyen de la plume, le plus fin connaisseur en ce genre de mérite ; née en un mot, pour s'emparer de Voltaire, dont elle savait déjà les écrits par cœur. Il n'y avait que deuxpetits points à lui reprocher : ses assassinats et des mœurs un peu trop libres. Nous allons voir comment Voltaire passe l'éponge sur ces misères.

La nouvelle impératrice avait trop d'esprit, et trop d'ambition de gkiire, pour ne pas apercevoir tout d'abord l'intérêt qu'elle avait à s'assurer d'un homme qui était l'arbitre suprême de la renommée dans toute l'Europe. Elle lui fit faire sans retard des avances par son secrétaire, le Genevois Pictet, qui avait compté parmi les hôtes du château de Ferney (l).Le philosophe-citoyen crut d'abord devoir faire quelques façons; mais il ne fallut pas de longues intances pour le gagner ; et ce fut sans retour ni réserves de sa part. 11 y était naturellement prêt :

« On parle, écrit-il, au comte Schowalow (1) d'une

(1) Desnoiresterres, Voit, cl J .-J . Hoiisscaii, p. 371. suiv.

(' colique violente qui a délivré Pierre Ulric du petit dé- « sagrément d'avoir perdu un empire de deux mille •• lieues. Il ne manquera plus qu'un Ninias à votre Sé- « miramis, pour rendre la ressemblance parfaite. J'a- « voue que je crains d'avoir le cœur assez corrompu « pour n'être pas aussi scandalisé de cette scène qu'un « bon chrétien devrait l'être. Il peut résulter un très « grand bien de ce petit mal... (1) »

Cependant tout le monde en France, et à la cour, et même parmi les philosophes, ne prenait pas avec cette désinvolture les premiers exploits de la Sémiramis du Nord. D'Alembert était un peu scandalisé; M'^e du Deffand faisait la moue ; le duc de Praslin ne paraissait pas très-édifié : « J'ai peur, dit le sage philosophe, que M. le « duc de Praslin n'aime pas mon impératrice de Rus- « sie, j'ai peur qu'on ne me la dégote ; il ne me restait « plus que cette tête couronnée ; il m'en faut une abso- (• lument (2). »

Il s'exprime ainsi dans le temps où Ton parlait de mouvements en Russie en faveur du malheureux Ivan VI, encore prisonnier. C'est le Ninias qu'il redoute. Mais sa Catherine y mettra bon ordre.

A mesure que cette princesse manifeste davantage ce (lu'elle est, Voltaire montre plus effrontément sa tolérance envers une impératrice qui a le mérite d'être ennemie de la religion catholique. En effet, elle a envoyé cinquante mille hommes en Pologne « pour « rétablir la tolérance et la liberté de conscience. »

A cette occasion, Voltaire écrit à MmeDu Deffand(3).

(1) L. ,lii 13 aiisustt! 17()2.

(2} L. ;i Mme d'Arf^aTihil, 13 aiig. 1703.

(3j Lettre ilu 1« mai 1707.

.< Je me vante à vous d'être un peu dans ses bonnes « grâces; je suis son chevalier envers et contre tous. •• Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au " sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de fa- « mille dont je ne me mêle pas ; et d'ailleurs il n'est pas « mal qu'on ait une faute à réparer, cela engage à faire ■■ de grands efforts pour forcer le public à l'estime et à « l'admiration ; et assurément son vilain mari n'aurait '( fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait t tous les jours.

Le mot est écrit: c'est sa Catherine ; bientôt, plus familièrement, sa Cateau. Les personnes à qui il écrivait n'étaient pas gens à se scandaliser pour peu de chose : néanmoins il faut reconnaître que la société du 18^ siècle ne goûta pas ces badinages de Voltaire, et soupçonna que quelque chose manquait dans l'âme de ce grand philosophe ; et qu'à force de rire des faiblesses humaines, il avait perdu le discernement du bien et du mal, ne jugeant que par ses intérêts, ou en poète, pour qui tout cela n'était pas plus sérieux que des fictions dramatiques. Quoi donc? Sa Catherine jouait sur le théâtre du monde réel quelquechosecommesa tragédie de Sémiramis ;et de plus cette incomparable tragédienne lui faisait la cour: que lui restait-il à désirer? Bientôt elle étouffera le catholicisme en Pologne : nouveau mérite, auquel se joindra celui d'humilier la barbarie turque dans la personne du sultan Mustapha. Jamais encore sa philosophie n'avait assisté à pareille fête. Toutes ses passions à la fois sont satisfaites par sa chère impératrice ; et l'on voudrait qu'il lui reprochât quelque chose ! Le Salomon du Nord lui-même n'est plus rienen comparaison decette idole nouvelle. Et puis elle prend si bien la gaudriole !

