‹ La vie et les œuvres du Docteur L.A. BertillonChapitre 18 sur 51 · LX. — Acclimatement, acclimatation · texte numérisé non relu

LX. — Acclimatement, acclimatation

(Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.)

Get ouvrage est une des œuvres principales de l’auteur. Nous ne pouvons malheureusement que la résumer très brièvement :

REVUE HISTORIQUE AU POINT DE VUE DE L'ACCLIMATEMENT. — « La migration est une fonction de lhumanité »; et, en effet, les annales de l’histoire ne sont guère que le récit des conquêtes de telle ou telle race, de ses émigrations et de ses immigrations. Les difficultés de l’acclimatement ont souvent empêché ces conquêtes d'être durables, et ces grands déplacements de population d'aboutir à des occupations définitives. Les questions d'acclimatement jouent donc un rôle impor-

tant dans l’histoire. M. Bertillon commence par mettre ce rôle en pleine lumière, quoique les documents historiques manquent souvent de la certitude et de la précision qui fait la force des arguments statistiques.

L'auteur nous montre, dans une revue historique assez détaillée, les Aryens envahissant l'Europe et s’y établissant définitivement, puis les Grecs colonisant avec le même succès les rivages européens et asiatiques de la Méditerranée, tandis qu'ils ne constituent que des établissements éphémères chaque fois qu'ils veulent se fixer sur la terre d'Afrique. Les colonies africaines durables et prospères sont de race sémitique ; Jamais, dans l'histoire, la race indo-européenne n’y a prospéré. Cependant lés Romains, après avoir couvert l'Europe de leurs colonies puissantes et vivaces, sont eux-mêmes envahis par les barbares du Nord. Cette invasion ne sera durable que dans les pays du Nord, où le climat permet à ces barbares de longues destinées. Au .contraire, les Goths disparaissent vite en Italie, les Visigoths vite en Espagne, les Vandales plus vite encore en Afrique.

L'auteur examine ensuite l’acelimatement des Français, des Anglais et des nègres dans les différentes parties de l'Amérique du Nord, aux Antilles françaises, aux Antilles espagnoles, à Maurice et à la Réunion;

“enfin en Algérie, dont l'auteur met en doute la salubrité pour la race française, mais sans la nier, comme on le lui a fait dire. Il demande des preuves de cet acclimatement, dont l’histoire peut faire douter, et que la mauvaise tenue, l’indigence de la statistique de notre colonie ne permet pas de prouver, ou plutôt ne permettait pas de prouver jusque dans ces derniers temps,

L'auteur passe de même en revue l’histoire des colonies dans tous les pays du globe, pour lesquels on possède des renseignements positifs, fondés soit sur les récits des médecins établis dans ces pays, soit sur des documents statistiques. [l établit dans quelle mesure chaque région permet l'acclimatement, de quelles maladies les nouveaux venus sont menacés, et quelles races peuvent espérer de s’y perpétuer. -

L'auteur établit que, pour qu'une colonie réussisse, l'élément essentiel n’est pas la fécondité du sol, ni les avantages géographiques, ni même le grand nombre des immigrants (car ceux-ci se multiplient avec une extrême rapidité si leur nouvelle patrie offre des moyens de travail suffisants, et surtout si elle est salubre). — C'est la clémence du climat qui est la condition essentielle, nécessaire et indispensable

de leur prospérité. L'avenir d'une colonie dépend donc d’une question médicale.

Entre toutes les conclusions de cette première partie, nous choisissons, pour la reproduire, la plus générale parce qu’elle est chaque jour l'objet de citations nouvelles. Elle à trait aux conditions nécessaires pour qu’une race puisse se dire acclimatée dans une contrée nouvelle :

« De la longue chaîne des faits que nous venons de dérouler, nous conclurons que : pour qu'un type humain transporté d’un lieu à un autre puisse y être considéré comme acclimaté, il faut qu'il ait fourni une Jongue suile de générations et qu'il s’y soit multiplié par l’excédent de ses naissances; 1l faut encore que, par le seul fait de son activité propre, ce groupe ait pourvu à tous ses besoins. Mais nous ne voyons pas la nécessilé d'exiger, avec le D' Boudin, que cette activité soit agricole : à ce compte, on pourrait refuser partout aux juifs, aux bohémiens, la qualité d’acclimatés, car nulle part ils ne sont agriculteurs. Nous ne voyons rien qui ne soit parfaitement conforme aux lois sociologiques en ce que les différents types humains, | quand ils sont mêlés, se partagent le travail suivant leur organisation propre, pourvu que l'équité règle leurs rapports, la liberté et l'égalité leurs échanges : que le soudra, le fellah et le Copte, que le Kabyle, que le nègre et le mulâtre, que le Chinois, soient donc agriculteurs; que le juif soit banquier, négociant ou musicien ; l'Aryen, artisan, ingénieur, législateur et savant; si chacun de ces groupes subsiste sans exaction violente ou dissimulée, s’il progresse ou se multiplie dans la proportion du travail disponible, tous auront prouvé leur acclimatement.

