ET DERNIER
Dernières années de Voltaire
Dernières œuvres de Voltaire. Sa haine contre le Christianisme.
Exil du duc de Choiseul. — Le 24 décembre 1770. le roi renvoyait brusquement du ministère le duc de •Choiseul, et lui assignait pour lieu d'exil son château de Clîanteioup. Louis XV ne se doutait pas que, par ce coup, il ébranlait sa propre autorité. Son gouvernement, haï déjà et méprisé, ne se soutenait guère, dans l'opinion publique, que par une certaine faveur attachée au nom de Choiseul. A partir de ce jour,, il ne parut plus qu'un despotisme sans dignité.
G4 YIE DE VOLTAIRE
On ne doutait pas que le duc de Choiseul n'eût été x-'enversé pour n'avoir pas voulu fléchir la tête devant une honteuse favorite, M'"e Du Barry. Tout ce qu'il y avait encore en France, (même à la cour), de personnes qui conservaient ou affectaient le sentiment de la bienséance et de l'honneur, se piqua d'aller à Chanteloup faire sa cour aux exilés, comme pour protester contre la di.^grâcc du ministre, et contre l'éloignement où se trouvaient relégués le duc et la duchesse de Choiseul. Ceux-ci parurent alors presque les seuls honnêtes gens du royaume. Ce fut comme un réveil de la pudeur publique, dont la manifestation n'avait assurément rien de tlatteur pour le roi. Le pèlerinage de Chanteloup n'était entrepris par les gens prudents qu'après en avoir obtenu la permission : les audacieux le faisaient sans rien demander. Les plus grands personnages de la cour, et surtout le duc de Chartres, ne se donnèrent pas la peine de dissimuler leurs sentiments. Il fallait que Louis XV fût bien aveuglé ou bien somnolent, pour ne pas sentir le danger de cette réprobation générale.
RÉFORME DES PARLEMENTS. — C'est le moment qu'il eut le maliieur de prendre pour frapper un autre coup plus propre encore à lui aliéner l'esprit public. La couronne était depuis longtemps en lutte avec le parlement de Paris, qui, s'étant enhardi à soutenir contre elle une guerre ouverte, avait entraîné la plupart des parlements de province (1). Tous les moyens usités en pareil cas avaient été épuisés pour réduire la résistance des compagnies de justice. Lettres de jussion,litsde justice, tout
fl) Lire un in(|iiant résumé de ces (jut'i-fl les dans le l>icl. philosophique ie Vollairc, art. Varlement.
fut vain : ces corps de magistrats, qui tenaient tous leurs pouvoirs du prince, mais qui s'étaient si souvent proclamés les tuteurs des rois et les défenseurs de la nation, en étaient venus à la rébellion la moins dissimulée. Ils allaient droit à une révolution, dont ils ne prévoyaient pas les conséquences pour eux-mêmes. Cet état n'était certainement plus tolérable : il fallait ou que le roi capitulât ou que le parlement fût brisé. Louis hésitait à prendre le parti nécessaire: ce fut la Du Barry, inspirée par le chancelier Maupeou, qui le décida : étrange effet de l'empire qu'une telle femme avait pu prendre sur ce pnnce qui se dégradait.
Trois semaines après le renvoi du duc de Choiseul, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771, les membres du Parlement furent contraints, par surprise et individuellement, à se déclarer par écrit pour ou contre l'obéissance. Ceux qui refusèrent d'obéir furent exilés ; et les autres, par esprit de corps, s'unirent avec eux (1). L'administration de la justice se trouvait suspendue, et les autres cours du royaume se rendirent solidaires du parlement de Paris. Les gens de lettres et le peuple applaudissaient à la résistance de ces compagnies, comme à une défense héroïque des libertés publiques.
Le chancelier Maupeou. — Le chancelier Maupeou avait entrepris démettre fin au malentendu qui régnait depuis plus de deux siècles entre la monarchie et les organes de la justice, ceux-ci se croyant investis dun droit de contrôle et de veto, qu'ils exerçaient, tantôt utilement, tantôt hors de saison, sur les actes législatifs ou administratifs de la royauté. L'ancien droit de remon-
(1) Voir Voltaire, Histoire du Varlemenl. cli. LXIX.
VIE DR VOI-TAinR. — T. II. «^
trances, qui pouvait servir, dans certaines occasions, à modérer les abus du pouvoir absolu, et qui avait rendu l'opposition du parlement populaire, était devenu avec le temps un droit de tracasserie, qui tendait à transformer la magistrature en pouvoir souverain, et trop souvent énervait la puissance royale, lorsqu'elle avait quelques desseins louables, mais contraires aux intérêts ou aux préjugés d'un corps privilégié.
Malheureusement, il n'existait pas, pour les libertés publiques, d'autre garantie. Yoilà pourquoi le parlement demeurait cher aux esprits généreux, en dépit de ce contresens d'un pouvoir émané du roi, qui, opposant sa volonté, et souvent mal à propos, à celle du roi, mettait tout le gouvernement en échec. 11 était donc raisonnable de vouloir rétablir chaque chose en sa place, d'obliger les chambres de justice à faire observer les lois, sans plus ; et de restaurer à leur égard l'indépendance du pouvoir royal. Malheureusement encore, c'était un gouvernement despotique, corrompu et méprisé, qui se chargeait de cette grande réforme ; et cela pour s'assurer le libre exercice de ses plus funestes fantaisies.
Les membres des cours souveraines se reposaient sur l'inamovibilité de leurs charges, achetées de leurs deniers: ils furent surpris par la confiscation de ces charges, et ensuite par une réforme complète des cours de justice. Celle-ci ne se fit pas sans donner satisfaction à des vœux depuis longtemps conçus et manifestés par le public.
La vénalité des charges fut abolie en principe, l'administration de la justice rendue absolument gratuite ; de nouvelles compagnies furent instituées dans le ressort
beaucoup trop vaste du parlement de Paris ; (édit du 22 février 1771).
« Six parlemens nouveaux, dit Voltaire (1) furent « institués sous le titre de Conseils supérieurs, avec in- « jonction de rendre gratis la justice. Ces conseils furent « établis dans Arras, Blois, Chàlons, Clermont-Ferrand, « Lyon, Poitiers. On y en ajouta d'autres depuis, pour î remplacer quelques parlements supprimés dans les « provinces ».
Le philosophe de Ferney applaudit de tout son cœur à ces réformes. Il haïssait de longue date les parlements, et il voyait appliquer, dans la nouvelle institution, quelques-uns des principes des philosophes. L'oraison funèbre qu'il fait au parlement de Paris, témoigne assez de ses sentiments.
« Qui pouvait croire alors (en 1762) que... le parlement « éprouverait le même sort que les jésuites? Il fatiguait « depuis plusieurs années la patience du roi, et il ne se i concilia pas la bienveillance du pubhc par le supplice « du chevalier de La Barre, et par celui du général « Lally (2).
Voltaire et le chancelier Maupeou. — Comme Voltaire ne faisait rien à moitié, il mit sa plume au service du chancelier Maupeou ; et la réforme ayant provoqué l'éclosion d'une multitude de libelles satiriques, le patriarche y tint tête ù lui tout seul par une production merveilleuse de brochures anonymes en faveur du chancelier réformateur, et contre l'ancien parlement (3). Il ne craignit pas de se faire l'àme damnée de Maupeou.
(1) Hisloire du. Varlemcnt, cli. LXIX.
(2) Hisloire (lu Parlement, cM. LXIX.