Qu'on lui trouve une autre impératrice qu'il puisse cajoler, comme elle, sur le même ton qu'une grisette. Pour achever, l'on jouera sur le théâtre de la cour de Russie toutes les pièces de Voltaire.

En attendant qu'il composât pour sa favorite couronnée quelque tragédie nouvelle, il lui dédia la Philosophie de l'Histoire, publiée sous le pseudonyme de Pabbé Bazin, et qu'il avait écrite d'abord pour la marquise du Châtelet. Toutes ses anciennes passions étaient sacrifiées à sa nouvelle maîtresse. (On sait que ce mot a pour lui bien des sens). C'était le neveu de l'abbé Bazin qui faisait ce cadeau, avec une dédicace digne de l'objet de son adoration (1765); et l'intelligente Caieau ne se trompa pas sur l'identité du neveu de cet excellent abbé. En remerciant comme il convenait, elle mit à contribution le dévouement de son grave adorateur. Elle avait besoin de trouver à Genève des auxihaires ou des instruments pour un grand dessein qu'elle méditait.

Dans le plan d'ensemble qu'elle avait conçu pour introduire en Paissie les connaissances et la politesse de l'Europe occidentale, se trouvait compris le projet d'attirer en ses états un certain nombre déjeunes filles instruites et bien élevées, qu'elle voulait placer comme institutrices dans des familles nobles de Moscou et de Saint-Pétersbourg. La Suisse lui parut le lieu où elle pourrait recruter les sujets dont elle avait besoin. Elle envoya le comte de Hulow, avec la mission de ramener du pays de Vaud et de Genève des personnes propres à l'accomplissement de ses vues. Voltaire fit son affaire de celte sorte d'enrôlement, « d'autant plus que le comte de Sr.howalow, se trouvait alors chez lui. ^ Déjà plu-

sieurs jeunes filles étaient en chemin pour la Russie, lorsque les gouvernements de Genève et de Berne, choqués de cet embauchage, les firent arrêter en route, et invitèrent polimentlecomte de Bulowà quitter leur territoire. Voltaire poussa les hauts cris, comme s'il y avait là une violation du droit des gens. Résister aux volontés de sa Catherine, quelscandale ! Nous croyons volontiers que les chefs des gouvernements de Genève et de Berne s'étaient alarmés à tort de ces enrôlements, et qu'ils n'avaient pas bien compris les louables desseins de la puissante souveraine ; mais on comprend aussi que la caution du patriarche de Ferney ne leur parût pas suffisante, quand il s'agissait d'enrégimenter des jeunes personnes au service de la Sémiramis du Nord (1). Ils ne supposèrent pas que Catherine fût une autre Mme de Maintenon, et qu'elle fût bien désignée pour fonder en Russie une nouvelle maison de Saint-Cyr. Ils eurent tort peut-être; mais ils jugèrent d'après la renommée.

Voltaire en écrivit ses excuses à l'impératrice: et comme celle-ci pouvait désirer que, dans son futur pensionnat, les demoiselles représentassent des pièces de théâtre ù l'imitation des élèves de M""^ de Maintenon ; le poète, toujours prêt, offrit, avec son désintéressement ordinaire, les Lois de Minos :

« Si ces demoiselles jouent des tragédies, écrivit-il (2), «• un jeune homme de mes amis en a fait une depuis peu, « dans laquelle on ne peut pas dire que l'amour joue un « rôle : ce sont deux espèces de Tartares qui se regar- « dent plutôt comme époux que comme amants ; je l'en- « verrai à Votre Majesté Impériale dès qu'elle sera

(1) Voir Desnoirestcrrcs, Ko//, et ./. ./. Roiinsean, p. 387. (i) L. à Catherine II, 1-.? mars 1772.

46 VIE DE A'OLTAIRE

« imprimée... » Il propose encore ses services pour former un répertoire de tragédies et de comédies à l'usage du nouveau Saint-Cyr. Son zèle ne connaît pas de bornes.

Les Lois de Minos. — Quant à la tragédie des Lois de Minos, que ce jeune auteur dit avoir composée » en moins de huit jours pour ses amusements de campagne ;» elle est malheureusement du nombre de ces dernières pièces du trop fécond poète tragique, qui furent inspirées par quelque dessein soi-disant philosophique, pièces qu'on ne ht guère que par devoir, et qui s'effacent presque aussitôt de la mémoire. Nous en reparlerons. Dans son EpUre dédicatoire, adressée au maréchal de Richelieu (1772), il ne craint pas de prendre l'engagement suivant, qu'on devine bien qu'il ne tiendra pas:

« Après avoir fait Œdipe et les Lois de Minos, à près « de soixante années Tun de l'autre, et après avoir été I calomnié et persécuté pendant ces soixante années, « sans en faire que rire, je sors presque octogénaire « (c'est-à-dire beaucoup trop tard) d'une carrière épi- « neuse, dans laquelle un goût irrésistible m'engagea « trop longtemps. »

Il ne sait pas qu'il a encore devant lui six ans de vie, et par conséquent plus d'une tragédie à faire. Mais nous avons anticipé sur l'ordre des temps, et il nous faut retourner un peu en arrière.

