VIK III'. VOI.TAMIK, T. II
322 OEUVKIiS DE VOLTAIRE
des faveurs tiu philosoplie en lui adressant d'assez rudes remontrances. Voltaire essaie de faire de Frédéric le patron et le refuge des Encyclopédistes ; celuici trouve ces gens-là excellents ailleurs que chez lui, et surtout Voltaire, qu'il flatte encore, mais qu'il considère comme un fou. On cause de tout, on badine, on négocie ; on échange des petits vers en quantité merveilleuse, mais non de qualité égale des deux côtés ; on débat par lettres des questions de métaphysique; et des deux côtés on sème le sel à pleines mains, même dans les yeux du cher et redouté correspondant. Le lecteur ne sait quel est le plus malin, quel est le plus i-aisonnable de ces deux étonnants antagonistes, qui jouent une comédie fort neuve l'un contre l'autre. Sans aucun doute, Voltaire a infiniment plus de grâce; mais Frédéric nous paraît bien avoir l'avantage pour le bon sens. Il a seulement le tort d'avoir, une fols au moins, abusé de la puissance royale; mais quel prince, à sa place, aurait pu supporter les espiègleries et les audacieuses perfidies de Voltaire? Ce sont en somme deux esprits jumeaux, dont les relations otî'rent un sujet inépuisable de réflexions au moraliste et à l'historien.
L'intérêt est d'un autre ordre, mais à peine moins vif, dans la correspondance de Voltaire et de U'Alembert,qui forme aussi un ensemble continu.Ici ce sont les particularités d'un grand mouvement philosophique, et les vicissitud(is de la destinée de l'Encyclopédie, qu'on voit se déroulerjou r par jour. JiCs deux correspondants occupent les premiei's rangs dans cette vaste entreprise. Par le pi(iuantde la plume, par l'artleur des passions antireligieuses, ils sont pres(iue égaux, s'il peut y avoir égalité
on [inroillos choses : Voltaire a toujours l'avanlage do rcloj;ance et do la gaieté; mais D'AIembert pai'ait plus concentré et plus froidement implacable.
liOS deux amis ont ramassé, dans une table do l.a Fontaine (l), des masques dont ils s'atïublent avec une joie malicieuse : l'un se dira Bertrand et l'autre Raton :
D'animaux nialtaisaiits c'était un très I1011 plat.
lis s'entendront à ravir, l'un pour indiquer de méchants tours à faire, l'autre pour les exécuter. Cette plaisanterie les réjouit si fort, qu'ils la soutiennent pendant des années, en riant toujours de plus en plus; et malheur à qui tombe sous leurs pattes ! Nous assistons au complot, nous entendons et nous voyons les rires des bons compagnons philosophes. Ils ont le plus souvent de l'esprit à faire peur ; mais quel langage ! On se croit transporto sur un théâtre où les deux principaux personnages seraient de vrais spadassins, qui blessent avec une certaine décence, et ensuite, tête à tête, se félicitent de leurs exploits en une langue très savoureuse, mais qui n'est pas toujours celle des honnêtes gens. Ktrange et comique spectacle, qui dégrade peutêtre la philosophie du xviii"'" siècle et la vieillesse de Voltaire. Si ce merveilleux esprit ne paraît plus à la lin qu'un sinistre bi)utVon, ne serait-ce pas l'effet, en partie du moins, de son association avec D'Alemberi, très bon comédien, fort honnête homme, mais plus méchant que Voltaire lui-même*!*
Nous voici parvenus au dernier acte de la pièce. Que ce dernier acte nous parait triste, par la gaieté afTectée
(1) Liv. IX, f. XVl
d'un vieillard qui semble ne plus vivre que pour grimacer en se moquant de tout ! Est-ce bien la conclusion naturelle d'une vie de philosophe? Ce ricanement perpétuel, dont Voltaire se vante, et qu'on a souvent qualifié de satanique, est-il la vraie moralité qui doive ressortir de tant de travaux ? C'est au moins la seule que ce grand esprit ait tirée de son expérience du monde; et il la donne avec assurance comme le dernier mot de la sagesse.