(:i) Dcsnoirestcrrcs, Vnllairr clGctieve, |i. .^S'i-suiv.
bO VIE DE VOLTAIRE
et de braver ainsi l'opinion publique. Car la réforme rendit le nom du chancelier odieux, compromit celui du roi, et ne profita, en dernière analyse, qu'à la popularité de l'ancien parlement, qui, dès que vint le nouveau règne, trois ans après, rentra, pour ainsi dire, naturellement chez \\iï,jure quodam postliminii, comme dit un jurisconsulte célèbre.
MÉMOIRES DE Beaumarchais. — Pendant ce temps, le nouveau parlement, qu'on appelait injurieusement le parlement Maupeou, fut couvert de ridicule par un nouveau pamphlétaire, dont la renommée, en un moment, balança celle de Voltaire lui-même ; et cela, parce qu'il fut l'heureux et retentissant écho des sentiments publics. On voit que nous parlons des fameux Mémoires de Beaumarcliai?. Le patriarche admira de très bonne foi le génie de l'auteur, sans qu'un sentiment de jalousie, qui aurait été assez naturel, retint l'impulsion de son cœur : il prit même bravement la défense de Beaumarchais contre la calomnie.
Voltaire et les Choiseul. — On pourrait demander ce que l'ermite du mont Jura perdit par le changement de ministère, puisqu'il sut, du premier coup, s'établir dans les bonnes grâces du pouvoir nouveau ; et encore n'avons-nous pas dit tout ce qu'il fit dans cette vue. Mais il perdit d'abord l'amitié et la considération des Choiseul, du duc et surtout de la duchesse. Il s'était pourtant empressé de leur témoigner la fidélité de sa reconnaissance et de son attachement. Il continua de leur écrire sur le ton d'un homme qui se pique d'être le courtisan du malheur; il leur expédia tous ses écrits ; il alVccta de ne rcciiercher que leur approbation. Néan-
moins il reçut d'eux plus d'une rebuffade, pour s'être tourné en un instant du côté de leurs ennemis.
Les hôtes de Chanteloup, surtout la duchesse de Choiseul, qui, toute philosophe qu'elle est, s'exprime sur son compte en termes fort méprisants, furent peut-être injustes envers lui. Avec cette susceptibilité qu'on remarque ordinairement chez les exilés et les disgraciés, ils ne crurent pas qu'on put être leur ami sans épouser tous leurs ressentiments et leurs préventions. Ils ne comprirent qu'à moitié le caractère de Voltaire, dont le cœur ne fut pas ingrat envers eux (1), mais dont l'esprit ne se gouvernait nullement par les principes d'autrui, ni par une certaine logique intraitable des affections. Il n'a jamais rien sacrifié à des règles d'honneur imaginaires. Dans les affaires, il est le plus pratique des hommes. Uniquement mû par ses passions ou ses intérêts, par ses intérêts personnels ou par ceux des entreprises qu'il poursuivait, il saisissait ses avantages partout où il les rencontrait, et s'absolvait des reproches qu'on pouvait lui adresser, en attribuant à sa conduite des motifs supérieurs à ceux qu'on supposait. A cette heure^ sa haine contre les parlements se trouvait satisfaite, une réforme importante était ou paraissait accomplie conformément à ses vœux et à ceux des bons esprits : il en marquait sa joie et concourait au succès, pensait-il, en "bon citoyen. Il ne croyait pas être 1 homme de M. de Maupeou, mais l'homme de la vérité, de la justice, de la raison : il ne se reprochait rien.
(1) Il le prouva bien en adressant à madame de Choisenl son Epilre de Benaldaki à Caramouflée, femme de liiafar te ISaimécide (1771). où le ministre renversé était gloriDé, sou» le uom de Barmecide, et un peu aux dépens f^u Calife lui-même.
Madame Du Barry. — En outre, il avait toujours été, par principes, l'adorateur des maîtresses royales : il se devait donc à lui-même d'offrir son culte à M^e Du Barry, puisqu'elle avait succédé à la Porapadour, dont on le voit, vers la fin, quelque peu mécontent. Qu'on ne lui parle pas de l'indignité de cette nouvelle favorite. Que lui importe qu'une personne de ce genre soit plus ou moins déhonorée ? Celle-ci est belle, elle est puissante : le reste le touche peu : la pudeur n'a jamais été son fait. Et de plus, cette courtisane quasi-couronnée s'avise, elle aussi, de lui faire des galanteries. Elle lui envole par exprès son portrait, sur lequel elle a imprimé deux baisers à l'adresse du philosophe de Ferney. Il les accepte avec ivresse, il tourne à ce propos un madrigal qui sent son vieux fou. 11 ne fait que demeurer dans son caractère. Il touche à ses quatre-vingts ans ; ce n'est pas le moment de changer, et de concevoir des scrupules de conscience au sujet d'une belle dame qui le cajole, fùt-elle la dernière créature de France.
Les chefs ou les appuis du nouveau régime sont le maréchal de Richelieu et le duc d'Aiguillon, L'un est ce vieux libertin dont il a fait son héros et son idole ; l'autre est un grand personnage, dont l'honneur est demeuré entaché par une sentence du défunt parlement. Voltaire rit beaucoup de ce mot entaché : il n'estime pas que ce soit une tache aux yeux des honnêtes gens d'être demeuré entaché devant le parlement qu'il déteste; et quant au célèbre entremetteur de cour qu'il courtise depuis si longtemps avec des expressions passionnnées, Voltaire ne voit rien qu'on puisse trouver à blâmer en lui, à moins d'être janséniste.
Ainsi la bonne duchesse de Choiseul en est pour sa
morale : qu'y a-t-il en effet de commun entre la morale d'une honnête femme et le génie de Voltaire ? Cependant il n'est que trop vrai que le duc de Choiseul n'est plus au ministère pour couvrir tous les actes et satisfaire tous les désirs du seigneur de Ferney. Ainsi, la ville de Versoix demeurera en projet ; le gouvernement bourgeois de Genève n'aura plus à compter avec un ministre qui, de Versailles, prenait ses inspirations sur les bords du lac Léman. Evidemment le crédit du philosophe est diminué. Il reconnaît lui-même qu'il a fait une perte sensible (1). Eh bien, il se tournera de l'autre côté, et saura bien rattraper par d'autres instruments cette étrange royauté qui paraît lui échapper. Tout cela est parfaitement
\ logique, si cela n'est pas d'une dignité exemplaire.
JMais est-ce que Voltaire entend la dignité à la manière du commun des hommes? Sa dignité, à lui, c'est son inté-
Jrêt, c'est son opulence et sa puissance.
Les Lois de Mlnos. tragédie. — Voltaire apologiste DE LA monarchie ABSOLUE. — Chaque grand événement qui remuait son imagination lui inspirait l'idée d'une œuvre de théâtre. Les Lois de Minas, qui, à beaucoup d'égards, sont une sorte de répétition des Guèire5, c'est-à-dire, une fiction sans vraisemblance, destinée seulement à exaller le pouvoir royal en opposi-* tion au pouvoir pontifical, servent à l'auteur de prétexte pour glorifier le chancelier Maupeou, l'impératrice dé Russie, et le roi de Suède (JustavelII, c'est-îi-dire tous les souverains qui s'enhardissent à établir la toute puis-'
(1) « Je fais une grande perte dans monsieur le duc et madame la ducliesso « de Clioiseul. Or. ne peut compter sur rien de ce qui dc|it'nd de la cuur. Le premier iiomnie de l'Ktat n'est jamais sûr de couiher chez lui ».