Les chars de guerre. — Son zèle pour la souveraine qu'il s'était donnée ne se contentait pas de services poétiques ou historiques : il aurait été bien aise de lui rendre des services militaires dans sa guerre contre ^Justapha.

Il avait en réserve son merveilleux engin, ces fameux

chars babyloniens, dont il n'avait pas trouvé l'emploi dans la guerre de Sept-ans. Il en fait parvenir le plan à son impératrice, il lui en vante la foudroyante efficacité ; il la presse de s'en servir (février 1769).

» Encore une fois, dit-il, je ne suis point meurtrier, « (c'est un synonyme de militaire. o.ô.O'^té par lephiloso- « phe), mais je crois que je le deviendrais pour vous « servir. »

Catherine II daigna lui répondre fort sérieusement, et discuter sur l'utilité de son invention avec la politesse d'une personne qui sait ménager le faible des inventeurs. Néanmoins l'auteur de Zaire n'eut pas la joie de massacrer des légions de Turcs au moyen de sa « petite machine. » C'est peut-être le seul genre de succès qui ait échappé à l'ambition et aux espérances de ce sage philosophe, de cet ardent ami de l'humanité.

Correspondance avec Frédéric II.— Cette sorte d'in timité qu'il entretenait avec la souveraine de toutes les Russies piqua sans doute son ancien ami, le roi de Prusse. Une espèce de jalousie porta le Salomon du Nord à renouer avec lui la correspondance, qui avait subi plus d'une interruption. Voltaire lui paraissait plus que jamais l'homme nécessaire pour vivifier les esprits du Nord. « Vous créez des êtres où vous résidez, lui « écrit-il : vous êtes le Prométhéede Genève. Si vous •1 étiez demeuré ici, nous serions à présent quelque chose. « Une fatalité qui préside aux choses de la vie n'a pas « voulu que nous jouissions de tant d'avantages (1). ><

Frédéric a sans doute oublié en ce moment à quel prix

(1) L. (le Frédéric à Voltaire, 1" janvier 1705, «/;«// Denoireslcrrcs. Volt, cl J. J. H. |). 30C.

il aurait fallu payer tous ces avantages : il fallait abdiquer tacitement devant Voltaire, comme l'avait fait en partie le gouvernement de Genève : Frédéric s'y seraitil résigné ?Et enfin, on n'aurait toujours eu qu'un seul Voltaire : car ce génie-là n'était pas de nature à se reproduire et à faire souche. On ne conçoit même pas comment il aurait pu se naturaliser en Prusse. Frédéric le sentait mieux que personne.

Brochures diverses. La gaieté de Voltaire. — Pendant l'absence de M™" Denis, dont il attendait le retour patiemment. Voltaire profitait, comme on le devine bien, de sa solitude. Sa plume ne s'arrêtait pas. C'est là qu'on doit placer une nuée de petits ouvrages qui s'envolaient dans le publicpour y semerce quel'auteur appelle la bonne parole, c'est-à-dire l'évangile philosophique. On pense bien que ce quidominait dans ces écrits était la satire en verset en prose. Mais une gaieté relativement inolïensive y tenait une assez bonne place. Le patriarche voulait rire et faire rire ses contemporains. Il avait des correspondants, notamment JVI"e Du Delfand et les Choiseul, (]ui attendaient de lui toute leur gaieté : il les servait libéralement. On aurait pu croire que sa dernière profession serait celle de bouffon de la société lettrée. Mais (luel bouffon ! Supposons tout un groupe d'éci'ivains ingénieux et plaisants, (jui se font une carrière de l'amusement du i)ublic, et (\m tous les jours remplissent à l'envi de nombreuses feuilles avec les inventions les plus originales dans le genre comique : tous ces écrivains ensemble n'égalent pas le seul Voltaire pour la nouveauté, le piquant et le charme de la plaisanterie : il suffit à lui seul pour tenir toute une génération en belle humeur ; et il lui apprend, par un

art qui n'appartient qu'à lui, à marier le bon goût avec la folie. Plus son âge grandit, plus il semble jeune par sa fécondité et sa verve badine : en égayant merveilleusement son lecteur, il décourage l'émulation dans la plaisanterie : qui ne se sentirait gauche et pesant en essayant de badiner à côté de lui ? On aimerait mieux tenter la lutte avec un pareil maître dans la poésie épique, tragique, ou sérieuse en un genre quelconque, que dans la moquerie, le persiflage ou la simple bouffonnerie. C'est là qu'il atteint à la perfection, qu'il est sans modèle et inimitable. Si l'on composait un recueil de ses œuvres comiques (où l'on ne mettrait pas sans doute ses comédies), il n'y aurait pas de vieillard, à moins d'être aveugle et sourd, qui ne fut soulagé du mal de la vieillesse pendant la lecture de ce recueil.

