RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
La seule énumération des chapitres suffit à montrer que, dans cetle œuvre de discussion, les sujets statistiques les plus divers ont été traités par l’auteur.
Ïl est impossible d'en énumérer ici toutes les conclusions. Nous en rappellerons une seulement, qui a réduit à néant tout le système édifié par les adversaires de la vaccine, à savoir : que si ces messieurs avaient raison de dire que, sur 1,000 décès généraux, on en comptait aujourd’hui un plus grand nombre entre les âges de 20 à 30 ans qu'au siècle passé, ils avaient tort au contraire et commettaient une grosse bévue au point de vue mathématique, en concluant à une aggravation de la mortalité. Ce n’était pas, comme ils le croyaient, parce que la mortalité s'était accrue à ces âges que le nombre relatif des décès y avait augmenté, mais parce que dans la population (surtout des grandes villes) le nombre relatif des jeunes adultes de cet âge s'était accru lui-même, de sorte qu’un plus grand nombre de vivants de 20 à 30 ans fournissait un plus grand nombre de décès, ce qui était fort naturel. ù
De plus, l’auteur montre que si, comme l'exige le calcul des probabilités, ou même le simple bon sens, on comparait ces décès de 20 à
30 ans, non à l’ ensemble des décès, mais aux vivants du même âge qui les on! es nis, on trouverait que le danger de mort dans l’année (ou mortalité) a diminué à tous les âges, du siècle passé au nôtre, et comme tous les calculs de ces messieurs avaient pour assise la base erronée que nous venons de rappeler, leur thème croulait avec elle. C'est ce résuliat, aujourd'hui acquis, que les corps savants ont récompensé; mails, à nos yeux, une conséquence non moins utile à la science résulte de ces erreurs et de leur redressement, c’est de montrer la facilité avec laquelle des hommes sincères et instruits pouvaient s’égarer dans l’investigation statistique, et, par suite, combien les questions de méthode, la critique préalable des documents, ainsi que des procédés par lesquels on les interroge, ont d'importance dans les tra- * vaux de cet ordre.
Get ouvrage a été précédé ou suivi de nombreuses discussions sur le même sujet, dont on retrouvera les éléments dans l'Union médicale (1855- 90-97), dans la Gazetle hebdomadaire (1858), dans la Revue dirigée par Malgaione et dans quelques autres journaux de médecine.
XXXVII. — Statistique mortuaire du canton de Genève d’après le D' Marc d'Espine, analyse critique.
(Union médicale, 1879.)
* Le D' Marc d'Espine, de Genève, est un des premiers auteurs qui se soient occupés de la statistique des causes de décès. M. Bertillon s’est empressé de faire connaître son ouvrage et d'en faire l'éloge. Mais il critique plusieurs des méthodes de calcul employées par l’auteur pour évaluer la fréquence des causes de décès. Dans cette critique, qui forme la partie importante de ce travail, M. Bertillon expose quelques-unes des théories qu’il devait développer plus tard.
XXXVIIL. — Études statistiques de géographie pathologique. — Recherches et conclusions statistiques sur la mortalité comparée par phtisie pulmonaire dans le canton de Genève, en Angleterre, en Belgique et dans quelques villes de France, et sur la mortalité par phtisie des armées de terre et de mer.
(Broch. extr. des 4nnales d'hygiène publique et de médecine légale, 1862.)
On peut aisément distinguer deux parties dans cet ouvrage. ‘Dans la première:sont principalement traitées des questions de
méthode. Après avoir soumis les documents des différents pays à un sévère examen critique qui détermine l’auteur à rejeter notamment les documents français (qu'on avait essayé de constituer à cette époque avec des moyens évidemment insuffisants), l’auteur cherche comment doit s'évaluer la mortalité par phtisie.
Il rejette la méthode de calcul qui consiste à comparer le nombre des décès par phtisie à l’ensemble des décès. Il demande surtout qu'on ne donne jamais à un pareil rapport (que l'imperfection des documents impose quelquefois aux auteurs) le nom de mortalilé, car ce mot doit être réservé au rapport des décès par phtisie au nombre des vivanis qui les ont fournis.
Ayant ainsi fixé sa méthode, l’auteur l’applique aux documents de différents pays. Il cherche la fréquence de la phtisie à chaque âge et en chaque pays. Il expose enfin comment plusieurs auteurs distingués, dans des études du même genre, ont pu commettre des erreurs d'interprétation et aboutir à des conclusions fausses.