(Lettre à .M . Bertrand, 7 Janvier HTl). • l )
sance de la royauté sur les débris ou d'un clergé ou d'un sénat attaché à des croyances ou à des traditions dont la philosophie de Voltaire a juré la ruine. Sous couleur de détruire les préjugés contraires à l'humanité, le philosophe prêche rétablissement de la monarchie absolue,non pas, dit-t-il, pour préconiser «l'autorité » arbitraire », mais « cette autorité juste et modérée, qui a ne peut sacrifier la liberté et la vie d'un citoyen à la « méchanceté d'un flatteur, qui se soumet elle-même « à la justice,... qui fait d'un royaume une grande fa- « mille gouvernée par un père (1). »
Le royalisme de Voltaire. — En somme, Voltaire étale un zèle monarchique échauffé par les caresses qu'il reçoit de plusieurs souverains de l'Europe et par son ressentiment contre la république de Genève, mais qu'il croit inspiré seulement par les intérêts de la philosophie. Il a découvert, dans la puissance royale, l'instrument dont il a besoin pour écraser les objets de ses haines. L'Hercule de l'incrédulité s'empare de cette massue, et joue le rôle de courtisan, afin de se servir du pouvoir monarchique à sa guise : tel est le secret de cet enthousiame tardif pour le développement de l'autorité absolue. Si l'on croyait voir là autre chose qu'un calcul politique pour en venir à ses fins, on serait détrompé par ses notes et ses préfaces. Il est toujours le même homme, au moins par ses haines. S'il flatte, c'est pour acquérir les moyens d'accomplir ses vengeances. Quand aux progrès du despotisme, qu'il favorise, il ne s'en inquiète pas, se persuadant que bientôt tous les rois seront philosophes, par les progrès de la Raison.
(1) Noios des Lois de .Vinos,
Cependant il ne s'oublie pas lui-même. Il a espéré que sa tragédie des Lois de Minos, grâce aux flatteries qu'elle contient à l'adresse du régime nouveau, lui rouvrirait le chemin de Paris. Malheureusement une édition infidèle de la pièce a paru. Le libraire Valade l'a publiée ; mais de qui cet homme avait-il reçu la copie tenue secrète, sur laquelle des interpolations ont été faites ? Il y a tout lieu de croire que c'était de la main même de l'agent de confiance que Voltaire avait élu, de Marin, commis de la direction de la librairie (1). Il avait ainsi des hommes à lùîT'ôu qu'il croyait tels, dans les administrations. Mais Marin était un traître, et l'édition furtive des Lois de Minos vit le jour par sa trahison.
Que nous importe cependant que la confiance de l'auteur ait été trahie ? Avait-on glissé dans la pièce des vers satiriques, propres à y dénaturer le caractère d'apologie pour le coup d'état du chancelier Maupeou ? C'est ce dont nous ne trouvons pas trace ; et ainsi l'intention flatteuse de l'auteur demeurait bien sensible. Néanmoins il fut averti que le censeur de la pièce avait déclaré qu'il était impossible d'en permettre l'impression ; et d'autre part, son faux ami Marin ne l'encourageait pas à la laisser jouer. L'effet que Voltaire avait attendu de cet ouvrage n'eut donc pas lieu ; il ne fut pas même question d'en autoriser l'auteur à venir à Paris, et il n'eut pas la joie d'être applaudi sur le théâtre, comme il y avait bien compté ; car ayant lu sa tragédie à des amis, il écrivait à d'Argental : « Si la pièce est jouée
(1) Desnoiresterrcs, Voll. et Génère, p. 447 suiv. — C'est le nirme Marin dont il est question dans les Mémoires de Beau'iiarciiais.
« comme je l'ai lue, je réponds du plus grand succès, « malgré la cabale. » (1).
Il ne lui restait d'autre ressource que de faire plus que jamais sa cour à son héros, de qui sans doute il attendait, dans cet embarras, quelque important service.
Il lui écrivait ceci, touchant les Lois de Minos (2):« Vous « verrez bien que le roi de Crète, Teucer, est le roi de « Pologne Stanislas-Auguste Poniatowski ; et que le « grand-prêtre est Tévêque de Cracovie : comme aussi " vous pourrez prendre le temple de Gortine pour « l'église de Notre-Dame de Czenstochowa ».
Ainsi, à la tragédie satirique il ajoutait la tragédie courtisanesque.
Pourquoi donc cette tragédie, pleine d'allusions plus ou moins transparentes, ne serait-elle pas jouée au moins devant la cour ? Cela ne dépend-il pas de son héros ?
»< Il faut, lui dit-il (3), dans votre salle des spectacles » de Versailles, des pièces à grand appareil ; les Lois de « Êlinos peuvent avoir au moins ce mérite... Mais vous « manquez, dit-on, d'acteurs et d'actrices : et de quoi « ne manquez-vous pas ? Le beau siècle ne reviendra « plus. »
Voltaire ne croyait pas tant à l'absence d'acteurs et d'actrices: car il connaissait bien les talents deLeKain et de M"" Clairon ; mais il s'agissait d'entrer dans les sentiments du despotique souverain de la scène, et de le flatter par tous les endroits. Aussi lui dédia-t-il sa
(1) Desnoircslerrcs, Volt, el Hiiiéie, \). 150-451. (2; Lellrc du 8 juin 1772.
(3) Util.
tragédie, pour se donner l'occasion de lui adresser en public les compliments les plus ingénieux.
« La nature, lui dit-il (1), m'a fait votre doyen, et « l'académie vous a fait le nôtre ; permettez donc qu'à « de si justes titres je vous dédie une tragédie qui serait « moins mauvaise, si je ne l'avais faite loin de vous. »
... « A qui apppartiendra-t-il plus d'être le soutien " de tous les beaux-arts qu'au neveu de leur principal « fondateur ? C'est un devoir attaché à votre nom. »
L'éloge du maréchal est habilement entremêlé avec les plaintes sur les attaques de l'envie et de la calomnie, sur la décadence du théâtre français, etc.
L'auteur feint même une modestie qui n'est sans doute guère dans son cœur. 11 annonce qu'il va sortir de la carrière du théâtre, où il est peut-être resté trop longtemps.
Adieux au théâtre. — « Je souhaite que la scène « française, élevée, dans le grand siècle de Louis XIV, « au-dessus du théâtre d'Athènes et de toutes les na- « tions, reprenne la vie après moi; qu'elle se purge de « tous les défauts que j'y ai portés, et qu'elle acquière « les beautés que je n'ai pas connues. »
Il fallait que le prétendu protecteur des beaux-arts eût l'oreille bien endurcie à la flatterie, pour ne pas entendre ce que son humble courtisan attendait de lui ; mais le grand seigneur avait d'autres affaires que celles de l'ermite du mont Jura, et se souciait médiocrement de ces cris qui s'élevaient du désert vers sa toute-puissance.
Il laissa crier l'exilé, et ne se remua point. Cependant celui-ci, autre seigneur, au moins dans son ermitage,
(1) Epitre dedicatoire.
s'indignait de voir que tant de gens, qu'il méprisait, fussent à Paris, et qu'il n'y fût pas. Dans le nombre de ces gens insolemment heureux, il n'oublie pas Beaumarchais : « Il est plaisant qu'un garçon horloger, avec c( un décret de prise de corps, soit à Paris, et que « je n'y sois pas (i). »
i'. J'avais fondé (2), sur Minos l'espérance de vous faire « ma cour à Paris ; mon espérance est détruite : c'est la « fable du Pot au lait. »
Le malheur était donc irréparable en ce qui regardait le retour à Paris. Mais il restait à l'auteur le théâtre de Genève. Oui, le théâtre de Genève, ou du moins de Châtelaine, aux portes de la cité de Calvin. Rien n'avait pu prévaloir sur le goût du public genevois pour les représentations dramatiques. En dépit des puritains, une assez bonne troupe jouait la comédie à une demi-lieue des remparts ; le poète de Ferney avait dans ce théâtre son entrée particulière, il était là comme chez lui ; et plus d'un pasteur calviniste y venait, surtout dans les grandes représentations. Il y en eut de signalées en 1772.