Dans la plupart de ses écrits en ce genre,on ne sait si c'est la philosophie qui a pour fonction de faire passer la folie avec elle, ou bien le contraire : il y a presque toujours des traits de l'une et de l'autre, et le vieux philolosophe paraît bien, pour .son compte personnel, attacher autant de prix à l'une qu'à l'autre. Cependant tout le monde n'en était pas encore venu à ce genre de philosophie qui se met sous le couvert du nom de Démocrite ; tous les pctuvoirs n'avaient pas, autant que le respectable patriarche, envie de rire de tout, et surtout des choses sérieuses. Aussi reçut-il encore quelquefois sur les doigts, quand il se mêlait de traiter à sa manière des questions graves.

L'Homme aux Quarante ccus. — Son roman philosophique de Vïlomme aux quarante ccus fut condamné au feu, (octobre 1768) (1), peut-être parce (ju'il y avait trop

(l)Desnoircslerrcs, Volt, et Genève, p. 210 ol 241.

VIF. DP vor.TAinK. — T. II. *

mis de son expérience de propriétaire, d'agriculteur, d'économiste, etc. ; et qu'il y faisait trop, sous forme de badinage, la leçon à tout le^monde avec son arrogance et son persiflage ordinaire. Il est évident qu'il se croyait appelé à traiter son siècle, en toutes matières, comme un maître pourrait traiter des disciples ignorants, sots, méchants et rebelles à toute bonne discipline ; et qu'il enseignait l'art de rendre un peuple heureux, en homme pour qui aucune science n'a plus aucun secret, et qui ne rencontre partout que des imbéciles. Son nouvel ouvrage ne méritait sans doute pas le feu ; mais on trouva peut-être que sa suflisance méritait un avertissement : au moins elle avait choqué les fermiers généraux, gens très puissants. Or, dans ce temps-là, les avertissements du pouvoir n'étaient pas doux.

Romans philosophiques. — On lut sans doute avec moins d'aigreur le joli conte de la Princesse de Babxjlone (1768), \es Lettres (TAmabed (1769), qui ne sont guère agressives que contre les ordres religieux. On rit tout simplement (nous le supposons) enlisant le Marseillais et le Lion, les trois Empereurs en Sorbonnc, et autres pièces qui n'offensaient ouvertement aucune puissance en état de faire venger ses offenses.

Histoire du Parlement de Paris. —Mais un ouvrage sérieux et malin à la fois, Vllistoirc du Parlement de Paris, compromit assez gravement son auteur, d'autant plus que cette Histoire parut fort mal à propos, comme nous aurons lieu de le faire sentir, c'est-à-dire au moment où la lutte était engagée avec le plus de violence entre la cour et le Parlement, en 1769. Le Parlement de Paris fut supprimé au moment où il allait procéder contre l'auteur de cette Histoire satiriquedela redoutable corn-

pagnie. Voltaire ajouta à son ouvrage un dernier chapitre, où il eut la joie de raconter la fin de ce corps qu'il détestait. Nous ne voulons pas énumérer une foulo de pièces plus ou moins légères, qui paraissaient tous les jours : elles ne peuvent guère être analysées : ce n'est qu'en les lisant qu'on peut jouir des fantaisies merveilleuses de cet esprit qui est la raillerie faite homme.

Les Guèbres. — Mais le théâtre réclamera toujours aussi sa part, jusqu'au dernier jour de l'auteur. Depuis qu'il s'était avisé de composer des tragédies qu'on pourrait appeler ethnographiques, dont les héros sont en quelque sorte des peuples, des personnages collectifs, plutôt que des caractères individuels ; il trouvait son compte dans ces fictions où quelques idées générales, plus ou moins historiques etphilosophiques, lui tenaient lieu de méditations sur la nature humaine, toujours si difficile à bien particulariser. Il peint des mœurs qu'il lui plaît d'attribuer à un peuple, à un temps, à une religion déterminée ; il ne s'applique pas à mettre en scène des figures et des personnes propres à produire l'impression de la réalité vivante. C'est par ceprocédéque, grâce à l'incomparable prestesse de sa plume, il peut, en moins d'une semaine, concevoir et exécuter une tragédie en cinq actes, qui ne se soutient pas à la scène plus de temps qu'elle n'en a pris pour venir au jour. Des •allusions plus ou moins transparentes aux faits contemporains, et que lui-même appliciue diversement d'un jour à l'autre, complètent, à son avis, l'intérêt, excitent au moins la curiosité publique, et ménagent à son œuvre un succès éphémère, dont il s'habitue à se contenter. Car il ne prend plus guère au sérieux même cette gloire de la scène, dont il ne peut néanmoins se détacher.

