‹ La vie et les œuvres du Docteur L.A. BertillonChapitre 31 sur 51 · XCVIL. — La Démographie du département du Nord (lecture au · texte numérisé non relu

XCVIL. — La Démographie du département du Nord (lecture au

congrès tenu à Lille par l'Association française pour l’avance-

ment des sciences, 1874).

(Compte rendu du congrès. — Revue scientifique, etc.,

ACVIIT. — Atlas de démographie figurée de la France (mortalité) (60 cartes ou tableaux, 1871-74, avec Préface et Conclusions).

Voilà encore une des œuvres magistrales de M. Bertillon. L'Atlas de démographie est l'illustration nécessaire de l’article Mortalité, du Rapport du congrès d'hygiène de 1878 sur la mortalité des jeunes enfants, et surtout du monumental arucle France.

La pensée recule devant l'énorme quantité de travail qu'il a fallu pour produire cet ouvrage considérable. M. Bertillon disait lui-même que c'était là le fruit d'un travail « long et dur pour son auteur, car après avoir été l’ingénieur, le calculateur et le rédacteur, il a dû être aussi l'artiste et l'éditeur : peut-être médiocre artiste, mais à coup sûr inhabile éditeur ». |

Si le public à été long à s'intéresser à la Démographie figurée, 1] faut reconnaître qu'il à pourtant fini par là. Ces sortes d'ouvrages s'écoulent très lentement, mais pourtant ils finissent par trouver leurs adeptes.

COMPTE RENDU DES OEUVRES DU DOCTEUR Le-A. BERTILLON 109

I nous reste à faire connaître, au moins dans ses traits généraux, ce grand ouvrage. Nous cédons la plume à notre vénéré maître, le professeur Broca (Bull. Acad. de méd., À janv. 1875) :

« Le grand ouvrage que M. Bertillon a publié sous le titre de Démograplue figurée de la France repose sur l'étude comparative de tous les faits mortuaires considérés à la fois dans la France entière et dans chaque département. Les bases numériques de ce travail se trouvaient dans les publications officielles; mais les relevés comparatifs et centésimaux par périodes décennales, l’analyse de toutes les conditions capables d’influer sur la solidité de la vie humaine, la détermination de catégories particulières établies en vue de certaines questions d'hygiène, tout cela était à faire, et ce programme ne pouvait être conçu et exécuté que par un homme possédant à la fois la connaissance approfondie des méthodes statistiques et celle des sciences médicales. Cette double compétence, jointe à une persévérance que rien n'a pu décourager, donne une valeur hors ligne à l’œuvre de M. Bertillon.

« L'auteur, se préoccupant tout particulièrement de la portée médicale de ses recherches, a voulu que son travail fût accessible non seulement aux statisticiens de profession, habitués à interpréter les tableaux de chiffres, mais encore à tous les médecins, et il a adopté un procédé de démonstration qui consiste à représenter les faits numériques, par des teintes graduées, sur des cartes géographiques ou sur des figures géométriques, et qui permet d’embrasser d’un seul coup d’œil tout l'ensemble et tous les détails de chaque question. Grâce à ce procédé, depuis longtemps connu, mais avantageusement modifié et généralisé, M. Bertillon à pu rendre évidents pour tous les yeux des résultats qui, présentés sous une forme abstraite, n'auraient été accessibles qu'aux hommes spéciaux; et vous vous souvenez de la facilité avec laquelle nous avons pu suivre, sur de grandes planches murales, l'exposé des faits compliqués consignés dans son mémoire Sur la mortalité comparée de la France.

« Toute la statistique mortuaire de la France suivant les lieux, les sexes, les âges, l’état civil, l'habitat, les saisons, etc., se trouve ainsi condensée et figurée en un atlas de 58 cartes ou planches grand in-folio, que les éditeurs, il semble, auraient dû se disputer, et que l’auteur a été obligé d’éditer lui-même, au prix des plus lourds sacrifices. |

« Cet ouvrage, fruit de vingt années de recherches opimiâtres, est entièrement original. C’est le seul ouvrage complet que nous possé-

diôns Sür la mortalité en France. Les statistiques à longues périodes wavaient été faites jusqu'ici que pour la France entière; les stalistiques départementales n'étaient qu’annuelles, et sujettès par conséquent à l'influence d'une foule de perturbations passagères; l'étude de périodes embrassant dix années consécutives élait donc nécessaire pour constater les faits avec sécurité, et notre confrère a eu assez d'activité et de persévérance pour exécuter à lui seul cet immense labeur ; labeur immense, en effet, car la statistique d’un seul département comprend autant de catégories et exige presque autant de calculs que celle de la France entière, et ce travail, multiplié par le nombre de nos départements, atteint des proportions effrayantes ; mais ce n'est point tout, car M. Bertillon ne s’est pas contenté d'étudier complètément la période décennale de 1857 à 1866; pour pouvoir apprécier le degré de stabilité des faits démographiques, il à étendu ses recherches à une autre période décennale de 1840 à 1849, et la comparaison de ces deux décades, séparées l’une de l'autre par un intervalle de sept ans, lui a fourni des résultats d'un grand intérêt.