Eloge de Le Kain. — Au mois de septembre, Le Kain vint à Lyon, et de là poussa naturellement jusqu'à Ferney. Tout le monde, à Genève, voulut voir et entendre le grand tragédien. Il va sans dire que ce furent des pièces de Voltaire qu'il représenta sur le théâtre de Châtelaine.
« Mon cher ange, écrit le poète à d'Argental (3), je « suis dans l'extase de Le Kain. Il m'a fait connaître « Sèmiramis, que je ne connaissais point du tout. Tous
(1) L. à Richelieu, 11 juillet, 1770.
(2) L. au même, 1" février 1773.
(3) 21 septembre 1772.
DERNIERES ANNEES DE VOLTAIRE il
« nos Genevois ont crié de douleur et de plaisir ; des « femmes se sont trouvées mal, et en ont été fort aises. « Je n'avais point d'idée de la véritable tragédie avant « Le Kain ; il a répandu son esprit sur les acteurs. Je ne
0 savais pas quel honneur il faisait à mes faibles ouvra- « ges, et comme il les créait ; je l'ai appris à six vingts
1 lieues de Paris. »
Découverte apparemment bien favorable à la représentation des Lois de Minos. L'auteur annonce donc à son aiige l'envoi prochain du vrai « code Mmos » corrigé.
« Vous le trouverez un peu changé, mais non pas au- « tant que je le voudrais... Je ne suis plus aussi pressé « que je l'étais. J'ai dompté la fougue impétueuse de ma « jeunesse ; mais je crois qu'on pourra fort bien publier « ce code au retour de Fontainebleau. »
Ses espérances, comme on le voit, renaissent toujours. Il écrit encore au maréchal de Richelieu, sous prétexte de demander une prolongation de congé pour Le Kain (1).
« Il m'a fait connaître Sémiramis, que je n'avais point « vue depuis vingt-quatre ans. Cela m'a fait frémir, « tant cela ressemble !. . . J'en ai été honteux et hors « de moi-même. Tous les étrangers ont éprouvé le « même sentiment. »
L'adorateur de la Sémiramis du Nord commençait donc à se trouver un peu embarrassé de la ressemblance de son idole avec l'héroïne de sa tragédie I Mais ce n'était qu'aux jours où il voyait la Sémiramis d'Orient sur le théâtre. Et encore de quoi était-il honteux ? Car en ce moment-là il était en commerce épistolaire avec
(1) L. ilu 21 septembre 1772.
Catherine II, et Dieu sait quel échange de flatteries entre ces deux comédiens extraordinaires !
Mi^6 Clairon ET Voltaire; apothéose du poète. — La gloire de l'homme unique du siècle éclatait dans ce même temps de différentes manières. Pendant qu'il jouissait à Ferney des triomphes que lui procurait le talent de Le Kain; à Paris, M'^« Clairon lui ménageait une apothéoac d'un genre nouveau. Marmontel ayant composé une Ode à la louange de Voltaire, la tragédienne donna chez elle une fête où elle parut en prêtresse d'Apollon, récitant l'ode et couronnant de lauriers le buste du poète.
a La maison de M'i^^ Clairon, écrit celui-ci, (1) est donc « devenue le temple de la gloire? c'est à elle de donner » des lauriers, puisqu'elle en est toute couverte. Je ne « pourrai pas la remercier dignement; je suis un peu « entouré de cyprès. On ne peut plus mal prendre son « temps pour être malade. M. Le Kain est chez moi. >i II a joué six de mes pièces, et l'auteur est actuellement « dans son lit. »
Qu'il soit dans son lit, nous le pensons bien, puisque c'est son habitude ; mais c'est dans ce lit qu'il compose une multitude inénarrable d'ouvrages de tout genre; et dire de Voltaire qu'il est dans son lit, c'est comme si Ion disait, d'un autre homme de lettres, qu'il est à son bureau.
La statue de Voltaire. — Le buste de Voltaire solennellement couronné par M'^"^ Clairon était apparemment l'œuvre du grand statuaire Pigalle. Car une statue venait d'être modelée par ce célèbre artiste sur l'ini-
(I) L. à la Hiirpe, 29 scpl. ITl-i.
tiative de M™'^ Necker, qui en fit la proposition chez elle, le 17 avril 1770, dans une réunion des chefs de la société encyclopédique. L'idée fut accueillie avec chaleur et Ton décida sur le champ que ce monument serait exécuté au moyen d'une souscription, à laquelle les gens de lettres français seraient seuls admis : intention très louable, mais dont l'exécution donna lieu à quelques critiques. La souscription fut amplement couverte; mais parmi les gens de lettres français on admit le roi de Prusse et celui de Danemarck; en revanche, on refusa Jean-Jacques Rousseau; tout cela sur l'avis de Voltaire lui-même. Jean-Jacques avait cru faire preuve de noblesse d'âme en envoyant ses deux louis d'or; Voltaire prétendit en faire preuve de son côté en les rejetant outrageusement. Il écrit à D'Alembert qui l'a consulté (1) :
« ,Ie persiste dans la prière que je vou? ai faite de faire « rendre à Jean-Jacques sa mise ; c'est Tavis de M. de « Saint-Lambert. Je ne peux voir cet homme dans la « liste à côté devons et de M. le duc de Choiseul; triais « je vous recommande toujours Frédéric, non pas par- « ce qu'il est roi, mais parce qu'il me doit une répara- « tion. »
Qu'on mette ici à part toute prévention, et qu'on juge lequel de ces deux hommes avait l'âme la plus vindicative et la plus injuste. A coup sûr, llousseau s'honorait en rendant ainsi hommage au plus grand génie du siècle. Mais que faisait Voltaire en lui infligeant cet affront? Nous n'en voulons pas dire davantage.
Pigaile fut charge de la statue: Il se rendit ;i Fer-
11) 10 juillet 1770.
ney. Le modèle prétendait que l'artiste ne pourrait rien tirer de sa personne. « M. Pigalle doit, dit-on, « venir modeler mon visage ; mais, madame (l), il « faudrait que j'eusse un visage ; on en devinerait à <' peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pou- « ces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé « sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents « que j'avais est parti... On n'a jamais sculpté un pau- « vre homme dans cet état. »
Pigalle eut encore bien de la peine à fixer, pour la reproduire, la plus mobile des physionomies. Il accomplit un tour de force. Malheureusement, suivant le conseil de Diderot, il voulut faire une statue selon le goût antique., et reproduisit nu le corps le plus décharné du monde, ce qui attira des épigrammes bien fondées à ce chef-d'œuvre. Du moins on admira sans réserve l'expression de ces yeux, dont les contemporains ont célébré à la fois le feu et la douceur. Ces deux « escarboucles » étaient en effet une des merveilles de cette figure, où l'on pouvait lire en un moment l'expression de toutes les passions. Nous ne dirions rien des propos que cette image un peu étrange du grand homme inspira aux malveillants, si les vers suivants ne traduisaient d'une manière inoubliable les rancunes de quelques beaux esprits du temps:
A cet œil qui foudroie, à ce rire qui tue,
A cet air si chagrin de la gloire d'autrui,
Je me suis écrié: « Ce nVst pas là Voltaire;
C'est un monstre» ... Oh! m'a dit certain folliculaire.
Si c'est un monstre, c'est bien lui. (2;
(1) A M"" Ncckcr, 21 mai 1770.