fi2 VIE DE VOLTAIRE

Les Guèbres. — Depuis longtemps, il s'est engoué de la religion des Guèbres. qu'il met presque de pair avec celle des Chinois, c'est-à-dire infiniment au-dessusdu christianisme (1). Il expédie donc en peu de jours une tragédie des Guèbres, où l'on devra reconnaître des allusions aux Polonais, aux Suédois, à l'archevêque de Paris, aux parlements, mais où l'on ne pouvait du moins méconnaître les sentiments d'un ennemi de V infâme. Le soustitre, la Tolérance, pouvait équivaloir à une signature. Au reste, l'auteur publie sa pièce sous le nom de « feu « M. Desmahis, jeune homme plein de mérite !>, qui était le plus tolérant de tous les hommes, « et qui ne haïssait que les pédans insolents, qui sont la pire espèce du genre humain. «

Des deux pouvoirs. — Cette tragédie-pamphlet ne fut jamais jouée. Mais la Préface tint lieu d'une représentation, qui n'aurait pas été facile à obtenir sur une scène publique. L'auteur y exposait nettement ses idées sur le devoir imposé aux princes de réprimer les entreprises du clergé et de régler la foi religieuse selon les intérêts de leur politique (2). C'est ce que faisait la grande Catherine dans ses états : excellent exemple à proposer au roi de France, ainsi qu'à tous les autres ! La domination absolue du pouvoir civil dans les affaires de conscience, tel est un des principes fondamen-

(1) Voir dans «on Dictionnaire philoxophique, l'article Philosophie, ?>ee\.\on I.

(2) € Il ii'v a point de souverain à ([ui la terre entière n'applaudit avec <: transport si on lui entendait dire :

Je pense en citoyen, j'agis en empereur ; Je liais le fanatique et le persécuteur. [Les (iuibres, a. V, se. Vlj Uuc chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ; Mais la loi de l'Etat est toujours la première.

(IbiJ.)

taux de la religion et de Téglise de Voltaire ; et l'on voit l'auteur, dans ses écrits, l'affirmer plus énergiquement de jour en jour. Il nie résolument l'existence d'un pouvoir spirituel ; et, de même qu'il fait de Dieu un grand lieutenant de police, il fait du roi l'oracle des croyances religieuses : principe dont on entretevoit d'un coup d'œil toutes les conséquences : à chaque changement de règne ou de ministère, tous les sujets seront obligés de retourner leurs consciences, comme une livrée dans un changement de maître.... Voilà où le règne de la philosophie voltairienne au. rait amené les âmes de ses adeptes.

Le Dépositaire \ opéras comiques, Grétry. —Retournons au théâtre. Une seule tragédie, (et encore non représentée), n'était pas assez pour remplir l'activité du poëte soi-disant moribond ; il y joignit une comédie à la gloire de son ancienne amie Ninon de Lenclos et de l'épicurisme, le Z)fpo5/ia<re ; puis deux opéras comiques, \e Baron d'Olrante Qi\ei Deux Tonneaux. Il avait pris en grippe le genre de l'opéra comique, depuis qu'il le voyait en grande faveur à Paris. Mais il reçut à Ferney la visite du musicien Grétry, en 1767. L'homme le charma par son esprit : lui ayant prorais de travailler pour lui, il lui envoya quelque temps après, sans se nommer, ces deux livrets, qui n'étaient sans doute •pas inférieurs à d'autres ouvrages du même genre. Grétry les présenta aux comédiens italiens, qui ne voulurent les accepter qu a correction. Le musicien promit de faire venir à Paris le « jeune auteur de province. » Mais le jeune auteur ne jugea pas à propos de se déplacer pour si peu.

Voltaire et Buffon. — Quelques petits interraèdesde

guerres personnelles ne faisaient pas mal pour rafraîchir le sang de ce jeune homme de soixante-guinze ans. Nous ne mentionnons qu'en passant les divertissements qu'il se donnait aux dépens de Nonotte « ex-jésuite », et autres moucherons, qu'il s'amusait à écraser dans ses moments perdus. Mais il avait une rancune à satisfaire contre un bien autre personnage, qui n'était rien moins que l'illustre auteur de PHistoirc naturelle.