« La mise en œuvre de cette masse prodigieuse de matériaux n’exigeait pas moins d’habileté que de patience. L'auteur a poussé l'analyse aussi loin que peut le permettre la nature des informations recueillies dans les bureaux de la Statistique de la France. Ces informations sont déjà nombreuses et précises, mais on ne peut dire qu’elles soient complètes; notre statistique officielle, égale ou même supérieure, en plusieurs de ses parties, à celles des autres États de l’'Europe, présente cependant encore d'importantes lacunes. Il reste donc un certain nombre de questions que les documents français laissaient dans l'ombre, mais dont on trouve parfois la solution dans d’autres pays, et il est heureux que M. Bertullon joigne à une connaissance sans égale des faits mortuaires de la France une connaissance très étendue des Statistiques étrangères; témoin les nombreux articles démographiques qu’il a publiés dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, et qui sont autant de monogräphies très solides et très appréciées. |

« J'ai pu vous signaler le caractère original de l'œuvre deM. Bertillon, considérée dans son ensemble ; mais je ne puis songer à exposer ici tous les faits nouveaux qu’il à découverts, et encore moins ceux dont il à seulement complété l'étude ; je me bornerai donc à indiquer quelques-uns des résultats qui m'ont le plus frappé.

« Mentionnons d’abord une remarque générale, ou pour mieux dire

une question de méthode, qui concerne la marche à suivre pour

* COMPTE RENDU DES OEUVRES DU DOCTEUR L.-A. BERTILLON At

déterminer la mortalité d’une population. Le procédé ordinaire con-

siste à établir le rapport du nombre des vivants au nombre des décès annuels. On trouve ainsi, par exemple, qu’en France il meurt chaque

année 23 individus sur 1,000 habitants ; il semble, au premier abord,

que ce chiffre de 23, qui est l’expression fidèle de la mortalité géné-

rale, permette par là même d'apprécier le degré de vitalité de la

population, et lorsque dans un autre pays on trouve un chiffre plus élevé on croit pouvoir en conclure que la vitalité y est moindre. Or

ce procédé si simple et si satisfaisant est tout à fait trompeur.

M. Bertullon à montré, le premier, que le coefficient de la mortalité générale ne s'aggrave pas seulement avec les conditions nuisibles à lexistence, mais encore avec la fécondité, qui est la première condition de la prospérité d'une population, et quelquefois aussi avec la longévité, qui est la pierre de touche de la solidité de la vie. C’est qu’en effet les deux âges extrêmes sont ceux qui payent à la mort le plus large tribut; et si l’on suppose que, sans autre changement, le nombre des nouveau-nés ou celui des vieillards vienne à s’accroitre, le coefficient de la mortalité générale s’accroîtra nécessairement aussi, quoique la prospérité de la population soit évidemment en progrès. De ces deux influences, savoir : la mortalité et la longévité, c'est la première qui produit les plus grands effets numériques, c'est elle qui contribue le plus à rendre fallacieux le chiffre de la mortalité générale. C’est ainsi que notre chiffre de 23 décès sur 1,000 parait nous

donner un grand avantage sur la Prusse, où l’on compte annuellement

de 27 à 98 décès sur 1,000; mais cet avantage n’est qu'apparent; il est dû presque entièrement à la plus forte natalité de la Prusse, et 1l disparaît si l’on défalque du nécrologe général celui des premières années. M. Bertillon n’accorde donc qu’une importance secondaire à l'étude de la mortalité générale ; les seuls chiffres valables, les seuls qui puissent servir de base à des conclusions positives, sont ceux qui expriment la mortalité par âge. L'auteur a formulé ce principe important dans un mémoire spécial Ju à l’Académie en 1865, et intitulé : Durée de la vie humaine et manière de l'apprécier. Il y déterminait déjà la marche qu’il devait suivre invariablement dans ses recherches ultérieures sur la mortalité éludiée par sexes, par âges et par départements. Cetle analyse laborieuse lui a permis d'établir des compa-

raisons rigoureuses et de dresser les tableaux où tous les départements

de la France sont classés et numérotés suivant le degré réel de leur état sanitaire. Quelques exemples suffiront pour montrer combien cette analyse était nécessaire,