(2) Apud Desnoireslcrres, [Volt, el Genève) p. 350.
dernières années de voltaire 81
Divers ennemis de Voltaire. — La Beaumelle. — La gloire se fait toujours payer, et Voltaire ne sut jamais supporter les traits de malice qui devaient être la rançon de la sienne, quoiqu'il fît si durement payer aux autres ce qui n'était souvent pas de la gloire. Il avait toujours prêtes des flèches terribles, pour percer les imprudents qui osaient se jouer à lui. Encore que ces blessures fussent mortelles, il ne se contentait pas des armes du poète. Il voulut bien ne pas employer d'autre vengeance contre des gens à peu près inoffensifs, tels que Nonotte, Patouillet, Cogé, Larcher, Riballier, et autres écrivains qui n'étaient que pédants, et que l'ennui distillé par leurs écrits aurait suffisamment obligés à ne plus écrire (1). Mais il y avait par le monde un homme qu'il jugeait depuis longtemps dangereux pour la réputation de ses livres, et dont il n'avait pas tiré une vengeance égale à ses ressentiments, c'est-à-dire une vengeance capitale. Nous voulons parler de La Beaumelle (2) .
Depuis que ce jeune écrivain avait quitté Berlin, en 1752, à la suite d'une affaire peu avantageuse pour lui, puis la cour de Saxe-Ootha par une fuite moins honorable encore, Voltaire n'avait cessé d'avoir à se plaindre de lui. La Beaumelle avait publié à Francfort, en 1753, une édition frauduleuse du Siècle de Louis XIV « augmenté d'un très grand nombre de remarques ». Cette publication, par son débit, fit beaucoup de tort à l'édi-
(1) Sans mentionner les innombrables pamphlets que Voltaire opposait à la nuée (les gens de lettres médiocres qui écrivaient conire lui, nous signalerons seulement un résumé des témoignapes de ses sentiments : c'est 1 article Qui.ifjiiis, dans le Dirliomiaiie philosophique. Là, il expose, comme au pilori, tous ceux qui l'avaient oflensé, même sans l'atteindre directement.
(2) Voir l'article ci-dessus indiqué.
tion authentique, et qui pis est, par les notes qu'elle renfermait, elle répandait, à côté du texte de l'auteur, une multitude d'inexactitudes et d'impostures capables de déshonorer l'œuvre de l'historien. Il s'y trouvait aussi des calomnies contre Louis XIV, contre les princes de sa famille et nombre de personnages illustres. Voltaire essaya d'y remédier au moyen de plusieurs écrits, dont le principal fut le Supplément au Siècle de Louis XIV, oîi, avec sa verve ordinaire, il dénonçait son contrefacteur pour les impostures et les indécences dont son travail était rempli. Mais en même temps, il faisait agir auprès du gouvernement français. Quand La Beaumelle arriva à Paris, il fut enlevé et enfermé à la Bastille, où il demeura six mois (avril-octobre 1753). C'est pendant ce temps que le Supplément parut (mai 1753). La Beaumelle écrivit des Apostilles sur un Mémoire que Voltaire avait publié contre lui, et les fît imprimer avec une Lettre sur ses démêlés avec M. de Voltaire, par les bons offices de Maupertuis, qui en dirigea l'impression à Cassel. Ainsi la querelle de Voltaire avec La Beaumelle fut un des épisodes de sa querelle avec Maupertuis ; et il enveloppa ses deux adversaires dans une même haine, les rendant solidaires l'un de l'autre.
Il ne cessa depuis, à toute occasion, de signaler La Beaumelle au mépris de tout le monde lettré. Une fois hors de prison, celui-ci écrivit une Réponse au Supplément (1754) : ce factura, bien rédigé, ne parut pas doux à lauteur du Siècle de Louis XIV. Mais celui-ci trouva une nouvelle occasion de se venger, quand La Beaumelle publia l&s Mémoires de Madame de Maintenon (1756), ouvrage composé avec cette audace qui a rendu son nom célèbre entre ceux des écrivains imposteurs et
falsificateurs. Il s'y était servi de la correspondance de Madame de Maintenon, dérobée par lui chez Racine le fils, et constamment falsifiée : double crime aux yeux de tous les honnêtes gens, puisqu'il fabriquait des pièces fausses sur des pièces dues à un larcin effronté. Voltaire soupçonna la fraude (1), parvint à découvrir le vol, et intéressa dans sa haine Timpératrice Marie-Thérèse, qui, sur une offense commise par le faux historien, porta plainte au gouvernement français (2). La Beaumelle fut une seconde fois incarcéré à la Bastille (1756). Voltaire lui imputa une édition falsifiée de la Pucelle, qu'il attribue en d'autres moments à l'ex-capucin Maubert. On sait que l'auteur de la Pucelle n'a aucun scrupule pour charger qui bon lui semble de la responsabilité des altérations vraies ou supposées de ses ouvrages, dès quelles lui inspirent des craintes. Or, il s'agissait ici de passages odieux sur M'"^ de Pompadour, qu'on peut douter que Voltaire ait insérés lui-même dans ce poème déjà assez dangereux pour l'auteur. Mais pourquoi en accuser la Beaumelie ? Un falsificateur d'habitude et de profession s'attire tous les soupçons ; et l'on ne peut guère s'indigner quand ils tombent sur lui mal à propos.
Quoi qu'il en soit, l'exemple de Voltaire n'est certes pas à imiter. On ne sait pas s'il a rougi une fois de ses • imputations ; mais il a laissé son ennemi en paix jusqu'en 1759 (3). A propos de l'affaire des Calas, La Beaumelie essaya vainement de faire flétrir, par le parlement de Toulouse, les libelles où Voltaire travaillait à le
(l| Voir SCS lettres du IC drc. 1752, du 18dée., etc.
(2) Ch. î'iifiaTd, ],es linnemi.s (le Voltaire, p 38(1.
(3) Cil. Nisard, Les Ennemis de Voltaire,^. 3'JO.
déshonorer. La plainte fat ensevelie dans le fracas de ce procès ; mais il n'est pas mauvais de remarquer que La Beaumelle fut l'auteur du premier mémoire publié, dans cette cause, en faveur des accusés ; ce dont Voltaire ne lui sut aucun gré, l'on devine bien pourquoi. Retiré au pays de Foix, lieu de sa naissance, La Beaumelle épousa, en 1764 (1), la sœur du jeune Lavaysse, cet ami du fils Calas qui fut si malheureusement enveloppé dans le procès. Voltaire s'indigna mal à propos qu'un homme qui était son ennemi fût entré par alliance dans la famille d'un de ses protégés, comme si c'eût été pour lui une offense personnelle. En 1767, exaspéré de recevoir de Lyon des lettres anonymes, qui s'élevèrent au nombre de quatre-vingt-quinze, il en accusa La Beaumelle, et le dénonça dans un Mémoire adressé au chanceUer et aux ministres, et qu'il fit répandre à profusion dans le pays de Foix, en accusant La Beaumelle du crime de lèse-majesté. Il est vrai que celui-ci avait hasardé, dans ses écrits, des propos injurieux contre le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, qui fut le Régent, et contre d'autres princes. Mais le principal de ses méfaits était de poursuivre une critique générale des ouvrages de Voltaire, qu'il avait annoncée publiquement, qu'il n'eut pas le temps d'exécuter, mais dont il fit paraître le premier volume sous ce titre: Id Henriade avec des remarques, (1769). C'était une critique pleine de méchanceté et d'impertinence (2). Le seigneur de Ferney réussit à faire arrêter l'édition de ce singulier commentaire; mais Fréron le ressuscita en 1775, et l'amplifia-
ni Voir, dans 1.1 liioiiraphie f/encrale (Di'lot\ l'arliclu Beaumelle (La), signe Maurice .\m;i,iviijl.