« Cest pourquoi nous admettons que les juifs sont acclimatés de

Stockholm à l'Atlas, du Canada à Buenos-Ayres, à l'Australie ; que les Germains, Anglais et Français le sont au Canada et aux États- Unis,

au Cap, en Australie, etc.

« Tandis que jusqu’à ce jour les faits nous paraissent A l’acclimatement aux Français, aux Anglais et Germains dans les Antilles, la Guyane, les Indes, le Sénégal, l'Egypte, etc., nous croyons que celui des Français et des Germains en Algérie, est encore fort problématique; que les Espagnols et Portugais ont suffisamment prouvé leur acclimatement aux Antilles, au Mono, dans toule l'Amérique méridionale et même déjà en Algérie.

€ Nous divisons en quatre groupes ou quatre périodes les phénomèênes qui se développent successivement chez une race nouvellement

déplacée : deux périodes concernant l'individu, les deux autres la des-

cendance.

« La première comprend les phénomènes physiologiques ou pathologiques dont l’immigré a le plus souvent conscience dès les premiers mois de son arrivée et que nous avons décrits particulièrement pour les climats tropicaux : à ces symptômes semi-morbides se joignent quelquefois des affections aiguës plus ou moins graves, maladies endémiques, souvent non sujettes à récidive, et qu à tort sans doute on considère comme acclimatantes, telles que la fièvre jaune aux An-

tlles, le bouchon (sorte de grippe?) aux iles Hawaï, le choléra dans

Inde, et certaines fièvres bilieuses sous les tropiques: Gette première période est la seule qui ait été considérée par les auteurs; ils lui assignent ordinairement une durée de deux à trois ans. À les entendre, une fois que l'on a subi et supporté ces premiers assauts et cette première modification de l'organisme, tout serait fini, et lon n'aurait

- plus rien à débattre ave® le climat. Il n'en est pas ainsi; et c’est

pour avoir méconnu la succession des phénomènes secondaires, tertiaires et quaternaires que l’on a encombré la science de tant d’assertions contradictoires, de tant de jugements précipités. La masse

énorme de documents que nous avons compulsés avant de rédiger ce

difficile travail, et dont nous n’avons pu rendre qu'un compte succinct et incomplet, nous a prouvé que cette première période de lacclimatement pouvait être grave ou légère sans préjuger les suivantes. Ainsi nous avons vu la garnison espagnole arrivant aux Antilles payer un gros tribut à cette première épreuve, ce qui n'empêche pas la race espagnole d'y prospérer ensuite. Au contraire, en Egypte, dans la Guyane, dans beaucoup d'autres localités à températures extrêmes (dans les pays froids, pour les méridionaux), cette première épreuve

est peu ressentie (elle ne l’est point dans les localités où l’on devient goîtreux et par descendance crétin); et pourtant elle se termine souvent par l'inacclimatement. Voilà pourquoi les faits observés chez les garnisons et dans les premiers temps d’une immigration ne préjugent pas l'avenir. | |

« La seconde période revêt au fond la forme chronique. C’est une dégradation souvent insensible de l’organisme, un affaiblissement physique et intellectuel : « La trame organique s’use, des ridès apparaissent, l'individu vieillit ; il vieillit vite (Perrier). » Cependant cette vieillesse anticipée n’a pas toujours le temps dé parcourir toutes les périodes de la décrépitude. Dans cet état d'adynamié, une population est apte à toutes les manifestations morbides : typhus, $corbut, dans les pays froids; fièvres intermittentes, rémittentes, hépatites, dysentéries successives et de plus en plus graves, sous les tropiques. . Et ces aflections, bien loin de conduire à l'acclimatement, ne font que développer l'aptitude aux récidives. |

« La durée de cette seconde périodé est celle de la vie du colon. Si elle revêt les caractères que nous venons d'esquisser, l’acclimatement de la race est bien peu probable : cependant, sur une première, uné seconde génération, il y aurait peut-être précipitation à désespérer de l’avenir ; car la sélection peut toujours faire surgir quelques organismes appropriés au nouveau milieu. Mais ce qui est plus certain, c’ést que la bénignité de cette seconde période ne préjuge pas de l'acclimatement. Ainsi les européens méridionaux qui vont én Égypte s’habituent généralement au climat, et conservent assez bièn leur santé, leur activité intellectuelle ét physique, à tél point qu’une poignée de mamelouks, de Turcs, gardent toute la vigueur nécessaire pour retenir sous leur despotisme plusieurs millions d'Égyptiens ; et, cependant, ils n’y font pas souche, et doivent se recruter sans cesse du dehors.