« À ne consulter que la mortalité générale, on trouve que la Corse occupe dans la série de nos départements un rang à peu près moyen; le nombre annuel des décès y est de 25.2 pour 1,000; c’est exactement le chiffre moyen de la France entière, et cependant ce département est un de ceux qui donnent, à presque tous les âges, la plus forte mortalité ; les décès de 10 à 15 ans et de 30 à 50 ans le placent au 88° rang (sur 89), et la moyenne générale des relevés par âges le

place au 79° rang.

« La Creuse fournit un exemple tout aussi remarquable : par la mor-

talité générale, elle est au 6° rang; par la moyenne des décès considérés suivant les âges, elle descend au 51°. C’est parce que ce dépar-

tement est celui où les décès de la première année donnent le plus faible chiffre connu, tandis que la vitalité y est au contraire très médio- cre à tous les autres âges de la vie. Le phénomène inverse s’observe dans le département d’Eure-et-Loir. La vitalité, étudiée par âges, y est bonne à partir de la fin de la première année, et excellente à partir de la dixième; la mortalité générale le fait cependant descendre au 96° rang, parce que la mortalité de la première année y est rendue excessive par l’industrie nourricière.

« Dans ce dernier cas, une cause aujourd’hui bien connue introduit dans le phénomène de la mortalité une grave perturbation. Mais ailleurs la statistique révéle des faits tout à fait inexpliqués jusqu'ici :

ainsi les départements de la Haute-Vienne et de la Corrèze donnent à

tous les âges une mortalité excessive ; ils occupent le 86° et le 87° rang sur la liste sanitaire de nos départements; et voici pourtant deux départements limitrophes, la Creuse et le Lot, qui montent au b1° et au 38° rang. Pourquoi ce contraste entre quatre départements contigus qu'habitent des hommes de même race? Pourquoi les départements bretons subissent-ils, à tous les âges, une mortalité presque égale à celle de la Haute-Vienne et de la Corrèze, tandis que d’autres départements, comme l'Aube, les Ardennes, la Haute-Marne, donnent à tous les âges le maximum de mortalité? Pourquoi la mortalité relative des femmes est-elle constamment plus forte dans les départements alpins, et surtout dans les Basses-Alpes? Autant de problèmes que nous pose la statistique démographique, et dont la solution est du ressort de la géographie médicale. Dans la grande discussion de l’Académie sur la population française, en 1867, plusieurs orateurs signalèrent la nécessité de provoquer la recherche et la réunion de tous les documents régionaux et départementaux qui peuvent servir de

base à la géographie médicale de la France. Grâce à M. Bertillon, ce

vœu est aujourd'hui en grande partie réalisé; nous possédons maintenant des nolions positives et complètes sur la mortalité par âges et par sexes dans chacun de nos départements; or la mort mesure la vie, et la mortalité, expression définitive de l’état sanitaire d’une région et d'une population, est pour ainsi dire la pierre angulaire de la géographie médicale.

« Les recherches comparatives de M. Bertillon sur la mortalité spéciale de chaque département constituent certainement la partie capitale de son œuvre. Mais l'analyse des faits particuliers ne lui a jamais fait perdre de vue les questions d’ensemble, et il a toujours mis en parallèle les statistiques départementales avec celle de la France entière. Dans cette étude générale de la mortalité de la population française, 1l avait eu des prédécesseurs nombreux et éminents, parmi lesquels les savants directeurs de la Statistique de la France tiennent le premier rang. L'auteur travaillait donc ici sur un terrain déjà parcouru et remué en tous sens; il a été assez heureux néanmoins pour découvrir un grand nombre de faits nouveaux el pour donner une solution précise à plusieurs questions importantes déjà posées et étudiées, mais incomplétement résolues.