(2) Voir Dcsiioircstcrres, Volt, el Genève, p. 493.
de ses propres remarques et d'une vie de l'auteur. Le ministre Saint-Florentin donna d'ailleurs raison à Voltaire dans l'affaire des lettres anonymes: il écrivit à M. de Gardac, qui commandait dans le pays de Foix, t de « parler au sieur de La Beaumelle de manière à l'obli- « ger de se tenir en repos et d'y laisser M. de Voltaire. » (lOjuillet 1767). Evidemment la partie n'était égale en aucun sens entre l'auteur du Pauvre Diable et les écrivains %sez téméraires pour s'attaquer à lui. C'était folie à eux de s'imaginer qu'ils pourraient soutenir la lutte, surtout depuis que M. de Voltaire était devenu un personnage tout puissant auprès du gouvernement.
Fréron, Sabatier, Clément, etc. — La Beaumelle mourut à Paris le 17 novembre 1773, à l'àgede quarantesept ans, laissant pour le venger Fréron, qui fut frappé à son tour par le crédit des philosophes, et mourut le 10 mars 1776, privé de la permission d'écrire.
Sabatier de Castres fut plus heureux, quoiqu'il eût publié un ouvrage très peu bienveillant, et peut-être calomnieux, sous le titre de Tableau philosophique de l'esprit de M. de Voltaire (1772) (0. Il en fut quitte pour les épigrammes et les injures dont il se vit accablé. Protégé par M. de Vergennes, appuyé de tout le parti anti-philosophique, il arriva au commencement de la ' Révolution avec quatre pensions, et franchit heureusement cette période critique.
Clément (de Dijon), surnommé Vinclément par Voltaire, eut le même bonheur, et survécut à l'auteur de la Henriade, dont il fut sans doute un des derniers ennemis littéraires.
(1) Desnoiresterrcs, Volt, et Ceneie. p. 488.
Eloge historique de la Raison. — Vainqueur de tous ses adversaires, soutenu par le gouvernement nouveau comme il l'avait été par le précédent, Voltaire pensa que la cause delà Raison était définitivement gagnée. Il célébra le triomphe de cette divinité nouvelle dans une sorte de roman philosophique intitulé Eloge historique de la Raison « prononcé dans une académie de province par M. de Chambon » (1774).
Il y fait parler sa déesse en ces termes : « Je vois que t depuis dix à douze ans on s'est appliqué dans l'Europe f aux arts et aux vertus nécessaires, qui adoucissent « l'amertume de la vie. Il semble en général qu'on se « soit donné le mot pour penser plus solidement qu'on t n'avait fait pendant des milliers de siècles... Dites- « moi quel temps vous auriez choisi ou préféré au temps e où nous sommes pour vous habituer en France. »
Cet éloge de la Raison devient naturellement l'éloge de Voltaire (sans qu'il se nomme) :
« On a osé demander justice aux lois contre des lois « qui avaient condamné la vertu au supplice; et cette « justice a été quelquefois obtenue. Enfin on a osé pro- « noncer le mot de « tolérance. »
Hommages RENDUS A Voltaire. Triomphe des philosophes. — Jamais en effet la philosophie n'avait pu espérer qu'elle verrait une heure aussi brillante pour elle. Mais il manquait encore quelque chose au patriarche dans son domaine de Ferney, où les visites les plus glorieuses et les plus agréables se succédaient de Jour en jour; et c'était Paris. Il ne lui plaisait pas de jouir de sa gloire en exilé ; et quoiqu'il ne voulut pas convenir qu'il l'était, il ne le sentait que trop, surtout quand la
saison et le climat devenaient durs pour sa vieillesse frileuse et souffreteuse.
Ecrits sur l'administration publique et la législation. — On pouvait considérer la guerre contre l'infâme comme terminée : la victoire appartenait évidemment au parti des philosophes. Le patriarche aurait donc pu se reposer. Mais un esprit tel que celui de Voltaire ne se repose pas. D'abord, il a des ressentiments qui ne seront jamais assouvis, et dans presque tous ses écrits il trouvera encore moyen de frapper incidemment sur les objets de sa haine, personnes et choses. Ensuite, il a de nouvelles matières pour exercer son activité de polémiste et de réformateur. Elles ne sont pas absolument nouvelles pour lui : ce sont les questions de législation et d'administration, dont il s'est déjà plus d'une fois occupé, et auxquelles il se donne avec une nouvelle ardeur, comme un homme à qui ses victoires ont fait des loisirs. C'est dans ces sujets qu'on peut admirer sans scrupules les lumières de son esprit et son ardeur inépuisable pourle bien de ses semblables.
Beccaria : DES DÉLITS ET DES PEINES. — Déjà, à propos des procès de ses clients, les Calas, les Sirven et autres, il a écrit des manifestes pleins de passion, éblouissants de raison, contre les abus de la procédure ■ et les vices des lois, qui ont fait tant de victimes. Mais on n'est pas véritablement philosophe, si l'on ne sait envisager les grandes questions en remontant aux principes. Voltaire, sur ce sujet, fut heureusement secouru par le traité de Beccaria, des Délits et des peines, publié à Milan (1764), et traduit en français (1766) par l'abbé Morellet, sur les instances de Lamoignon de Maiesherbes. Ce livre éveilla l'esprit du philosophe, qui avait
déjà écrit un Commentaire (assez sévère d'ailleurs) de VEsprit des Lois de Montesquieu. Il y joignit un Commentaire plus bienveillant et plus utile sur le Livre des Délits et des Peines (1766). Cet ouvrage renferme l'indication de la plupart des réformes que la raison demandait, au nom de la justice et de l'humanité, dans l'administration de la justice ; réformes qu'a réalisées, pour la plupart, la législation moderne, et dont quelques-unes sont encore peut-être à cette heure sur le bureau de nos assemblées législatives (1). Si le livre de Beccaria n'eût pas déjà mis en avant ces idées inspirées par l'humanité, quelle reconnaissance le genre humain ne devrait-il pas à Voltaire pour les avoir répandues, par le privilège de ce style qui enlève l'assentiment du lecteur le moins capable d'étude ? Il a eu certainement le mérite de les propager, de les insinuer, de les présenter en quelque sorte toutes rédigées aux auteurs de nos codes, avec l'autorité que l'opinion publique peut ajouter à celle de la saine raison et de l'humanité.
Prix de la Justice et de l'humanité. — Pour presser la réforme des institutions judiciaires, il lançait, au moyen de la Gazette de Berne (2), sous ce titre : Prix de la Justice et de V Humanité, la proposition d'une sorte de concours public, dont il traçait le programme (3) d'a-
(I) Le 18 mai 1897, le Sénat met à son ordre du jour un projet de réforme du Code Az procédure criminelle, l^'udanl à augmenter les garanties des inculpés dans l'instruction. C'est ce que demandait Voltaire dans l'article du Commenlaire intitulé: De la procédure criminelle. — Ce projet a été voté en novembre 1897. La rél'ornie demandée par Voltaire, après cent trente ans d'instance, est entrée dans nos lois.
{2i 15 février 1777,
(3) On y lira sans doute avec un intérêt tout particulier les articles XXII et XXIll, sur les moyens d'arriver à la connaissance des délits, sur le secret de l'insliuction, et sur la queslioii si l'on doit i)erniellre un conseil a l'accusé.
près les principes du grand philanthrope italien, en y insérant le fruit de ses observations personnelles et les inspirations de sa rancune contre les appuis de la superstition et du fanatisme, parlements et tribunaux ecclésiastiques. Il montre, avec une éloquence qui fait frémir, que les procédés de l'Inquisition forment encore le fond de la procédure criminelle de son temps ; et il prépare ainsi les progrès que les générations suivantes auront le devoir d'accomplir.