La renommée de Bufifon, il faut l'avouer, importunait un peu notre écrivain universel, qui croyait bien avoir autant de titres que personne pour régenter la physique et toutes les sciences de la nature. Sans s'être jamais vus, les deux grands auteurs médisaient assez volontiers l'un de l'autre ; et chacun d'eux, de son côté' en était instruit. Le seigneur de Montbard écrivait du seigneur de Ferney, assez brutalement, mais non tout à fait sans raison : « Comme je ne lis aucune des « sottises de Voltaire, je n'ai su que par mes amis le « mal qu'il a voulu dire de moi... Il est irrité de ce « que Needham m'a prêté des microscopes, et de ce que « j'ai dit que c'était un bon observateur. Voilà son mo- « tif particulier, qui, joint au motif général et toujours " subsistant de ses prétentions à l'universalité et de sa « jalousie contre toute célébrité, aigrit sa bile recuite « par l'âge, en sorte qu'il semble avoir formé le pro- « jet de vouloir enterrer de son vivant tous ses contem- « porains » (1).

Needham.— Les singularités de la Nature.— '!<loedham, que nous n'avons pas besoin de louer après Budon, était un jésuite anglais, qui s'était livré à des études sur les animalcules microscopiques, et avait tiré

(1) LcUrc de BufTon au président de Brosses, 7 mars 1768

de ses observations des théories sans doute aventurées mais que nos naturalistes contemporains ne jugeraient peut-être pas aussi ridicules qu'il plaît à Voltaire de les représenter.

Il avait mis le doigt sur des faits qu'il était réservé à une science plus avancée d'interpréter mieux que lui ; mais c'était (luelque chose de les avoir signalés. Il eut l'imprudence, avec un talent insuffisant pour cette lutte, d'attaquer la physique exposée par Voltaire dans son Dictionnaire ])ortatif ; il écrivit quelques lettres contre ce philosophe tranchani dans son incrédulité, et qui niait avec hauteur et dérision tout ce qui échappait à ses observations ou à ses raisonnements (1|. Voltaire profita de cette occasion pour donner une leçon solennelle à tous les naturalistes : il publia les Singularités de la Nature, « par un académicien de Londres, de Bologne, de Pétersbourg, de Berlin, etc. » (1768). Quoique ses principes généraux paraissent fort sages au début ; on a lieu de trouver qu'il le prend de bien haut avec des savants qui ne s'entendaient pas moins que lui sans doute en histoire naturelle ; et que, s'il sait mieux plaisanter qu'eux, il ne possède peut-être pas toutes les qualités requises pour se constituer leur maître et leur censeur. On ne tarde pas à reconnaître le satiri(]ue impitoyable à côté du régent de la science. Le pauvre Ncedhara est traité avec ce persiflage insolent autant que cruel, qu'à déjà éprouvé Maupertuis. Mais tout cela n'était qu'un détour pour arrivera l'auteur de VUisloire naturelle. Sa Théorie de la Terre et ses hypothèses sur la

(1) On peut signaler, coninu- exomple de ce ftonrc (l'inciï'<lulitû arropanlc, r article polypes, dans le Diclionnaire philosophique, el ses argumcnlations obstinées contre l'existence de I'air.

Génération deviennent l'objet de réfutations sarcastiques. à peine tempérées par quelques précautions de politesse, et destinées à couvrir Buffon de ridicule aux yeux de ce public frivole, pour qui seul Voltaire écrivait ; public éternel et toujours dupe des airs de supériorité pris par un censeur élégant et superficiel sur des hommes de génie, qui ne se contentent pas de banalités agréablement énoncées.

En somme, Voltaire traitait la physique, ainsi que la religion, comme un monde de chimères, où un homme tel que lui, porté sur les ailes de la raison, avait pour mission de détruire tous les monstres enfantés par la sottise humaine. Peut-être se croit-il plus infaillible qu'il ne l'est réellement. Quant aux autres hommes, on ne voit que trop ce qu'il en pense. En lui seul réside la vérité, la lumière, la sagesse : le reste des hommes ne se compose que de charlatans et de dupes, ou d'hypocrites et de niais.

Buffon, qui l'avait déjà cinglé au passage, sans connaître le véritable auteur d'une certaine dissertation d'un prétendu docteur de Bologne, ne crut pas à propos de se distraire de ses travaux pour ferrailler avec ce spadassin littéraire, qui combattait toujours masqué. 11 eut soin de mettre de son côté les bons procédés, et attendit l'occasion d'une réconciliation. Un échange de galanteries épistolaires eut lieu entre les deux puissances ; et enfin Voltaire, qui avait beaucoup abusé, dans sa polémique, de chicanes impertinentes sur les coquillages fossiles, daigna dire qu'il ne voulait pas demeurer brouillé avec M. de Buffon « pour des coquilles. »

Ce bon mot ne termina pas tout : car Voltaire mit, plus tard, à l'Académie française, tout son crédit ù faire

échouer le président de Brosses, énergiquement appuyé par Buffon (I). Il fallait toujours que, dans toutes ses querelles, Voltaire gagnât la dernière partie, d'une façon ou d'une autre, et qu'il eût sa vengeance.