XXXIX. — Mortalité des enfants de 0 à 1 an (Mémoire lu à l'Académie de médecine le 9 février 1858). |
(Union médicale, 1858. — Opinion nat., 1859.)
Cet ouvrage est assurément un des plus importants de l’auteur. Nous ne pouvons mieux faire que présenter au lecteur. l’analyse qu’en a faite M. le professeur Broca devant l’Académie de médecine dans sa séance du 26 janvier 1875 : « C’est M. Bertillon qui, il y a dix-sept ans, dans la séance de l'Académie de médecine du 9 février 1858, a le premier soulevé l’importante question de la mortalité des nourrissons parisiens. Dans ce travail, intitulé : Études statistiques sur les nouveau-nés, l’auteur prouvait que le département de la Seine et les treize départements qui l'entourent fournissaient, pendant la première année de la vie, 55,000 décès pour 173,000 naissances; que, dans le reste de la France, pour un nombre égal de naissances, le nombre des décès n’était que de 26,000 ; que, par conséquent, les circonstances propres au groupe parisien faisaient périr annuellement 9,000 nourrissons de trop! Cherchant la cause d'un résultat aussi désastreux, M. Bertillon constata que l'excédent de mortalité ne se produisait pas dans le département même de la Seine, mais dans les treize départements voisins, et il en conclut que cet énorme déchet était la conséquence de l’envoi en
COMPTE RENDU DÉS OEUVRES DU DOCTEUR L.-A. BERTILLON 79 nourrice de petits Parisiens. Jusqu’alors on avait vu plusieurs fois des philanthropes, des moralistes, protester au nom de la nature, au nom de la famille, contre l’industrie nourricière ;: mais désormais ce n'étaient plus seulement la morale et les sentiments qui étaient en cause : c'était la vie humaine. La froide statistique, avec ses chiffres plus éloquents que tous les, discours de Rousseau, dénonçait à la société l’existence d’un fléau incessant, plus funeste à la population que les grandes épidémies. |
« L'auteur de cette importante découverte ne se bornait pas à exposer les résultats de ses recherches sur une question spéciale; il étendait plus loin ses regards et exposait dans un langage élevédes vues générales sur les services que la statistique doit rendre à la médecine. « Le physiologiste et le pathologiste, disait-il, ont « fait jusqu’à ce jour comme le physicien ou le chimiste qui n’observe « l’eau que goutte par goutte; ce sont exclusivement les molécules « de l'humanité qu'ils ont soumises à leur sagace investigation; car « ils pensent que, lorsqu'ils auront découvert les propriétés de cette « poussière, ils sauront celles de l'espèce humaine, et que l'hygiène « publique, qui a pour mission de s'occuper de l'homme collectif, y « pourra puiser toutes les connaissances qu’elle requiert. Nous croyons, « au contraire, et nous espérons le faire croire de plus en plus par « la succession de nos recherches, que ces études physiologiques ct « pathologiques, qui n'ont pour champ d'observation que l'individu «isolé, sont incomplètes, et que, quelque précieuses qu’elles soient, « elles laissent beaucoup à faire à la méthode statistique. » |
« Habent sua fata libelli. Le travail où un fait aussi grave que la mortalité des nourrissons était révélé pour la première fois n'obtint alors qu’une attention passagère. L'opinion publique, un moment émue, se calma bientôt, puis on oublia, car l’homme est ainsi fait que ses 1llusions résistent presque toujours à un premier avertissement. Ce fut seulement huit ans plus tard que l’Académie, avertie une se-. conde fois par les communications de MM. Monot (de Montsauche) et Brochard (de Nogent-le-Rotrou), prit en main la cause des nourrissons, et, après une discussion mémorable, intervint en leur faveur auprès du gouvernement. Vous savez que cette intervention a été décisive. Une loi salutaire, votée récemment par l’Assemblée nationale grâce aux efforts généreux et intelligents de notre excellent collègue M. Roussel, assure désormais aux enfants du premier Âge une protection efficace, et l’Académie peut à bon droit s'enorgueillir de ce résullat, qui l’honore devant le pays ; mais elle ne doit pas oublier que le
fléau dont elle s’est si vivement préoccupée lui a été dénoncé pour la
première fois par M. Bertillon, que les travaux de ce savant lui ont été d'un grand secours dans l’étude des questions qu’elle a discutées,
et qu'ils ont fourni à l'habile rapporteur de l’Assemblée un l'un
de ses arguments les plus saisissants. »