« Trorsième période. Elle s'applique aux nouveaux-nés des premiers colons. Ces nouveaux-nés (supposés de race pure) n’ont pas reçu de leurs auteurs les bénéfices de l’acclimatement; ils en doivent subir euxmêmes les épreuves ; et l'expérience apprend que, pour peu que le climat soit défavorable, l'épreuve leur est funeste. C'est (entre beaucoup d'exemples) ce qui arrive aux enfants des Européens et des Turcs en Égypte; les soins les plus assidus parviennent rarement à leur faire franchir la première enfance ; et le petit nombre de ceux qui ont échappé à la dysentérie succombent à la méningite vers léur quatrième annéc. Cependant, si ces nouveau-nés sont énvoyés en

Europe, on lès élève facilement (D° Prunier Bey, communication orale). C'est donc le défaut de coordination entre le nouveau-né et le climat, et non déjà la dégénérescence du fœtus qui dévéloppe cétte mortalité — en Égypte, cette tuerie.

« Quatrième période. — Quand le colon a triomphé des trois premières périodes, quand, grâce aux soins, à l’hygiène, ou seulement à une apparente bénignité du climat, les enfants de la première, de la seconde..…., génération se sont élevés, qu’une certaine prospérité se manifeste, il peut arriver, peu aprés cet éclair de vigueur de la jeune colonie, un temps d'arrêt, puis bientôt une dégradation évidente : les naissances deviennent moins nombreuses ; elles ne sont plus en rapport avec les subsistances, avec l'abondance du travail; elles compensent à peine les décès, ou laissent un déficit; lPactivité intellectuelle et l’activité physique baissent; des mercenaires, des esclaves . deviennent indispensables pour nourrir cette population étiolée, et des garnisons étrangères pour la garder etla défendre! |

« Que ces ressources viennent à lui manquer, qu'une invasion, une œuerre, une épidémie surviennent, la dépopulation devient flagrante ; elle amène promptement le découragement, l'abandon de soi-même, l’anéantissement de la colonie. C’est ainsi qu'ont disparu ces nombreuses colonies que les divers rameaux de la souche indo-européenne -ont tentèes depuis trente sièeles sur le sol africain! N'est-ce point cette quatrième et dernière crise de l'acclimatement qui dépeuple l'Islande, qui paralyse nos Antilles françaises ? N'est-ce pas celle qui menace la race française en Algérie et qui y empêchera sa naturalisation, si, au lieu de s’en tenir à l’acclimatement spontané, vainement essayé dans ces mêmes liéux par le fort et persévérant peuple romain, la France n'appelle à son aide l'Hercule moderne, la science appliquée, l’art en un mot, ce que, avec le public, nous avons désigné sous le nom d’acclimalalrion !

« C'est par l’énumération des données et des désidérata de la science pour constituer cet art que nous terminons ce travail... ‘

L'auteur étudie ensuite la faculté d’accimatement des animaux et des plantes; puis, l’acclimalalion, ou art d’acclimater les êtres vivants. « Il est certain que l’homme a créé le chien, probablement le froment et maints arbres prétendus variétés domestiques, qui méritent au moins le nom d'espèces. Il a créé le léproïde et déjà un grand nombre d'autres hybrides dont un bon nombre sont indéfiniment féconds. Il “a rendu si mobiles les organismes domestiques que l’art anglais se charge, en un nombre donné de générations, de créer un type de

LE

pigeons conformes à la fantaisie du demandeur. Qui ne voit que c'est là le commencement d’un art immense, dont l’acclimatation ne sera qu'un petit chapitre, l’art de créer et d'adapter à nos besoins, à nos goûts, à notre domicile, la substance vivante des deux régnes?..… Alors, comme la matière brute nous est déjà soumise, nous sera soumise aussi la substance vivante! »

LXI. — De l'acclimatement des diverses races. (Journal de la Soc. de statistique. Juillet 1864.)

Cet article contient divers tableaux complémentaires de l’article Acclimalement.

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