« Son étude à la fois synthétique et analytique de la mortalité de l’enfance, dans la France en général, est la plus complète que l’on ait faite jusqu'ici. Il a pris une à une et groupé dans leurs diverses combinaisons ies influences multiples de l’âge, par semaines et par mois, de l’état civil, légitime ou illégitime, de l'habitation, rurale ou urbaine, etenfin des mois ou des saisons. Un exemple montrera toute l’utilité de ces rapprochements. Tout le monde sait que les enfants naturels meurent beaucoup plus que les enfants légitimes, et tout le monce aussi connaît les causes morales et matérielles de ce fait, que rendent presque inévitable les conditions d’une société basée sur le mariage. Mais ce que M. Bertillon a constaté le premier, c’est que l’écart entre la mortalité des enfants légitimes et celle des enfants illégitimes est plus grand à la campagne qu’à la ville. Cet écart va en diminuant de mois en mois chez les citadins, si bien qu'il devient presque nul du sixième au douzième mois, tandis que, chez les campagnards, 1l va en s’aggravant jusqu’à la fin de la première année, On ne peut méconnaître ici l'influence de la misère, à laquelle la répulsion sociale expose les filles-méres dans les campagnes bien plus que dans les villes, et il est permis d'en conclure que des secours sagement distribués à ces malheureuses atténueraient d’une manière notable la terrible mor- talité qui sévit sur leurs jeunes enfants. Signalons encore la gravité

d'un autre fait de même nature, découvert par M. Bertillon. Dans l'ordre naturel des choses, la période la plus périlleuse de la vie est celle qui suit immédiatement la naissance, et l’on a reconnu depuis longtemps que la mortalité de la première semaine est notablement plus forte que celle de la semaine suivante; or cette loi, qui pourrait paraître générale, souffre une triste exception dans le cas particulier des enfants naturels : les chances de mort continuent à augmenter chez eux du huitième au quinzième jour. Ainsi, pour les enfants légitimes, considérés dans la France entière, la mortalité de la premiêre semaine est d'environ 25 pour 1,000, et celle de la semaine suivante n'est plus que de 19 pour 4,000, ce qui donne une amélioration de 5 pour 1,000 ; les enfants naturels, au contraire, voient, dans les mêmes périodes, leur mortalité s'élever de 52 à 60 pour 1,000, et s’accroître par conséquent d'environ 8 pour 1,000. Ce résultat est constant; il se reproduit, avec des chiffres différents sans doute, mais univoques, dans toutes les catégories, chez les filles aussi bien que chez les garçons, à la ville aussi bien qu'à-la campagne, et il est digne de toute la sollicitude de l’Assistance publique.

« L'influence des saisons sur la mortalité générale a été depuis longtemps signalée. On trouve à cet effet, dans les statistiques des principaux États, des tableaux où sont compris les chiffres des décès aflérents à chacun des mois de l’année. Mais il importait d'étudier cette influence aux divers âges. M. Bertillon à ainsi reconnu que, dans nos climats, l'hiver et l'été agissent en sens inverse aux deux âges extrêmes de la vie. Pour ce qui concerne les vieillards, tous les médecins savent que le semestre d'hiver leur est beaucoup plus défavorable que le semestre d'été, mais on ne se doutait pas que, dans la vieillesse avancée, cette influence pernicieuse du froid va jusqu’à rendre la mortalité du mois de janvier double de celle du mois de juillet. Les jeunes enfants, au contraire (du moins après le premier mois), supportent bien la saison froide; c’est la saison chaude qui leur est nuisible, et les deux mois d'août et de septembre sont ceux qui les menacent le plus. Cette action fâcheuse de la chaleur, déjà très manifeste chez les enfants de un à cinq ans, est vraiment excessive pendant la première année ; l'analyse statistique prouve que, chez les enfants âgés de moins d'un an, la mortalité des mois de mai et de décembre étant représentée par 7, celle du mois de septembre s'élève à 19 et celle du mois d’août à 18. Ce fait, constaté à la fois dans les deux sexes, dans la population rurale et dans la population urbaine, et pendant une période décennale, présente, au point de vue de la

Lys allouée oies" a NS be + ‘ L p

médecine et de l'hygiène, une importance considérable. Au point de vue de la géographie médicale, il donne l'explication d’un autre fait découvert par M. Bertillon dans ses statistiques départementales, savoir que les départements qui fournissent jusqu’à l'âge de cinq ans la plus forte mortalité sont ceux de la zone méditerranéenne, où les chaleurs de l'été sont intenses et prolongées.