Tel est l'épilogue de cette vaste correspondance. Ue tant de grâces, de tant de paroles tendres prodiguées à tant de personnages de mérites inégaux, de l'un et de l'autre sexe, il ne reste à la fin que le rire d'un Méphistophélès : exemple séduisant pour certains esprits qui, par vanité, aspirent à se déniaiser !
La seule chose, qu'ils ne puissent emprunter à Voltaire, c'est ce bonheur incomparable d'expression qu'il porte en tout, sans le chercher, comme certaines personnes se font adorer sans y prendre garde. Son pessimisme, sa misanthropie, son ricanement n'appartiennent qu'à lui, et paraissent si naturels, qu'il faut bien y réfléchir pour en sentir le danger. Si l'on ne s'en défie, sa raillerie n'est guère moins séduisante que ses caresses : ce sont des gentillesses d'un esprit plus malfaisant encore que charmant. Aussi a-t-il formé des disciples même dans ce genre déplorable, [j'indiliërence et la moquerie transcendante a si bien l'air d'être une supériorité d'esprit et une philosophie éminente, qu'on a vu de grandes intelligences y chercher l'apaisement des troubles longtemps entretenus dans leur âme par une vaste recherche de la vérité, et se féliciter de terminer une vie de méditations graves par le rire sans
bornes. Voltaire en a cru trouver l'exemple dans Salomon {Omnia vanitas !) ; mais il l'a renouvelé à sa manière, et il n'a pas conclu, comme l'auteur de VEcclésiasle, qu'il faut « craindre Dieu et garder ses commandements : car c'est là tout l'homme » (1). Ce sont là des pensées ijui ne l'occupent pas beaucoup.
Il faut avouer au moins que, dans la parfaite incrédulité dont il fait profession, il parle assez gaiement de sa mort, qu'il feint de croire prochaine : ses railleries sentent alors la bonne humeur, plus que la tension d'esprit d'un philosophe révolté contre la nature. Jusqu'à sa dernière heure il saura badiner ; il se montrera supérieur même à la maladie et à l'extrême vieillesse ; ou plutôt il restera jeune presque jusqu'à son dernier soupir.
Nous n'avons pas mentionné à part les lettres qui roulent sur les événements et les personnages littéraires du temps. Mais on sait que Voltaire a vécu pour la poésie (et surtout pour le théâtre), au moins autant que pour la philosophie. Comment ses lettres ne seraientelles pas remplies de pensées relatives à cette matière favorite? C'est même là qu'il faut chercher l'histoire vraie de la littérature du xviii« siècle. Nous ne voulons pas dire que Voltaire soit un témoin ni un juge infaillible; mais les faits se montrent là sans être arrangés, non plus que les opinions. Il faut user de critique en présence de ces textes; mais ce sont des documents directs, d'autant plus que Voltaire s'y entretient le plus souvent de lui-même et de ses œuvres, et selon l'inspiration de l'heure présente. Disons même que la matière de ces lettres est presque toujours Voltaire lui-même :
(1) Ëccléx , XII, 18,
ce mot suffit pour en faire deviner tout l'intérêt. Et quand une fois on a pris en main le premier volume de cette correspondance, on voudrait pouvoir tout lire, et on relirait tout, sans désemparer, et sans jamais éprouver la fatigue. Quel enchantement pourrait-on comparer à celui-là ? On peut s'indigner quelquefois contre son caractère, mais non pas le quitter. Et tant qu'il restera des lettres de lui qui n'auront pas été imprimées (et il en restera sans doute toujours), elles seront assurées d'un accueil empressé du public, bien que nous ne manquions pas d'excellentes correspondances, et que nous ayons vingt recueils de lettres écrites par des plumes françaises, qu'on relit toujours avec un vif plaisir. Mais celles de "Voltaire ne nous mettent pas seulement en présence d'un homme sans pareil : elles font revivre devant nous tout un siècle unique par ses agréments autant que par son audace d'esprit, un siècle enfin qui fut la dernière floraison