Il se tient de même au courant, ou en avance, des théories les plus louables, parmi celles qui sont énoncées par des écrivains spécialistes, sur l'administration publique, les finances, l'économie privée; et surtout ce qui peut contribuer à la prospérité de l'Etat et au bienétredes particuliers. Nous ne le présentons pas pour un inventeur en ces matières : il est le contemporain et le disciple des Malesherbes, des Turgot, des Trudaine ; mais il ne laisse pas échapper une bonne idée, et il n'appartient qu'à lui de communiquer aux idées des autres une puissance de propagation irrésistible.
Le début du règne de Louis XVI. — Le nouveau règne, c'est-à-dire, les premières années de Louis XVI, sont l'heure bénie où tous ces beaux rêves essayent de prendre corps, et semblent sur le point de devenir des . réalités. Voltaire est dans l'enchantement : sa voix, qui fut si longtemps sifflante, grinçante ou chagrine, ne fait plus entendre que des hymnes à la louange du prince réformateur, de ses ministres, et d'un siècle ([ui s'annonce si heureusement.
Mais il n'eut guère le temps de sentir la fragilité de tant de brillantes espérances. Comme Moïse, il se vit arrêté au seuil de la Terre promise. Mais aussi n'eut-il
pas la douleur d'assister à des événements qui auraient, nous le supposons, désolé ce véhément ami de l'humanité.
Bienfaits dans le pays de Gex. — Le seigneur de Ferney profita du moins du passage du philosophe Turgot au ministère, pour assurer au petit pays de Gex un bienfait durable. Ce fut un arrangement par lequel ce pays était soustrait aux fermes générales, et par conséquent aux exactions auxquelles donnait lieu la perception des impôts sur le sel et sur les blés (1775). En rendant à la province d'éclatants services, Voltaire ne songeait pas à se défier de sa propre humeur ; il provoquait des oppositions très vives par son ambition de tout gouverner. Il se fit donc, dans le pays de Gex, comme partout, des adversaires très ardents, mais la majorité de la population lui était justement acquise par ses bienfaits. Elle aurait voulu obtenir du ministère la permission de donner le nom de Voltaire à la ville de Ferney, qui était réellement son œuvre. Ce vœu ne paraît pas avoir jamais été officiellement exaucé, quoique l'usage ait peu à peu attaché ensemble ces deux noms. (1)
Affaires de famille.— Il sut même, par ses bienfaits, se constituer une sorte de famille adoptive, héritière et gardienne, sinon de son nom, du moins de ses œuvres. Il se plut à réaliser des mariages inespérés. Après avoir marié l'arrière-petite-nièce du grand Corneille, il maria encore Mei'e Dupuis, belle-sœur de cette fille d'adoption. Le marquis de Florian, veuf d'un second mariage avec la sœur de M"'e Denis, vint se consoler à Ferney : là, le
(1) Desnoiresierres, Retour et mort de Voltaire, p. 79-suiv.
patriarche le remaria avec l'épouse divorcée de Rillet, l'un des meneurs des agitations genevoises. Pour s'attacher le nouveau couple, le philosophe lui construisit, sur ses terres, un charmant pavillon, appelé Bijou. Cette nouvelle union, qui n'eut pas longue durée, attira au bercail philosophique, en 1772, la visite du neveu du marquis, le futur auteur de Némorin ; il fut désigné là sous le surnom de Florianet.
Le chef-d'œuvre du patriarche, en fait de mariages, fut l'union qu'il ménagea entre le marquis de Villette, homme d'esprit, fort riche, mais un peu déconsidéré, avec une demoiselle de Varicourt, néed'une famille noble du voisinage, mais qui était sans fortune etdestinée à entrer au cloître. Voltaire larecueillit chez lui, où elle mérita le surnom de Belle et bonne. Elle plut au marquis, sans dot, et devint marquise de Villette (1777). C'est ce couple dont le nom est resté, pour ainsi dire, inséparable de celui de Voltaire, et qui a tenu, autant qu'il l'a pu, lieu de postérité au philosophe de Ferney.
Le DOMAINE DE Ferney. — Peut-être, duns Ic fond de son cœur, Voltaire s'était-il flatté que, parmi les heureux qu'il avait faits, il se trouverait quelqu'un pour prendre à cœur de conserver ce qu'il avait fondé dans ce pays de Gex, si heureusement transformé par lui. C'est à M"'e Denis, en première ligne, que ce devoir revenait. Elle était, par le contrat d'achat, co-propriétaire du domaine de Ferney, et son oncle la fit sa légataire universelle. Mais, après la mort de cet oncle, elle s'empres.sa de vendre le domaine au marquis de Villette, qui a son tour fut bientôt obligé de s'en défaire. Ainsi la propriété ne demeura pas dans les mains de personnes qui pussent se dire héritières du grand homme. Néan-
moins son œuvre subsista, parce qu'elle était bonne en elle-même, et n'avait nullement le caractère d'un caprice de propriétaire fastueux. Aujourdhui encore, après plus d'un siècle écoulé, il semble que l'âme de Voltaire n'a pas cessé d'habiter dans le château de Ferney, grâce aux propriétaires successifs, qui en ont entretenu au moins une partie comme un lieu sacré.
Visites A Ferney. — C'est là qu'il reçut, dans les dernières années de son séjour, la visite de quelquesunes de ses adoratrices, qui ont laissé par écrit des témoignages des grâces enchanteresses avec lesquelles il accueillait ses hôtes, tout malade qu'il était, et tout en faisant un peu plus encore le malade, par une singulière coquetterie. On admirait en lui, avec des costumes qui sentaient un peu leur vieux temps, une politesse déjà passée de mode, une agilité d'esprit qui n'a jamais appartenu qu'à lui, et des regards d'un charme inexprimable. A première vue, c'était un grand vieillard qui rappelait l'élégante dignité de l'ancienne cour: dans un commerce de quelques jours, c'était l'image surprenante d'une immortelle jeunesse, sous la perruque, sous les rides, sous la maigreur d'une vieillesse caduque. C'est ainsi qu'il apparut à M'"« Suard, à M'"" de Genlis, qui lui vinrent successivement faire leur cour ; à M'"e de Saint-Julien, une de ses dernières idoles,
Femme aimable, houuôle homme, esprit libre et hardi (i), qu'il appelait papillon philosophe. Elle iséjourna plusieurs fois à Ferney, y accomplit des exploits de chasse; et de son côté, le philosophe invoqua souvent son crédit, parce qu'elle était fort bien. apparentée. Elle eut l'honneur de lui inspirer deux gracieuses êpUres.
(1> lipllre à JI"» de Saint-Juliat, née comtesse de la 'four-du- l'in .
L'empereur Joseph II. — Il espéra même qu'il aurait dans son château la visite de l'empereur philosophe, Joseph II. Ce prince, sous le nom de comte de Falketistein, avait charmé Paris et Versailles. Tout le monde croyait qu'il [ne manquerait pas d'aller voir le patriarche deFerney. Le roi de Prusse etD'Alembert avaientcommuniqué à Voltaire leurs conjectures comme des certitudes; et le dernier lui écrivait hardiment que « cette visite impériale donnerait au patriarche plusieurs années de vie ». En effet, le 17 juillet 1777, l'empereur, se rendant de Lyon, à Genève arriva en vue de Ferney. Au château, tout était préparé pour lui faire une magnifique réception. Mais à l'entrée de l'avenue, Joseph cria -.Fouette cocher ! » et passa. Il se rendit à Versoix, qu'il visita, puis à Genève ; il alla surprendre Haller dans sa solitude de Roche. Cette marque d'estime fut une mortification de plus pour Voltaire, qui essaya d'expliquer l'omission de la visite à Ferney par la maladresse de quelques rustres ; mais la plus vraisemblable explication est que l'empereur Joseph déféra au désir de sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse, qui craignait qu'il ne se compromit en ayant l'air de faire hommage au patriarche de l'incrédulité. On ne peut pas être à la fois l'idole des incrédules et des dévots.