Réhabilitations judiciaires, les Sirven, etc. — D'ailleurs, par son indomptable énergie, par son activité invraisemblable, par ses ressources d'esprit supérieures à toute comparaison, cet homme prodigieux venait à bout de tous ses desseins.

La longue affaire des Sirven (2), après neuf années d'incidents et de difficultés de toute sorte, se termina enfin, le 25 novembre 1771, par un arrêt du parlement de Toulouse, qui annula entièrement la sentence des premiers juges, rétablit Sirven et sa famille dans leurs droits et leurs biens, et condamna les consuls de Mazamet aux dépens. Le seigneur de Ferney, qui avait tout conduit par des soins et avec une habileté qu'on ne saurait imaginer, put jouir des témoignages de la reconnaissance de cette famille, qu'il avait sauvée d'un péril de mort, de la honte et de la ruine.

Il rendit ou s'efforça de rendre des services de même genre à d'autres victimes des erreurs judiciaires, trop fréquentes en ce temps-là. Il ne put sauver la vie à un laboureur nommé Martin, faussement accusé d'assas- .sinat, et exécuté à Bar, par suite de la méprise du juge d'Arras, et consécutivement du parlement de Paris, en 1767. Mais il fit réhabiliter la mémoire du condamné et rétablir dans ses droits sa famille fugitive.

Il ne fut pas plus heureux au sujet des époux Mont-

(1) L. au Maréchal de Richelieu. 9 janvier 1""1.

(2) Desnoiresterres, Voltaire et Génère, p. 463. suiv.

bailli, accusés de parricide sur leur mère; le mari subit le dernier supplice à Saint-Omer (novembre 1770), mais la femme, par l'intervention de Voltaire, obtint une pleine réparation, et le conseil d'Arras pleura du moins sur une erreur qui avait entraîné la mort d'un innocent.

Il soutint et dirigea les efforts du jeune Tolendal pour faire réhabiliter la mémoire de son père, le comte de Lally, injustement condamné à mort et exécuté en 1766. Il eut la joie, à ses derniers moments, de croire cette cause gagnée, ce qui lui fit dire qu'il mourait content.

Il défendit encore le comte de Morangiès, ruiné par des usuriers ; mais nous avons déjà dit que les mémoires qu'il a écrits sur ce sujet, tout ingénieux qu'ils sont, ne nous paraissent pas prouver très sûrement que le comte n'était pas un dissipateur, et qu'il valait beaucoup mieux que ses usuriers (1).

On doit s'intéresser davantage aux serfs du mont Jura, que Voltaire entreprit d'affranchir de la main-morte exercée sur eux par les chanoines de Saint-Claude ; ou aux misères des habitants du pays de Gex, que le seigneur de Ferney prit sous sa protection constante, pour les soustraire aux exigences tyranniques des nombreux administrateurs qui vivaient sur le paysan comme des insectes sur une proie.

Voltaire se constitua le tuteur de cette classe vouée à une misère irrémédiable par un despotisme aussi cruel qu'imprévoyant. C'était bien entendre les devoirs d'un propriétaire de terres, et cela valait mieux sans doute que de vouloir étendre les droits seigneuriaux jusqu'au

(1) Voltaire revicnl encore sur cotte alTaire dans l'écrit iniitulc Prix de la Justice cl (te l'Humanité (1777) (Art. XXll, ^ II, Des Témoins, note 2.)

gouvernemement des consciences, et de s'imaginer qu'un seigneur de paroisse était, par office, chef d'une religion légale dans ses domaines.

Agriculture, industrie, commerce. — Le pays de Gex était pauvre, et la terre en grande partie inculte : Voltaire, toujours à l'atfùt des découvertes utiles, y appliqua les plus récents moyens de culture, les instruments les plus perfectionnés. Il parle à tout moment, dans ses lettres, d'un semoir nouveau qui fait merveilles. Il a même son champ particulier, qu'il laboure de ses propres mains, pour donner l'exemple.

Il répandit ainsi l'aisance là où régnait la disette; il multiplia les arbres ; il introduisit même l'élevage des vers à soie. Il fonda une manufacture de soieries, dont il fut bientôt si fier, qu'il en vantait les produits comme supérieurs à ceux des pays les plus célèbres en ce genre. Et, pour prouver son dire, il mit lui-même la main à l'œuvre, tissa des bas de soie, qu'il envoya à la duchesse de Choiseul. Il put se croire le premier manufacturier, comme le premier agriculteur de son temps.