« Les recherches de M. Bertillon ont notablement aceru les connais-

sances que l’on possédait avant lui sur l'influence hygiénique du céli-

bat et du mariage. Il a multiplié les preuves à Pappui de ce fait que l'association conjugale diminue la mortalité. Ici, comme toujours, ce travailleur infatigable à eu recours à tous les moyens de contrôle; il a étudié la France entière pendant une période décennale; il a réuni en œuvre les documents statistiques de la Belgique et de la Hollande ; il a montré par une étude spéciale sur la ville de Paris que les bienfaits physiologiques du mariage y sont plus marqués encore que dans le reste de la France, et 1l a pu conclure en toute assurance que le mariage crée en faveur des époux des deux sexes une immunité remarquable. Un savant éminent de l'Angleterre, M. Herbert Spencer, lui a objecté que la sélection matrimoniale excluait de la vie conjugale un grand nombre d'individus chétifs, infirmes ou malades ; que ces individus, en général moins vivaces que les autres, grossissaient le chiffre de la mortalité des célibataires. et qu’il n’en fallait pas davantage pour expliquer la moindre-mortalité des époux. Mais M. Bertillon avait répondu d’avance, en étendant ses recherches à la catégorie des veufs qui sont, eux aussi, les élus du mariage, et qui subissent une mortalité égale, supérieure même à celle des célibataires du même âge. La

Yitalité plus grande des individus mariés ne tient donc pas à des

causes extrinsèques : c’est un bienfait direct du mariage, qui modifie avantageusement les conditions de la vie.

«Ce grand fait, ou pour mieux dire cette loi, dont l'importance sociale égale l'intérêt scientifique, souffre cependant une exception digne de toute l'attention des médecins. Les mariages contractés avant la fin

* de la vingtième année, loin de diminuer les chances de la mortalité,

les augmentent au contraire, pour les femmes dans la proportion de 7-à 11, pour les hommes dans la proportion effrayante de 7 à 50, c’est-à-dire de À à 7! 11 faut que les médecins se gravent ces chiffres dans la mémoire : ils doivent user de toute leur influence sur les familles pour empêcher ces unions prématurées, que la loi autorise, mais dont la science démontre les dangers. Il y a là un grave intérêt social, qui appelle une étude approfondie. Les documents qu'a pu

réunir M. Bertillon, quelque décisifs qu’ils soient, sont encore incomplets ; ils vont jusqu’au bout des informations consignées dans la Statistique de la France ; mais ces informations sont insuffisantes. Les décès des époux, comme ceux de la population en général, sont groupés en catégories qui embrassent chacune cinq années de la vie. Ainsi il y à une catégorie comprenant les individus âgés de vingt-cinq à trente ans ; la suivante s'étend de trente à trente-cinq ans, et ainsi de suite. La première de ces catégories commence naturellement à l'âge légal du mariage, c’est-à-dire à quinze ans pour les femmes, à dix-huit ans pour les hommes, et finit, pour les uns et

pour les autres, à la vingtième année. On connaît donc, en bloc, les décès fournis par les épouses de quinze à vingt ans, et par les époux de dix-huit à vingt ans ; on connaît encore, et toujours en bloc, les décès fournis de vingt à vingt-cinq ans par les époux des deux sexes ; voilà tout, et cela suffit sans doute pour constater le danger des unions contractées avant l’âge de vingt ans, mais cela ne suffit pas pour connaître l’âge où le mariage cesse d’être nuisible, et cela ne suffit pas surtout pour mesurer le danger spécial des unions les plus précoces, de celles que les hommes contractent de dix-huit à dix-neuf ans, et les femmes de quinze à seize. Ce sont celles-là, à n'en pas douter, qui sont les plus funestes, et si les époux masculins de dix-huit à vingt ans donnent une mortalité moyenne sept fois plus forte que celle des garçons de leur âge, 1l doit paraître bien probable que la mortalité des époux âgés de moins de dix-neuf ans doit être beaucoup plus que septuplée. Il est donc nécessaire de demander sur ce grave sujet des informations précises, et nous pensons que l’Académie userait utilement de son influence en invitant le bureau de la Statistique de la France à publier désormais séparément, pour chaque année d'âge, les décès des jeunes époux jusqu’à vingt-cinq ans.» | XCIX. Une critique malheureuse de M. Herbert Spencer à propos

du mariage et de son influence sur la vitalité.

(Réponse à M. Herbert Spencer, Rev. de philosophie positive, 1875.)

Ce savant distingué, qui n'avait d’ailleurs qu’une notion très superficielle et très inexacte de l’article Mariage, avait objecté à l’une des conclusions de cet ouvrage que le mariage se pratiquant le plus souvent entre gens bien portants, 1l n’était pas nécessaire d'invoquer une çause inconnue pour expliquer la vitalité supérieure des époux.

. M. Bertillon répond à M. H. Spencer que cette sélection du mariage n'explique aucunement la mortalité excessive des veufs, qui ont été aussi les élus du mariage.

Page 1