Dernières poésies de Voltaire. — Les dernières années du séjour de Voltaire à Ferney, qui sont, à peu de mois près, les dernières de sa vie, ne furent pas stériles pour les lettres. La verve du poète n'était nullement ralentie pour les œuvres légères ou rapides, dans lesquelles il demeurait toujours incomparable, et peut-être plus heureux ciue jamais. Il ne crut même pas que cette verve fût épuisée pour de plus grands ouvrages : on en va voir la preuve.
Epîtres a Boii.EAU, a Horace, etc. — Dès l'année 1769, il s'était avisé d'écrire son Testament poétique, sous le titre d'Epître àBoileau- Cette épitre, si grave par le titre, était surtout une ingénieuse satire, qui commençait par pincer un peu le satirique du 17^ siècle : ensuite l'auteur, faisant; l'éloge de Voltaire lui-même et de toute sa vie, frappait à coups redoublés sur tous les ennemis qu'il avait rencontrés dans sa carrière guerroyante. Certes l'homme qui faisait ainsi son testament, ne se repentait de rien : sa confession finale n'était qu'un témoignage de satisfaction qu'il se décernait, et un engagement de continuer de même au delà de la tombe :
Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement Aux badauds e irrayés dire mon senliment, , Je veux le dire encor dans les royaumes sombres : S'ils ont des préjugés, j'en guérirai les ombres.
Il se promettait enfin de mener encore, dans ce royaume souterrain, la vie épicurienne du Temple, en bravant la gravité de son prédécesseur en satire ;
A table avec Vendôme, et Chapelle et Ghaulieu, J'adoucirai les traits de ion humeur austère.
Et c'est après cette belle fiction qu'il invitait, par une dernière plaisanterie, son curé à venir asperger son caveau d'eau bénite. Vit-on jamais moribond plus impénitent ?
Nous ne sommes pas surpris qu'un jeune homme qui essayait alors de se faire un nom dans les lettres, Clément (de Dijon), ait jugé l'occasion bonne pour réprimander cet incorrigible satirique; ce qu'il fit avec plus de courage que de prudence. Dans une épîti'e de Boileau à M. de Voltaire, le jeune Clément ose débuter en ces termes :
« Si nous vivions dans un siècle moins lâche que le 8 nôtre, où l'esprit et le goût fussent moins corrompus, « plusieurs plumes auraient brigué l'honneur de ven- « ger Despréaux des pasquinades dont on ose barbouil- « 1er son tombeau, et on ne l'aurait pas réduit à se dé- « fendre lui-même (Ij. »
Le reste n'était pas davantage empreint de clémence. Il va sans dire que Vindément Clément fut châtié de sa témérité, et à plusieurs reprises, en prose et en vers (2).
Nous nous contenterons de mentionner l'EpUre de Voltaire à Horace, qui parut trois ans après l'épître à Boileau, (1772), (quoi qu'en dise l'auteur, lequel se soucie médiocrement, comme on le sait, de l'exactitude absolue dans les dates) :
Toujours ami des vers, et du diable poussé, Au rigoureux Boileau j'écrivis l'a?i passé. Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire ; Mais il me répondit par un plat secrétaire, Dont l'écrit froid et long, déjà mis en oubli. Ne fut jamais connu que de l'abbé Mably. Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace, A toi qui respiras la mollesse et la grâce..
L'auteur ne fait que causer, comme dans une libre conversation entre esprits éminents ; il va d'un sujet à l'autre, tantôt donne cours à ses vieilles rancunes,tantôt .loue en vers exquis la douce sagesse du poète latin, tantôt énonce ses opinions favorites sur la poésie française, et termine brusquement par des plaintes sur certaines nouveautés qui le choquent dans la versification fran-
(1) /IpwrfDcsnoilCstcrrcs, /{f/owf/ morl de Voltaire, [t. l'J. (2> IbiU.
çaise. Jamais peut-être il n'écrivit plus naturellement, et c'est beaucoup dire.
Jugement DE Voltaire sur son oeuvre poétique. — Dans cette excellente pièce, on est frappé en passant de ce mot :
J'ai vécu plus que toi ; mes vers dureront moins.
L'auteur pensait-il sérieusement, en vieillissant, que de tant de vers qu'il avait fait imprimer, il j en avait peu de durables ?0n n'oserait pas l'affirmer ; cependant il sentait, en homme de goût, quelle différence il y avait entre ses improvisations brillantes et des vers comme ceux d'Horace, laborieusement mais scrupuleusement façonnés ; entre le génie qui esquisse et celui qui médite et achève ses œuvres. Mais un sincère ami aurait pu lui dire, sans lui déplaire sans doute : « Vous ne vous rendez pas justice, si vous ne comptez pas dans vos œuvres celles que vous a dictées une bonne fée, qui fut votre marraine ; elle vous a fait écrire, presque sans y penser, des chefs-d'œuvres de grâce que personne n'égalera. Peut-être la matière en est-elle trop légère pour que le genre humain songe à les mettre en réserve pour en faire le fond de son instruction , mais quiconque les rencontrera, comme par hasard, se demandera si c'est un homme ou un génie surnaturel qui, en se jouant, a exécuté de pareils prodiges. Vous serez le modèle ineffaçable des grâces légères. »
Epîtres diverses. — D'autres épîtres partaient de Ferney à l'adresse des souverains qui avaient mérité les faveurs du poète : il y en eut pour le roi de la Chine, « sur son recueil de vers qu'il a fait imprimer > (1771) ; pour le roi de Danemark, « sur la hberté de la presse
accordée dans tous ses états » (janvier 1771) ; pour lïmpératrice de Russie, contre le sultan Moustapha, (même année) ; pour le roi de Suède, Gustave III, (1771 et 1772). Il y en eut aussi pour les piiilosophes sans couronnes, pour D'Alembert (1771), pour Marmontel (1773), etc. L'auteur en écrivit, pour ainsi dire, jusqu'à son dernier moment, répandant ses admirations et ses rancunes tout à l'aise, soit dans ces compositions toutes libres, soit dans les notes qu'il y joignait. Il écrivit même à un ministre disgracié du roi Louis XVI, à Turgot, sous ce titre singulier, mais significatif : * A un homme. » (1776).
Dernières tragédies. — Le goût qu'il parait avoir pris à cette époque pour l'Epître avait-il donc remplacé celui de la tragédie? Non certes. Nous avons annoncé déjà qu'il ferait des tragédies jusqu'à ce que la plume lui tombât des mains.
Sophonisbe, les Pélopides, Irène. — Certes, nous n'avons plus à raconter l'éclosion de chefs-d'œuvre. Combien se trouve-t-il même de personnes qui se souviennent que Voltaire a écrit une Sophonisbe, qui fut imprimée en 1769 ?
Il est vrai qu'il fit paraître cette Sophonisbe sous le nom de M. Lantin, et qu'il la donna pour une sorte de reproduction rajeunie de celle de Mairet. Mais il est évident que ce « jeune homme » fut tenté par un sujet de tragédie fort beau, et qui deux fois avait servi de début à la scène tragique chez les modernes : en Italie, par le chef-d'œuvre du Trissin, en France par celui de Mairet ; sujet qui, depuis, fut encore e.ssayé par le grand Corneille dans sa vieillesse et par Lagrange-Chancel.