d'une société à jamais disparue. On a le droit de la condamner à bien des égards; mais il est impossible de ne pas s'y plaire, quand on y trouve, avec tant de licence et tant d'abus, tant de gaieté, de délicatesse et de grâce. L'homme qui fut la plus brillante personnification de cette société, s'est trop complu, il est vrai, à discréditer les sentiments élevés, les vertus, et tout ce qui s'élevait au-dessus de sa manière naturelle de penser et de sentir ; mais n'ayant cherché que le plaisir pour lui-même et pour ses contemporains, il a excellé dans l'art de flatter et d'exciter les instincts qui portent au plaisir ; et quant aux plaisirs des esprits délicats et fins, personne n'en possède le secret au même degré que lui. Mais le disciple fidèle de Ninon de Lenclos n'est certainement pas
le meilleur modèle qu'on puisse proposer à la jeunesse, à moins qu'on ne considère la courtisane Ninon comme l'exemple des vertus qu'on doit à jamais admirer et imiter. Telle était l'opinion de Voltaire, qui n'a fçuère fait; dans la morale, que développer les leçons qu'il avait reçues de Ninon dans sa jeunesse. Heureusement ce n'est pas encore l'opinion de la partie saine du genre humain. Tant qu'il restera des pères et des mères qui rêveront pour leurs enfants une vie d'honneur et des mœurs pures, Voltaire leur paraîtra ce que, dans ses moments de folle gaieté, il se vantait d'être, le plus habile des corrupteurs, et enfin un homme qui n'est philosophe que par l'enseigne, si la philosophie est autre chose que le génie de la dérision, tempéré par certains instincts généreux. Voltaire a beaucoup prêché l'humanité, et il en avait sans doute le goût au fond de son cœur ; il fut au moins bienfaisant, au sens vulgaire du mot ; mais ses œuvres sont surtout une école de licence, de bravade, et de mépris pour les hommes en général. Il ne faut le lire qu'avec ua esprit déjà mûr et en état de le juger. 11 serait déplorable que son esprit léger et superficiel fît des impressions plus profonles que n'a jamais été sa façon de penser. Une fois à l'abri de ses séductions, l'on goûte sans scrupule la merveilleuse finesse, la délicieuse élégance de son génie.
Mais qu'on ne s'imagine pas qu'il a beaucoup éclairé le genre humain. C'est un préjugé funeste de l'opinion qui a fait de lui l'une des lumières de l'esprit raodeine. Quand on l'étudié de près, et sans prévention hostile, on ne trouve le plus souvent en lui qu'un feu follet, plus propre à égarer une ame sérieuse et confiante, qu'à la conduire au centre de la vérité. Nous ne
parlons pas seulement ici des croyances religieusesmais de tout objet di^ne de retenir Tattention d'un homme qui se fait une profession de chercher à distinguer le vrai du faux. C'est ce que Voltaire prétend avoir fait toute sa vie ; mais quand on est vraiment possédé de l'amour du vrai, on ne s'en détourne pas à toute heure pour courir après les lueurs divertissantes de la satire et de la diffamation. On serait bien simple de prendre habituellement au sérieux un homme qui s'est tant amusé, sans égard pour quoi que ce fût, et qui n'a jamais été retenu, si peu qu'il l'ait été, que parla crainte du châtiment.
En résumé, si la vie humaine pouvait n'être qu'un temps de divertissements et de plaisirs, Voltaire serait le digne chef de chœur de cette grande mascarade ; mais si nous sommes pour la plupart condamnés à peiner et à souffrir en acquérant des mérites, ce n'est pas à lui qu'il faut demander la force nécessaire à l'accomplissement de notre tâche et de nos devoirs ; sa philosophie n'est faite que pour ceux qui peuvent contenter leurs passions ; il n'enseigne aux autres que la révolte ou la dérision ; la dignité morale est chose inconnnue pour lui ; et la vertu qu'il estime et qu'il aime, n'est autre chose que l'ensemble des qualités qui rendent la société délicieuse pour les heureux du monde.