La colonie de Fernév. — De son village de Ferney il fit une petite ville prospère, en y bâtissant des maisons ; et il y attira nombre d'artisans, qui ne voulaient plus endurer la condition humiliante faite par Genève à ses natifs. L'art de l'horlogerie se trouva ainsi, comme tout d'un coup, implanté à Ferney. Le seigneur, qui entendait aussi bien le commerce que tout le reste, se chargea de la publicité à faire pour les produits de l'industrie du lieu (1). Il profita de son crédit auprès de sa clientèle littéraire ; il fit à ses correspondants titrés

(1) Voir sa lettre à tous les Ambassadeurs, (de Ferney, 5 juin 1770).

et riches des éloges magnifiques de son horlogerie, de la beauté des ouvrages et du bon marché ; il expédia en bonne place des échantillons, c'est-à-dire, bien entendu, des merveilles. Il fit prendre de ses montres aux têtes couronnées comprises dans sa clientèle. Il en fit envoyer, par les agents diplomatiques, en pays étranger. La cour de France dut s'exécuter, et en distribua en cadeaux ; Catherine en prit tout un lot ; Moustapha même dut lire l'heure aux cadrans deFerney.

Crédit de voltaire dans le nord de TEurope. — Comment l'Europe tout entière n'aurait-elle pas eu les yeux attachés sur ce personnage extraordinaire, qui possédait tant de moyens pour attirer et retenir l'attention ? Déjà, à propos de l'affaire des Sirven, faisant suite à celle des Calas, il avait réussi à mettre dans son jeu quatre tèies couronnées : le roi de Danneraarck en efifet complétait ce nombre, avec les souverains de Russie, de Prusse et de Pologne: « J'ai, disait-il, brelan « de roi quatrième; mais ilfaut que je gagne la partie.... « Nêtes-vous pas fâché que parmi nos quatre rois, il n'y « en ait pas un du Midi (1) ?»

On croit entrevoir une raison de cette abstention des «rois du Midi » dans la cour du roi de la philosophie. Ce n'est qu'une banalité de répéter avec lui :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Cette lumière qui vient du Nord est empruntée de l'astre Voltaire. Mais on ne s'étonne pas que les souverams de nations qui avaient si longtemps été ennemies de l'Eglise romaine, aient fort goûté la guerre

(1) L. b Damilaville, 9 février 1767.

qu'on lui faisait, et qui ne pouvait leur nuire aucunement ; tandis que ceux qui professaient la foi romaine en étaient beaucoup moins enchantés. Le voltairianisme, adopté publiquement par des princes, aurait produit un tout autre efTet à Madrid, à Lisbonne, à Vienne, qu'à Berlin ou à St-Pétesbourg ; et pour les monarques du Midi, il aurait été mal sûr de paraître affiliés à la secte Encyclopédique. Voltaire a beaudire d'ailleurs qu'il travaille pour le genre humain tout entier ; on voit bien qu'il a toujours les yeux fixés sur la France» et que c'est elle seule dont il prétend réformer l'esprit. Il ne peut donc avoir d'inrtuence,parmi les étrangers, que sur ceux qui vivent, en quelque sorte, de la vie intellectuelle des Français. Si le Nord lui envoie de la lumière, c'est la lumière rértéchie delà littérature française. Sait-il bien lui-même ce qui se passe, dans ce temps-là, aux pays étran • gers, et notamment en Allemagne ? A-t-il seulement entendu parler des œuvres de Leasing, de Mendelssohn, de Klopstock, deHerder, de Goethe? Non; pour Voltaire lui-même, comme pour ses adorateurs, il n'y a qu'un soleil au monde, c'est Voltaire. Et les souverains étrangers necroientpas seulement s'honorer en lui mar(iuant leur admiration, ils croient recevoir un reflet de sa gloire, d'autant plus qu'il répand sur ses adorateurs des rayons de sa lumière, avec une prodigalité digne d'un astre qui serait le centre de l'univers.

UÉCHOissANCE DU CRÉDIT DE VoLTAiRE. — Cependant la royauté du patriarche de Ferney penchait vers son déclin. Ce qui prépara ce changement fut une crise politique, dont l'effet ne fut pas moins préjudiciable à la puissance du roi de Friince lui-même. On ne s'attendait guère à voir Louis XV associé de cette façon à

Voltaire. Mais nous avons déjà remarqué que le ministère de Choiseul fut le temps du règne de notre philosophe. Il subit donc les conséquences de la chute de ce ministre, autant qu'un homme qui doit avant tout sa puissance à son génie età son caractère, peut subir passivement les conséquences des événements politiques.

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